Tunisie : l’annonce du remaniement est repoussée


mercredi 26 janvier 2011, par La Rédaction

La pression de la rue augmente, l’annonce du remaniement ministériel est repoussée. Initialement prévue pour la journée de mercredi 26 janvier, elle devrait finalement intervenir « à une heure tardive » mercredi voire « jeudi matin » a déclaré le ministre du développement régional. L’agence de presse Reuters qui cite des sources politiques avance même les ministères concercés : l’intérieur, la défense et les affaires étrangères.
Mercredi, à Tunis, la sécurité a été renforcée près du siège du premier ministre où des centaines de manifestants ont campé sur place pour réclamer la démission du gouvernement de transition. Les forces de sécurité ont bloqué à l’aide de barbelés les accès principaux de la Casbah, l’esplanade de la capitale où se situent les bureaux du premier ministre et de plusieurs ministères. Des policiers anti-émeutes ont pris position alentour. Dans la matinée, la police a tiré des grenades de gaz lacrymogène contre des manifestants qui voulaient forcer un barrage et qui leur jetaient des pierres.
Dans l’après-midi, les autorités ont cependant annoncé un allègement du couvre-feu. Selon l’agence officielle TAP, « en raison d’une amélioration de la situation sécuritaire », le couvre-feu sera en vigueur de 22 heures à 4 heures, remplaçant la précédente interdiction de circuler qui courait de 20 heures à 5 heures.
« A bas le gouvernement ! » Quelques centaines de manifestants qui ont dormi sur place au mépris du couvre-feu chantaient des slogans sous les fenêtres du premier ministre, Mohamed Ghannouchi. « Nous avons une seule demande : que le gouvernement tombe, ils doivent tous partir, Ghannouchi le premier », a déclaré l’un d’eux. « Il faut nettoyer les restes de l’ancien gouvernement. Ce gouvernement est celui du 7 novembre », date du coup d’Etat de 1987 qui avait porté au pouvoir Zine El-Abidine Ben Ali, en fuite depuis le 14 janvier en Arabie saoudite.
La fermeture des principaux accès à la Casbah par les forces de sécurité, qui ont tenté ainsi d’empêcher le ravitaillement en couvertures et nourriture des manifestants, dont de nombreux provinciaux issus de l’intérieur déshérité du pays, a suscité de l’irritation. « Vous voulez nous affamer, vous voulez nous assiéger », a lancé aux forces de l’ordre un homme venu de Sfax, à 270 km au sud de Tunis.
A Sfax, la deuxième ville de Tunisie, la grève générale a commencé mercredi avec « le débrayage de milliers de travailleurs de tous les secteurs », selon l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). Les grévistes ont commencé à se rassembler devant le siège régional de la centrale syndicale pour demander la dissolution du gouvernement de transition, à l’appel de la centrale. « On va également demander pendant la marche la dissolution du RCD et dénoncer l’information officielle qui s’attaque à l’UGTT », a indiqué un membre du syndicat.
La centrale syndicale a joué un rôle important dans l’organisation des manifestations de la « révolution du jasmin » qui ont abouti à la chute du régime. Elle pèse aujourd’hui fortement dans le mouvement de protestation qui réclame le départ des membres de l’équipe de Ben Ali qui occupent les postes-clés du gouvernement de transition.
L’UGTT accuse des nostalgiques du président déchu d’attaquer ses locaux. « Des miliciens et des bandes de malfaiteurs liés à l’ancien régime se sont attaqués, mardi, aux sièges régionaux de Gafsa, Kasserine, Béjà, Monastir et Mehdia », a déclaré Iffa Nasr, porte-parole de la centrale syndicale. Selon lui, les assaillants étaient armés de gourdins, de pierres, d’armes blanches et de chaînes. « Ils ont saccagé les locaux et blessé des syndicalistes à Gafsa », a-t-il affirmé. « Mardi, des inconnus ont tenté d’attaquer à Gafsa le siège régional de l’UGTT, mais l’armée est intervenue pour protéger le bâtiment, qu’elle a dégagé en tirant en l’air », a indiqué Ammar Ben Amroussia. « Des bandes de malfaiteurs composées d’hommes d’affaires liés à l’ancien régime et de cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique ont attaqué les syndicalistes à l’intérieur du siège régional syndical », a affirmé ce syndicaliste.
L’UGTT a d’ores et déjà appelé à une « grève générale » jeudi à Sidi Bouzid, foyer de la révolution qui a provoqué la chute du président Ben Ali, pour exiger la démission du gouvernement de transition.

***

Mandat d’arrêt international contre Ben Ali

La justice tunisienne a lancé un mandat d’arrêt international contre le président déchu Zine El Abidine Ben Ali, réfugié en Arabie Saoudite, ainsi que contre son épouse Leïla Trabelsi, a annoncé mercredi le ministre de la Justice Lazhar Karoui Chebbi.
L’ancien président et son épouse sont poursuivis pour « acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers » et « transferts illicites de devises à l’étranger », a précisé le ministre, au cours d’une conférence de presse.
Le président Ben Ali a fui le 14 janvier la Tunisie, sous la pression d’une révolte populaire sans précédent, et a trouvé refuge en Arabie Saoudite. Son épouse Leïla, honnie par la population pour avoir mis le pays en coupe réglée, a également quitté le pays, à une date et pour une destination inconnues.

***

Les tensions entre manifestants et policiers antiémeutes restent vives

La police antiémeutes tunisienne a tiré mercredi des grenades de gaz lacrymogène sur des manifestants qui tentaient de forcer un barrage bloquant un accès à l’esplanade où se situent les bureaux du Premier ministre. Ces incidents se sont produits alors que le gouvernement de transition doit annoncer dans la journée un remaniement pour tenter d’apaiser la colère des milliers de manifestants qui protestent chaque jour à Tunis contre la présence en son sein de nombreux caciques de l’ancien régime Ben Ali. Les policiers ont tiré des grenades lacrymogènes contre un groupe de manifestants qui avaient arraché à mains nues un premier barrage de fils de fer barbelés et leur jetaient des pierres, afin de les repousser.
De plus en plus nombreux, des jeunes ont alors bombardé de projectiles les policiers, qui ripostaient avec des gaz, sans affrontement direct. L’armée, qui s’était interposée la veille lors de heurts entre policiers et manifestants, restait passive. Les forces de l’ordre avaient installé dans la matinée des barrages bloquant l’accès à l’esplanade de la Kasbah où, pour la troisième nuit consécutive, des centaines de personnes, dont de nombreux jeunes venus des régions contestataires et déshéritées du centre du pays, ont dormi sous les fenêtres des bureaux du Premier ministre Mohamed Ghannouchi, bravant le couvre-feu.
« À bas le gouvernement ! » scandaient dès 9 heures ces manifestants, qui ont promis de rester sur place jusqu’à la chute du gouvernement. « Nous avons une seule demande : que le gouvernement tombe, ils doivent tous partir, Ghannouchi le premier », a déclaré à l’AFP Bassem el-Barouni, un jeune Tunisien ayant dormi sur place. « Il faut nettoyer les restes de l’ancien gouvernement. Ce gouvernement est celui du 7 novembre », date du coup d’État qui avait porté au pouvoir le président déchu Zine el-Abidine Ben Ali en 1987, a estimé Hamid el-Ghribi.
La fermeture des principaux accès à la Kasbah par les forces de sécurité, qui ont gêné le ravitaillement en couvertures et nourriture des manifestants, suscite la colère. « Vous voulez nous affamer, vous voulez nous assiéger », a lancé aux forces de l’ordre Hamid el-Gribi, un Tunisien venu de Sfax, à 270 km au sud de Tunis. « Vous nous enfermez comme des singes », se plaignait un jeune homme.

***

Paris était « parfaitement informé des dérives du système Ben Ali » , selon un ex-ambassadeur

L’ex-ambassadeur de France en Tunisie Yves Aubin de La Messuzière affirme que « les autorités politiques françaises » étaient « parfaitement informées des dérives du système Ben Ali » et que l’expertise des diplomates a été « négligée », dans une tribune publiée mercredi dans Libération.
Lundi, Nicolas Sarkozy a déclaré que la France avait « sous-estimé (les) aspirations du peuple tunisien à la liberté », faisant ainsi un mea culpa après avoir été très critiqué pour n’avoir lâché l’ex-président tunisien Zine El Abidine Ben Ali qu’après sa chute le 14 janvier.
« Les autorités politiques françaises étaient (…) parfaitement informées des dérives du système Ben Ali, qui rejetait toute référence à la question des droits de l’Homme », écrit l’ancien diplomate, en poste en Tunisie entre 2002 et 2005. « L’expertise du Quai d’Orsay, marginalisé depuis 2007, était négligée », accuse-t-il.
« Au cours de la décennie passée, les analyses de notre ambassade à Tunis et celles du Quai d’Orsay soulignaient régulièrement la dégradation des libertés publiques et la répression qui touchait les associations et les organisations non gouvernementales », affirme encore Yves Aubin de La Messuzière.
Selon l’ancien directeur Afrique du Nord et Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères (1999-2002), « les rapports diplomatiques mettaient aussi l’accent sur l’exaspération et le mal-être de la jeunesse tunisienne », ainsi que sur « la prévarication et le développement d’un système de prédation du secteur privé de l’économie par le clan Trabelsi ».
« L’analyse diplomatique privilégiait le risque de mouvements sociaux à la menace islamiste », affirme-t-il encore.
Yves Aubin de La Messuzière juge que « les premières déclarations françaises, au lendemain de la chute de Ben Ali, n’ont pas été à la hauteur ». Il rappelle en outre que les propos de Nicolas Sarkozy au cours de sa visite en 2008 à Tunis, où il s’était félicité « des progrès de l’espace des libertés publiques, avaient suscité l’imcompréhension et l’indignation ».
Il conclut qu’ »un effort important est nécessaire pour rétablir la confiance » avec la Tunisie.

(Mercredi, 26 janvier 2011 – Avec les agences de presse) source

Dernières infos de Tunisie :


Pourquoi les Etats-Unis ne voulaient plus de Ben Ali ? La révolution sera-t-elle trahie ? La seule démocratie du Moyen-Orient n’aime pas la concurrence. Les amis de Ben Ali sont sur Facebook.

sur Le site de Michel Collon

20 janvier 2011

Article en PDF : Enregistrer au format PDF
Devinette
Ben Ali Baba saute dans l’hélico, qu’est-ce qui reste ?
Les quarante voleurs.

