Le confessionnalisme comme forme de pouvoir ou le pouvoir du confessionnalisme ?


Publié le 22 juin 2012 by syrieux
Faisant suite à la proposition de l’un de ses lecteurs, Syrianfacts est heureux de publier dans ses colonnes une traduction d’un texte de l’écrivain Salama Kayleh. Palestinien, marxiste, nationaliste, anti-sioniste, cet intellectuel de 57 ans a vécu en Syrie pendant une trentaine d’années, dont une dizaine dans les prisons syriennes. Il fut arrêté une dernière fois en avril 2012, pour être torturé dans les geôles du régime…ainsi qu’à l’hôpital.
Preuve supplémentaire de la barbarie d’un régime sans foi ni loi, le témoignage de M. Kayleh (lien) montre -à ceux qui en doutaient encore…- qu’en Syrie, les hôpitaux sont des prisons et des centres de tortures, que le régime n’a jamais voulu se reformer, puisqu’il s’en prend même à ceux qui, comme Salama Kayleh, ont prôné une solution politique de dialogue entre l’opposition et le pouvoir, afin d’éviter les conséquences d’une intervention étrangère; il montre enfin que les Assad n’ont soutenu la cause palestienne que dans la mesure où celle-ci pouvait leur servir de cheval de Troie idéologique pour conquérir le coeur d’idiots utiles à leur propagande. Dans l’article qui suit, Salama Kayleh revient sur la question du confessionnalisme. Il explique pourquoi il faut se méfier de ce prisme déformateur de la réalité syrienne, et pourquoi il faut éviter de tomber dans ce piège.

Le confessionnalisme comme forme de pouvoir ou le pouvoir du confessionnalisme ?

Salama Kayleh (*)

Le devenir de la révolution syrienne a remis sur le tapis la question du confessionnalisme et de la nature du pouvoir. Sans aucun doute, cette approche qui articule l’autorité et la communauté confessionnelle peut conduire à des résultats prédéterminés, car lorsqu’on regarde la réalité avec des lunettes confessionnelles, nous avons nécessairement tendance à voir l’Autre comme une entité confessionnelle.

Il s’agit, en d’autres termes, d’une approche formaliste qui tente de déchiffrer le contenu des choses d’après leur aspect extérieur, ce qui conduit à une perversion conceptuelle et à un égarement intellectuel, doublés d’une falsification terminologique. Car on confond le confessionnalisme avec l’adhésion religieuse d’un individu à telle ou telle confession, et c’est bien ce qui se passe lorsqu’on définit le pouvoir de manière confessionnelle en fonction de la communauté à laquelle appartiennent les gouvernants.

Le confessionnalisme et la confession religieuse ne sont pourtant pas deux choses identiques, même quand le premier s’appuie sur la seconde. Et cela parce que, entre autres choses, le premier incorpore une caractéristique idéologique supplémentaire qui transforme le lien à une confession déterminée en un engagement nécessaire envers un projet politique – ou plutôt, au projet d’une classe sociale -, au-delà de la conscience commune qui peut régir les comportements de ses membres. La communauté religieuse est le réceptacle historique d’individus qui, depuis leur naissance, sont attachés à une croyance bien définie, héritée et transmise de manière continue, sans la nécessité d’une médiation actée par un consentement explicite. Une sorte « d’habitude » qui, sans doute, a plus de vigueur que la conviction expresse de vouloir appartenir à ce groupe ou à un autre, car elle reflète une vigoureuse identification avec les valeurs d’un acquis qui a été transmis. Cette insertion historique peut contribuer à créer une différenciation tranchée par rapport à d’autres confessions, mais elle n’en reste pas moins essentiellement une spécificité héritée et, de ce fait, susceptible d’être relativisée au travers d’une conscience sociale globale ou par l’implication des individus dans des courants et des formations politiques et idéologiques qui brisent les frontières de l’enracinement confessionnel.

Le confessionnalisme implique, quant à lui, la transformation de cette identité héritée en un projet politique (ou de classe). Cette identité s’élève ainsi au rang de « conviction » absolue, se transformant non seulement en piler de « l’auto-conscience » de la communauté et de sa cohésion collective propre, mais aussi en fondement de la conscience de l’Autre et, par conséquent, en présupposé d’une quelconque relation bilatérale. Ainsi, le membre de « l’autre communauté » devient un rival en vertu d’une continuité historique, voire ancestrale dans certains cas. Ce conflit devient, en outre, une priorité qui détermine le regard du groupe qui adopte ce positionnement idéologique et la raison même de son existence. Il s’agit là d’une caractéristique applicable aux formations intégristes, que ce soit le Hezbollah ou Amal au Liban, Al-Da’wa en Irak, ou quelconque autre collectif composé autour d’un principe structurant d’ordre religieux.

En tenant compte de ce qui précède, quelle est la situation en Syrie ? Si nous partons de notre définition du confessionnalisme, il n’y a pas, dans ce pays, de pouvoir confessionnel, même s’il s’appuie principalement parmi les membres d’une seule confession. En outre, ce n’est pas la « croyance » de ce groupe religieux qui gouverne le pays, mais bien l’argent. C’est ce dernier qui constitue la cause de la concentration de pouvoir, majoritairement aux mains d’une minorité confessionnelle (alaouite) et non pas le triomphe d’une idéologie confessionnelle ou religieuse bien définie.

Les « fondateurs » de l’Etat syrien articulé autour du Parti Baath étaient des nationalistes arabes. De plus, on peut ajouter que la communauté alaouite n’a participé que de manière marginale à ce qui touche à la confection de son identité et qui implique l’appartenance à la communauté, vu qu’il s’agit d’une définition effectuée de « l’extérieur ». De même, l’analyse sociologique du contexte dans lequel s’est déroulé le coup d’Etat du Baath en 1963 et l’accession au pouvoir d’une nouvelle élite militaire et politique révèle une participation massive des secteurs ruraux, où le Baath avait de solides ancrages, au point d’en faire le « noyau dur » sur lequel reposait son pouvoir dans les décennies suivantes.

La dégradation des conditions de vie dans les milieux ruraux, où se concentrait la majeure partie des alaouites, a poussé bon nombre d’entre eux à s’engager dans l’armée, seule occupation « digne » qui leur était accessible. Avec le temps, les alaouites ont finis par constituer un bloc majoritaire parmi les officiers issus des zones rurales. Il n’est donc pas étonnant de constater leur rôle de premier plan dans les soulèvements militaires de mars 1963, de février 1966 (contre « l’aile civile » du Baath) et dans celui de 1970 (dirigé par Hafez Al Assad), dont est issu le régime actuel. Le trait d’union entre tous ces militaires putschistes issus du parti Baath n’était pas leur appartenance à une confession religieuse, mais bien leur origine rurale commune. Cet élément fut fondamental dans la cohésion de ce noyau dur, bien plus que leur filiation religieuse.

