Tarik Ramadan : « Notre intelligence doit avoir la dignité de ne pas répondre et de regarder au-delà. »


jeudi 20 septembre 2012, par La Rédaction

Attaquer en justice Charlie Hebdo, manifester dans les rues de France, c’est totalement contre-productif.
Il ne faut absolument pas manifester, il appartient aux élites, aux intellectuels, aux savants, à ceux qui sont les dirigeants d’organisations musulmanes de dire avec force ceci : « Même si notre coeur est blessé, notre intelligence doit avoir la dignité de ne pas répondre et de regarder au-delà, ça c’est la réponse qu’il faut donner« .
La seule attitude noble, en face de la provocation de ceux qui cherchent à développer une islamophobie en France ou de Charlie Hebdo, qui surfe sur la vague, c’est d’ignorer ces attaques, regarder au dessus en disant nous sommes Français, nous sommes pour l’avenir de France.

(20 Septembre 2012 – Sur Europe 1)

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Tariq Ramadan est un intellectuel islamologue, professeur et universitaire à Oxford1, suisse d’origine égyptienne.
Son œuvre s’articule sur une réflexion théologique, philosophique et politique en lien avec la religion musulmane, les spiritualités et les différentes philosophies. Il est engagé depuis plusieurs années dans le débat concernant l’islam en Occident et dans le monde.
Expert consultant dans diverses commissions attachées au Parlement de Bruxelles, il participe à divers groupes de travail internationaux se rapportant à l’islam, à la théologie, à l’éthique, au dialogue inter-religieux et interculturel, et plus largement au développement et aux questions sociales.

Oeuvres choisies :
L’Islam et le réveil arabe, Éd. Presses du Châtelet, nov. 2011
Mon intime conviction, Éd. Presses du Châtelet, oct. 2009, 183 p.
L’islam en questions, Éd. Actes Sud, oct. 2000, 231 p.

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Communiqué de presse : L’ULB, Caroline Fourest et la liberté


J’ai été tenu au courant des troubles qui ont eu lieu le mardi 7 février à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et d’aucuns ont voulu m’associer au groupuscule perturbateur : or, je tiens à préciser ici que je m’oppose fermement et condamne sans conditions les interventions et provocations de certains auditeurs dans le public ayant pour objectif d’empêcher un intervenant de s’exprimer. Quels que soient les propos tenus, ils doivent être entendus et l’on se doit d’y répondre avec la seule arme de la pensée critique. C’est la raison pour laquelle Madame Caroline Fourest, invitée à donner une conférence, aurait dû pouvoir s’exprimer et débattre librement à l’ULB.

J’ai lu par ailleurs (« Le Soir » du 08 février 2012) que Mme Caroline Fourest poursuit son entreprise de désinformation sur le mode de ce qu’avait révélé Pascal Boniface dans son livre « Les intellectuels faussaires » (JC Gawsewitch Editeur – 20 mai 2011) : il avait, preuves et arguments à l’appui, qualifié Caroline Fourest de « serial menteuse ». Une fois encore, alors qu’elle s’exprime à l’Université Libre de Bruxelles, elle ose affirmer que cette même université avait décidé, par la voix de son ancien recteur, de ne plus m’inviter à la suite d’une conférence qui « avait tourné au négativisme sur le génocide arménien ». La Direction de l’Université pourra elle-même témoigner que la raison invoquée par Mme Caroline Fourest est une contre-vérité (cela fait longtemps que j’ai reconnu le génocide tout en m’opposant à la loi mémorielle française). J’ai effectivement été écarté par les instances dirigeantes de l’ULB qui ont finalement reconnu leur erreur, et fait marche arrière, sous la pression de professeur(e)s et d’étudiant(e)s et j’ai pu, depuis, intervenir trois fois dans cette même université.

C’est Mme Caroline Fourest, par ailleurs, qui ne fait pas honneur aux valeurs de liberté qu’elle dit prôner lorsqu’elle soutient publiquement les décisions administratives qui m’empêchent de m’exprimer dans les universités (à l’ULB – son intervention en ce sens fut filmée il y a quelques années – comme dans les universités françaises). Ma réponse à ses contradictions et à ses manipulations est néanmoins sans appel : je persiste donc et signe, et je répète ici que les portes de l’Université doivent rester ouvertes à toutes les sensibilités, de même qu’aux journalistes et chroniqueuses telles que Mme Caroline Fourest, et ce même si dans ses écrits, livre après livre, article après article, le mensonge l’emporte nettement sur la vérité.

Tariq RAMADAN

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La Tunisie: une Révolution


Tariq Ramadan

Vendredi 14 janvier 2011

Il faut saluer avec force, honneur et dignité l’action du peuple tunisien. Une résistance et une révolution pacifiques et civiles qui, à force de détermination et de sacrifices, a réussi à ébranler la dictature. Le Président Ben Ali a quitté le pays (alors qu’il devrait être jugé impérativement, lui et ses acolytes) et le premier ministre a momentanément pris les rennes du pays. C’est une première étape et, à la croisée des chemins, les enjeux restent sensibles et particulièrement dangereux. Tout est encore possible : une tentative de gagner du temps, de manipuler les revendications populaires (avec un faux nouvel ancien gouvernement) ou encore une orientation influencée par des forces intérieures ou étrangères. La vigilance s’impose, la lucidité et surtout le refus de la naïveté et de certains expédients très – trop – rapides. La révolution civile et informelle a révélé une force extraordinaire mais cette force du contre-pouvoir peut aussi s’avérer une faiblesse face aux courants politiques qui pourraient utiliser le texte de la Constitution, les relations politiques internationales ou simplement utiliser le temps de l’apaisement pour redistribuer les cartes (il faudra également suivre attentivement l’évolution de l’attitude de l’armée). On pourrait leur offrir d’apparentes libertés, sans le dictateur, mais un nouveau quadrillage de la vie politique tunisienne. Il faut saluer cette première victoire tout en sachant que rien n’est gagné encore.

Le peuple de Tunisie est descendu dans la rue et, dans la non violence, a dit « Non ! » parce qu’il était l’heure que la dictature cessât. Il faut le saluer, le respecter et s’engager encore et encore à ses côtés. Sans fléchir. Il faudra faire attention à toutes ces « nouvelles » voix de « soutien » qui hier était silencieuses avec Ben Ali et qui vont se présenter aujourd’hui comme des « démocrates » sans passé. Il faudra, de la même façon, faire le compte des complicités individuelles et internationales qui aimeraient, à l’heure de la résistance pacifique victorieuse, faire oublier leurs trahisons, leurs mensonges et leurs hypocrisies. D’aucuns ont sacrifié leur vie, d’autres ont été torturés ou ont vécu l’exil et la désolation : c’est avec eux qu’il faut être et s’engager. Leurs sacrifices, leurs souffrances et leurs larmes ne furent pas en vain. Une belle leçon, un moment historique : le peuple a eu raison de son dictateur. Il faut encore qu’il ait raison de son système et de ses valets et complices.

A l’heure de cette incroyable révolution, pacifique, digne et populaire, des images d’un rêve possible traversent notre esprit et nos espérances : que les peuples arabes, soumis aux dictatures, se lèvent enfin et, avec la même détermination populaire et non violente, résistent aux autocrates et libèrent leur pays. Enfin ! Quel bel exemple : un soulèvement du peuple et du cœur. Si seulement les peuples avaient la force de cet exemple, de cette écoute et de cette résistance non-violente et révolutionnaire. Le sens historique de la libération.

© Tariq Ramadan 2008
Publié le 14 janvier 2011

Repris d’ici