Syrie : « en prison, nous avions peur les uns des autres »


Citoyen syrien d’origine arménienne, Aram militait dans les rangs du Parti communiste, tendance Bureau politique dirigé par Riad Turk, quand il fut arrêté, en 1987, par les services de renseignements de Hafez el-Assad. Extrait de Treize ans dans les prisons syriennes (1/2).

Aram Karabet raconte son expérience dans les prisons syriennes.Aram Karabet raconte son expérience dans les prisons syriennes. Crédit Reuters

Le soir je voyais Abdel Mou‘in al-Rawi, frère musulman, un verre de thé à la main et une cigarette dans l’autre. Il sirotait son breuvage en écoutant Oum Kalthoum (1). Il me regardait de temps en temps, balançant la tête. La chanson lui faisait goûter sa douleur, sa brûlure intérieure. Il s’enivrait de nostalgie en pensant à son épouse, à ses enfants en bas âge quand il les avait quittés, qu’il n’avait pas revus depuis de longues années. Il jetait parfois des coups d’oeil autour de lui, vérifiant que personne de sa confrérie ne le remarquait. Il prenait des gorgées de thé, fumait, se perdait dans ses pensées. Mais si son regard tombait sur celui d’Ahmed Mansour, il modifiait aussitôt sa posture. Et quand ce dernier lui demandait : “Qu’est-ce que tu écoutes, Abou Mouss‘ab ?”, il retirait l’écouteur de son oreille et répondait : “Les nouvelles, j’écoute la BBC Londres.”
Puis il nous adressait un clin d’oeil, riant intérieurement d’avoir su éviter la réponse véritable (2).

Même en prison, nous avions peur les uns des autres. On craignait le regard d’autrui. On s’efforçait d’apparaître sous son meilleur jour pour éviter d’être critiqué ou offensé. La prison, comme n’importe quel autre lieu, répond à des conditions et à des critères inflexibles. Chaque prisonnier se doit de les remplir, sans quoi il n’accède à aucune reconnaissance de la part des autres. Dans un tel lieu, les valeurs que l’individu tient de sa société se trouvent renforcées. Plus l’individu saisit la hiérarchie sociale gravée dans l’inconscient collectif, mieux il est accueilli par les autres, et plus il suscite leur admiration. Je dis toujours que la prison, ce n’est pas seulement le geôlier et les murs sombres, c’est aussi les prisonniers eux-mêmes et les souffrances qu’ils s’infligent les uns aux autres.

Certains prisonniers s’essoufflent dès le début du parcours, dès la première gifle qui s’abat sur leur visage à l’interrogatoire. D’autres s’écroulent au milieu du chemin. Certains, sentant qu’ils s’épuisent, se délestent de leurs fardeaux sur le premier venu. Ils font porter aux autres leurs tourments, leurs crises psychologiques, leur tension nerveuse, leurs difficultés et leurs malheurs. Très souvent, du haut des escaliers, j’observais la séance de sport. Les hommes marchaient à un rythme très rapide, effectuaient des mouvements violents. Les bras se levaient et se rabattaient avec une extrême nervosité, accompagnés d’un cri sonore. L’écume montait aux lèvres.

[…]

En ce rude hiver de février 1988, on amena à Adra le camarade Abdel-Razzaq Abazid. Il était exténué, malade, atteint d’une inflammation pulmonaire
aiguë car on l’avait torturé en le plongeant longuement dans l’eau glacée en plein mois de janvier. Il toussait et gémissait. Un sifflement sortait en permanence de sa poitrine. Il essaya malgré tout de s’accrocher, de paraître normal, mais il souffrait. “J’ai mal dans la poitrine, j’ai besoin d’aller à l’hôpital”, disait-il. Mais nous restâmes tous de marbre devant sa maladie. On la considéra comme banale et passagère. Personne d’entre nous ne prit son état au sérieux, à l’exception de Khalaf Zarzour, qui se montra très solidaire. Il s’occupait de lui, de ses repas, de sa lessive, de tout ce dont il pouvait avoir besoin. Lorsque le malade descendait dans la cour, il s’asseyait dans un coin. Il ne pouvait pas bouger.

 

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1. Morte en 1975, Oum Kalthoum est toujours la plus célèbre diva égyptienne.
2. Il est mal vu, chez les Frères musulmans, de prendre trop de plaisir à écouter de la musique.

Treize ans dans les prisons syriennes, Aram Karabet, Actes Sud.

En savoir plus sur http://www.atlantico.fr/decryptage/syrie-en-prison-avions-peur-uns-autres-aram-karabet-600674.html#lbjvOX3EVBF97uTt.99

Témoignages – Flora Nicoletta


Safad, Bisan, Jenin

Flora Nicoletta est une journaliste française indépendante qui vit à Gaza. Elle travaille actuellement sur son quatrième livre, sur la question palestinienne.

Safad est une ville du nord de la Palestine historique. Bisan est elle aussi une ville de Palestine 48, mais son nom a été changé par le conquistador en Bet Shean. Jenin est située au nord de la Cisjordanie conquise en 1967.
Sami El-Qishawi a quatre filles, et il a donné à trois d’entre elles les noms de Bisan, Safad et Jenin. Il est directeur du bureau gazaoui d’El-Ayyam, un quotidien palestinien dont le siège est à Ramallah.

Le premier bouclage de la Bande de Gaza a été imposé à la fin mars 1993 par Yitzhak Rabin à l’époque des négociations de paix palestino-israéliennes à Washington et pendant les pourparlers secrets palestino-israéliens qui ont débouché sur les Accords d’Oslo. Le Premier ministre israélien qui a inventé et mis en œuvre le régime de bouclage a été récompensé quelques mois plus tard par le Prix Nobel de la Paix.

Depuis la paix d’Oslo, El-Ayyam, El-Quds et El-Haya El-Jadida – deux autres quotidiens palestiniens publiés à Ramallah – ont été très souvent absents des kiosques de Gaza à cause d’une série d’innombrables bouclages brefs, de bouclages longs, de bouclages indéfinis, puis d’un bouclage éternel et autres interdictions.

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