Les transformations enregistrées dans l’organigramme du pouvoir ont imposé un critère de sélection basé sur l’appartenance à une classe sociale, à laquelle appartient une oligarchie qui a fait du vol une norme, et cela sur le dos d’une société paupérisée composée par les éléments de tous les groupes religieux. Cette élite a monopolisé l’autorité publique et la richesse du pays en s’appuyant durant toutes ces années sur un noyau dur actif et réorganisé ces derniers temps pour devenir une force de choc. Outre l’armée, nous avons aujourd’hui les bandes armées qui ont imposé la soumission à l’Etat dans les régions côtières. Nous faisons ici référence à ceux que l’on appelle les « shabbiha » (des cadres paramilitaires soutenant le régime), qui sont devenus des instruments clé dans la stratégie répressive exercée par le régime contre la révolution syrienne. Ces bandes armées, dans le cas des régions occidentales, sont majoritairement alaouites, mais ces formations paramilitaires se composent également, dans d’autres zones, de membres de toutes les communautés qui cherchent, dans une relation intéressée, la protection du pouvoir.

Aujourd’hui, la révolution a imposé un réalignement, ou, pour mieux dire, elle a forcé le pouvoir à une redéfinition conceptuelle basée sur le discriminant entre une « majorité » et une « minorité » définies selon des classifications religieuses. En composant ses forces de choc à partir d’une base qui est essentiellement alaouite, pour les raisons évoquées ci-dessus – le lien étroit avec le contexte rural -, l’élite dominante a réactivé l’identité religieuse de cette communauté et avec elle celle de toutes les minorités. Cette réorganisation idéologique du confessionnalisme politique impliquait nécessairement une caractérisation de la révolte populaire en termes de « mobilisation sunnite intégriste » similaire au soulèvement armé islamiste de 1979-1982 ; par rapport à laquelle elle ne serait qu’une sorte de réplique animée par la revanche et par les mêmes motivations de l’époque.

Aujourd’hui, le pouvoir utilise donc le confessionnalisme pour garantir que l’oligarchie constituée autour du « noyau dur » précité continue à monopoliser les ressources du pays, en donnant l’impression que la communauté religieuse qui englobe une partie de ses membres est également la protagoniste de cette œuvre de pillage despotique.

Evidement, tout ce qui précède n’explique pas pourquoi prévaut toujours l’impression que la structure fondamentale de cette communauté alaouite fait partie intégrante du pouvoir. Ou, du moins, pourquoi cette communauté n’a pas participé à la révolution malgré ses misérables conditions économiques. Je pense que l’explication se situe bien plus dans les problèmes de la révolution elle-même que comme une conséquence d’une lutte confessionnelle qui, à dire vrai, n’existe pratiquement pas. Je fais concrètement référence ici à la collision entre les « ruses confessionnelles » orchestrées par le pouvoir et les « crimes » commis par certains secteurs de l’opposition, dominés par un désir de vengeance par rapport aux événements de 1979-1982. Ces secteurs s’obstinent à interpréter les événements d’aujourd’hui comme ils le firent à l’époque, à partir d’un prisme lui aussi confessionnel (« une communauté sunnite majoritaire mais exclue du pouvoir contre une minorité qui détient l’autorité et les richesses »). Une mentalité qui fait que la forme de combattre le pouvoir revient à attaquer la communauté dont on pense qu’elle le monopolise. Dans les faits, on s’attaque aux membres de cette communauté et non à un gouvernement vénal et despotique. Des comportements qui ont créé l’impression que l’opposition dans son ensemble souhaite installer un autre pouvoir confessionnel afin de punir une communauté dans son ensemble pour quelque chose qui, en réalité, est le seul fait du pouvoir en place.

Cette crainte explique que, du moins au début de la révolution, la communauté alaouite et d’autres minorités se sont senties plus proches d’un pouvoir qui, du moins c’est ce qu’elles pensent, a été capable de leur donner quelque chose. Ainsi, la survie du régime actuel est vue comme une protection efficace face à un avenir aussi incertain qu’effrayant. L’opposition doit donc clarifier les choses au plus vite et non pas les obscurcir avec des déclarations qui ne font qu’augmenter la crainte des minorités.

(*) Salama Kayleh est un écrivain marxiste d’origine palestinienne résidant depuis de nombreuses années en Syrie. Il a passé huit années en prison sous le régime d’Hafez Al Assad avant d’être à nouveau arrêté, torturé et expulsé du pays vers la Jordanie au mois de mai 2012 pour son soutien à la révolution. Cet article a été publié en arabe par le journal Al Hayat (http://alhayat.com/Details/402227 ) et traduit en espagnol pour le site « Traducción por Siria » http://traduccionsiria.blogspot.be/2012/06/el-confesionalismo-como-forma-de-poder.html , version à partir de laquelle cette traduction française a été établie.

vendredi 22 juin : pour la Syrie


Halte à la terreur d’État !Alors que la révolte du peuple syrien se poursuit depuis plus d’un an, le régime de Bachar El Assad sourd aux revendications des Syriens, se livre à une intense répression à huis clos sur la population. Les arrestations, les blessés et les tués, les torturés et les disparus se comptent par dizaines de milliers. Des villages et des quartiers entiers sont rasés. C’est une véritable guerre contre le peuple syrien, opprimé par une dictature se perpétuant de père en fils depuis 42 ans..Nous appelons les citoyens à une :
MANIFESTATION
LE VENDREDI 22 JUIN 2012, à 15h30
RENDEZ VOUS RUE DE LA LOI ( rond-point Schuman)

Nous refusons l’indifférence et l’inaction !
Venez nombreux et faites passer le message autour de vous !

Piccinin: l’histoire d’une conversion


LE SOIR du 19 juin 2012

Pierre Piccinin est fâché. Contre le journal Le Monde, rien moins. Dame! ce quotidien français lui a fait le déshonneur d’un portrait assassin en page 2 le 6 juin. Le titre: « Les mésaventures de  »Tintin » au pays de Bachar ». Avec un sommaire en une plus explicite encore: « Pierre Piccinin, enseignant belge de 39 ans, a été l’idiot utile du régime de Bachar el-Assad. Il vient de se réveiller ». L’idiot utile! C’est décidé et déjà envoyé: le plus prestigieux journal français devra publier un droit de réponse.
Mais que s’est-il passé au juste? Reprenons.

