La bataille d’Alep


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Smoke rises over the Salah al-Din neighbourhood in central Aleppo during clashes between Free Syrian Army fighters and Syrian Army soldiers. GORAN TOMASEVIC/REUTERS

Un soldat de la ASL réagit à la mort de son ami tué par l’armée syrienne dans le quartier de Salah al-Din dans le centre d’Alep. GORAN TOMASEVIC/REUTERS

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La révolution syrienne ne se résume pas aux « barbus sans moustache »


Au cours d’une prestation, lundi 6 août au matin, sur la chaîne de radio France Info, le Dr Bassam Tahhan, professeur de géopolitique et de Lettres arabes au Lycée Henri IV à Paris et porte-parole du « Collectif pour la Syrie« , a tenu sur la situation à Alep, la ville dont il est originaire, et sur la révolution en cours dans son pays, des propos caricaturaux qui ont surpris, fait réagir et scandalisé un certain nombre d’auditeurs.

Le professeur Bassam Tahhan © France Info

Ils auraient trouvé cocasse, si les temps n’étaient pas si dramatiques pour les Syriens en général et pour les habitants d’Alep en particulier, de l’entendre déclarer que « ce qui se passe est très simple. On voit le quartier Hanano qui est investi par une sorte d’exode rural des gens qui ont fui les combats des villages. Mais ce sont des gens anti-Assad. Donc ils ont investi et ils essayent, eux, de pénétrer dans la vieille ville. Alors l’armée, effectivement, les bombarde (ces quartiers). C’est des sortes de HLM qui remontent aux années 1960. Mais ce ne sont pas des Alépins. C’est-à-dire que le gouvernement a été pris (sic) par cela. Il a offert l’hospitalité à ces réfugiés, hein, voilà… ». Autrement dit, si vous n’avez pas compris, les véritables Alépins ne sont pour rien dans une situation de guerre qui leur serait en quelque sorte imposée par de méchants villageois hostiles au pouvoir en place, que les autorités, dans leur très grande mansuétude, avaient pourtant acceptés sur leur territoire.

Selon le Dr Tahhan, « les autres combats qui se déroulent, c’est entre la citadelle et les quartiers chrétiens. Comme sur Internet les islamistes ont menacé les chrétiens d’Alep, il y a actuellement des Unités spéciales qui encerclent tous les quartiers chrétiens d’Alep et les combats se déroulent entre la citadelle et ces quartiers chrétiens« . Autrement dit, si vous n’avez pas compris, de méchants islamistes s’emploient à terroriser à Alep d’innocents chrétiens qui ne leur ont rien fait, mais qui peuvent heureusement compter sur le dévouement des Forces spéciales d’un régime, ultime rempart des minorités. En dépit des 3 contacts téléphoniques qu’il se prévaut d’avoir quotidiennement avec des habitants de la ville, le professeur Tahhan semble ignorer que bien d’autres quartiers, suspectés d’abriter eux aussi des rebelles, sont la cible depuis plusieurs jours de violents bombardements, non pas des seules Forces spéciales, mais de l’artillerie, des blindés, des hélicoptères de combat et des avions de guerre de l’armée du régime, qui préparent le terrain en vue de l’assaut final et de l’intervention des soldats, des moukhabarat et des autres combattants à la solde du régime.

Le quartier de Salaheddin à Alep, après son bombardement par l’armée syrienne

Selon le professeur, « les habitants d’Alep ne manquent de rien. Ils ne manquent pas de pain. Pas du tout. Ils ne manquent que de bonbonnes de gaz« … Interrogé sur la raison des files d’attente qui s’allongent alors devant les boulangeries, le Dr Tahhan a nié le fait. Il a préféré mettre en cause la crédibilité de la presse et les médias, qu’il a accusés de reprendre sans les filtrer les fausses informations diffusées par une organisation… dont il a été incapable de citer le nom exact. On rappellera donc à cet expert qu’il n’existe pas d’Office des Droits de l’Homme de Londres, et que, si la capitale britannique héberge un tel bureau, celui-ci n’a rien à voir avec l’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) [Créé à Londres autour de 2006 pour attirer l’attention sur les multiples violations des Droits de l’Homme en Syrie sous la présidence de Bachar Al Assad, cet organisme auquel journalistes et experts se réfèrent souvent comme à une création récente, n’avait jamais posé problème avant le début de la révolution. Il a alors été accusé, sans aucune preuve, d’être sous l’influence des Frères musulmans et de diffuser des informations tendancieuses contre le régime syrien, alors que son directeur, Rami Abdel-Rahman est un laïc avéré et que les Frères disposent, avec la Commission Syrienne des Droits de l’Homme, de leur propre organisation]. En revanche, le Dr Tahhan savait « comme tout le monde » – c’est du moins ce qu’il affirme – que l’Office en question est « aidé par les services secrets britanniques… et c’est très peu fiable quand on vérifie cela« . Comprenne qui peut.

Echappant en spécialiste aux manipulations dont seraient victimes les médias, le Dr Tahhan a manqué faire mourir de rire ses auditeurs en expliquant doctement que la pénurie de bouteilles de gaz à Alep était due au fait que « les bonbonnes sont utilisées par les rebelles pour faire des explosions, pour commettre des attentats« … Il suffit pour démontrer l’ineptie de ce genre de propos de mettre en rapport le nombre d’opérations de ce type intervenues à Alep et la quantité de bouteilles de gaz nécessaires à la population d’une ville de plus de 2 millions et demi d’habitants… Même un journaliste d’une chaîne syrienne de télévision publique ou privée aurait hésité à utiliser un argument aussi peu convaincant pour expliquer le manque de gaz et l’incapacité ou le refus du gouvernement de fournir aux Alépins le nombre de bonbonnes correspondant à leurs besoins.

File d’attente devant une boulangerie © syrianchange.com (05.08.2012)

Interrogé sur le soutien à Bachar Al Assad que ses réponses précédentes suggéraient, le Dr Tahhan s’est défendu en faisant remarquer que « la Syrie est le seul pays du monde arabe où, dans la Constitution, la religion de l’Etat n’est pas l’Islam« . Cet argument, qui n’avait rien à voir avec la question, est utilisé à tort et à travers par les Syriens et les non-Syriens qui préfèrent à toute autre forme d’état le régime actuel, dont la prétendue laïcité compenserait le caractère fondamentalement anti-démocratique. Or, que l’on s’en tienne aux textes ou à la pratique, cet argument est doublement erroné. D’une part, aucune mention de la religion de l’Etat ne figure non plus dans la Constitution libanaise, promulguée en 1990, au lendemain des Accords de Taef de 1989. Qui plus est, notre expert semble oublier que, dans la Constitution syrienne adoptée en 1973 sous le règne de Hafez Al Assad, comme dans la nouvelle Constitution promulguée par Bachar Al Assad le 15 février 2012, « la religion du président de la République est l’Islam » (art. 3, § 1) et que « la jurisprudence islamique est une source principale de la législation » (art.3, § 2). Ces deux points introduisent des limites à la laïcité et à l’impartialité de l’Etat, dont celui qui se dit « pour une Syrie démocratique et laïque » ne semble pas s’émouvoir.