« Je tiens Ben Ali au courant »
« Ce même premier ministre dans une déclaration sur France 24, dont on peut voir la vidéo a clairement reconnu « tenir Ben Ali au courant de ce qui se passe dans le pays » dans son lointain exil saoudien. (…) Il apparaît, au vu des déclarations « d’officiels américains », que ces derniers ne sont pas totalement « étrangers » au scénario auquel nous avons assisté ces dernières soixante douze heures.
SOURCE : l’Etoile Nord Africaine Anticapitaliste, 17 janvier
Les intérêts des USA
La faute de Ben Ali se trouve sans doute résumée dans un rapport rendu par la Fondation américaine “Heritage”, influente boîte à idées où puisent les dirigeants US, qui ne fait pas mystère de ses orientation ultra-libérales et ultra-conservatrices. Au mois d’août dernier, celle-ci fustigeait le « capitalisme de copinage » (crony capitalism) du régime de Tunis comme… une entrave à l’entrée des capitaux étrangers, des marchandises étrangères, et surtout des investissements américains. La fondation adressait en revanche ses louanges au régime du Maroc, « plus avancé sur la voie des libertés économiques ».
Ben Brik : « Je men sens trahis »
« La révolution dont je suis l’un des pères est trahie ». L’une des figures les plus illustres de l’opposition tunisienne, Taoufik Ben Brik, n’a pas caché son amertume lundi soir sur Europe 1 après l’annonce de la composition d’un gouvernement de transition qui, avec 6 postes clefs dont celui de Premier ministre, fait la part belle à l’équipe sortante. « J’ai eu un moment de liesse mais il est retombé. J’ai à présent un sentiment de désespoir et de détresse. On a coupé la tête mais le canard court toujours ».
SOURCE : Europe 1, le 17 janvier 2011 à 22h27.
« La démocratie est un danger pour Israël »
Le vice-Premier ministre israélien Shalom (né à Tunis) a exprimé son appréhension : « Ce qui s’est passé en Tunisie pourrait mener à une forte recrudescence au pouvoir de manière démocratique dans d’autres pays arabes, ce qui constituerait une menace à la sécurité d’Israël. Il se pourrait que des régimes élus démocratiquement et qui détestent Israël, aient un impact important sur la menace de la sécurité d’Israël. »

Ben Ali derrière les désordres

« J’accuse Ben Ali d’avoir prémédité le désordre et l’anarchie avant son départ. Je l’accuse d’avoir choisi la politique de la terre brûlée en établissant une stratégie en trois phases », dit M. Hadda, ambassadeur démissionnaire à l’Unesco. « Il a donné des armes et beaucoup d’argent à sa garde rapprochée et à ses fidèles afin qu’ils provoquent la guerre civile dès son départ de Tunisie. ».
« Ce plan criminel et machiavélique n’avait qu’un seul objectif : reprendre le pouvoir », accusant Ben Ali de « téléguider, par téléphone, les opérations jusqu’à ce jour et de faire passer ses crimes actuels pour des crimes commis par les islamistes et l’opposition de gauche ».
Symptomatique pour toute l’Afrique
« Ce qui s’est passé en Tunisie est vraiment symptômatique d’une maladie qui ronge la plupart des pays en développement qui ont adopté, pour leurs perspectives économiques, les solutions du FMI et de la Banque mondiale. C’est-à-dire, ils ont opté pour développer leur économie sur l’exportation et l’attrait de l’investissement étranger. Et dans cette optique, la Tunisie est parvenue à être classée parmi les pays en phase d’émergence. Mais, avec quelles conséquences ? Une paupérisation extraordinaire et une fermeture politique inimaginable. » Ibrahima Sène, agronome et chargé des questions économiques du Parti de l’Indépendance et du Travail (Pit) du Sénégal.
SOURCE : L’Observateur (Sénégal), 17 janvier.

Les amis de Ben Ali sont sur Facebook

Qui a déclaré ? « J’ai dit à mes amis tunisiens que je connais les efforts qu’ils font pour que la société soit juste, prospère – elle l’est malgré la crise -, moderne, qu’elle respecte le droit des femmes et qu’elle respecte les droits de l’Homme. Je le sais et je les félicite. »Bernard Kouchner, ministre des affaires étrangères et européennes, à Tunis, le 16 avril 2010.
23 ans de dictature de Ben Ali. 23 ans d’émouvantes déclarations de ses amis français et européens. Retrouvez citations et vidéos des amis de Ben Ali sur le « Mur de la Honte » : www.facebook.com/pages/Ben-Ali-Wall…

Des comités citoyens, une commission d’enquête, une assemblée constituante
« Le Parti du Travail Patriotique et Démocratique salue le peuple de Tunisie pour l’œuvre grandiose qu’il a réalisée. Aujourd’hui, après la fuite du tyran et la chute des éléments les plus extrémistes de son système, le Parti tient à mettre l’accent sur les tâches et les points urgents suivants :
Soutenir et élargir les « Comités Citoyens de défense civile » qui ont été constitués dans les quartiers pour protéger les citoyens et assurer la sécurité des personnes et des biens. Créer rapidement un comité national d’enquête sur le recours aux tirs à balles réelles ; poursuivre les responsables… ; démettre les préfets, sous préfets… Créer rapidement un comité national d’enquête sur la corruption et l’enrichissement illégal, et lui donner tous les moyens de poursuivre ceux qui ont agi de la sorte, d’exproprier les biens acquis de façon illégale et de restituer les biens saisis à leurs propriétaires. Créer rapidement un comité national de fondation démocratique, pour rompre avec le système inique qui a prévalu de 1955 à 2011, et fonder un nouveau système qui garantit les libertés, offre les garanties d’élections sincères, et consolide les acquis progressistes que le peuple a obtenu grâce à ses luttes. » (…)
Tunis, 16 janvier

Incroyables socialistes !

«  La veille du jour où Ben Ali quitta la Tunisie sous les cris de haine de tout un peuple , l’Internationale socialiste publia la déclaration suivante : « L’IS fait appel au gouvernement tunisien d’agir immédiatement pour répondre de manière constructive et positive aux exigences du peuple dans les rues pour les libertés, les opportunités et d’être maître de leur destin, ainsi que de saisir ce moment pour établir les bases d’une société plus inclusive et juste pour tous les Tunisiens. L’Internationale Socialiste se tient prête à collaborer avec toutes les forces politiques et sociales en Tunisie dans cet effort. »
On croit rêver : la veille du départ du dictateur, l’IS n’a pas un mot de critique contre lui et en appelle encore à son gouvernement pour résoudre la crise. Et c’est logique : le Rassemblement constitutionnel démocratique du désormais ex-président Ben Ali est de toute éternité « membre de plein droit » de l’Internationale socialiste.

SOURCE : Henri Goldman http://blogs.politique.eu.org/La-Tu…

Tunisie : Le temps de l’avenir viendra


Notre peuple a su être exemplaire. Aujourd’hui, le monde entier a les yeux braqués sur nous. Nous inspirons désormais tous les peuples asservis et qui vivent encore dans la peur. Mais le combat ne s’arrête pas là. Cette valeur d’exemple qui nous a été transmise nous impose maintenant une responsabilité considérable. Nous devons à présent prouver la valeur de nos sentiments, la force de notre volonté et la sagesse de notre conduite.

La révolte qui est née au coeur de notre pays a donné lieu à une véritable Révolution. Elle a chassé la peur de nos vies. Mais cela ne suffira pas à faire partir les dangers qui pèsent encore au-dessus de nous. Et comme le soulignent déjà beaucoup d’observateurs, ce n’est qu’en adoptant les mesures politiques qui garantiront la souveraineté de notre peuple, protègeront les acquis de notre lutte, que nous aurons pleinement réalisé notre mouvement vers la Liberté.

Déjà, des voix s’élèvent pour comparer notre expérience à d’autres, prestigieuses, pour commenter les alliances ou jeter le doute sur les intentions véritables de ceux qui se battaient hier encore contre la dictature. Mais gardons-nous bien de ce piège, il a été souvent question de révolutions ces dernières années, mais dès que le peuple relâche son attention des problèmes véritables, dès que sa fierté est tellement gonflée qu’il en oublie sa propre fragilité, il en redevient manipulable. Il y a en vérité beaucoup plus de révolutions évènementielles que d’évènements réellement révolutionnaires…

Dans l’immédiat, le plus important pour nous est d’assurer la stabilité politique de notre pays. C’est à cette seule condition que nous pourrons remettre sur pied notre économie, rétablir la Justice et préparer nos premières élections sereinement. Mais cela ne suffira évidemment pas. Il n’est pas seulement question pour nous de changer quelques visages. Nous voulons le contrôle de notre propre destin. Et pour cela, de nombreux changements sont encore nécessaires.

Pendant des années, et même des décennies, la corruption a fait partie de nos vies. Elle n’était pas seulement présente à la tête de l’État, elle régissait l’ensemble de notre système. Le paiement d’un bakchich pour éviter une amende ou faciliter une procédure, la désignation d’un chef d’entreprise ou d’un responsable politique en raison de ses liens familiaux ou de son appartenance au parti, tout ou presque était régi par l’arbitraire et l’opacité. Pour changer, il nous faut maintenant inventer un autre système, entièrement neuf, qui ne porterait pas en lui les crimes de notre passé. Il ne s’agit donc pas pour nous de faire une deuxième République, mais de faire la première vraie Démocratie tunisienne.

Nous sommes d’ores et déjà entrés dans une phase de transition, elle nous mènera vers l’avenir de notre pays, mais conditionnera également le cours de notre vie future. Les choix que nous allons faire dans les prochains jours, semaines, mois et années seront probablement les plus importants de notre histoire. Contrairement à une idée trop répandue, nous avons le temps. C’est même là notre principal atout contre le risque d’échec, la division ou les ambitions personnelles de chacun.

Mais avant cela, il nous faut considérer honnêtement les conditions dans lesquelles nous nous trouvons actuellement et les objectifs que nous pouvons nous fixer. Un certain nombre de partis d’opposition sont déjà présents dans notre paysage politique, quelques-uns étaient déjà autorisés, d’autres sont en passe de le devenir. Mais qui pourrait affirmer aujourd’hui que tous les courants existants dans la société sont déjà représentés en Tunisie? La plupart des partis sont plus connus pour leurs leaders que pour leurs programmes, lesquels sont même souvent inconnus de tous. Comment pourrions-nous nous étonner de cette situation, nous venons de vivre plus de cinquante ans d’un régime à parti unique. Il suffisait d’ailleurs souvent d’appartenir à une région ou à une grande famille pour faire carrière dans le parti et beaucoup de ceux qui forment encore notre classe politique n’ont jamais eu à faire véritablement leurs preuves ou à convaincre leurs électeurs. À titre de comparaison, lorsque l’Espagne a entamé son processus de transition démocratique, plus de deux cents partis ont vu le jour en un an.

Mais d’autres problèmes apparaissent à ceux qui veulent bien prendre le temps de les voir. Le premier d’entre eux pourrait être le conflit des générations, ou plutôt son apparente absence. Voilà des décennies que nous sommes gouvernés et représentés, jusque dans l’opposition politique et dans les journaux par des personnes de la même génération, aujourd’hui âgés pour la plupart de plus de soixante ans, voire soixante-dix. Pourtant, il est nécessaire de reconnaître l’importance fondamentale de la jeunesse dans la Révolution, celle-ci est parfois même qualifiée de « révolution Facebook », et nul n’oserait contester le rôle joué par internet dans la contestation. La question qui se pose donc à nous est celle du rôle de la jeunesse dans cette transition, et surtout, dans la Tunisie démocratique. Il est indispensable de commencer sans plus attendre le passage de relais générationnel.