C’est l’histoire d’un homme plein de bonnes intentions, plein d’enthousiasme. Plein de candeur aussi, sans doute. Mais pas « le chercheur sans qualification » dénoncé par notre collègue parisien, clame-t-il. « Cela fait une dizaine d’années que je m’intéresse au monde arabe, nous raconte-t-il, avant, j’avais accumulé une licence d’histoire à l’ULB, un troisième cycle à la Sorbonne, et enfin un master à l’ULB en sciences politiques avec un mémoire sur l’Iran, ce n’est tout de même pas le concessionnaire de voitures à la retraite qui se lance sur des sujets dont il ignore tout! ».

Mais alors, qu’est-ce qui a donc bien pu susciter l’acrimonie du Monde à l’égard de Pierre Piccinin? La même chose, en fait, que ce qui a pu agacer tant d’autres journalistes ou chercheurs, à Bruxelles ou ailleurs depuis plus d’un an! A savoir, la propension du jeune professeur d’histoire à distribuer les bons et surtout les mauvais points à la presse occidentale dans le dossier syrien, presse coupable, selon lui, de ne pas disposer des sources nécessaires, de le savoir et de s’en satisfaire.

Car Pierre Piccinin, lui, il va sur le terrain. Puisqu’il reçoit les visas syriens nécessaires, contrairement à d’autres. Notre Belge s’est donc rendu trois fois en Syrie depuis le début de la révolte, en mars 2011. Ses articles, il faut le dire, plaisaient au régime, qui en a traduit certains pour sa « presse ». L’un ou l’autre site français pro-Bachar a fait de même. « Embêtant, dit Piccinin, car cela me donne l’image fausse d’un soutien du régime. »

Mais la dernière fois, les choses ont très mal tourné. C’était à la mi-mai. Pris pour un espion français, il a été arrêté par les services syriens de sécurité à l’orée d’une petite ville, puis interrogé et torturé. Il a aussi vu de près les sévices infligés aux suspects . En prison, il a noué des liens de solidarité avec les prisonniers du camp anti-régime. Il a réussi à contacter les Affaires étrangères belges et il a finalement été libéré… (Son récit hallucinant dans les geôles syriennes a été publié le 11 juin dernier sur lesoir.be.)

Après ce dernier voyage, Pierre Piccinin a changé d’avis. Quitte à créer un froid avec ses amis du camp « anti-impérialiste ». Comment, en effet, pourraient-ils supporter de l’entendre désormais réclamer un soutien militaire de l’Occident pour les rebelles syriens? « Ce sont des gens honnêtes, dit-il d’eux, mais ils sont coincés par leurs postulats (consistant notamment à voir la main maléfique des Etats-Unis d’Amérique partout, NDLR). En tout cas, je ne suis pas complotiste, une dérive à ne pas confondre avec l’utile travail de ceux qui tentent de mettre au jour les manoeuvres dont l’Histoire est jonchée. »

Pierre Piccinin a été fâché contre Le Soir. Pour un article au moment de sa libération, qui citait… Jonathan Littell, qui vient de publier un livre sur son séjour en janvier dans Homs sous les bombes. L’auteur y avait entendu parler du passage de Piccinin dans la ville et d’une allégation de ce dernier qui n’avait « pas vu de bombardements »; le prix Goncourt 2006 concluait: « En vérité, il y a un dieu pour les crétins de Gembloux » (allusion à la ville d’où notre professeur est originaire).

Après avoir mis le talent littéraire de Littell en cause sur son blog, Pierre Piccinin balaie l’affaire d’un revers de la main devant nous: « Moi je ne me contente pas des frissons à bon marché, Littell est allé à Homs une seule fois et dans un seul camp, moi j’y suis allé trois fois! »

Mais foin de ces détails. Notre professeur d’histoire veut donner sa version de sa conversion. « Qu’on arrête de me bassiner avec la torture que j’ai subie. Si mon analyse a changé c’est que les choses ont évolué en Syrie. Les gens ont compris que le régime ne se réformera pas. Le tournant a eu lieu le 7 mai, lors des élections.

Jusque-là, ils espéraient que les choses s’assoupliraient; là le désenchantement a été global, massif. Le vent tourne. Les désertions augmentent. On voit des portrait de Bachar déchirés, la police est de plus en plus présente à Damas, où j’ai entendu des officiers de l’armée libre me dire qu’ils étaient prêts pour le soulèvement de la capitale. Mais ils ont besoin d’aide. »

Au rappel d’une interview à une télévision russe, peu avant son dernier et funeste voyage en Syrie, quand il avait déclaré que le régime ne faisait que se défendre contre une agression extérieure, Pierre Piccinin avance d’abord que la traduction manquait de nuance. Puis, il se ravise et sourit: « OK, j’ai eu quelques outrances. Une vision trop carrée ».

BAUDOUIN LOOS

Pierre Piccinin, 39 ans, célibataire, est professeur à l’Ecole européenne. Passionné par le monde arabe, il a parcouru la Tunisie, la Libye, l’Egypte, le Yémen et la Syrie l’an dernier à la faveur de ce qu’on a appelé « le printemps arabe ». Il prépare plusieurs livres sur ces sujets. Il tient un blog: www.pierrepiccinin.eu.

source

« Ma seule arme c’est la parole »


LOOS,BAUDOUIN; AFP

Syrie Yahia Hakoum, un étudiant réfugié en Belgique, veut témoigner

RENCONTRE

Il s’appelle Yahia Hakoum. Il a 26 ans. Il vient d’une petite ville de 70.000 habitants appelée Ennabek, entre Damas et Homs. Après bien des péripéties, il a pu gagner la Belgique en février ; il avait quitté son pays le 1er novembre pour le Liban puis l’Egypte. Ici, l’UCL lui a offert le minerval.