Pour lui éviter de s’engager trop loin dans l’impasse où il était en train de se fourvoyer, la journaliste qui l’interviewait lui a opportunément demandé si, selon lui, « le président Bachar Al Assad peut encore rester au pouvoir ou s’il doit partir ». Au lieu de répondre à la question, le Dr Tahhan a louvoyé en déclarant que ce n’est « ni aux Etats-Unis, ni à Fabius – dont la mention du nom a provoqué chez lui un ricanement étrange – de décider que tel président part ou reste« . Il considérait pour sa part « qu’il faut négocier, continuer dans la légalité« . Après une nouvelle digression dont le contenu et la forme devaient beaucoup aux lieux communs des partisans du régime sur « les faux opposants« , qualifiés « d’aventuriers et d’arrivistes » et accusés de « se remplir les poches de l’argent déversé à flot par l’Arabie saoudite et le Qatar« , le Dr Tahhan a soutenu à nouveau que, « si Bachar Al Assad doit partir, il faut qu’il parte dans la légalité, d’une manière démocratique et qu’il passe la main à d’autres forces« . Il aurait donc échappé à notre professeur, que les opposants n’ont jamais vu aux manifestations hebdomadaires organisées depuis plus d’une année à Paris sur la Place du Châtelet, que c’est précisément ce que les révolutionnaires syriens ont réclamé durant des mois. Mais ils ont dû prendre acte du fait que le chef de l’Etat ne se retirerait jamais, qu’il était prêt et qu’il avait commencé à décimer sa population, et que, plutôt que de céder la place, il mettrait en oeuvre jusqu’à son terme la politique de la terre brûlée dont les agents étaient ses soldats et ses services de sécurité.

« Bachar Al Assad ou la terre brûlée »

Sans y être invité, le Dr Tahhan est spontanément revenu à une idée qu’il avait été empêché de développer plus haut à sa guise mais qui lui tenait à coeur : « la Syrie est victime de cette lutte américaine qui vise à casser l’axe anti-américain« . Tout en se défendant d’être un adepte de la théorie du complot, il a estimé que la responsabilité de la situation actuelle n’incombait pas d’abord au chef de l’Etat syrien, parce que la Syrie, qui n’était pas pire que les autres régimes autocratiques de la région, était « dans le colimateur bien avant » le 15 mars 2011. S’en sont suivis les poncifs habituels sur « la Syrie (qui) a toujours été un phare politique pour le monde arabe, par son panarabisme, par sa vie politique« , et sur la volonté de certains de « casser l’axe chiite« . Autrement dit, si vous n’avez pas compris, c’est pas la faute à Bachar. C’est la faute aux Américains et à ceux qui, en Occident, n’acceptent pas qu’on leur résiste. Quant à la situation politique prévalant dans son pays avant la révolution et à la légitimité des revendications qui avaient poussé dehors ses compatriotes, le Dr Tahhan n’en a étrangement pas dit un mot…

En revanche, après avoir exprimé sa rancoeur pour la marginalisation de son Collectif, qui était « pour une passation pacifique du pouvoir » mais qui n’avait pas été invité, le 6 juillet 2012, à la réunion de Paris des Amis du Peuple syrien, le professeur Tahhan a fini sa prestation en mettant en garde le gouvernement français contre « la continuation de sa politique d’armement des barbus« … qu’il a comparée à la stratégie des Américains en Afghanistan et à leur soutien aux Taliban. Les Syriens qui luttent sur le terrain contre les agressions du régime ignoraient, mais sans doute notre initié dispose-t-il d’informations propres, que la France avait commencé à livrer des armes aux combattants syriens. Ils ignoraient plus encore qu’elle avait choisi pour ce faire des destinaires dont le port de la barbe suffisait à faire des symboles de l’obscurantisme, de l’intolérance, de la violence et du terrorisme. A moins que, dans le langage impressionniste du Dr Tahhan, le terme de « barbus » soit synonyme de « révolutionnaires »…

Compassion internationale pour l’opposition syrienne (Ali Farzat)

On a oublié de mentionner que, prétendant résumer la situation en Syrie, il avait affirmé plus haut, sans craindre les généralisations ridicules, que « ce qu’on voit à la télé, ce sont des barbus avec des moustaches rasées. Vous saurez, n’est-ce pas, en islamologie, que ce look est celui des salafistes« … S’il ne voit d’abord lui-même à la télé que des barbus à la moustache rasée, on pourrait lui conseiller de changer de chaîne. Et puisqu’il n’accorde aucune crédibilité à Al Jazira et à l’OSDH, il pourrait consulter les milliers de films vidéo mis en ligne par les Comités Locaux de Coordination en Syrie qui montrent sur Internet des révolutionnaires au visage plus glabre que le sien.

Surtout, il aurait été mieux inspiré de ne pas se laisser abuser par les apparences. Cela fait longtemps que le caricaturiste Ali Farzat, qui n’affiche aucune prétention géopolitique, a montré dans ses dessins comment lui-même et ses compatriotes voyaient les chabbiha que le régime paye pour accomplir ses plus sales besognes : comme « des barbus avec des moustaches rasés »… Etrange, non ?

Chabbi-slamiste (caricature d’Ali Farzat)

De cet entretien, on tirera trois conclusions : entre le géopoliticien et le caricaturiste, le meilleur connaisseur de la Syrie n’est pas forcément celui qu’on croit ; le ministre français des Affaires étrangères a sans doute bien fait d’oublier d’inviter le Collectif pour la Syrie à siéger lors de la dernière réunion des Amis du Peuple syrien ; le Collectif Urgence Solidarité Syrie a eu raison, pour éviter toute confusion, de publier, le jour même de l’intervention du Dr Tahhan, un communiqué destiné à prévenir tout amalgame entre ceux dont la priorité est de dénoncer la dictature et ceux qui semblent « ignorer les dizaines de milliers de morts, la torture massive, y compris d’enfants et plus généralement les crimes contre l’Humanité perpétrés par le régime syrien contre son peuple ».

Ceux qui souhaitent lire d’autres « témoignages » sur la situation à Alep n’ont que l’embarras du choix. Outre les articles des journalistes qui se trouvent ou ont récemment séjourné dans la ville, contrairement aux affirmations du Dr Tahhan, ils peuvent se reporter, par exemple, à l’article « Nouvelles d’Alep« , mis en ligne le 7 août sur le site SouriaHouria.com.

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Zakaria Tamer, de la répugnance pour les tyrans


Zakaria Tamer, de la répugnance pour les tyrans Imprimer Envoyer
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zakaria_1Zakaria Tamer est né à Damas en 1931. Auteur de nouvelles, il a publiés de nombreux recueils. Il a quitté son pays pour l’Angleterre en 1981. Depuis début 2012, il commente quotidiennement la révolution syrienne sur facebook sous le nom de al-Mihmaz (l’éperon). Ces textes brefs reflètent son style et son engagement. La nouvelle que nous publions ici est traduite de l’arabe par Marilyn Hacker


Qui es-tu?

Qui est le Syrien ?

Le Syrien est celui qui est un citoyen inconnu, il n’est pas célèbre pour avoir choisi la mort, la prison, l’endurance au lieu de la souffrance et l’abaissement comme chemin de liberté. Le Syrien est un citoyen qui séjourne hors de la Syrie et un citoyen qui séjourne là-dedans et qui s’apprête à en sortir lorsque il en est capable, et ce qui unifie les Syriens dedans et dehors c’est  la répugnance pour les tyrans et leurs régimes de A à Z.

Le petit est mangé et le grand est mangé

Le grand brigand a avalé des petits brigands puis le peuple a échangé des regards contents, et ils disaient tout bas en chuchotant: La justice vient toujours en retard, et le grand voleur va être avalé par un voleur même plus grand, et le plus grand voleur sera avalé par le sang des martyrs.

Les aveugles

Le sheikh Mahmoud a dit à ses petits élèves d’aller à la fenêtre et d’y regarder le ciel, donc les élèves ont couru vers la fenêtre, et le sheikh Mahmoud leur a demandé : Qu’est-ce que vous voyez dans le ciel?

Les élèves ont dit : Un avion qui vole.

Le sheikh Mahmoud a dit: Regardez bien! Qu’est-ce que vous voyez d’autre?