Outre cette question, il en est d’autres, qui paraissent presque plus primordiales tant elle conditionnent toute véritable liberté. À commencer par celle de l’indépendance des médias. Une fois proclamée la liberté d’expression, encore faut-il que les journaux, radios, télévisions et sites internet qui ne demandent qu’à naître ou à continuer d’exister puissent garantir leur indépendance financière. Or cela dépend souvent de leur capacité d’investissement à court et moyen termes. En clair, s’ils veulent se procurer du matériel et surtout pouvoir rémunérer leurs collaborateurs, les groupes médiatiques vont avoir besoin d’argent, ce qui risque de n’être pas chose facile dans un pays où la libéralisation des médias n’a jamais été effective et où certains investisseurs privés, possédant par ailleurs d’autres intérêts, sont déjà présents. Le secteur médiatique n’est pas comme le reste de l’économie, il est une des conditions indispensables à l’information du citoyen, à la liberté d’opinion, à l’égalité des partis et à bien d’autres aspects de la vie démocratique. Il est donc essentiel de le laisser s’épanouir et se développer avant d’envisager toute élection.

Enfin, il faut aussi considérer le démantèlement des structures de l’ancien régime. Le parti unique bien sûr, mais pas seulement. Le système précédent reposait en grande partie sur la surveillance des citoyens, il faut maintenant nous assurer du sort des informations consignées et recycler les hommes qui assuraient cette mission, sans qu’ils puissent tirer avantage de ce qu’ils faisaient auparavant. Mais il faut aussi garantir leur relative impunité, dans la mesure où ils n’auraient pas commis d’actes trop graves. Là, apparaît bien sûr la question de l’amnistie des crimes de la dictature et des violations des droits de l’homme. Rendons-nous à l’évidence, nous ne pourrons poursuivre tous ceux qui ont profité de la situation, malgré cela, il est inconcevable de procéder à une amnistie générale. Trop de gens ont souffert et pendant trop longtemps pour que nous puissions fermer la porte sans regarder derrière nous. De plus, cela ne ferait que menacer la stabilité de notre démocratie naissante. Il nous faut en terminer avec la dictature avant de pouvoir avancer à nouveau.

C’est bien là d’ailleurs ce qu’il y a de plus rassurant dans la transition que nous avons commencée, elle n’est pas le résultat d’une concession du pouvoir ou du parti, comme cela avait pu être le cas de l’Espagne. Ben Ali n’est pas mort, il a fui devant la Révolution populaire et le cri de la jeunesse : « Dégage! ». Nous n’avons pas à accepter toutes les conditions que nous proposent les éléments restants de l’ancien régime. C’est à nous de fixer nos propres règles. Mais il nous incombe en contrepartie une grande responsabilité si nous ne voulons pas perdre tous nos droits et faire face à une contre-révolution. C’est pourquoi nous ne devons pas pêcher par empressement, et éviter ainsi de voir un jour nos enfants nous reprocher notre legs.

Nous devons dès à présent fabriquer le tissu qui nous permettra de recoudre notre drapeau. Et cela peut passer par des modalités nouvelles et inédites. Les Révolutions engendrent de nouveaux horizons. L’essentiel des principes qui régissent les sociétés démocratiques découle des révolutions anglaise, américaine et française, qui se sont déroulées entre le milieu du dix-septième et la fin du dix-huitième siècle. Cela fait déjà plus de deux cents ans et beaucoup reconnaissent le caractère sclérosé des systèmes européen et américain. Ensemble, nous pouvons inventer une société nouvelle, adaptée à notre temps et à nos exigences. La Tunisie ne manque ni de juristes compétents et habiles, ni d’esprits brillants. Il est donc tout à fait possible d’imaginer les conditions qui garantiraient non seulement le respect de nos droits et de nos libertés, mais nous assureraient également la souveraineté sur notre pays. Déjà, le peuple nous montre à nouveau l’exemple dans les rues, il s’organise et dépasse les clivages dans l’intérêt de tous.

Bien sûr, pour amener notre Révolution jusqu’à son terme, il nous faut aussi savoir la protéger tant qu’elle est encore fragile. Mais là encore des moyens existent et peuvent être mis en oeuvre. Nous pouvons surmonter nos craintes et travailler ensemble, à l’image de notre peuple, à l’intérêt général de notre pays. Afin de diminuer les pouvoirs des dignitaires de l’ancien régime et de limiter la prise de contrôle de l’État par une classe politique que nous ne connaissons pas encore suffisamment, rien ne nous empêche de considérer la constitution abrogée par la volonté souveraine du peuple, exprimée par sa mobilisation extraordinaire et continue. Dès lors, il nous est possible d’organiser un gouvernement provisoire répondant de ses actes à un conseil de surveillance constitué de personnalités de confiance, issues de la société civile et des différents partis politiques. Cette situation peut tout à fait être complétée par l’organisation d’élections législatives dans un délai qui laisserait le temps à un certain nombre de partis d’émerger et de se renforcer, garantissant ainsi un début de démocratie.

Le gouvernement provisoire ainsi formé pourrait assurer une gestion du pays sous le contrôle du parlement et du conseil de surveillance, tout en rendant possible le travail d’une commission indépendante en vue de produire une nouvelle constitution. On peut dans cette optique envisager que celle-ci soit constituée d’experts et de représentants des principales tendances politiques et sociales tunisiennes dans toute leur diversité. L’avantage de cette modalité, inspirée par d’autres expériences de transition démocratique, serait d’accorder à notre démocratie naissante tout le temps et l’énergie nécessaires à la renforcer et à lui assurer la stabilité dans la durée.

D’autres questions inhérentes aux spécificités de notre société et à l’établissement d’une démocratie dans un pays de culture et de tradition islamiques commencent déjà à poindre, semant ça et là le doute et la méfiance. Notre Révolution est partie de la jeunesse et du peuple, en cela, elle est totalement inédite, elle ne visait ni à limiter le pouvoir absolu d’un monarque, comme la révolution anglaise, ni à chasser une puissance jugée trop encombrante en imposant plus de justice, comme la révolution américaine, ni à chasser la monarchie pour substituer la classe bourgeoise à celle des nobles. Non, notre Révolution est inédite dans l’histoire, elle sera celle qui, partie du peuple, imposa les principes de démocratie participative et de contrôle des décisions par le peuple et pour le peuple. Depuis déjà trop longtemps, la politique dans notre pays est affaire de grandes familles et de régions riches. Nous pouvons changer, aujourd’hui, nous pouvons tout changer. Nous pouvons créer un système parlementaire en Tunisie. Créer un système dans lequel les régions s’administrent elle- même en assemblées. Nous pouvons donner naissance à un système politique dans lequel un enfant de Sidi Bouzid pourrait devenir député de sa région, puis être élu député au parlement national et enfin un jour, pourquoi pas, chef de gouvernement. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous avons la possibilité de vraiment donner le pouvoir au peuple, à ce peuple qui, seul et sans leaders, sans commandement, nous a libérés. Aurons-nous le courage de le libérer à notre tour ?

Mourad BESBES

Abdel Bari Atwan : « Aux amis du président déchu »


L’éditorialiste politique du journal pan-arabe Al-Qods Al-Arabi a piqué une grosse colère, ce lundi 17 janvier, contre les despotes arabes qui regrettent déjà le renversement de Ben Ali. Nous traduisons intégralement ce texte, aux accents parfois ampoulés, pour illustrer le ton et la fébrilité de la presse pan-arabe à la suite du déclenchement de la révolution tunisienne. Pour une analyse plus pointue, nous conseillons cependant de lire l’article de Jean-François Bayart (CNRS – Paris) paru sur mediapart.fr. En conclusion de ce texte, J-F Bayart doute, contrairement à l’éditorial de Abdel Bari Atwan, que les événements en Tunisie soient réellement une révolution durable et une sortie garantie de l’autoritarisme.

L’article de Abdel Bari Atwan : « Aux amis du président déchu » (17 janvier 2011)

Pdf de la version en arabe :  Téléchargement Www.alquds.co.uk_TodayPages_qfi

Traduction : Pierre Coopman (20 janvier 2011)

Les régimes arabes observent attentivement l’évolution de la situation à Tunis, après la fuite du président Ben Ali et de sa famille vers une prison dorée, en Arabie saoudite. Car tous les facteurs qui ont mené à la révolution populaire en Tunisie se retrouvent dans l’écrasante majorité des Etats gouvernés par ces régimes. Et nous n’exagérerons pas en affirmant que l’économie de la Tunisie est bien meilleure que les économies actuelles de ces Etats. Il est clair que ces régimes ne désirent pas la réussite de cette révolution populaire tunisienne. Et ils ne veulent pas que la stabilité prévale en Tunisie. Ils se réjouissent à chaque fois que l’on annonce que la violence éclate, que l’on pille ou que l’on vandalise les biens publics ou privés. C’est une vérité directement observable pour ceux qui lisent les journaux de ces régimes et regardent leurs télévisions officielles ou semi-officielles (…).

Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Ahmed Abou Al-Gheit, était visiblement embarrassé quand un journaliste lui a demandé s’il est possible qu’une telle révolution se propage à l’Egypte. Il a qualifié ce genre de suppositions de paroles creuses. Le ministre Al-Gheit n’a pas dit que la situation économique en Egypte est bonne et que les pratiques démocratiques égyptiennes sont transparentes ou peuvent être qualifiées d’honnêtes et libres. Il n’est pas allé jusqu’à affirmer que la justice est indépendante et que le taux de chômage est le plus bas de la région. Il ne l’a pas dit, parce que ce qui se passe dans son pays est tout le contraire. Il lui suffisait de répondre par cette entourloupette.

Le moment décisif qui a permis de renverser un président en Tunisie, et qui effraye tellement ces régimes arabes, est celui où l’armée tunisienne a choisi de se positionner en faveur du peuple et a refusé de tirer sur les manifestants. Ce moment a vidé de sa substance un pouvoir présidentiel qui, depuis 23 ans, gouvernait le pays d’une main de fer, par obsession sécuritaire. Le général Rachid Ben Amar, à la tête de l’armée tunisienne, mérite sa place dans l’histoire, tout comme le martyr Mohamed Bouaziz, fils de la ville de Sidi Bouzid qui a allumé la mèche de la révolution en s’immolant par le feu devant le siège du gouvernorat, pour protester contre la confiscation de son étal de fruits et de légumes. Les hommes de la sécurité refusaient d’écouter ses plaintes, avec insolence et mépris pour le citoyen et pour son combat quotidien afin de gagner sa croûte. Quant au général Rachid Ben Amar, il a refusé, dans les instants critiques, d’obéir aux ordres du président de faire avorter la révolte par la force.

Les armées sont les piliers les plus forts et les plus influents dans les pays (…) où les institutions civiles élues selon les règles viennent à manquer. C’est le cas en Egypte, mais également en Syrie, au Pakistan et même en Turquie. C’est ce qui explique l’initiative, prise par l’Américain Paul Bremer, de dissoudre l’armée irakienne parce qu’il la considérait comme étant la plus grande menace pour l’occupation américaine et pour les réformes politiques qu’il voulait voir organisées par les hommes du «nouvel Irak». Les régimes dictatoriaux arabes et corrompus continueront à se cramponner au pouvoir avec leurs griffes et leurs dents, tout comme l’ont fait les régimes du bloc socialiste après la chute du mur de Berlin. Mais ils s’effondreront en fin de compte, comme leurs homologues socialistes, face à l’inexorable montée du courroux populaire.