« A Ennabek, cela a commencé en juin 2011, explique-t-il. Des manifestations tout de suite durement réprimées. Dès mars, moi j’avais été arrêté et détenu pendant 27 jours et torturé par tous les moyens imaginables. C’était l’enfer. Pendu par les pieds, torturé à l’électricité. J’ai perdu 30 kilos. Des enfants étaient torturés. Des femmes aussi. Des vieux. Il y avait ce gamin dont le dos était cassé, il était sur une civière dans le couloir de la prison. Il faisait ses besoins sur lui ; chaque fois qu’un bourreau passait près de lui il lui assenait un coup. »

Jusqu’à ce que l’exil apparaisse comme la seule solution. « J’ai refusé de travailler pour les services secrets. J’ai été relâché mais réarrêté pour un jour et à nouveau torturé. Un avocat ami a disparu, on ne l’a jamais revu. Deux de mes amis ont été abattus chez eux, balles dans la tête. J’ai compris que je devais partir. »

« Une balle dans la tête »

Yahia Hakoum sait pourquoi les premiers soldats ont déserté. « Je suis d’un village à l’entrée d’Ennabek d’où le premier soldat tué était originaire. Quand le corps d’un second soldat mort est arrivé au village, on a exigé d’ouvrir le cercueil. Il avait une balle dans la tête. On est alors allé ouvrir le cercueil du premier soldat : il avait subi le même sort. C’était clair : ils avaient refusé d’obéir aux ordres de tirer dans la foule, et on les avait froidement abattus. La grande majorité des soldats proviennent de villes et village sunnites. Ennabek est sunnite à 99 %. »

L’avenir ? Une guerre civile ? « Le régime fait ce qu’il peut pour confessionnaliser le conflit. Il croit qu’il pourra régler la révolte par la violence. Il tuerait un million de personnes s’il le faut. Mais il n’y aura plus de retour en arrière après ces 15.000 morts, après ces massacres. Les gens veulent continuer jusqu’au bout, jusqu’à la chute du régime. »

Malgré tout, Yahia Hakoum croit encore à une issue non violente. « Moi je crois qu’un succès reste possible par des moyens pacifiques : la semaine dernière, 937 manifestations ont été organisées à travers le pays. La majorité des citoyens n’a pas pris les armes. Un départ de Bachar est possible si la communauté internationale met une pression suffisante sur lui, qu’on lui coupe l’approvisionnement en armes. Si on impose des zones protégées, 15 millions de Syriens descendront dans la rue ! La grève générale pendant six jours des commerces du centre de Damas après le massacre de Houla est très importante, elle montre que la classe bourgeoise ne soutient plus les crimes du régime et va se tourner vers la révolution. Damas a basculé ! »

Yahia Hakoum n’a plus peur de dire son nom. Même si sa famille, dont ses dix frères et sœurs, est restée au pays. « Ma seule arme c’est la parole. Je dois parler. Mes amis en Syrie me disent de témoigner. Tous les Syriens sont de toute façon en danger de mort… »

Syrie : l’horreur doit prendre fin


Le photographe de guerre Robert King a filmé la prise en charge d’enfants gravement blessés au dispensaire du Dr Kassem, à Al-Qusayr. Son but : oser montrer l’insupportable, témoigner de l’intolérable. Pour que la barbarie cesse enfin en Syrie. Et parce que nous avons le droit d’être plus que des spectateurs.
ATTENTION : cette vidéo comporte des images qui peuvent heurter les personnes sensibles.

« C’est mon cadavre qui quitte la Syrie », affirme le père Paolo


jeudi 14 juin 2012, par La Rédaction

« C’est mon cadavre debout sur ses pieds qui quitte la Syrie » où « je reste à cent pour cent », a assuré jeudi le très énergique père Paolo Dall’Oglio, jésuite engagé dans le dialogue chrétien-musulman, peu avant son départ de ce pays. Interviewé par Radio Vatican, le religieux italien installé depuis trente ans en Syrie se dit « profondément amer » de partir à la demande de l’Église et des autorités. « Je pense à ce pays divisé, souffrant, blessé à mort. Aux nombreux jeunes en prison, aux nombreuses personnes torturées, aux jeunes en armes dans les différentes tranchées, qui mériteraient de vivre dans un pays pacifié, pluraliste et démocratique », a-t-il dit.

« Les grands jeux régionaux en font parfois des marionnettes, parfois les auteurs d’une guerre civile atroce », a-t-il ajouté. « La crise syrienne est la scène tragique d’une opposition régionale entre sunnites et chiites qui a déjà sacrifié le Liban et l’Irak à cette logique suicidaire », a-t-il dit.

Le monastère de Mar Moussa, restauré par lui à 80 kilomètres au nord de Damas il y a trente ans pour y accueillir des moines, restera ouvert, a-t-il assuré. « Les Syriens musulmans, plus encore que les chrétiens, ont un sens des lieux sacrés très aigu, et le monastère dédié à l’amitié islamo-chrétienne sera respecté et aimé de tous », a-t-il dit. Situé dans une région semi-désertique sur une colline où l’on accède à pied, le monastère, datant du VIIe siècle et abritant des fresques colorées superbement restaurées, héberge une petite communauté de moines et de religieuses, tout en accueillant des touristes de passage et des visiteurs en quête de calme.

(14 juin 2012 – Avec les agences de presse)

SYRIE. Le chef de l’opposition appelle à la démission générale


Abdel Basset Sayda a été élu ce week-end à la tête du Conseil national syrien.

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Abdel Basset Sayda (SAYGIN SERDAROGLU / AFP)

Abdel Basset Sayda (SAYGIN SERDAROGLU / AFP)

Le nouveau chef de l’opposition syrienne Abdel Basset Sayda a appelé dimanche 10 juin tous les responsables du régime et des institutions d’Etat « à faire défection », lors d’une conférence de presse à Istanbul.

« Nous appelons tous les officiels du régime et dans les institutions à faire défection », a-t-il déclaré dans des propos en arabe traduits en anglais.

Abdel Basset Sayda, qui a été élu ce week-end à la tête du Conseil national syrien (CNS), principale coalition de l’opposition au régime de Bachar al-Assad, a par ailleurs appelé les Syriens dans le monde entier à manifester contre les violences perpétrées par le régime de Damas.

Kurde

« Je veux lancer un appel à tous les Syriens expatriés pour qu’ils organisent des sit-in devant les ambassades syriennes », a-t-il dit.

« Nous voulons réaffirmer à tous les groupes et à toutes les communautés, spécialement les alaouites et les chrétiens, que l’avenir de la Syrie sera l’avenir de tout le monde (…) Il n’y aura pas de discriminations basées sur le sexe ou l’appartenance à des communautés, et la Syrie nouvelle sera un état démocratique », a ajouté Abdel Basset Sayda, qui est lui-même membre de la minorité kurde de Syrie.

Exilé de longue date en Suède, il a tenu cette première conférence de presse en présence de son prédécesseur, Burhan Ghalioun, auquel il a donné une accolade.

Un « parapluie »

Le nouveau président du CNS a souligné que l’élargissement de la base de son organisation et une meilleure prise en compte notamment des opposants de l’intérieur de la Syrie serait une priorité de son mandat.

« Nous annonçons notre détermination à élargir la base du CNS pour en faire un parapluie sous lequel toute l’opposition se rassemble », a-t-il dit.

Interrogé sur les moyens de parvenir à cet objectif, il a rappelé qu’une réunion de toute l’opposition était prévue à la fin de la semaine prochaine à Istanbul.