Les élèves ont dit : Nous voyons des nuages et un soleil.

Puis le sheikh Mahmoud a dit , les interrogeant avec insistance : Qu’est-ce que vous voyez d’autre à part le soleil, les nuages et l’avion?

Les élèves ont donc regardé fixement le ciel, puis ils ont dit avec confiance : Rien , à part le soleil et les nuages, car l’avion a disparu.

Puis le sheikh Mahmoud leur a dit d’une voix pleine de colère : Vous êtes inutiles !  C’est comme si j’enseignais à des aveugles qui ne s’aperçoivent de rien!

Et lorsque les petits élèves sont sortis de l’école , ils ont marché dans les rues ayant l’impression qu’ils étaient des mendiants aveugles qui frappaient à toutes les portes pour demander de l’aide, mais nulle porte ne s’est ouverte, et ils ont regardé le ciel, mais ils n’y ont rien vu que les nuages et le soleil.

Ce qui reste

Chaque écrivain est ce qu’il écrit et c’est tout, ni plus ni moins, et chaque autre bruit (qu’il fait) n’a pas plus de valeur que des grains de sable qui soutiennent d’autres grains de sable. Aujourd’hui des écrivains abordent les places publiques syriennes exprimant avec des gémissements prolongés leur soutien pour les révolutions, mais tout ce qu’ils ont écrit avant la révolution ne dépassait pas les chuchotements et les insinuations dans des chambres fermées où des femmes s’apprêtent à se déshabiller.

En fait ils ne sont que ce qu’ils avaient écrit et non pas ce qu’ils prétendent maintenant.

Ne soyez pas timides !

L’écrivain : Je vais écrire au sujet du nombre croissant de mendiants, et j’en présenterai les raisons dans une analyse en profondeur.

Le stylo : Pourquoi n’écris-tu pas sur les hommes dont la timidité les empêche de se rallier aux mendiants ?

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voir aussi Quand la peur change de camp


 

Le groupe Jabhat an-Nusra ou la fabrique syrienne du « jihadisme » – par Romain Caillet et François Burgat


7 août 2012

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En mars 2011, les autorités syriennes ont d’abord opté pour un traitement social de la contestation populaire naissante. Elles y ont donc fugitivement répondu, par la voix de la conseillère du chef de l’État, Buthayna Sha‘bân, en promettant un relèvement général des rémunérations. À Deraa, où les écoliers auteurs de slogans contestataires avaient été torturés et leurs parents humiliés, la réponse cinglante des manifestants (« Yâ Buthayna, yâ Sha‘bân, sha‘b Dar‘â mû jû‘ân », « Ô Buthayna, ô Sha‘bân, le peuple de Deraa n’a pas faim ») a souligné s’il en était besoin la nature avant tout politique des racines de la crise naissante. Les autorités ont alors définitivement opté pour l’option sécuritaire et commencé à réprimer systématiquement dans le sang les manifestations les plus pacifiques. Elles ont parallèlement attribué la responsabilité de cette violence à des bandes armées dites « jihadistes » (manière de les associer à la majorité sunnite) qu’elles ont accusées de vouloir, avec le soutien de l’étranger, miner la coexistence interconfessionnelle du pays.

Le 17 mars 2012, alors que se développaient les offensives de « l’armée syrienne libre » regroupant les partisans, militaires ou civils, de la lutte armée contre le régime, et que des individualités mobilisées dans la frange salafie du paysage régional avaient sans doute rejoint, mais sans en affecter significativement la structure, les rangs de la rébellion1, un groupe « jihadiste » a effectivement annoncé sa création sous l’appellation du « Front du secours des Mujâhidîn du Shâm aux Syriens dans l’arène du Jihad » (Jabhat an-Nusra li-ahl ash-Shâm min mujâhidî ash-Shâm fî sâhat al-Jihâd). Quelques semaines plus tard, ce Front arevendiqué un premier attentat à la voiture piégée visant les locaux d’une branche des services de sécurité damascènes. Depuis lors, nombre d’opérations de ce type ont été revendiquées par le même groupe. Les communiqués, usant d’une rhétorique sectaire particulièrement radicale, confortent opportunément la thèse du régime. Ils ont logiquement suscité de multiples interrogations. Les milieux de l’opposition, rejoints par plusieurs analystes occidentaux2, ont estimé que ce mode opératoire relevait d’une mise en scène du pouvoir. Les auteurs des premiers attentats ont, en effet, évité de causer de vrais dégâts à la cible sécuritaire supposée. Ils auraient utilisé, pour crédibiliser la tuerie, des corps de manifestants tombés plusieurs jours plus tôt en prenant soin de rendre impossible toute identification des victimes. Muhammad Abû Rumân, un spécialiste jordanien réputé des groupes jihadistes, a dit lui aussi son scepticisme3.

Les notes qui suivent entendent se faire écho des termes d’une analyse identique, mais dont l’intérêt tient à ce qu’elle soit venue des rangs, au demeurant divisés sur le sujet, de la mouvance jihadiste internationale. Dans un texte posté par ses partisans sur le forum muslm.net, un activiste syrien vivant à Londres, ‘Abd al-Mun‘im Mustafâ Halîma, plus connu sous le nom d’Abû Basîr at-Tartûsî4 et qui aurait lui-même rejoint récemment les rangs de l’armée syrienne libre, expose les raisons qui le conduisent à douter de la réalité de ce « Front du secours » qui rappelle à ses yeux d’identiques créations du régime syrien dans les années 1980. At-Tartûsî a régulièrement cautionné les luttes armées transnationales contre des occupations étrangères (en Tchétchénie, en Irak ou en Afghanistan). Même s’il manie lui-même la terminologie sectaire courante dans la mouvance salafie pour stigmatiser « les minorités musulmanes », il s’est, en revanche, régulièrement démarqué aussi bien des attentats aveugles commis en Europe que de l’action de certains groupes armés aux filiations opaques. Il s’est notamment dissocié du GSPC algérien, héritier des tristement célèbres Groupes Islamiques Armés (GIA) dont les officines de l’ombre du régime algérien avaient, dès la fin de l’année 1994, pris le contrôle pour, eux aussi, discréditer localement et internationalement leurs opposants et ceux qui seraient tentés de les soutenir. En 2005, at-Tartûsî s’est également démarqué d’un groupe apparu fugitivement en Syrie, sous une dénomination très proche (« Jamâ‘at an-Nusra wa-l-Jihâd fî Bilâd ash-Shâm »), pour revendiquer, très opportunément pour Damas, l’assassinat du Premier ministre libanais Rafiq Hariri. En réponse à la question : « Abou Adass, disant agir sur ordre du mouvement “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilâd ash- Shâm” est apparu sur une vidéo pour revendiquer l’assassinat du premier ministre libanais Rafic Hariri. Que savez-vous de ce groupe ? », at-Tartûsî avait alors été déjà très explicite :

« Selon moi, et d’après ma propre expertise, mais aussi de l’avis de nombreux frères concernés par cette affaire, je peux affirmer que le groupe “Jamâ’at an-Nousra wa-l-Jihad fi Bilad ash-Sham”, n’existe pas. Abou Adass a été kidnappé au Liban et tué en Syrie après que les services syriens l’aient obligé à enregistrer la cassette en question. Toute l’histoire est un montage des renseignements syriens. Toute personne connaissant le fonctionnement du régime de Damas sait qu’une telle manipulation est dans ses habitudes ».

En 2012, l’argumentaire d’At-Tartûsî sur la situation syrienne laisse entrevoir, dans le champ réputé morcelé du débat interne à l’opposition, les contours d’une posture religieuse militante qui cautionne néanmoins une intervention extérieure, y compris occidentale. Ce choix est assumé au profit d’une « armée syrienne libre » que ses adversaires du champ jihadiste condamnent comme « étant acquise à la démocratie et aux valeurs occidentales ».