Le spectre d’une alternative islamiste radicale, instrumentalisé par ces régimes arabes durant les trente dernières années, pour convaincre l’Occident de leur accorder leur soutien, s’est également effondré avec la chute du régime tunisien. L’on peut avancer deux raisons fondamentales : la première est que les gouvernements occidentaux et plus particulièrement les Etats-Unis, ne peuvent pas empêcher la chute d’un régime si il est la résultante d’une révolution populaire interne. La seconde est que nous croyons que les Etats-Unis se sont rendus compte que les régimes dictatoriaux corrompus sont plus dangereux pour leur sécurité que ne le sont les islamistes radicaux. Les récents changements dans la position américaine le confirment. Nous pouvons le constater dans le « speech » de Hilary Clinton lors de sa participation au Forum de l’Avenir, qui s’est tenu à Doha la semaine passée (11 au 13 janvier)… Elle y a houspillé les ministres des Affaires étrangères arabes. Elle a accusé leurs régimes de freiner la modernisation et indiqué que leurs pratiques dictatoriales favorisent la corruption.

Le président Ben Ali a voulu rejouer cette carte de l’extrémisme islamique dans le premier discours de crise qu’il a tenu, après avoir interrompu ses vacances à Dubaï avec sa famille (…). Il a d’abord traité les insurgés de terroristes, espérant que l’Occident avale la couleuvre et lui reconduise son soutien. Mais ses veilles méthodes n’ont plus fonctionné. Il a compris le message et a choisi de supplier le peuple, a reconnu ses erreurs et fait toute une série de concessions promettant de combattre la corruption et d’abdiquer après trois ans. Mais le peuple ne lui a pas fait confiance, a continué le soulèvement, et a fini par le renverser. Ben Ali n’a pas trouvé un seul ami parmi les dirigeants arabes pour le soutenir, à l’exception du colonel Kadhafi, qui ne s’est pas contenté de louanger Ben Ali mais également Nicolas Ceaucescu… Kadhafi a pris parti contre la révolution populaire, lui qui s’est toujours vanté d’être du côté des révolutions populaires (…) mais le dirigeant libyen se rend aujourd’hui très bien compte, au plus profond de lui-même, que le véritable gouvernement populaire et le vrai pouvoir des masses se fondent sur un scrutin démocratique, le choix démocratique libre… Ce qui va probablement émerger dans la Tunisie nouvelle, grâce au sang des martyrs, n’est pas illégitime.

Nous ne devrons pas nous étonner si les dictateurs arabes déclareront la guerre à la Tunisie et même, pour être plus précis, au peuple tunisien. Car ce peuple a brisé le bâton qui lui intimait d’obéir. Ce peuple a osé le «crime démocratique.» Les dictateurs auront peur, désormais, de voir se propager la maladie et de devoir affronter leur propre destin. L’on peut certes craindre que les opportunités de cette révolution soient prises en otage (…) que l’on vole le sang de ses martyrs. C’est une crainte légitime, mais nous pouvons faire confiance au peuple tunisien. Il lèvera la voix pour ne pas autoriser cela. Il augmentera ses aspirations et ses capacités à préserver ses acquis historiques et se libèrera de la culture de la peur, maintenant qu’il a gagné en confiance et en volonté.

Nous avons conscience que quelques symboles de l’ancien régime complotent encore et s’accrochent pour rester dans les cercles du pouvoir, tandis que les appareils répressifs de Ben Ali essayent encore de déstabiliser la situation et de répandre la peur. Mais nous pouvons être rassurés, à ce stade, l’armée leur barrera la route avec force et détermination. Nous nous étonnons de constater que le premier ministre du régime déchu, Mohamed Ghanouchi, domine le paysage politique et que les négociations en vue de la formation d’un nouveau gouvernement d’unité nationale sont menées sous sa présidence, comme si, du jour au lendemain, il était devenu un doux agneau. Aurait-il changé de peau en quelques heures ? Ancien ministre de l’économie, cet homme a été l’artisan d’une politique désastreuse qui fut à l’origine des révoltes. Mais c’est néanmoins cette politique qui lui a permis de devenir premier ministre. Cet homme devrait être envoyé au «musée des retraités». S’il n’a pas commis de crimes dont il devra rendre compte, il faudra au moins que l’on enseigne sa politique économique à l’université tunisienne, comme exemple à ne pas suivre… Pire encore que les ministres, d’autres ont «trompé le président Ben Ali», tout comme ils ont trompé le peuple. La palme reviendra au docteur Abdel Wahab Abdallah, le maître à penser de la théorie de la répression des médias et de la censure (ndlr. Abdel Wahab Abdallah était le porte-parole de la présidence).

Nous demandons au peuple tunisien et à ses nouveaux dirigeants de défendre et de stabiliser le pays, de protéger les biens publics, de faire preuve de patience, de calme, de tolérance, d’éviter tout désir de vengeance, de traiter ceux qui symbolisent l’ancien pouvoir en se souciant de la justice. Enfin, nous formulerons deux autres demandes : que le vendredi 14 janvier 2011 devienne le jour de la victoire des peuples arabes, que ce jour soit fêté de toutes parts dans le monde arabe. Nous demanderons ensuite, d’ériger une statue à la gloire du martyr Bouaziz et de placer son étal de fruits et légumes dans un musée. Cet étal et son propriétaire laisseront indubitablement une trace dans l’histoire de la Tunisie et de l’humanité.

Abdel Bari Atwan, 17 janvier 2011

Traduit par Pierre Coopman


samedi 22 Janvier 2011


Loin des clivages nationaux, Egalité sera présent aux deux rassemblements prévus ce samedi 22 Janvier 2011 :
par Nordine Saidi, mercredi 19 janvier 2011, 23:57

Le peuple tunisien s’est soulevé comme une tempête face à l’injustice.

Dans les autres pays du Maghreb, ce sont d’importantes manifestations de jeunes chômeurs, de précaires et de travailleurs qui descendent dans la rue.

L’immolation est devenue l’expression du désespoir dans la région.

En sortant dans les rues pour manifester violemment contre leurs oppresseurs, les jeunes Maghrébins nous prennent à témoin de leur désespoir.

Pour soutenir les peuples du Maghreb en quête de justice sociale et de liberté

Pour exiger la libération immédiate de toutes les personnes, dont de nombreux jeunes, arrêtées durant les émeutes,

Pour exprimer notre solidarité avec les peuples du Maghreb;

Loin des clivages nationaux, Egalité sera présent aux deux rassemblements prévus ce samedi 22 Janvier 2011 :

Devant l’ambassade du Maroc, Bld Saint-Michel, 29 – 1040 Bruxelles de 14h00 à 16h00

Pour :

* exiger la libération de Chakib Elkhayari et de tous les prisonniers d’opinion;
* revendiquer les droits économiques, sociaux et culturels;
* condamner les nombreuses atteintes aux libertés fondamentales.

Le Regroupement Démocratique du Rif /Agaw N’Arif :

0478/718744 – 0476764531 – 0498588846

agrawnarif@gmail.com

Devant les institutions européennes, 175 de la rue de la Loi, (Rond – point Schumann) entre 15h00 précises et 17h00

Pour :

* L’amnistie pour tous les civils arrêtés illégalement lors du soulèvement populaire ;
* L’adoption de mesures concrètes en faveur de la jeunesse, après la plus large consultation de tous les intéressés;
* La jouissance des libertés civiles et publiques, à savoir la liberté de s’exprimer librement individuellement et collectivement, en ce compris le droit de presse, la liberté de réunion, d’association, d’élire et d’être élu;

Le Comité de Soutien au Peuple Tunisien :

Me Mehdi ABBES

Rue Xavier De Bue 26

1180 Bruxelles

GSM 0032.496.20.41.27

T 0032 . 2.538.39.53

F 0032 . 2.538.39.74

L’Arabie saoudite interdit à Ben Ali « toute activité » en lien avec la Tunisie


mercredi 19 janvier 2011, par La Rédaction

Le ministre saoudien des Affaires étrangères Saoud Al-Fayçal a affirmé mercredi que le président tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali, réfugié dans le royaume, y était « interdit de toute activité » contre son pays. Il s’agit de la première déclaration officielle sur la venue de M. Ben Ali en Arabie saoudite. Son accueil « ne peut conduire à une quelconque activité (de la part de l’ancien président) en Tunisie depuis le territoire saoudien », a affirmé le prince Saoud dans un entretien avec la télévision d’État saoudienne. La présence de M. Ben Ali dans le royaume s’accompagne « de conditions et de restrictions. Aucune action ne sera autorisée (contre la Tunisie) », a ajouté le chef de la diplomatie saoudienne, dont les propos sont rapportés par l’agence officielle SPA.
Chassé du pouvoir sous la pression de la rue après 23 ans à la tête de l’État, le président déchu était arrivé dans la nuit de vendredi à samedi à Jeddah (ouest), sur la mer Rouge, où il a trouvé refuge en compagnie de membres de sa famille. « Son accueil répond à une tradition arabe : accorder la protection à celui qui la demande », a déclaré le prince Saoud. « Le royaume a agi selon une politique suivie depuis longtemps. Je ne crois pas que cela nuise au peuple tunisien et à sa volonté, comme cela ne représente pas une ingérence dans les affaires internes » de la Tunisie, a-t-il encore dit. Il a assuré que l’Arabie saoudite se tenait « aux côtés du peuple tunisien » auquel il a souhaité « la stabilité, le développement, la prospérité et la liberté auxquels il aspire ».
Le cabinet royal saoudien avait annoncé dans un communiqué laconique dans la nuit de vendredi à samedi avoir « accueilli le président Zine el-Abidine Ben Ali et sa famille dans le royaume (…) en considération pour les circonstances exceptionnelles que traverse le peuple tunisien ». Les autorités saoudiennes avaient maintenu un black-out total sur le séjour dans le royaume du président tunisien déchu depuis son arrivée. M. Ben Ali, 74 ans, a été définitivement écarté samedi du pouvoir en Tunisie, où le Conseil constitutionnel a déclaré la vacance du pouvoir et nommé le président du Parlement, Fouad Mebezaâ, au poste de président par intérim. Dans les premières informations dans les médias saoudiens sur la présence de M. Ben Ali, le site internet Sabq.org a affirmé mercredi que le dirigeant libyen Mouammar « Kadhafi a proposé à Ben Ali de l’accueillir en Libye, mais (le président déchu) a préféré être loin du Maghreb ».
Citant « un proche de Ben Ali » dont il ne précise pas l’identité, le site affirme que le président déchu a demandé l’asile à plusieurs monarchies du Golfe « mais seule l’Arabie saoudite a accepté » de l’accueillir. Toujours selon le site, M. Ben Ali « se porte bien » et « n’a aucunement l’intention de revenir en Tunisie ». L’Arabie saoudite a déjà accueilli des dirigeants en exil, notamment l’ancien dictateur ougandais Idi Amin Dada et l’ancien Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif.

***

Les violences ont fait plus de 100 morts

Plus de cent personnes ont été tuées dans des violences en Tunisie au cours des cinq dernières semaines, selon des informations compilées par l’ONU sur place, a indiqué, mercredi, la Haut commissaire aux droits de l’homme des Nations Unies, Navy Pillay.
« Mon bureau a reçu des informations concernant plus de cent décès au cours des cinq dernières semaines, résultant de tirs ainsi que de suicides de protestation et des émeutes dans les prisons durant le week-end », a expliqué Mme Pillay lors d’un point de presse. Selon les chiffres officiels tunisiens, ce dernier mois d’émeutes populaires qui a balayé le régime autocratique du président Zine el-Abidine Ben Ali a fait 78 tués et 94 blessés.