C’est une occasion pour d’autres groupes de rejoidre le CNS, a-t-il estimé.

Il a également indiqué que le comité exécutif du CNS venait d’accueillir trois nouveaux membres, représentant les forces de l’intérieur.

syrie.be redux


anniebannie : je vis essentiellement dans le présent, mais j’ai récupéré les textes que j’avais écrits pendant mes cinq années syriennes. Ils avaient été publiés sur le site http://syrie.be, deux fois hacké et finalement abandonné. Je suis en train de les trier et  ceci est un peu une avant-première. Le nom du site : http://syriebe.wordpress.com

Je dois encore récupérer les images, à l’époque téléchargées à grands renforts de patience. Mais là, vous avez les textes jusqu’en 2003; les images suivront. Vous verrez que je n’étais en rien critique de ce pays, que je m’efforçais de parler de ce qui était bien. Les gens surtout.  Cela n’empêchera pas les autorités de me placer sur la liste noire, décision jusqu’à ce jour inexplicable, même si je faisais partie de la charrette de quelque 700 auditeurs libres étrangers expulsés à cette époque et dont certains sont passés par la prison.

A présent, cette liste noire je revendiquerais d’y figurer.

Syrie : « Un voyage en enfer »


Rédaction en ligne

lundi 11 juin 2012, 08:22

Le Belge Pierre Piccinin s’est rendu en Syrie récemment. Ce professeur d’histoire, enlevé puis torturé raconte sa plongée hallucinante d’un Belge dans l’univers répressif syrien.

Syrie : « Un voyage en enfer »©ap

Professeur d’histoire, le Belge Pierre Piccinin s’est pris de passion pour le monde arabe. Très critique de la guerre en Libye, il s’était également insurgé contre le traitement des troubles en Syrie par la presse occidentale. Lors de son troisième et dernier déplacement en Syrie, commencé le 15 mai dernier, les choses ont mal tourné. Pris pour un espion dans une petite ville, il a été emmené par les services de sécurité, puis torturé. Il a aussi côtoyé de nombreux Syriens atrocement torturés dans les prisons où il a été conduit avant d’être libéré. Sur la Syrie, Pierre Piccinin a changé d’avis et l’annonce sans détour. Il livre ici son témoignage bouleversant.

« Voyage en enfer »

« C’est une lourde responsabilité que celle d’écrire. Il est donc important de savoir reconnaître ses erreurs, de réparer ses omissions, surtout lorsqu’il en va de la vie d’êtres humains…

Le 15 mai 2012, je suis entré en Syrie pour un troisième séjour d’observation, dont le but était cette fois de réaliser une cartographie et un état des lieux précis des bastions de l’opposition, et d’évaluer sur le terrain le potentiel réel de l’Armée syrienne libre (ASL) et sa capacité de renverser le régime en place.

Pour ce faire, je me suis intéressé, dans un premier temps, aux villes frontières, où se concentrent les attaques de l’ASL contre l’armée régulière, à savoir les villes de Deraa, Zabadani, Qousseir, Tal-Kalakh, Homs, Tal-Biseh, Rastan et Idleb, tenues, en tout ou en partie, par l’ASL, qui reçoit logistique et appui de ses bases arrière en Turquie et en Jordanie et des partisans du clan Hariri au Nord-Liban.

Lors de mes précédentes approches du terrain, en juillet 2011 et en décembre-janvier ensuite, j’avais obtenu l’accord des autorités et reçu un visa de l’Ambassade de Syrie à Bruxelles. Ce n’a pas été le cas, cette fois, et, suivant une autre filière, j’ai traversé la frontière libanaise, au poste de Masnaa, gagnant Jdaidit, où, aussi étrange que cela puisse être, avec un peu de chance, il est possible d’obtenir un visa sans formalité aucune. C’est donc tout à fait légalement que je suis entré en Syrie, à partir du Liban (où, profitant de mon passage, j’ai assisté aux affrontements qui opposaient les Alaouites de Tripoli aux Sunnites hariristes qui assiégeaient leur quartier, événement révélateur de l’extension du conflit syrien au territoire du voisin libanais).

Ayant loué une voiture à Damas, j’ai commencé de circuler dans le pays. J’ai pu me rendre à Homs et photographier les quartiers rebelles bombardés par l’armée syrienne, en ruines, à Tal-Biseh, tenue par l’opposition, où j’ai eu l’opportunité de m’entretenir avec des miliciens de l’ASL, mais également avec le staff du commandement de la place, bien organisé, équipé, et en relation logistique avec les autres positions tenues par la rébellion, puis à Rastan, où l’armée fait face à la ville, elle aussi entièrement aux mains de l’ASL, où j’ai assisté aux combats, mais sans pouvoir y entrer. J’ai de même gagné Hama.

Le 17 mai, je me suis présenté au check-point de l’armée régulière devant Tal-Kalakh, dans la région de Homs. J’attendais depuis près de deux heures l’autorisation d’accéder à la ville, lorsque des hommes en armes se sont présentés : je pouvais entrer, à la condition qu’ils m’accompagnassent et que je montasse dans un de leurs véhicules, ce que j’ai accepté.

Le piège s’est refermé en quelques minutes et mon voyage en Enfer a commencé, ce jour-là, vers 17h00…

En effet, à peine monté dans leur véhicule, j’ai été menotté dans le dos et conduit dans leurs locaux, où j’ai été abandonné quelques heures dans un cachot en béton surchauffé, en plein soleil. Mon téléphone portable m’a été enlevé : je n’avais plus aucun moyen de communiquer et il n’était plus possible de me localiser.

De là, en soirée, j’ai été transféré au centre des services de renseignement de Homs, où l’on m’a dépouillé de mes effets personnels dans un premier bâtiment, tandis que, déjà, j’entendais, inquiet, des cris assourdis ; et j’imaginais bien ce qui devait se passer là.

Après un moment, deux agents m’ont conduit dans un autre bâtiment. Les cris avaient cessé. On y nettoyait le sol à grandes eaux, de ce qui, manifestement, était du sang. Tout y était sale, sordide, usé, abîmé ; les portes, les murs, le carrelage, tout était crasseux.

Dans un premier temps, j’ai été mis à croupir, dans une petite pièce, toujours menotté, assis sur une chaise devant un bureau couvert de traces de sang, de vomissures, de morceaux d’ongles et d’aiguilles en métal. Après une petite heure, peut-être, de cette mise en condition, un officier qui parlait l’anglais m’a rejoint, suivi d’un subordonné qu’il a fait mine de sermonner et qui a immédiatement nettoyé le bureau de ce qui s’y trouvait, tandis que son supérieur me souriait.