L’argumentaire d’At-Tartusî

La question posée à at-Tartûssî par le forum  (« Est-il de l’intérêt de nos frères de Syrie de publier un tel enregistrement en ce moment ? »)  est donc avant tout celle de la pertinence de la stratégie du groupe Jebhat an-Nusra. At-Tartûsî répond :

« Je n’ai jamais eu connaissance de ce groupe (…) et pas davantage de ceux qui le dirigent. Cela ne leur porte en rien préjudice si ce sont des combattants sincères et authentiques. Je me suis arrêté sur le lien posté sur YouTube qui montre quelques unes des actions menées par le groupe et propose quelques commentaires destinés à le faire connaitre, lui ainsi que sa méthodologie (minhaj). Cette lecture m’a inspiré quelques remarques et quelques réserves »5.

At-Tartûsî rappelle d’abord la propension avérée du régime à recourir à de telles manipulations :

« Nous faisons face à un tyran mécréant “bâtinite”6, illégitime et criminel, aux mœurs et aux valeurs dégradées. Il n’hésite pas à jouer toutes sortes de rôles pour rester au pouvoir – y compris celui …des mujâhidîn. (…) Il a déjà usé de ce type de procédé dans les années 1980, lorsqu’il s’était approprié les traits, les apparences, le style et les déclarations du grand combattant ‘Adnân ‘Uqla7. Ce procédé avait conduit des dizaines de jeunes Syriens derrière les barreaux. C’est pour cela que le peuple a besoin aujourd’hui d’être rassuré à l’égard de ce groupe – ou de tout autre qui se présenterait comme faisant partie des mujâhidîn. Il veut s’assurer qu’il en fait vraiment partie… qu’il défend le peuple syrien, sa religion, et l’honneur de ses femmes ».

C’est précisément l’anonymat derrière lequel se retranche la totalité des membres du groupe qui le trouble. Dans un contexte où la plupart des militants syriens luttent à visage découvert, cette pratique interdit toute certitude sur l’identité des membres et de leurs commanditaires.

« Quelqu’un de vulnérable est-il en mesure d’en sauver un autre et de revendiquer l’appellation de “Front du secours”, alors que ceux qu’il prétend vouloir sauver ont eux-mêmes répudié la crainte qu’ils ont bannie de leurs cœurs et combattent à visage découvert, défiant ainsi le tyran et son régime ? Comment le peuple musulman le plus affaibli serait-il capable de défier par les armes le tyran, à visage découvert, en révélant son identité, y compris les femmes, alors que celui qui veut leur venir en aide, craignant pour sa personne, ne livre ni son visage, ni son nom ? Si certains des membres de tel ou tel groupe considèrent qu’ils doivent – pour préserver leur sécurité – masquer leur visage et leur identité, il faudrait néanmoins absolument qu’un ou plusieurs de ceux qui les représentent se fassent connaitre à la population et ce afin de la rassurer et de la mobiliser (…) ».

Le sous-titrage en langue anglaise, peu courant lorsque la mouvance jihadiste s’adresse à un public arabophone, incite également at-Tartûsî à penser que c’est bien l’opinion publique internationale qui est la première destinataire de la revendication du Front.

« (…) Comme si ceux qui étaient visés étaient l’Amérique et les pays occidentaux et non le peuple syrien que ce Front dit vouloir secourir (…). Tout cela incite donc à mettre un point d’interrogation autour de l’objectif de cette missive et sur l’identité de ceux qui se trouvent derrière ».

La rhétorique utilisée par le communiqué est marquée de surcroît par une surenchère radicale très paradoxale puisque qu’elle est de nature à décourager ses destinataires. Vis-à-vis de cette population syrienne que le groupe a vocation à mobiliser, le Front se montre curieusement agressif et intransigeant : « Chacun, à un moment donné, et dans des circonstances données peut commettre des erreurs de jugement ou de comportement », plaide at-Tartûsî. « Les remettre dans le bon chemin, cela prend du temps. De même, cela requiert-il de l’humanité, de la gentillesse, de la sincérité et de l’ardeur dans la défense de leurs intérêts. […] Et l’on ne trouve rien de tout cela dans le discours du frère, malheureusement ».

Le communiqué du Front jette ensuite l’anathème avec une particulière violence sur ceux qui sollicitent l’assistance de la communauté internationale ; il le fait en des termes qu’at-Tartûsî juge inacceptables aussi bien religieusement que politiquement.

« Le discours de ce groupe se caractérise par un ton hostile et agressif à l’égard de la révolution syrienne en particulier, à l’égard du peuple syrien musulman endurant en général, du fait qu’il s’est trouvé contraint de solliciter l’intervention de la communauté internationale, afin de soulager la Syrie de quelques unes de ses blessures ou d’éteindre quelques uns des brasiers qui dévorent ses demeures (…). Il dit entre autre à ce propos : “Un tel recours (à la communauté internationale) serait une rare perversion, un crime absolu, une calamité suprême que Dieu ne saurait pardonner et dont l’histoire ne prendra jamais en miséricorde les auteurs jusqu’à la fin des temps”. Ces propos sont à la fois faux et injustes d’un double point de vue, canonique et politique. D’un point de vue canonique, le fait de demander l’aide d’un mécréant contre un autre mécréant dont la nuisance est majeure, directe et insurmontable sans une telle assistance, sous l’effet de la coercition et de la nécessité, est légal et digne d’être prise en compte, les juristes s’étant prononcés sur le sujet. Un hadith rappelle que le Prophète a dit : “Vous allez faire une trêve avec les ‘Romains’ et vous combattrez ensemble un ennemi commun.” »8

« En résumé, conclut at-Tartûsî, on peut dire que rien ne saurait justifier de telles appréciations péremptoires et absolues à l’égard des partisans d’un appel aux forces occidentales. Ces propos extrêmes renferment par ailleurs une sorte de faux serment9 à l’égard de Dieu le Très-Haut qui (nous dit-on) “ne pardonne pas et ne pardonnera jamais une telle faute à ses auteurs”. Celui-là prétend-il connaître ce qui ne peut pas l’être et ce que pense Dieu de ses serviteurs au point de formuler un tel jugement ? De ce fait, un tel avis n’a pas de valeur canonique. De plus, il est attentatoire au peuple syrien en général. Et il n’a rien à voir ni avec la sagesse, ni avec la politique ni avec le droit ».

Une surenchère curieusement contre-productive pour l’opposition

À l’heure où la rébellion a précisément besoin de soutiens extérieurs, le Front s’en prend non seulement à l’idée de les solliciter mais également, sans distinction, aux puissances occidentales hostiles à Damas et dont la position sert objectivement ses intérêts. Même l’allié turc « musulman » de l’opposition est malmené et dénoncé, dans la droite ligne de la rhétorique qu’emploie le régime, comme l’allié des États-Unis contre les intérêts des musulmans.