***

La fortune de Ben Ali sous étroite surveillance

L’ex-président Ben Ali, réfugié en Arabie saoudite, voit ses agissements et ses biens de plus en plus contrôlés, tant en Tunisie que par la communauté internationale.

La Tunisie ouvre une enquête judiciaire
Mercredi 19 janvier, une enquête judiciaire pour « acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers », « placements financiers illicites à l’étranger » et « exportation illégale de devises »a été ouverte contre le président déchu et sa famille.
Elle vise nommément l’ancien chef d’Etat, sa femme, Leila Trabelsi, « les frères et gendres de Leila Trabelsi, les fils et les filles de ses frères », selon l’agence officielle TAP citant une « source autorisée ». Le clan Ben Ali-Trabelsi est accusé d’avoir mis en coupe réglée le pays depuis 23 ans.

La Suisse bloque d’éventuels fonds
Après que la France a annoncé qu’elle avait saisi Tracfin pour surveiller tout mouvement de fond suspects, la Suisse a aussi décidé, mercredi, de bloquer, avec effet immédiat, d’éventuels fonds illégaux appartenant au président tunisien déchu et à son entourage.
Le gouvernement helvétique a également décidé « de bloquer les biens de ces personnes en Suisse », a précisé la présidente de la Confédération, Micheline Calmy-Rey, expliquant : « Par ces mesures, nous désirons éviter tout risque de détournements de ces fonds avant que leur origine soit clairement déterminée. »
« On sait que les membres de l’entourage de M. Ben Ali, qui détenaient des positions dominantes dans l’économie et la finance, ont fait un certain nombre de voyages en Suisse ces derniers mois », a argumenté Mme Calmy-Rey qui occupe également le poste de ministre des affaires étrangères. « Or, de tels voyages peuvent être utilisés pour des transactions financières et des dépôts d’avoirs dans des établissements bancaires suisses. »

L’Arabie saoudite restreint les actions de Ben Ali
De son côté, le ministre des affaires étrangères saoudien, Saoud Al-Fayçal, a affirmé mercredi que le président tunisien déchu, réfugié dans le royaume depuis sa fuite vendredi sous la pression de la rue, y était « interdit de toute activité » contre son pays. La présence de M. Ben Ali dans le royaume s’accompagne « de conditions et de restrictions. Aucune action ne sera autorisée [contre la Tunisie] », a-t-il affirmé dans un entretien avec la télévision d’Etat saoudienne.
« Le royaume a agi selon une politique suivie depuis longtemps. Je ne crois pas que cela nuise au peuple tunisien et à sa volonté, comme cela ne représente pas une ingérence dans les affaires internes » de la Tunisie, a ajouté. Il a assuré que l’Arabie saoudite se tenait « aux côtés du peuple tunisien » auquel il a souhaité « la stabilité, le développement, la prospérité et la liberté auxquels il aspire ». Selon un bilan de l’ONU, plus de 100 personnes ont été tuées pendant les émeutes au cours des cinq dernières semaines.

***

Ouverture d’une enquête judiciaire contre le président Ben Ali et son entourage

Une enquête judiciaire a été ouverte par la justice tunisienne à l’endroit du président déchu Zine el Abidine ben Ali et son entourage pour acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers et placement financiers illicites à l’étranger, a rapporté mercredi l’agence officielle tunisienne TAP.
L’enquête porte également sur la possession de comptes bancaires à l’étranger ainsi que l’exportation illégale de devises.
Elle concerne, outre Zine el Abidine ben Ali, son épouse Leila Trabelsi, les gendres du président déchu Belhassen Trabelsi et Mohamed Sakhr Materi, ainsi que les autres frères et gendres de l’ex-première dame de Tunisie, les enfants de ses frères et soeurs, et tous ceux dont l’enquête prouvera leur implication dans ces délits.

Le parti islamique Ennahda sort de la clandestinité

Il y a des habitudes difficiles à perdre, comme celle qui consiste à jeter des coups d’oeil par-dessus son épaule pour voir si l’on est suivi. Un bonnet bleu enfoncé sur le crâne, Ajmi Lourimi, chef du mouvement étudiant islamiste à la faculté des sciences humaines et sociales de Tunis à la fin des années 1980, n’échappe pas à la règle. Entre le 6 avril 1991, jour de son arrestation, et le 27 mai 2007, date de sa libération, il a passé seize années et demie en prison. Mais aujourd’hui, mardi 18 janvier, il peut s’afficher comme il l’entend. Son parti, Ennahda, sort de la clandestinité.
La chute de l’ancien président Zine El-Abidine Ben Ali marque la fin d’une répression féroce contre ses militants. Le régime s’est constamment présenté au monde occidental comme un rempart contre « la menace islamiste ».
Alors, comme d’autres, Ajmi Lourimi, 48 ans, le regard clair au-dessus d’une courte barbe, a été pris de court par une fin de règne aussi soudaine qu’inespérée. « Je n’étais pas sûr, s’excuse-t-il presque. Nous savions tous que le problème social était une bombe à retardement, mais nous ignorions quand elle allait éclater. »
Il faut tout reconstruire dans l’urgence. Un gouvernement provisoire est en train de se former, à charge, pour ce dernier, de gérer les affaires jusqu’aux élections présidentielle et législatives, dans six mois. Or, le chef d’Ennahda (Renaissance), Rached Ghannouchi, 70 ans, vit en exil à Londres depuis plus de vingt ans et le parti n’a plus ni journal ni même de local après sa fermeture en 1991. Impossible même de savoir ce qu’il représente en nombre de sympathisants.
Lundi 17 janvier, Hamadi Jebari, son nouveau secrétaire général et porte-parole, a discrètement rencontré le premier ministre Mohammed Ghannouchi (un homonyme sans lien de parenté avec Rached), hier encore membre du bureau politique du parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), qui pourchassait les islamistes. Les deux hommes ont discuté d’une loi d’amnistie qui permettrait à des dizaines de cadres d’Ennahda et à son chef, condamné à mort par Habib Bourguiba, « le père de l’indépendance », puis gracié par l’ancien président Ben Ali, de rentrer en Tunisie.
« Nous ne voulons pas d’un retour à la Khomeyni », s’empresse de préciser Ajmi Lourimi, en référence à l’arrivée triomphale de l’ayatollah en 1979, à Téhéran, après la chute du chah d’Iran. Les conditions de sécurité sont loin d’être remplies à Tunis où se trouvent encore de nombreuses forces de police fidèles à M. Ben Ali. « Il peut y avoir une contre-révolution », s’alarme le cadre dirigeant du parti islamiste.
Surtout, Ennahda ne peut pas se permettre de donner le sentiment de détourner un mouvement auquel il a peu contribué, mais qu’il a analysé avec soin. « Ce n’était pas une révolte de personnes affamées », souligne Hama Ben Slama, enseignante de littérature arabe et syndicaliste. Plutôt « une Intifada, un soulèvement, la révolution de la dignité », selon la définition qu’en donne son mari, Ajmi Lourimi. « Le régime de Ben Ali a été un exemple de régime policier. Aujourd’hui, s’amuse-t-il, la révolution tunisienne est un exemple pour tout le monde. »
La présence remarquée en début de cortège, mardi, à Tunis, de Sadok Chourou, l’un des dirigeants du parti, ne change rien à ce constat : les islamistes, bien que présents dans les manifestations, ont raté le mouvement qui a conduit à la fuite de M. Ben Ali. Etroitement surveillées par le pouvoir, les mosquées n’étaient pas des foyers de tension. « Toutes, sans exception, étaient pro-Ben Ali », tranche Ajmi Lourimi. « On y lisait des discours pas différents de ceux du RCD, ironise-t-il. Quand on sortait, on ne se précipitait pas pour aller aux manifs. »
Affaiblie, Ennahda compte bien reprendre pied dans la société, mais elle le fait à sa manière, prudente. « Nous sommes un mouvement centriste, modéré et pacifique, insiste Ajmi Lourimi, encore étudiant en troisième cycle de philosophie. Nous ne représentons pas une menace, mais nous serons une opposition. » Les militants ont été encouragés par la direction d’Ennahda à participer le plus possible aux comités de vigilance qui réunissent, chaque soir, des jeunes et des voisins, pour défendre leur quartier contre les milices de l’ancien président. ( Isabelle Mandraud – Le Monde )

***

WikiLeaks : La « Tunisie n’est pas une dictature… »

La « Tunisie n’est pas une dictature… » La phrase figure en sous-titre d’un télégramme diplomatique de l’ambassade des Etats-Unis, daté du 14 août 2007, obtenu par WikiLeaks et révélé par Le Monde. Les mots sont ceux de Serge Degallaix, ambassadeur de France en Tunisie de juillet 2005 à septembre 2009.
Le 10 et le 11 juillet, Nicolas Sarkozy, élu président de la République en mai, est à Tunis. Il rencontre le président Zine El-Abidine Ben Ali et parle de la Tunisie « en cheminement vers la démocratie ». Un mois plus tard, l’ambassadeur des Etats-Unis, Robert F. Godec, invite son collègue français à déjeuner pour commenter cette visite. Le télégramme diplomatique est un compte rendu de leur rencontre.
Le séjour de M. Sarkozy a été « excellent », confirme M. Degallaix avant d’ajouter qu’ »un changement de la politique française en Tunisie est peu probable, mais que des ajustements sont possibles à cause de l’énergie du président et de son pragmatisme ».
Puis les deux hommes abordent l’annonce de la grâce présidentielle accordée à un avocat, Mohammed Abbou, condamné à trois ans et demi de prison pour « publication d’écrits de nature à troubler l’ordre public (…) et diffusion de fausses nouvelles ». Me Abbou avait eu le tort de publier un article sur Internet dans lequel il comparait la pratique de la torture en Tunisie aux sévices imposés par les Américains en Irak.
La France est satisfaite de la grâce dont bénéficie l’avocat même si, « insiste » M. Degallaix, « Abbou n’est pas un ami de l’Ouest ». Pour porter ce jugement, l’ambassadeur français se base sur des écrits dans lesquels l’avocat tunisien se serait réjoui de voir des djihadistes partir pour l’Irak. « Abbou (qui a des contacts avec les Américains) a nié avoir jamais tenu de tels propos », nuance le compte rendu de l’entretien.
Lorsqu’il évoque le régime politique, le diplomate français est indulgent. « La Tunisie n’est pas une dictature et ses leaders sont vraiment à l’écoute du peuple. (Le gouvernement) fait des progrès sur les droits de l’homme et la liberté, même s’ils sont lents. » »Il pourrait mieux faire », convient M. Degallaix.
L’ambassadeur français est conscient que la Tunisie est touchée par la corruption mais « moins que dans d’autres pays ». « Il ne croit pas que Ben Ali soit conscient de l’ampleur du problème « , dit le mémorandum.
Contacté par Le Monde, M. Degallaix a précisé que son jugement sur la nature du régime faisait référence à la liberté de mouvement à l’intérieur du pays et à celle dont bénéficiaient les Tunisiens pour s’habiller. (Jean-Pierre Tuquoi – Le monde)