Ce dernier a ensuite procédé à un contrôle d’identité de routine, puis m’a pris par le bras et conduit dans un autre bureau, où les menottes m’ont été retirées et où un interrogatoire très aimable a eu lieu. N’ayant rien eu à cacher, j’ai répondu à toutes les questions et croyais avoir satisfait l’officier, jusqu’à ce qu’il me montrât sur un ordinateur portable, dans le bureau voisin, celui du commandant de la place, les photographies qu’il avait extraites de ma clef-usb, prises à Tal-Biseh et sur lesquelles je me trouvais en compagnie de combattants de l’ASL, des « terroristes ».

Toutefois, il m’a assuré qu’il comprenait bien que, dans le cadre de mes recherches, c’était là chose normale et que, même si j’avais commis un délit en rencontrant ces « terroristes », il m’aiderait dans cette affaire et que, dans les quelques heures, je serais libéré. « You are our guest and this place is now your second home », m’a-t-il lancé ; je ne savais pas comment interpréter son sourire…

On m’a alors proposé de me reposer, non pas dans une cellule, mais dans le dortoir des agents de la sécurité, où on m’a donné une couchette.

Très rapidement, toutefois, deux agents, que je n’avais pas encore rencontrés, sont venus m’y chercher et m’ont amené dans une salle où attendait un officier. Ce dernier m’a fait signe d’enlever ma chemise et mes chaussures. J’ai obéi, très inquiet par la tournure que prenaient brusquement les choses. Ses deux acolytes m’ont sanglé les mains à un tuyau du plafond. Les choses se précisaient… Un quatrième homme a apporté deux seaux d’eau et des linges, pendant qu’on me menottait les chevilles, et est ressorti en fermant la porte derrière lui. Un des subordonnés m’a retiré mes chaussettes, qu’il m’a enfoncées dans la gorge. Puis, j’ai été battu, sur le dos, les reins, l’abdomen et le torse : on pourrait croire que cela n’est pas grand-chose, mais, après quelques coups seulement, la douleur devient si intense que j’ai cru étouffer et perdre connaissance à plusieurs reprises.

Pendant que ses hommes frappaient, l’officier me posait des questions, dans un très mauvais anglais, tout en m’ordonnant, dans le même temps, de me taire. Mais, bâillonné, comment aurais-je pu lui répondre ? Surtout, je ne l’entendais même plus.

Après je ne sais combien de temps de ce traitement, on m’a enlevé le bâillon ; j’ai été détaché, menotté et assis sur une chaise, à un bureau sur lequel l’officier a renversé une boîte d’aiguilles en métal. Il m’a laissé le temps de reprendre mon souffle, tandis qu’il jouait avec une aiguille entre ses doigts.

Les deux subordonnés m’ont chacun saisi un avant bras et un poignet, qu’ils ont fermement tenus à plat sur le bureau. L’officier a pris mon index gauche entre ses doigts et à introduit l’aiguille sous l’ongle, sans l’enfoncer, la promenant lentement sous l’ongle. Il m’a parlé de mes relations avec les « terroristes » et m’a demandé pourquoi je me déplaçais seul en Syrie, en prenant des photos ; si je travaillais pour un service de renseignement étranger, pour les Français ; pourquoi je me rendais d’un endroit à l’autre, occupés par les « terroristes »…

J’ai répété tout se que j’avais dit déjà, ce qui a semblé le contenter. Mais il a ordonné que l’on me suspende à nouveau au tuyau et qu’on me bâillonne, tandis qu’il appelait dans le couloir. Un quatrième homme entra dans la pièce avec un boîtier muni d’un gros bouton et de cadrans à aiguilles. C’est lui qui m’a appliqué deux petites pinces dentelées en métal sur la poitrine, reliées au boîtier. Il a alors fait tourner lentement le bouton: au début, je n’ai ressenti que de légers picotements, mais, en quelques secondes, la douleur est devenue aiguë ; plus il tournait le bouton et plus la sensation de brûlure, une brûlure lancinante, devenait vive. L’officier s’est approché de moi et a craché sur mon torse ; avec ses doigts, il a mouillé de salive la peau en contact avec les pinces ; ce qui a provoqué une accélération soudaine du flux électrique, et une douleur violente. L’agent a joué avec le bouton, diminuant et augmentant l’intensité du flux. Ils m’ont débarrassé de cet attirail et détaché, menotté dans le dos et couché sur le bureau, toujours bâillonné, sans qu’on ne me pose plus aucune question.

Les agents me maintenaient fermement, un par les épaules, les deux autres par les chevilles, toujours menottées. L’officier m’a dit de me calmer, que tout était en ordre ; qu’il restait seulement une formalité : il a saisi une badine en plastic blanc, qui pendait à la vanne du radiateur, on m’a étendu les jambes, à plat sur le bureau, ma tête dans le vide, et il m’a infligé vingt-trois coups sur la plante des pieds. Je les ai comptés. L’officier m’a regardé, avec un sourire presque amical : « you don’t need handcuffs, now »… Ses subordonnés m’ont ramené sur ma couchette, et ils m’y ont attaché.

Combien de temps tout cela a-t-il duré ?

Je m’en suis bien sorti : des côtes froissées et quelques brûlures légères ; presque rien, en comparaison de tout ce que j’allais voir, et de tout ce qu’allaient me raconter plus tard mes compagnons de cellule de la prison Bab al-Musalla, à Damas. « Parce que tu est de l’Ouest, m’ont-il expliqué, ils n’ont pas osé aller plus loin ; si tu avais été arabe, tu aurais subi la même chose que ce journaliste d’Al-Jazeera : il était là, quelques jours avant toi ; ils lui ont broyé les mains et cassé les deux genoux ».

La tête de ma couchette se trouvait devant la porte de la chambre, qui donnait sur le couloir. Quelques minutes après y avoir été reconduit, j’ai entendu tout un remue-ménage derrière cette porte. Et le bruit des coups a commencé, les claquements ; et les cris ; très forts, d’abord, puis sourds, étouffés par des bâillons. Les plaintes, les gémissements, quand les bourreaux laissaient souffler leurs victimes, quand le claquement des coups cessait, pour un moment. Et les coups reprenaient ; « halas, sidi ; halas, sidi ! ». « Assez, monsieur ; assez, monsieur ! ». Et les pleurs.

Je comprenais, maintenant, cette chose étrange, pourquoi les agents, dans leur dortoir, dormaient avec la radio allumée à plein volume. En vérité, je m’en étais douté.

Au début, les agents, qui se relayaient, allant et venant dans le dortoir, prenaient soin de refermer la porte ; plus tard, la porte est restée grande ouverte à plusieurs reprises : j’entendais tout, et j’ai tout vu.