« Or, c’est là une erreur politique », relève at-Tartûsî. « Car cela sert directement le tyran et son régime. Cela conforte sa capacité à opprimer et massacrer le peuple syrien. Car ce qui importe à ce régime, c’est de pouvoir tuer, en toute tranquillité, le peuple syrien après l’avoir isolé, loin de toute intervention, de toute surveillance et de tout contrôle extérieur. Et le frère porte-parole10 de ce groupe, permet, en quelque sorte, au régime de réaliser tout cela, sans même s’en rendre compte. (…) Ensuite, cette agressivité à l’égard du monde entier, de l’Est à l’Ouest, des Arabes aux Occidentaux, sert inévitablement le dictateur et son régime sectaire. (…) En dernière instance, cela pousse en effet le monde extérieur à faire sienne la version mensongère du régime et peut-être même à lui venir en aide en considérant que ces groupes ne menacent pas que le régime mais bien le monde tout entier. Quel bonheur pour le tyran d’obtenir un tel résultat ! J’ai médité sur la biographie du Prophète en matière de comportement à l’égard de ses ennemis. Et qu’ai-je remarqué ? Il a effectivement mené deux batailles en même temps contre deux ennemis. Mais c’est le monde entier que veut affronter celui à qui nous avons à faire ici, et chacun de ses États et de ses pays ! Et cela, tout en même temps ! Et c’est celui-là qui n’ose même pas montrer son visage ! ».

« Ensuite, on ne combat pas un Tyran avec des déclarations enflammées dont la tonalité est déconnectée des exigences de l’action », critique encore at-Tartûsî : « Dans la bataille contre le tyran, l’importance de la propagande (…) et de son impact psychologique ne doit pas pour autant devenir une fin en soi et primer sur le nombre et la qualité des actions menées sur le terrain. Les déclarations mobilisatrices auxquelles aucune force et aucune action ne viendraient donner suite rappellent celui qui secoue un nid de frelons pour le piquer et tous ceux qui sont avec lui et qui ensuite ne dispose d’aucun des instruments nécessaires pour les combattre (…). Un hadîth unanimement considéré comme authentique rappelle que “le croyant ne se fait pas piquer deux fois devant le même trou de serpent”. Et selon un athar11, ‘Umar12 a dit : “Je ne trompe personne et je ne laisse personne me tromper”. »

L’ultime source du septicisme d’at-Tartûsî vient du caractère artificiel de l’argumentaire du communiqué, trop proche à son sens de ceux qu’utilisaient, dans des contextes très différents, les combattants luttant en Irak ou en Afghanistan :

« Ensuite, il faut que tout le monde sache qu’on ne peut pas reproduire en Syrie les modèles des Jihad afghan ou irakien et y employer les mêmes rhétoriques. L’Afghanistan, tout comme l’Irak, sont occupés par des forces américaines et occidentales et leurs alliés. La Syrie est occupée par des Qarmates13 du régime Nusayrî14 assadien et fasciste, et ses alliés les rawâfid15 zoroastriens (majûs)16, d’Iran et du Hizbu-l-Lât17. Donc tout ce qui se dit à propos de l’Afghanistan ou de l’Irak ne nous oblige pas et réciproquement, à propos de la Syrie. Comme si c’était une situation unique. Alors qu’il y a encore d’autres différences que l’on ne peut toutes mentionner ici.

La réponse « pour le groupe mentionné et sur le contenu de son message », vaut, précise t-il, « pour tout groupe combattant qui annoncera sa création ultérieurement ». « Il faut », ajoute t-il, « que tous prennent garde à ce que nous venons d’exposer ». Et de se prémunir d’une réplique qui viendrait de ces faux combattants qu’ils les soupçonnent d’être : « De même, j’exhorte les frères, s’ils sont des combattants authentiques, à tirer profit de mes paroles. Si ce n’était pas le cas, je ne serai alors aucunement affecté par la réplique qui serait faite en leur nom ».

Beyrouth le 27 mai 2012.

 François Burgat, politologue, est directeur de l’Institut français du Proche-Orient.

Romain Caillet prépare une thèse d’histoire contemporaine Les nouveaux muhâjirûn. L’émigration des salafistes français en terre d’Islam, sous la direction de François Burgat, Université de Provence/IREMAM.

Page personnelle : http://www.ifporient.org/romain-caillet

source : http://ifpo.hypotheses.org/3540

Nouvelles d’Alep – par Fay Badrane


7 août 2012

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© Khaled Akil (photo reproduite avec l’autorisation du photographe)

Les informations que je reçois de ma famille et de mes amis en Syrie – via internet et les réseaux sociaux – sont très sombres et très alarmantes comme le ciel bas et lourd qui pèse sur Alep dans cette photo.

Alep, où Bachar Al-Assad a décidé de lancer la “mère des batailles” depuis quelques jours, avec l’objectif de mater définitivement la révolte de son peuple. Se maintenir au pouvoir à tout prix, lui et sa clique, telle est sa ligne de conduite. Quitte à massacrer, dans sa folie meurtrière, jusqu’au dernier syrien. Alep qui, aujourd’hui, malgré la résistance, meurt bombardée et privée de tout.
Pendant que Hama, Homs, Deraa et d’autres villes se faisaient écraser, le silence d’Alep et de ses habitants a longtemps été décrié par le reste de la population syrienne. En fait, depuis plus d’un an, c’est une ville muselée et contrôlée d’une main de fer par les chabbiha (milices d’Assad) car le régime a très vite compris qu’un soulèvement d’Alep, poumon économique du pays, lui serait fatal. Mais les Alépins ne pouvaient faire exception par rapport au reste de leurs concitoyens. Et c’est ainsi que le couvercle a sauté au mois de mai dernier et que la contestation a fusé tel un volcan, avec d’abord les étudiants qui ont été les premiers à manifester. Il s’en est suivi une répression impitoyable, des arrestations par centaines et des tueries au sein même du campus universitaire.

Depuis, Alep, elle aussi, a connu jour après jour des manifestations de plus en plus massives mais toujours pacifiques appelant, ici comme ailleurs, à la liberté, à la dignité et au départ du despote qui, avec le soutien de ses sbires, règne sans partage sur le pays. C’en était trop pour le régime qui a donc décidé de la faire plier, de la réduire à néant… en envoyant, le 28 juillet dernier, ses colonnes de chars, ses avions et ses hélicoptères. Et ce n’est rien moins qu’une nouvelle déclaration de guerre qu’Assad fait à son peuple opprimé depuis 40 ans. Aujourd’hui, à Alep, les combats qui font rage provoquent l’exode massif des habitants vers la Turquie voisine, dans le dénuement et la détresse extrêmes.

C’est aussi la guerre des communautés, la guerre de tous contre tous que le régime veut provoquer, même dans cette cité plusieurs fois millénaire qui fut hittite, araméenne, grecque, romaine avant de devenir arabo-musulmane et ottomane, ayant abrité depuis des siècles chrétiens et musulmans mais aussi des juifs jusqu’à un passé pas trop lointain. Ne dit-on pas qu’elle est la ville la plus ancienne du monde avec Jérusalem et Damas et que son nom originel, Halab, vient de l’araméen (Halba) – langue du Christ encore parlée en Syrie – et signifie blancheur, en référence à la couleur de son sol, de sa pierre. Dans une autre version, son nom viendrait de ce que Abraham y trayait son troupeau (Halab, du verbe “traire” en arabe et racine du mot “halib” lait en arabe). Sans tomber dans une vision idéalisée de ce passé, c’est dire son ancrage historique, pluriculturel et multiconfessionnel à présent mis en péril.