***

Le gouvernement reporte sa première réunion

Le gouvernement d’union nationale tunisien devait se réunir pour la première fois, mercredi 19 janvier, alors qu’il traverse déjà une crise grave : quatre ministres d’opposition demandant un rupture complète avec le régime de Ben Ali ont quitté le gouvernement pour dénoncer la présence dans ses rangs de membres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti du président déchu. Las, Nejib Chebbi, le ministre du développement rural, a finalement précisé que la réunion aurait lieu jeudi.
« Le point le plus important qui sera abordé », selon une autre source gouvernementale interrogée par l’AFP, sera « le projet d’amnistie générale ». Sera également évoquée l’application du principe de la séparation de l’Etat avec le RCD.
Le premier ministre, Mohammed Ghannouchi, a été reconduit pour former le gouvernement de transition, dont les ministères régaliens de la défense, des affaires étrangères, de l’intérieur et des finances n’ont pas changé de main.
Le RCD a indiqué, mardi, avoir radié de ses rangs Ben Ali et six de ses collaborateurs. Le président tunisien par intérim, Foued Mebazaa, et le premier ministre ont également renoncé à leurs fonctions au sein du RCD quelques heures plus tard.
L’Union générale tunisienne du travail (UGTT) a annoncé la démission de ses trois représentants. L’opposant Mustafa Ben Jaafar, du Forum démocratique pour le travail et les libertés, nommé à la santé, a suivi le mouvement peu après. Ben Jaafar a laissé entendre que cela pourrait le conduire à réintégrer le gouvernement, mais l’UGTT a fait savoir que cela ne changerait pas sa décision.
Mardi, la police a de nouveau fait usage de gaz lacrymogène dans le centre de Tunis pour disperser une manifestation de centaines de partisans de l’opposition et de syndicalistes qualifiant de « mascarade » le nouveau gouvernement. Plusieurs centaines de personnes ont également manifesté à Monastir.
A Sousse et Tataouine, des manifestants ont escaladé la façade des sièges du RCD pour ôter et détruire les drapeaux et symboles du parti. Les protestataires étaient cependant moins nombreux que les jours précédents.

***

Les obstacles à une contagion de la contestation au Maghreb

Depuis la fuite du président Zine El-Abidine Ben Ali, chassé de son pays par la rue, les utilisateurs marocains de Facebook ont remplacé leur profil par un drapeau tunisien. « Car ce qui s’est passé en Tunisie, c’est de l’actualité marocaine », explique l’un d’entre eux.
Les Marocains ne sont pas les seuls à se sentir concernés. En Algérie également, au sein de la communauté des « facebookers », le drapeau tunisien est omniprésent, comme un signe de ralliement de la jeunesse. Avec, depuis les premiers pas de la démocratie, un mot d’ordre sur les réseaux sociaux : « Il faut aller passer ses vacances en Tunisie. » Non pas pour récupérer la recette d’une révolution victorieuse mais, plus prosaïquement, pour aider au redémarrage d’un pilier de l’économie tunisienne.
L’emballement des sites sociaux contraste avec la frilosité des médias officiels. En Algérie, la fuite du chef de l’Etat tunisien a été rendue publique par la télévision nationale de façon détournée, par l’annonce de la nomination – qui n’allait durer que quelques heures – du premier ministre, Mohammed Ghannouchi au poste de chef de l’Etat. Encore la nouvelle n’a-t-elle pas fait la « une » du journal télévisé. Et elle a été traitée avec une brièveté qui a laissé pantois les Algériens. Ils se sont reportés sur la chaîne qatarie Al-Jazira.
« Nos responsables ont volontairement raté un événement historique », accuse un journaliste.
Comportement identique de l’autre côté de la frontière, au Maroc. Alors qu’une chaîne, Medi 1 TV, se targue d’être la « chaîne de l’information » du Maghreb, sa couverture de la « révolution du jasmin » a été minimaliste alors que rien ne lui avait échappé de la révolte des jeunes en Algérie en décembre. Tirant le bilan de vingt-trois années de « bénalisme », Medi 1 TV a retenu de Ben Ali qu’il a « incarné la stabilité, l’émancipation de la femme ou encore une politique sociale basée sur la solidarité. Mais, précise la chaîne sur son site Internet, ces avancées s’accompagnent d’un ton ferme vis-à-vis de l’opposition ou encore d’une marge étroite pour les libertés ».
Ce mode de traitement de l’éruption de la démocratie dans le monde arabe donne la mesure de la crainte d’une contagion. Les dirigeants des pays arabes le savent : les ferments qui expliquent le changement soudain de régime à Tunis se retrouvent alentour.
Tous les ingrédients y sont, à commencer par la jeunesse de la population. En Tunisie, où elle a constitué le fer de lance de la révolte, les moins de 18 ans représentent 30 % de la population. En Algérie comme au Maroc, la proportion est encore plus élevée : un habitant sur trois est âgé de 18 ans ou moins (34 %). Le chômage des jeunes, en particulier des jeunes diplômés, est une autre plaie commune aux pays de la région. En Tunisie, près du tiers des jeunes est sans travail. Au Maroc, le chiffre est de 18 %. En Algérie, trois personnes sans emploi sur quatre ont moins de 30 ans.
La croissance économique est partout insuffisante ; et l’enseignement inadapté pour pouvoir absorber les nouvelles générations qui arrivent sur le marché du travail : 120 000 personnes chaque année pour la seule Algérie.
Résultat, au Maroc, depuis dix ans, des dizaines de diplômés chômeurs campent en permanence devant les grilles du Parlement, à Rabat. Fin 2007, quatorze d’entre eux avaient tenté de s’immoler par le feu. Ce n’était pas les premiers. D’autres ont suivi depuis. Idem en Algérie où un jeune, marié et père d’un enfant, est décédé après avoir mis le feu à ses vêtements, le 15 janvier, par désespoir, faute d’obtenir un logement et un emploi.
Les trois pays du Maghreb partagent aussi un autre trait : un système politique verrouillé. Les Tunisiens vivaient sous un régime policier ne laissant aucun espace de liberté à la société civile. Les Marocains doivent composer avec une monarchie absolue. Et les Algériens avec un système opaque dominé depuis des décennies par les militaires. « La démocratie est présentée par nos gouvernants comme un objectif lointain, qui demandera beaucoup de temps pour être atteint », analyse un intellectuel algérien.
Pourquoi le changement politique est-il venu de la « petite » Tunisie ? Des jacqueries sur fond de malaise social agitent périodiquement le royaume chérifien. En Algérie, les affrontements entre jeunes et forces de l’ordre sont monnaie courante. Ils embrasent une ville pour un oui ou pour un non : une attribution de logements, une hausse de prix… Si ces révoltes ne se propagent pas, c’est pour des raisons différentes. Les dirigeants algériens savent acheter la paix sociale avec l’argent du pétrole. Lorsque des troubles éclatent, l’Etat est là qui apaise les colères. Au Maroc, le Palais royal a l’intelligence de laisser subsister des corps intermédiaires – associations, partis religieux… – à même de canaliser les revendications. Autant de recettes qui ont permis jusqu’à présent de contrôler les contestations.
Mais la « révolution du jasmin » est là qui montre que l’émergence d’une démocratie au Maghreb peut être beaucoup plus rapide que ne le souhaitent les dirigeants actuels. (Jean-Pierre Tuquoi – Le Monde)

(Mercredi, 19 janvier 2011 – Avec les agences de presse)

La Tunisie, Ben Ali et moi


BAUDOUIN LOOS

mardi 18 janvier 2011, 10:42
LA TUNISIE LIBÉRÉE célèbre le départ de son tyran. Heurs et bonheurs de dix-neuf ans de couverture du dossier. Un récit très personnel.

La Tunisie, Ben Ali et moi
La Tunisie de « Big Brother » Ben Ali, ici aux élections d’octobre 2009 dans la capitale Du temps où l’ordre du tyran régnait © FETHI BELAID/AFP

Une fois n’est pas coutume : qu’il me soit permis de partager ici les heurs et bonheurs que dix-neuf ans de couverture du dossier tunisien ont pu me faire vivre comme journaliste du Soir. Quand, à 18 h 38 vendredi dernier, une dépêche urgente de l’Agence France Presse annonça que le président Ben Ali avait quitté son pays, une forte émotion m’a envahi et je dus presque réprimer une larme. Voici pourquoi.

Feu Pierre Lefèvre, alors chef du service Monde, avait eu l’idée, en 1992, de m’envoyer à Tunis suivre le congrès du RCD (le Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti déjà omnipotent en Tunisie. J’allais d’ailleurs vite comprendre que les partis (ou les pays) qui veillent à ajouter le qualificatif « démocratique » dans leur nom souffrent en réalité d’un gros problème de ce côté.

Des invités de tout le monde arabe étaient attendus à ce congrès qui me permit en effet de nouer de nombreux contacts intéressants. Mais une anecdote me mit au parfum des us et coutumes locales. Je fus en effet contacté par Moncef Marzouki, alors président d’une Ligue tunisienne des droits de l’homme déjà harcelée par le pouvoir. Il m’avait rejoint dans le hall de notre hôtel avenue Bourguiba, mais insista à ma grande surprise pour monter rapidement dans notre chambre. Là, il mit le poste de télévision en marche avec le son bien fort. « Vous comprenez, “ils” ont des oreilles partout ! » L’interview, par ailleurs très instructive, se passa dans ces conditions curieuses…

L’ambassadeur mécontent Par la suite, des amis tunisiens m’apprirent que la teneur de mes articles écrits de Bruxelles déplaisait beaucoup à Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur. Ce dernier me convia finalement à un entretien au cours duquel il tenta de me convaincre des bienfaits du régime du président Zine el-Abidine Ben Ali. C’était trop tard : mes indignations en matière de droits de l’homme avaient pris le dessus. Un reportage aux élections de 1994 confirma mon impression. Et déplut d’importance au dit ambassadeur.

C’est ensuite que l’une de mes connaissances tunisiennes, un habitué de l’ambassade, me fit savoir que j’étais officieusement persona non grata en Tunisie. Six années sans reportages allaient suivre. Un « espion » dont je disposais au sein du conseil des ambassadeurs arabes à Bruxelles me raconta alors en 1998 que la Tunisie (et l’Algérie) avait demandé que figurât à l’ordre du jour d’une des réunions mensuelles des ambassadeurs arabes dans un hôtel bruxellois de luxe cette question : « Que faire avec ce Baudouin » (l’usage arabe impose de nommer les gens par leur prénom). Par chance, il n’y eut apparemment pas unanimité sur le sort à me réserver grâce, je crois, à la fougueuse défense de mon « espion ».

Quant à retourner en Tunisie, je dus attendre mon tour. Qui vint en septembre 2000, à l’occasion du retour chez lui du journaliste Taoufik Ben Brik, qui avait passé quelques mois estivaux à Paris après une célèbre grève de la faim menée pour obtenir son passeport. Ben Brik, un drôle de coco à la plume inspirée trempée dans le picrate, avait réuni des députés européens et quelques amis journalistes pour lui faire une garde d’honneur de nature à dissuader le régime de l’embastiller dès son retour. Le scénario allait bien fonctionner : à l’arrivée à l’aéroport de Tunis-Carthage, une foule en liesse nous avait accueillis et Ben Brik put organiser de sympathiques agapes nocturnes bien arrosées.