L’horreur la plus pure ; sans effet de manche ; sans voile ; nue ; simple ; telle que le cinéma, avec tous ses effets spéciaux, ne pourrait la restituer ; et que je ne parviens pas, au moment où j’écris ceci, à peindre avec des lettres. Et j’en demande pardon à ceux-là, qui gisaient dans ce couloir, dans leur propre sang, dans leur urine, dans leur vomi.

J’étais là ; j’ai tout vu ; et je n’ai rien fait ; je n’ai rien dit. Un immense désespoir m’envahissait.

Un agent est entré brusquement dans la pièce ; il m’a fixé des yeux ; il tenait dans une main deux paires de menottes et, dans l’autre, un fil électrique double, aux extrémités dénudées, au bout duquel pendait une prise. J’ai cru que c’était pour moi.

C’est que les choses étaient claires, dans mon esprit : je ne devais plus espérer quitter l’endroit ; pas vivant. S’ils me laissaient voir tout ça, c’est parce que la décision était prise : tôt ou tard, ils allaient reprendre le travail sur mon corps, plus sévèrement cette fois, aller jusqu’au bout, tirer le maximum d’informations et m’achever. Et ils mettraient ça sur le compte de l’opposition, de l’ASL.

Juste avant d’être kidnappé, j’avais donné deux interviews, pendant que j’attendais au check-point, à l’entrée de Tal-Kalakh ; une pour Jacques Aristide, de Voice of America ; et une pour Laurent Caspari, de la Radio Suisse Romande, la dernière, quelques secondes à peine avant mon arrestation. J’avais expliqué à Laurent Caspari que je venais d’avoir l’autorisation d’entrer dans Tal-Kalakh, ville en partie contrôlée par les rebelles…

L’homme à la prise électrique est reparti ; ce n’était pas pour moi. Quelques minutes après, une fois de plus, les lumières des ampoules qui éclairaient la chambre ont vacillé et des cris ont déchiré l’air, dominant les autres cris. La porte s’est rouverte et j’ai vu : les brûlures sont profondes ; l’électricité entre dans les chairs et les carbonise là où elle passe.

L’aube est venue ; un peu de lumière du jour pénétrait dans la chambre par une petite lucarne. Pas très loin, j’entendais les bombardements des chars du gouvernement, sur le quartier de Baba Amr, ai-je supposé, où j’avais appris que s’activaient encore quelques poches de résistance.

J’en étais convaincu : je n’avais plus rien à espérer ; c’était là que tout s’achevait pour moi ; que tout allait s’achever, lentement, dans les souffrances atroces auxquelles j’avais assisté toute la nuit durant. Dans cet endroit sale et sordide.

J’ai tourné mon visage vers le mur qui faisait face à la porte et, avec l’ongle du pouce, j’ai gravé une petite croix dans le plâtre ; catholique, je me suis confessé à Dieu ; je lui ai promis que, si j’en réchappais, je dirais partout ce que j’ai vu cette nuit-là ; je l’ai aussi promis à ceux qui gisaient dans ce couloir ; et j’ai attendu.

Les cris ont cessé ; je n’entendais plus que quelques plaintes, à travers la porte. Les agents étaient rentrés dans la chambre, les uns après les autres ; ils s’étaient couchés ; la radio était éteinte.

Vers 9h00 (j’ai vu l’heure dans le bus), on est venu me chercher : l’agent m’a détaché et m’a fait entendre que je devais passer mes chaussures et mettre ma chemise. Lorsqu’il a ouvert la porte, j’ai blêmi à la vue des corps, sans vie, attachés à travers le couloir ; l’agent m’a regardé, comme s’il était étonné de ma réaction, et m’a poussé dans l’escalier, vers la sortie, dans un autocar de la police, qui nous a emmenés, quatre détenus et moi, dans un autre centre des services de renseignement, à Damas. Tout le trajet s’est passé au son de chants patriotiques, haut-parleurs hurlant, à la gloire du président Bashar al-Assad.

Il s’agissait du centre de Palestine Branch, qui avait fait l’objet d’un attentat à la bombe quelques jours plus tôt.

Après m’être complètement déshabillé et être passé par deux fouilles physiques minutieuses, j’ai à nouveau été interrogé. Cette fois, on ne m’a plus touché ; je n’ai subi que des intimidations indirectes : pendant qu’on me posait les questions, un homme frappait, juste à côté de moi, sur une armoire en fer, avec une longue latte de bois ; et plusieurs agents torturaient juste à côté de moi un vieil homme, à qui ils avaient bandé les yeux ; ils le poussaient pour le faire tomber, le frappaient à terre, le relevaient et recommençaient.

Plus de couchette, cette fois-ci, mais le sol froid.

Lorsque les autorités syriennes ont compris que je ne présentais aucun danger pour elles, j’ai été jeté dans un sous-sol, la prison civile de Bab al-Musalla, pour être expulsé du territoire.

J’y ai été transféré en camionnette, aux fenêtres aveugles. Un garçon de quatorze ou seize ans, menotté dans le dos, les yeux bandés, me faisait face. Ses jambes, nues, étaient brûlées par l’électricité, couvertes de cratères noirs de la dimension d’un bouton de culotte.

J’ai été descendu du véhicule avant lui. Je ne sais ni où il a été emmené, ni ce qu’il est devenu. Et je ne connais pas son nom.

On m’a interné dans une cellule avec des prisonniers politiques, dont la solidarité a été exceptionnelle : ils m’ont soigné, m’ont donné à manger, m’ont aidé à me laver, m’ont prêté une natte et une couverture.

Certains d’entre eux se trouvaient dans ce sous-sol depuis plus de deux ans, sans même un soupirail, sans voir le soleil, ni savoir si, dehors, il faisait jour ou nuit. La plupart avaient été torturés avant de finir là. Ahmed m’a raconté ses vingt-huit jours entre les mains des services de renseignement, comment il avait été frappé, à coups de câble et de bâton, plusieurs fois par jour, pendant près d’un mois, un martyre sans fin…

J’ai rencontré dans cette prison des détenus de toutes nationalités : Algériens, Saoudiens, Irakiens, Soudanais, Somaliens, Palestiniens, Syriens bien sûr, dont bon nombre, censés être expulsés du territoire, attendent depuis une éternité, l’éternité humaine de l’enfermement, un ordre ou une aide qui les fasse sortir de ce trou à rats.