Des voix se sont élevées ces dernières 24 heures pour appeler à la protection des chrétiens de Syrie contre les exactions qui les guettent. On doit toujours craindre que l’esprit de vengeance anime certains au point de les conduire à commettre des actes irréparables. Mais ce sont tous les Syriens qui sont en danger dans cette guerre orchestrée par le régime qui, restant sourd aux revendications de son peuple, n’a rien voulu lâcher, selon la logique “moi ou le chaos”. De nombreux Syriens le savent, qui témoignent de leur volonté de ne pas céder à l’esprit de revanche, à la loi du “œil pour œil et dent pour dent” : ainsi, à Alep, suite à l’exécution intolérable perpétrée voici trois jours contre des membres du clan Berri (sunnite) favorable à Assad, les condamnations de Syriens de cet acte barbare ont fusé de toutes parts sur Facebook (unique espace d’expression), au nom du respect de la convention de Genève pour les prisonniers de guerre ; vendredi 3 août, à Yabroud (à 80 km de Damas), d’après le Comité de coordination de cette ville, l’église du lieu a appelé l’importante communauté chrétienne à faire le jeûne du ramadan en solidarité avec les musulmans, pour rester fidèle à la longue coexistence pacifique entre les deux communautés. On pouvait lire dans cet appel : « La rupture du jeûne se fera dans le préau de l’église. Nous resterons à jamais unis comme les doigts d’une main ! Cette révolution est celle de tout le peuple syrien.” Dans ce contexte de chaos et de désespoir, de telles initiatives méritent d’être mentionnées.

Les Syriens ne peuvent pas comprendre l’inertie des nations face à la guerre de religions et des communautés qui menace de détruire leur pays et leur histoire, face au drame quotidien qu’ils vivent dans un huis clos inhumain. Alors, c’est sur la toile qu’ils lancent leurs appels, leurs cris et qu’ils expriment leurs messages d’espérance parfois teintés d’humour. Je veux ici simplement vous en faire partager quelques-uns.

Mail reçu d’Alep le 29 juillet 2012

“Ne t’inquiète pas. Ce matin, j’ai retrouvé ma mère et tous mes frères. Nous nous sommes dit adieu car c’est peut-être la dernière fois que nous nous voyons.
Les missiles sont aveugles et les roquettes encore plus. Voilà la situation que vivent les gens d’Alep en ce moment. Tout le monde attend la délivrance, par la mort ou par la victoire. L’hôpital Ibn Rochd (Averroès) à Alep est évacué de tous les patients qui sont transférés dans un hôpital de campagne appartenant aux milices d’Assad. Ceux qui sont atteints de maladies chroniques, comme les maladies des reins, ne sont dirigés vers aucun autre hôpital. A eux de se débrouiller tout seuls dans de pareilles circonstances. C’est ce qui a été annoncé à ma mère aujourd’hui, elle qui a besoin d’une dialyse chaque semaine. D’autres malades ont besoin d’être dyalisés deux ou trois fois par semaine. Les crimes du régime affectent tous les secteurs de la vie.”

Un tag sur un mur de la faculté de médecine d’Alep

L’an dernier, l’étudiant classé premier avec distinction, est notre camarade Ali Melhem qui a passé 5 mois dans les geôles d’Assad.
L’année précédente, le premier de la promotion avec aussi distinction est le héros Hayyan Al-Mahmoud qui est mort hier sous la torture des services de renseignements. Il n’y a qu’en Syrie que les meilleurs étudiants sont honorés par la prison ou le martyre.

Blague postée sur Facebook le 30 juillet

“Pardon cher Salvador Dali, ce qui est arrivé aujourd’hui à l’école Hassân Kayali à Alep dépasse de loin ton surréalisme… Un premier mariage y a été célébré dans la communauté des réfugiés… deux amoureux musulmans, laïques, ont uni leur destinée. Le père de la mariée a tenu que les témoins soient chrétiens… A ces noces ont dansé des kurdes, des alaouites, des chiites, des ismaélites, des chrétiens : la Syrie toute entière a célébré leur mariage. Il y a ceux qui tentent d’assassiner la vie par les bombardements et les massacres… et nous avec AMOUR nous traçons le chemin de notre LIBERTE… Félicitations sincères aux jeunes mariés.”

Vidéo de l’évêque et des chrétiens de Yabroud accueillant les musulmans à l’église

Vidéo de la rupture du jeûne de ramadan au sein de l’église de Yabroud

Pancartes (manifestation à Damas) :
“Les erreurs commises au nom de notre révolution sont plus nocives que les balles du régime”

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“Quand tu combats ton ennemi, prends garde à ne pas suivre son éthique et à lui ressembler”

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Pancarte (à Kafr Soussa, près de Damas) : 
“La différence entre la justice et la vengeance  est la même que celle entre la révolution et le régime”

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source : http://www.huffingtonpost.fr/fay-badrane/alep-syrie-repression-revolution_b_1736300.html

TRIBUNE : Pas d’amalgame : ce n’est pas une guerre civile, c’est une répression barbare contre les civils


05-08-2012

Des « violences », des « civils pris entre deux feux », des « loyalistes », une « rébellion » … Pour
certaines mouvances actives auprès des médias, il s’agirait encore de se borner à compter les
points … et à mettre à jour le macabre compteur des milliers de victimes, en affichant une bien
commode symétrie entre les parties, et en incriminant leur manque d’aptitude à « se mettre autour
d’une table » … Une telle vision ne sert que le régime criminel en fin de course.

Lire la suite ici : http://appelsolidaritesyrie.free.fr/ACTUALITE/120805_TRIBUNE.SYRIE/120805_Tribune.Syrie.pdf

 

Le premier ministre syrien, Ryad Hijab, a fait défection et a rejoint l’opposition


Le Monde.fr avec AFP | 06.08.2012 à 11h48 • Mis à jour le 06.08.2012 à 15h18

Le premier ministre syrien, Ryad Hijab, qui a fait défection, a rejoint l'opposition.

C’est un nouveau coup dur pour le régime, après seize mois d’une révolte sans précédent contre Bachar Al-Assad. Le premier ministre, Ryad Hijab, qui a fait défection lundi 6 août, a rejoint l’opposition, selon son porte-parole, Mohamed Otri. Il s’agit du plus important membre du clan Assad à faire défection depuis le début de l’insurrection.
Dans un communiqué lu à la télévision Al-Jazira du Qatar par son porte-parole, Ryad Hijab confirme sa défection et annonce qu’il se rallie à la « révolution » : « J’annonce aujourd’hui que j’abandonne ce régime terroriste et criminel et que je rejoins les rangs de la révolution pour la liberté et la dignité. J’annonce aujourd’hui que je suis un soldat de la sainte révolution. » Mohamed Otri a affirmé que l’ancien premier ministre se trouve en « lieu sûr » avec dix membres de sa famille.
LE PREMIER MINISTRE SERAIT EN JORDANIE
Khaled Zine El-Abidine, membre du Conseil national syrien (CNS) a, lui, indiqué que Ryad Hijab, sa famille et deux ministres se trouvent en Jordanie depuis dimanche soir. L’Armée syrienne libre (ASL) aurait mené l’opération leur permettant de passer la frontière. « L’opposition et l’Armée syrienne libre se coordonnent à présent pour aider à ce que plus d’officiers et d’officiels fassent défection et passent en Jordanie dans les prochains jours », a dit un autre membre de l’opposition, sous le couvert de l’anonymat.

Le premier ministre syrien a été vu dimanche soir en train de passer en Jordanie, a indiqué Zayed Hammad, chef de l’association Kitab wal Sunna, qui s’occupe de plus de 50 000 Syriens réfugiés dans le royaume, citant des collègues de son association. « Des travailleurs humanitaires ont vu M. Hijab, sa famille et d’autres passer la frontière la nuit dernière et je peux confirmer cela », a dit M. Hammad.

« Il y a des informations contradictoires sur le lieu où il se trouve, expliquait un peu plus tôt dans la matinée Rami Abdel Rahmane, chef de l’OSDH. Certaines affirment qu’il a pu gagner la Jordanie, et d’autres, qu’il a été arrêté avant de fuir. »

« C’EST LE DÉBUT DE LA FIN »

Abdel Basset Sayda, chef du CNS, la principale coalition de l’opposition, a salué cette défection, y voyant un signe de la « désagrégation » du régime. « Nous saluons la défection de Ryad Hijab et toutes les autres défections parmi les responsables civils ou militaires », a déclaré Abdel Basset Sayda. « Cette défection signifie que le régime se désagrège. C’est le début de la fin », a-t-il ajouté.