Mais les articles du Soir continuaient à déplaire en haut lieu. Chaque ambassadeur tunisien affecté à Bruxelles s’en plaignait amèrement, puisque, chose bizarre mais avérée, il était tenu pour personnellement responsable de tout papier négatif paru sur le régime ! On dit même que l’un des ambassadeurs tunisiens dans la capitale belge fut limogé à la suite d’un de mes articles, mais cela n’a pu être vérifié…

L’acrimonie du régime tunisien à mon égard se confirma en tout cas peu de temps plus tard. Un diplomate belge rencontré quelques années plus tôt à Jérusalem me confia en effet qu’à l’occasion d’une visite à Bruxelles du ministre tunisien des Affaires étrangères, en 2002, Louis Michel, alors son alter ego belge, s’entendit demander s’il pouvait « faire taire ce journaliste-là, ce Baudouin, qui nuit à l’image de la Tunisie » ! Selon ma source, des plus fiables, « Big Loulou » vit rouge et fit comprendre d’un ton peu amène à son interlocuteur qu’on ne mangeait pas de ce pain-là en Europe…

J’eus d’ailleurs plusieurs fois l’occasion d’interviewer à Tunis des ministres importants : ceux des Affaires étrangères, de l’Information, de la Justice, des Droits de l’homme (si, si !). Le point commun de tous ces hommes n’étonnera personne : tous, avec un identique zèle pathétique, maniaient une langue de bois ahurissante, même quand ils constataient avec dépit que leurs efforts rhétoriques ne semblaient pas percer mon scepticisme ombrageux.

Les yeux vides de Lassaad Les violations des droits de l’homme dûment répertoriées par des ONG, tunisiennes ou internationales ? « Des inventions de militants mal intentionnés, des ennemis de la Tunisie ! », répondaient-ils d’un air agacé. Mes propres investigations sur place, pourtant, apportaient toujours plus de preuves quant à la validité des rapports terrifiants des organisations compétentes.

Ces investigations furent pour moi l’occasion de croiser des destins émouvants. Je resterai longtemps hanté par le long corps décharné, le visage émacié et les yeux vides de Lassaad, un islamiste torturé pendant des mois et d’une manière abominable qui l’avait laissé handicapé. Son témoignage poignant, infiniment triste, était de ceux qui vous font douter de la nature humaine.

Par le même biais, je pus rencontrer des êtres d’exception. Comme Radhia Nasraoui. Ce merveilleux petit bout de femme, avocate admirable défendant sans relâche les plus démunis, les islamistes par exemple, alors que les barbouzes locales ne perdaient pas une occasion de la maltraiter, l’insulter, de saccager son cabinet, de détruire ses dossiers, de cerner son immeuble.

Le pied de nez de Radhia Radhia cumulait les torts, il est vrai – et quel plaisir ai-je à rédiger ces lignes à l’imparfait ! : son mari, Hamma Hammami, se trouve être le chef d’un parti d’extrême gauche, le Parti communiste ouvrier tunisien, qui menait une opposition radicale au régime de Ben Ali. Au point de prendre le maquis pour plusieurs années. C’est alors que le couple adressa un extraordinaire pied de nez à la flicaille qui le harcelait en réussissant à concevoir un enfant alors que tout l’appareil sécuritaire était mobilisé à la recherche de Hamma !

D’autres profils me viennent à l’esprit, même si je ne puis nommer chacun. Kamel Jendoubi est de ceux qui ont marqué ma vie. Voilà un homme, exilé en France, qui n’a eu de cesse de faire savoir la vérité sur la Tunisie, notamment par le très actif Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme qu’il préside.

Le régime le détestait, preuve de son efficacité. En 2005, lorsque son père décéda, Tunis refusa de lui octroyer un passeport pour qu’il pût rendre un dernier hommage à son géniteur. Malade, Kamel dont je suis si fier d’être l’ami, partait ces jours-ci pour Tunis avec sa famille. Il humera enfin l’air – libre ! – de son pays…

D’autres noms se bousculent dans ma tête. Comme Taïeb Moalla, ce jeune journaliste rencontré à Tunis en 2000 qui devint brièvement le correspondant du Soir avant d’aller vivre à Québec non sans pourtant rester l’homme le mieux informé au monde sur le « who s’who » en Tunisie. Taïeb m’a rendu d’innombrables services, et avec une vivacité qui m’a toujours bluffé.

Son compère Mohamed Bouriga, alias « Omar Khayyam » (un pseudo, pris auprès d’un écrivain-savant persan né mille ans plus tôt) vit aussi au Canada. Lui, sur son blog, cultive avec finesse l’art de distiller des textes exquis de fiction qui mettent en scène Ben Ali dans des postures burlesques.

L’infatigable activisme de mon ami Khemaïs Chammari m’aura également beaucoup profité, lui qui assiégeait littéralement les instances européennes avec ses rapports toujours pareillement convaincants. Le sérieux de ses analyses passionnées m’aura bien aidé pendant toutes ces années.

Sihem leur cloue le bec Sihem Bensedrine, de son côté, conservera une place à part dans mes souvenirs. Comment cette consœur aussi menue que déterminée réussissait-elle de sa voix fluette à clouer le bec aux zélateurs grossiers du régime lors de conférences bruxelloises ou autres où ils venaient avec la ferme intention d’imposer le désordre ? Cela restera toujours un mystère. Mais la ténacité tout en finesse de cette grande dame discrètement soutenue par Omar Mistiri, son mari, restera une constante de ces deux dernières décennies.

Vous parlerais-je aussi des caractères plus faibles que j’ai croisés ? Ce Mezri Haddad, brillant intellectuel qui, également exilé à Paris, m’avait donné des interviews éloquentes où il dénonçait « la trahison des intellectuels et la flagornerie des courtisans » et cela pendant plusieurs années avant de soudainement se faire le chantre du régime et même d’en devenir l’ambassadeur (à l’Unicef). Il a opportunément claqué la porte ce vendredi, quelques heures avant la fuite de son maître…

Plus triste encore est le cas d’Ahmed Manaï, un homme torturé puis exilé à Paris où les sbires du régime réussirent à la retrouver pour le rosser et l’envoyer à l’hôpital. Son livre Un supplice tunisien comportait des lignes presque insupportables. Eh bien ! cet homme a aussi rallié le régime, dans la plus absolue discrétion, sans doute parce qu’il voulait mourir dans son pays…

Quant aux ambassadeurs belges à Tunis, auxquels je rendais toujours visite, j’eus l’occasion d’en croiser de toute sorte. Un Guido Courtois, en 1994, facilita avec Anne-Marie Lizin une interview exclusive de Yasser Arafat. J’oublierai charitablement d’autres ambassadeurs belges pour m’arrêter au dernier, Thomas Antoine, qui avait tout compris sur le régime et me le disait. Un type bien.

Lors de mon dernier reportage, en octobre 2009, à l’occasion des ultimes « élections » que le régime allait organiser, je me rendis d’abord à l’ATCE (Agence tunisienne de communication extérieure, notamment chargée de surveiller la presse étrangère) pour y obtenir mon accréditation. L’hôtesse à l’accueil signala prestement ma présence à Mme Bochra Malki, une charmante quinquagénaire qui s’occupe des journalistes « difficiles » dans mon genre. Elle descendit quatre à quatre pour m’accueillir les bras ouverts et le sourire aux lèvres avec cette exclamation : « Ah, quel plaisir d’accueillir à Tunis la légende Baudouin Loos ! ». Très bon pour l’ego, ce genre de réflexion, même si le côté dérisoire de la scène ne m’échappait pas.

Et d’ailleurs la dame m’expliqua qu’elle me lisait toujours attentivement (ce qui ne pouvait pas être le cas de la plupart des Tunisiens puisque Le Soir y était interdit, que cela soit en version papier ou en ligne), qu’elle appréciait même mes articles à quelques nuances près… « Je peux vous citer ? », ma question facétieuse l’avait rendue rouge écarlate.

Malgré cette « admiration » dont je faisais l’objet, malgré les discrètes filatures dont on me gratifia si souvent, je n’eus cependant jamais les honneurs d’une expulsion en bonne et due forme, contrairement à mon excellente consœur du Monde, Florence Beaugé. Celle-ci fut renvoyée en France au même moment, en octobre 2009. Je vécus très mal cette injustice car Florence et moi avions le même carnet d’adresses, et une plume pareillement critique, pourtant jamais n’eus-je la chance de vivre une belle expulsion. Ne l’avais-je donc point méritée ?

source

L’après-Ben Ali raconté par les internautes du Monde.fr


LEMONDE.FR | 17.01.11 | 18h59  •  Mis à jour le 17.01.11 | 20h46

Dans le centre de Tunis, lundi 17 janvier.

Dans le centre de Tunis, lundi 17 janvier.AFP/FRED DUFOUR

Vers 18 h 30, vendredi 14 janvier, la Tunisie apprenait la chute du régime Ben Ali : après vingt-trois ans d’un règne sans partage, le président quittait en urgence le pays. Les internautes du Monde.fr racontent les trois premiers jours de l’après-Ben Ali, trois jours pendant lesquels la fierté et l’espoir ont peu à peu laissé la place à l’incertitude, à la peur des pillages et des exactions commises par les milices restées fidèles au président déchu, aux difficultés d’approvisionnement. Et à nouveau à l’espoir.

SAMEDI

Mon premier jour de liberté, par Elyes M.

Ce matin je suis sorti faire tout le tour de Tunis à pied, du centre-ville jusqu’à la ville de l’Ariana, dans une Tunisie ensoleillée et libre. Il n’y avait plus les immenses photos du dictateur assassin qui remplissaient toutes les rues et les avenues depuis plus de 23 ans. Les simples gens dans la rue qui, jusqu’à hier, n’osaient même pas parler de politique, parlaient tous aujourd’hui des opposants de gauche dont on n’osait même pas prononcer le nom avant. Ils discutaient de politique normalement, en toute sérénité, comme s’ils parlaient de footballeurs dont ils jugeaient le rendement. C’était vraiment mon premier jour de liberté, moi qui n’avais que quatre ans lorsque Ben Ali a fait son coup d’Etat en 1987…

Des moments historiques, par Nejia M., 43 ans

Ce sont des moments historiques que nous vivons en ce moment en Tunisie. Les Tunisiens se sont débarrassés de la dictature en un mois. Nous sommes fiers d’être Tunisiens, nous n’avons eu besoin de personne. Ni de M. Sarkozy ni de M. Obama ! La situation ce matin dans le centre de Tunis est calme, les gens se ruent vers les denrées alimentaires par peur des pénuries. Mais ce n’est pas grave, même si on meurt de faim, on est libre libre libre… Quelques bandes de voyous qui appartiennent à l’ancien régime sèment le trouble dans certains quartiers, mais tout le monde est conscient et on va tout faire pour les arrêter et pour reconstruire notre pays.

Une révolution politique plus que sociale, par Sarra B., 35 ans, Tunis

Ce matin, nous sommes allés en banlieue Nord de Tunis pour constater que les maisons de la famille honnie, les Trabelsi, ont été brûlées, pillées et dévastées. Riches et pauvres étaient sur place pour prendre des photos et jubiler sur les maisons encore en feu. Les médias occidentaux parlent de crise sociale, moi je vous le dis : ce qui a uni les Tunisiens hier, c’est une profonde haine envers une famille de mafieux qui a pendant plus de 20 ans, exproprié, extorqué, exilé, emprisonné et humilié la population.

Ni « e-revolution » ni « révolution du jasmin », par Samia M.