L’histoire la plus poignante est celle de Mouhammad, Cachemirien, enfermé là depuis plus de six mois : pour l’ambassade de l’Inde, il est Pakistanais ; pour celle du Pakistan, il est Indien. Toute sa famille étant décédée, il est seul au monde. Plusieurs fois par jour, il s’assied dans un coin et pleure en silence. Il y a aussi Ali, un Kazakh, arrêté, passeport perdu : son ambassade lui a signifié qu’il n’était pas inscrit dans les registres de la population ; depuis des mois, il croupit là, sans plus d’identité ; il n’existe plus. Abandonné à son sort, tout comme plusieurs réfugiés bénéficiant pourtant d’un passeport onusien : corrompus jusqu’à l’os, les fonctionnaires syriens de l’ONU préposés aux réfugiés à Damas traitent uniquement les dossiers de ceux qui peuvent payer le matabiche.

Car tout se paie. A son arrivée, le prisonnier vide ses poches et ouvre son bagage, s’il en a un. Les gardiens deviennent fébriles ; leurs yeux s’écarquillent à la vue des billets de banque. Ils confisquent ce qui leur plaît : vêtements, chaussures, parfum… Ils se partagent une partie de l’argent, parfois la totalité. Dans mon cas, ils ont pris tout ce qui m’avait été rendu par les services de renseignement. Celui qui n’a pas de famille à l’extérieur, pour payer, ne reçoit rien d’autre qu’un repas par jour, toujours le même, et pas tous les jours : des galettes de pain ; des oignons ; une bassine de riz est balancée au milieu de la cellule et les détenus se ruent dessus.

Pas de savon. Pas de brosse à dent. Pas de vêtement propre.

Sans argent et interdit de téléphone, je me trouvais moi-même dans cette situation kafkaïenne : comme expulsé, il faut, pour sortir de cette geôle, que quelqu’un produise un billet d’avion au nom du détenu, qu’une brigade conduit alors à la prison de l’aéroport, en attendant le vol. Or, personne ne savait que je me trouvais à Bab al-Musalla…

Avec la complicité de mes camarades de cellule, j’ai pu faire passer un message à l’extérieur, en payant un gardien. Le ministère des Affaires étrangères belges a immédiatement mis tout en œuvre pour me sortir de Syrie. J’ai été libéré le 23 mai.

La veille de ma libération, un jeune Syrien était arrivé à Bab al-Musalla. Il avait été arrêté par la police, car il s’était fait fabriquer un faux passeport et se cachait, pour se soustraire au service militaire. « Ils vont m’obliger à tuer des gens innocents », m’a-t-il dit. « Mais je préfère me tuer moi ». Alors que je quittais la prison pour la liberté, lui, il était livré aux services de renseignement. Il m’a donné son nom et, via son compte Facebook, j’essaie de le joindre depuis lors. En vain.

Les six jours d’Enfer que j’ai vécus, la nuit durant laquelle j’ai été torturé, à Homs, et, surtout, durant laquelle j’ai vu mes compagnons d’infortune se faire torturer, de manière autrement plus violente que je l’ai été moi-même, ont été des moments de souffrances physiques et psychologiques intenses. Néanmoins, je ne regrette pas d’avoir été témoin de tout cela : maintenant, je dois témoigner, au nom de tous ceux que j’ai laissés derrière moi.

Jusqu’à présent, concernant la Syrie, j’ai toujours défendu les principes du droit westphalien et ceux de la souveraineté nationale et de la non-ingérence. J’ai dénoncé les guerres néocoloniales menées en Afghanistan, en Irak ou en Libye, motivées par les appétits économiques et les considérations géostratégiques, et dont les buts « humanitaires » n’étaient que prétextes et grossiers vernis.

Mais, face à toute l’horreur que j’ai découverte, pour chacun de ces hommes que j’ai vus mutilés atrocement par des barbares au service d’une dictature dont je n’imaginais pas les audaces et le degré de férocité, je me rallie à leur appel pour une intervention militaire en Syrie, qui puisse renverser l’abomination du régime baathiste : si ce passage difficile est nécessaire, il doit être emprunté, pour qu’il soit mis un terme à quarante-deux ans de terreur organisée dans des proportions dont je n’avais pas idée.

Jamais je ne parlerai au nom des Syriens. Je relaie simplement le message que m’ont confié les combattants de l’ASL, les compagnons de cellule torturés à mort, les amis de Bab al-Musalla, unanimes : « la majorité de la population ne veut plus vivre dans ce pays qui n’est pas un pays, mais un régime. L’ASL est prête. Elle tient déjà plusieurs bastions et est présente dans les grandes villes aussi, à Damas et Alep, invisible, attendant le moment pour une insurrection générale. Mais ce moment ne peut arriver que si les démocraties occidentales lui apportent un appui concret, militaire. L’ASL n’a pas les moyens militaires de faire face à l’armée du régime, une armée bien équipée, qui s’impose depuis plus d’un an sans avoir même utilisé ses unités spéciales de blindés ni son aviation et ses hélicoptères, une armée que le régime a façonnée pour qu’elle lui reste fidèle. L’ASL ne peut vaincre le régime que si l’Occident détruit le matériel lourd, les chars et les avions. Et, si l’Occident apporte ce soutien, des flots de gens se déverseront dans les rues, et nombre des militaires eux-mêmes rejoindront la révolution ; mais, pour le moment, ils savent que le régime est fort et qu’il est en train de gagner ; ils ont peur. Hélas, personne ne veut nous aider. Les pays occidentaux parlent beaucoup ; ils regardent, mais ils ne font rien. Car il n’y a rien à prendre, chez nous. Le régime le

sait. C’est pour cela qu’il n’hésite pas à torturer, à tuer, à bombarder. Il sait que personne ne fera rien. Qu’il n’a rien à craindre. Nous sommes seuls. » (J., à Bab al-Musala).

La Syrie ne présente aucun intérêt économique qui pourrait appâter les puissances occidentales et les motiver à y intervenir. Tout au contraire : sur un plan géostratégique, le gouvernement de Bashar al-Assad a le soutien objectif des États-Unis, qui mène à son égard une politique de rapprochement depuis 2001, d’Israël, qui se félicite de ce voisin au verbe haut, mais qui lui garantit une parfaite sécurité sur la frontière du Golan, de l’Union européenne, qui achetait 98% du pétrole syrien et regarde d’un œil inquiet la déstabilisation de ce pays pivot au Moyen-Orient, de la Chine, et de la Russie, dont la Syrie est le dernier allié arabe, avec une façade sur la Méditerranée.

Une réponse occidentale favorable à l’appel à l’aide de l’ASL, qui forcerait la position russe, constituerait certainement un cas unique d’engagement des puissances dans une entreprise dont elles ne retireraient aucun profit.

Incha’Allah. »

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