« Ces informations montrent à quel point l’érosion du régime d’Al-Assad est avancée, a estimé lundi le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwell, dans un communiqué. Ces événements confirment aussi à quel point sont nécessaires une cessation immédiate des violences et la formation d’un gouvernement de transition sans Assad. »

Ce matin, la télévision d’Etat indiquait, elle, dans un bandeau que « Ryad Hijab a été démis de ses fonctions de premier ministre » et qu’Omar Ghalawanji, vice-premier ministre et ministre de l’administration locale, avait été désigné pour « expédier temporairement les affaires courantes ». Selon le quotidien gouvernemental Techrine, M. Hijab avait présidé dimanche deux réunions au ministère de l’administration locale « sur les mesures à prendre pour réaménager les régions purifiées des groupes terroristes armés », terme par lequel les autorités désignent opposants et rebelles.

 

Ancien ministre de l'agriculture, Ryad Hijab, avait été nommé en juin par le président Bachar Al-Assad à la tête du gouvernement.

Ancien ministre de l’agriculture, Ryad Hijab, 46 ans, avait été nommé en juin par le président Bachar Al-Assad à la tête du gouvernement, à la suite des élections législatives du mois précédent. L’ancien numéro deux du régime n’était pas une figure consensuelle. Il avait succédé à Adel Safar, nommé tout juste un mois après le début du mouvement de contestation, en mars 2011. Il avait été chargé de former un nouveau gouvernement après les législatives de mai, qualifiées de « mascarade »par l’opposition et les pays occidentaux. 

Ryad Hijab est né dans une famille musulmane sunnite à Daïr az Zour, dans l’est de la Syrie. Il fut président d’une des branches de l’Union nationale des étudiants syriens de 1989 à 1998, puis un des dirigeants du parti Baas à partir de 1998. Responsable de ce parti à Deir Ezzor, il a été gouverneur de plusieurs provinces.

LES DÉFECTIONS SE MULTIPLIENT

Avant lui, trois officiers des renseignements politiques à Damas, dont deux frères issus du clan du vice-président sunnite Farouk Al-Chareh, ont fait défection dimanche et trouvé refuge en Jordanie, a assuré le colonel Kassem Saad Eddine, porte-parole de l’Armée syrienne libre en Syrie. Par ailleurs, le premier cosmonaute syrien, le général Mohammad Ahmad Fares, 61 ans, s’est, lui, réfugié en Turquie, selon l’agence Anatolie.

L’annonce de la défection de Ryad Hijab est intervenue quelques heures après un attentat au siège de la radio-télévision d’Etat, et au moment où l’armée prépare une offensive contre la ville d’Alep.

Lire : A Alep, l’armée s’apprête à lancer une nouvelle offensive

De son côté, le vice-ministre iranien des affaires étrangères a annoncé, lundi, la tenue, jeudi 9 août à Téhéran, d’une « rencontre consultative » des pays ayant une « position réaliste » sur la Syrie. M. Hossein Amir-Abdollahian a ajouté que dix pays ont déjà donné leur accord pour participer à cette rencontre « à des niveaux différents », sans préciser lesquels.

Depuis le début de la crise syrienne, l’Iran s’affirme comme un allié de poids du régime Assad, accusant régulièrement des pays occidentaux, mais aussi l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie d’aider militairement les rebelles syriens. « Nous nous demandons pourquoi les Etats-Unis et d’autres pays soutiennent l’envoi d’armes [aux rebelles syriens] alors qu’on assiste à la présence d’Al-Qaida et une augmentation des actions terroristes et violentes en Syrie », s’est interrogé M. Amir-Abdollahian.

Un nouveau général syrien déserteur en TurquieUn nouveau général de l’armée syrienne est arrivé en Turquie pour rejoindre les troupes des combattants de l’opposition, accompagné de cinq officiers de haut rang et plus de trente soldats, a rapporté lundi 6 août l’agence Anatolie. Quelque quatre cents civils syriens, dont une majorité de femmes et d’enfants, ont suivi les soldats, a ajouté l’agence.

Cette dernière défection porte le nombre des généraux syriens réfugiés en Turquie à trente-et-un, depuis le début du soulèvement l’année dernière à la mi-mars. Certains des généraux déserteurs ont toutefois regagné la Syrie pour rejoindre les combattants actifs dans ce pays déchiré par les conflits, a déclaré un responsable turc, refusant de donner le nombre exact des généraux syriens actuellement présents sur le sol turc.

Ces derniers mois, des centaines de militaires syriens ont passé presque quotidiennement la frontière avec la Turquie pour rallier l’Armée syrienne libre (ASL), souvent accompagnés par des soldats du rang. La Turquie abrite désormais 46 500 réfugiés qui ont fui les violences en Syrie, hébergés dans des camps proches de la frontière.

Vivre en Syrie


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Ruth Grosrichard

Professeur de langue et civilisation arabes (Sciences Po Paris)

Témoignages sur la vie quotidienne, extraits de Facebook (traduits de l’arabe)

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Lorsque le sang me mêle au pain: le massacre des boulangeries à Homs

Le régime syrien ne se contente pas d’assiéger les villes et les quartiers rebelles, de couper l’approvisionnement en médicaments, et d’organiser la pénurie de nourriture et de farine. Il ne se contente pas, dans ses attaques, de cibler les boulangeries qui, pour certains, continuent de travailler dans des conditions difficiles en raison du manque de produits. Il ne se contente pas de supprimer tout ce qui est vital: l’eau, l’électricité et les communications. Plus, il s’attaque directement aux citoyens qui sont dans de longues files d’attente aux portes des boulangeries, par des bombardements aveugles. Plus, il s’acharne sur toute personne qui tente d’apporter de l’aide aux quartiers assiégés. Plus, ses snipers abattent les parents venus chercher une galette de pain pour leurs enfants.

C’est ainsi que les forces de sécurité et les chabbiha du régime syrien se sont attaqués à la boulangerie dite de l’étendard et ont ouvert le feu sur les citoyens qui faisaient la queue pour acheter du pain, tuant trois personnes et faisant plusieurs blessés, dont des dizaines d’enfants.

L’empoisonnement du pain au Krak des Chevaliers, une des options pour tuer 

Après l’arrêt de la fourniture de farine aux boulangeries de Talkalakh durant deux mois, après l’interdiction par les forces de sécurité, les chabbiha et les barrages militaires, de toute arrivée de farine et après le bombardement par l’armée syrienne des réservoirs d’eau qui alimentent les fours en énergie, la population a dû recourir au pain dit du gouvernement. C’est ce qui s’est passé récemment au Krak des Chevaliers où le régime syrien a introduit des sacs de « pain du gouvernement », lequel a provoqué plus de 45 cas d’empoisonnement, y compris parmi les enfants et les femmes, et a provoqué la mort de deux personnes. Dans un rapport de l’hôpital de campagne rédigé par les médecins de la région, ceux-ci décrivent les symptômes d’un empoisonnement: vomissements, douleurs abdominales, rétrécissement de la pupille, et ralentissement du rythme cardiaque. La situation médicale catastrophique se trouve aggravée du fait que les hôpitaux sont occupés par la sécurité et les chabbiha (…)

Source

Le grand défenseur des Palestiniens et massacre près de Daraa


Jaouneh street, Yarmouk refugee camp, Damascus, Syria .

Images horribles et cris de douleur à graver dans sa mémoire et à ne jamais oublier. Rien au monde ne peut compenser ces vie humaines, mais Bachar le sanguinaire et ses acolytes doivent payer le prix de leurs crimes ahurissants…

14 martyrs atrocement tombés d’un seul coup dont trois enfants à la commune de Basr al-Harir de la région de Daraa…

La prison, mémoire de la Syrie d’Assad


Après seize années passées en prison pour des raisons politiques, Yassin al-Hajj Saleh, une fois libéré, se lance dans des études de médecine puis dans l’écriture. Son troisième et dernier ouvrage publié dans la clandestinité fait la lumière sur la sombre machine à concasser les âmes et les os des opposants au régime des al-Assad. Paroles d’un rescapé au cœur libre.
Par Ziad MAJED
2012 – 08
Le 7 décembre 1980, Yassin al-Hajj Saleh, jeune homme de 20 ans et étudiant en médecine à l’université d’Alep, est arrêté par les services de renseignements du régime Assad. Il est « châtié » pour son engagement dans le Parti communiste – bureau politique (dirigé par Riad Turk) opposé au régime. Il est conduit sans acte d’accusation en prison où il passera 16 ans, dont la dernière année dans l’enfer de la prison de Palmyre !
Le 21 décembre 1996, Yassin est libéré. Il retrouve sa Syrie et se recueille sur la tombe de sa mère, décédée avant de l’avoir revu lui et deux de ses frères (Mostafa et Khaled) emprisonnés également durant la même période, mais pour des durées moins longues : 5 et 6 ans…
Il décide en 1998, par défi, de passer son diplôme de médecine et y parvient. Puis à partir de 2000, il commence à écrire et publier. Il devient en quelques années l’un des écrivains syriens et arabes les plus notoires. Autres que ses nombreux articles et recherches, Yassin al-Hajj Saleh a publié deux livres : Sourya min al-Zhil, Nazharat dakhil as-Sandouk al-Aswad (La Syrie de l’ombre, regards à l’intérieur de la boîte noire) en 2010 et Assatir al-Akharin (Les Légendes des autres) en 2011, une critique de la pensée islamique contemporaine et une critique de sa critique.
Depuis le début de la révolution syrienne il y a 18 mois, Yassin vit dans la clandestinité et publie ses textes dans la presse et sur Facebook. Son troisième livre est sorti le mois dernier. À travers ses pages, il cherche à se libérer du poids d’un sujet qu’il connaît tant, la prison, « pour mieux se préparer à accueillir la nouvelle Syrie, la nouvelle vie, et les nouveaux récits à venir ».
Bil-khalas ya Chabab ! (À notre salut, les jeunes !) est un recueil de 9 textes, précédés d’une introduction, évoquant sa vie dans les geôles syriennes. Les textes (à l’exception de deux entretiens) sont des essais racontant l’univers des prisons : l’espace, le temps, les prisonniers, la solidarité, la solitude, la peur, la torture, l’agressivité, la décadence, les tortionnaires, la faim, la corruption, le courage et la dignité. Un univers résumant la « condition humaine » sous un régime despotique qui cherche à écraser ses sujets et les déshumaniser.
Libérer la mémoire
Yassin raconte seize ans (et quatorze jours) de sa vie passés dans 3 prisons : Mosallamiyeh à Alep (de décembre 1980 à mars 1992), Adra au nord de Damas (d’avril 1992 à décembre 1995) et Palmyre (de janvier à décembre 1996). Ses essais contiennent des éléments les inscrivant à la fois dans la littérature carcérale, la sociologie politique et l’autobiographie. Plutôt que de coller à une discipline, il a avant tout cherché à organiser au mieux sa mémoire. Pour cela, il a analysé des contextes et des rapports, il a extériorisé des sentiments et raconté l’évolution des relations humaines dans trois lieux différents, traversés par des voyageurs/prisonniers. Tous portent en eux le temps, et essayent de le gérer au mieux sans pouvoir effectuer de compte à rebours, puisqu’ils ne connaissent pas (et heureusement pour eux) le nombre d’années que chacun doit passer.
Tête basse, tête levée
En décembre 1995, alors qu’il pensait que sa libération était une affaire de jours, Yassin est convoqué par des officiers des services militaires. Ces derniers lui proposent de « collaborer avec l’État » en signant une déclaration d’abandon de toute activité politique, et en acceptant d’écrire des rapports sur les « ennemis du président ». Il savait que son refus catégorique allait lui coûter cher, mais n’imaginait pas la suite… Quelques jours plus tard, il est envoyé, avec une trentaine de ses camarades, à la redoutable prison de Palmyre. C’est le voyage au bout de l’enfer. La découverte du lieu où les islamistes étaient incarcérés depuis la fin des années 1970, où le terrible massacre de 1980 avait eu lieu, et où les têtes sont baissées à longueur de journée, les yeux regardant le bas des dos des autres. Deux règles à ne jamais briser : ne jamais croiser les regards et toujours éviter de lever la main pour se protéger d’une gifle, d’un coup de pied, au risque d’en subir les conséquences graves.
Palmyre, c’était l’horreur au quotidien. La déshumanisation de l’être, la métamorphose de son corps, de sa silhouette, de ses rapports avec autrui. Alors que dans les deux prisons précédentes, Yassin et ses amis connaissaient les tortionnaires, comprenaient leurs regards et communiquaient avec eux, à Palmyre, il n’y avait que des voix, des accents, et la frayeur qui paralysait le dos. Jamais de visages, jamais d’yeux.
Une année dure, longue et atroce qui allait ravager des vies. L’auteur avoue même avoir souhaité repasser quelques mois dans son ancienne prison pour digérer son séjour à Palmyre, guérir de sa violence inouïe, avant de sortir et retrouver la vie « normale ».
La prison et ses intellectuels
Yassin n’attribue pas à la prison le mérite d’avoir formé entre ses murs et sous la lumière avare de ses lampes des intellectuels. C’est plutôt la résistance que certains ont menée contre le temps de la prison et contre l’oubli qui accomplira cette mission. Suite à des séries de protestations et de grèves de la faim (et à des pots-de-vin payés à certains tortionnaires), l’administration des prisons a accepté d’autoriser les livres en 1982, la télévision en 1986 et les crayons en 1988. Ainsi, des prisonniers allaient découvrir des œuvres de philosophie, de psychologie, de littérature, et allaient apprendre l’anglais. Ils seront meilleurs anglophones à leur sortie que beaucoup de leurs anciens camarades de classe à l’université !
C’est à ce niveau, de même qu’à celui des conditions de tortures physiques, que les détenus politiques de gauche avaient un « avantage » sur leurs voisins islamistes. Ces derniers, précise Yassin, subissaient toutes sortes d’humiliations, de violences, et finissaient dans leur majorité à Palmyre. Une hiérarchie dans la torture et la haine était ainsi pratiquée par les tyrans dans les geôles. Même à huis clos, le régime Assad cherchait à reproduire ses politiques de destruction et de fragmentation sociale.
La révolution comme véritable guérison
Après Mustafa Khalifé dans La coquille, Faraj Bayrakdar dans Les trahisons de la langue et du silence, et d’autres écrits sur les prisons syriennes, Yassin al-Hajj Saleh présente un nouveau témoignage poignant, puissant et intelligent, qui lui ressemble. Honnêteté et engagement, spontanéité de style et construction de la pensée, Yassin essaye de guérir en écrivant. L’arrivée de la révolution extraordinaire du peuple syrien accélère ce processus de guérison.
Les Syriens tournent aujourd’hui avec Yassin et des dizaines de milliers de citoyens et citoyennes comme lui, la dernière page d’une histoire, d’un livre. Ils vont reconstruire sur les décombres des prisons et des centres de détention, des musées de la mémoire et de la résistance à un des pires « États de barbarie » que l’histoire du monde arabe ait connus.

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