D’aucuns qualifient déjà la chute du régime de Ben Ali de premier exemple de « e-Revolution » et tentent de la baptiser du nom de « révolution du jasmin« . Y croire serait penser qu’il suffit d’un ordinateur et d’une connexion à Internet pour faire chuter un dictateur. Y croire serait oublier de manière tout à fait indécente les morts tombés à Sidi Bouzid, Kasserine, Regueb, Douz et ailleurs. Y croire serait faire fi du combat de longue haleine mené par une poignée d’hommes et de femmes dignes et courageux qui bravent depuis des années cette dictature dont les tentacules sont largement ancrés dans la société tunisienne. Y croire serait oublier les prisonniers politiques qui croupissent dans les prisons de Ben Ali. Y croire serait oublier le soulèvement du bassin minier de Gafsa, fin 2008, où les syndicalistes appelaient déjà à une répartition plus équitable des quelques richesses de la Tunisie. Y croire serait oublier l’action des syndicalistes et des véritables partis politiques d’opposition qui malgré leurs moyens dérisoires, n’ont jamais faibli. Non, la « révolution » ne s’est pas faite sur Twitter, ni sur Facebook. Non la « révolution » ne s’est pas faite en un mois. Non, tous les Tunisiens n’ont pas connu la douceur de vivre au « pays du jasmin ».

Les Tunisiens sont débarrassés de leur honte d’eux-mêmes, par Laurent H., 45 ans

Les Tunisiens sont tellement fiers et heureux ce matin. Malgré la désolation des destructions un peu partout et les frayeurs de la nuit, il y a un tel sentiment de fraternité et de dignité nationale retrouvée. Les Tunisiens sont débarrassés de leur honte d’eux-mêmes. Ce matin, les visages sont marqués par le peu de sommeil, entre auto-surveillance de son quartier, de sa maison, et appels aux amis et à la famille pour prendre des nouvelles. La nuit a été marquée, à Tunis, par le bruit des patrouilles militaires, accompagnées des hélicoptères, lesquels ont directement tiré sur certaines bandes de pillards. Personne ne doute que ce sont les forces spéciales de Ben Ali qui se défoulent, obéissant aux derniers ordres donnés avant de partir. Ici, dans mon quartier, toutes les boutiques qui n’avaient pas de solides rideaux de fer ont leur vitrines défoncées et, le plus souvent, ont été dévalisées et saccagées. Les « chiens de Ben Ali » ont grand ouvert les prisons, libérant les prisonniers les plus dangereux. C’est une bonne nouvelle, cela fait de la place pour qu’ils y aillent.

C’est nous la force de la Tunisie, par Ihsène B., 30 ans, banlieue de Tunis

Ce qui m’a vraiment rendue heureuse, c’est que notre courage et notre honnêteté se sont exprimés d’abord par la chute de Ben Ali. Puis, lorsque les plus corrompus ont commencé par se manifester hier et encore aujourd’hui avec leurs pillages et leur fuite, ce sont encore les mêmes valeureux qui descendent dans la rue défendre leur maison et leur pays. Vers 8 heures, hier soir, les coups de feu ont commencé à déferler, mon mari est descendu rejoindre les hommes de la cité pour parer aux assauts des pilleurs. Tout le monde savait que les anciennes milices du pouvoir, qui nous ont tant terrorisés auparavant, allaient réagir. Avec les coups de feu ont commencé les pleurs de mes deux enfants (2 et 5 ans). Terrible moment pour une maman de 30 ans, tiraillée entre la peur de perdre son mari et la nécessité de faire semblant que tout va bien devant ces enfants en leur expliquant que c’étaient des feux d’artifice. C’est vrai que ces jours sont difficiles, mais ils le sont moins pour moi que 23 ans à avoir peur de ces mêmes milices qui auparavant nous dénonçaient car on refusait d’aller voter, qui pirataient mon compte Facebook… Moins difficile que les 5 années passées dans une entreprise étatique à bosser comme une dingue en tant qu’ingénieur pour finalement démissionner, ainsi que mon mari, à la suite des harcèlements de la part de notre PDG (n’ayant même pas eu le bac mais proche du pouvoir). Je me lève et je vais de l’avant, c’est nous la force de la Tunisie. Oui, mon fils, on va gagner contre les méchants.

Pelles, bâtons, couteaux de cuisine, par Mohsen G., 25 ans, étudiant

J’habite à Hammam-Lif, une petite ville dans la banlieue Nord de Tunis. Moi et mes frères avons passé un vendredi soir horrible tellement la peur nous guettait en apprenant que les pillards descendaient dans les rues de la ville pour cambrioler les maisons et détruire les biens des gens. Des numéros d’appels d’urgence ont été mis à notre disposition pour prévenir l’armée en cas de besoin, sauf que ces numéros étaient occupés toute la nuit vu le nombre d’appels à l’aide. Pour pouvoir protéger nos biens nous avons dû monter une garde avec les hommes du quartier. Chacun prenait ce qui lui passait sous la main : pelles, bâtons, couteaux de cuisine… On entendait des cris de partout, des coups de feu qui étaient tout près de nous mais on n’arrivait pas à voir ce qui se passait réellement, ce qui avait tendance à nous inquiéter encore plus et nous laissait sur les nerfs toute la nuit sans pouvoir ni manger ni dormir. Nous vivons dans un pays pacifiste, nous ne sommes pas prêts à vivre une situation plus grave que celle-ci, tout ce que nous demandons c’est d’avoir le plus tôt possible un président qui soit à la hauteur de ce pays et qui saura lui attribuer des droits dignes de son peuple. Que la paix soit rétablie.

Française et fière des Tunisiens, par Magaly H., 38 ans

Je suis Française, je vis à Tunis depuis 16 ans et je dois dire que je suis très fière de ce peuple qui s’est débrouillé seul. Je ne compte pas partir de ce pays, ma vie est ici et je ferai de mon mieux pour les aider à reconstruire. Les informations nous parviennent grâce à nos amis tunisiens via les réseaux sociaux. Et pour finir, si Sarkozy a fait une chose de bien dans sa vie c’est d’interdire le territoire à Ben Ali.

Dans la ville natale de Ben Ali, un point de vue différent, par Richard F., 42 ans, Hammam Sousse

Je réside depuis le début des événements dans le quartier populaire du village d’Hammam Sousse, qui est la ville natale du président Ben Ali. Le point de vue que j’ai pu avoir sur les événements est par conséquent un peu particulier. Nous sommes longtemps restés étrangers aux échos du soulèvement, et ce pour plusieurs raisons : la principale étant le fait d’avoir intégré la peur de la répression et du contrôle des consciences. On ne parle pas, ici, de politique dans la rue. De plus, Ben Ali est ici l’enfant du pays, l’opinion le concernant est plus nuancée qu’ailleurs. (…) « Cela ne se serait jamais vu sous le président »… Ma boulangère, une jeune fille de 16 ou 17 ans, est presque en larmes : elle ne comprend pas comment leur président a pu les abandonner.

L’humiliation de Ben Ali est celle de tout un peuple, par Insaf, 26 ans, Tunis, architecte

Je suis triste et indignée, de voir la jouissance du monde devant la chute et l’humiliation du président Zine El-Abidine Ben Ali – président et non dictateur, comme le monde entier est en train de le décrire aujourd’hui. Je ne nie pas les erreurs d’un homme, mais je n’oublie pas ce que le président a donné et édifié. Il est Tunisien, et son humiliation est une humiliation pour toute une nation. Je suis triste. Je veux aussi exprimer mon amour pour toujours à Ben Ali. J’ai vécu 26 ans en Tunisie, une terre de paix et de fête où, en tant que femme, j’ai joui d’une liberté d’action et de parole, de rentrer chez moi à 4 heures du matin seule. En tant que citoyenne tunisienne, je dis aujourd’hui que je ne suis pas fière, que je suis blessée.

DANS LA NUIT DE SAMEDI À DIMANCHE

Un film de guerre, par Randa T., 33 ans

C’est le chaos total ! Ce qui se passe est tellement surréaliste qu’on a l’impression de jouer dans un film de guerre – une guerre civile plus exactement ! On n’entend que le bruit des hélicopteres et des tirs… Dans toutes les villes, des maisons ont été attaquées et des biens dérobés et saccagés, des femmes violées ! Nous vivons dans la peur, attendant à chaque instant notre tour, après avoir entendu le récit de voisins ou d’amis. La plupart des familles se sont regroupées dans une seule maison en emportant que quelques biens précieux… Des comités de protection des quartiers sont assurés par les civils eux-mêmes puisque l’armée est débordée. Les hommes assurant la garde a l’extérieur – malgré le couvre-feu – munis de bâtons, de couteaux et autres, et femmes et enfants à l’intérieur ne pouvant même pas dormir d’angoisse ! Des prisonniers se sont évadés de toutes les prisons du pays tandis que d’autres y sont morts brûlés lors des heurts avec les milices. Personnellement, j’ai sérieusement peur que les islamistes comme Rached El-Ghannouchi profitent de ces circonstances tragiques, bien qu’historiques, et tentent d’accéder au pouvoir.

Plus de lait pour mon petit neveu, par Béatrice B., 43 ans

A l’heure où j’écris, c’est la panique totale dans les quartiers de la Manouba, en banlieue de Tunis. Il y a des hommes armés qui tirent au hasard dans les rues et sur les gens. L’armée est dépassée, elle demande aux gens de s’organiser par milices pour défendre les groupes d’habitations. Il y a des tirs de mitraillette. Tout le monde est apeuré. En plus, il n’y a presque plus rien à manger. La petite épicerie que tiennent mes beaux-parents a été dévalisée. Surtout, il n’y a plus de lait pour mon petit neveu d’un an. Nous appelons toutes les heures, on entend les tirs au téléphone. Ceux qui mettent la panique sont des policiers affiliés à Ben Ali. Les gens ne comprennent plus rien.

Guerre civile, par Abdelkader L.

Les événements commencent à ressembler à une vraie guerre civile. Les pillages de bandes armées sèment la terreur dans le pays. Plus personne n’est en sécurité malgré l’état d’urgence et la surveillance de l’armée, qui manque cruellement de moyens. De plus, des milices de l’ancien pouvoir font tout pour déstabiliser le pays par des actes de sabotage et de vol et des règlements de compte. Des élections doivent se tenir très prochainement, mais est-ce possible dans un tel climat ? Tous les magasins sont fermés et on commence à manquer de tout. Je crains que l’espoir des Tunisiens de voir enfin naître une démocratie ne soit qu’un rêve et que la Tunisie se retrouve dans une voie sans issue. Je souhaite me tromper, que Dieu protège notre patrie.

Le Tunisien ne ploiera pas, par Rym T., 34 ans, Ariana

En ce moment-même, l’hélicoptère de l’armée est en train de survoler nos têtes et nos hommes sont debout dans nos rues pour assurer la sécurité de leurs biens et des êtres qui leur sont chers. Tous nos hommes, sans exception d’âge, d’origine ou de classe sociale. Du nord au sud du pays. Tous unis pour défendre et reconstruire notre nouvelle Tunisie. Les milices de l’ancien pouvoir ont semé la terreur dans tout le pays : pillages, destructions, incendies. La Tunisie ressemble à un champs de bataille, mais des citoyens libres et fiers se sont unis à l’armée et aux membres intègres de la police nationale pour prouver encore une fois à ces chiens enragés que le Tunisien est décidé à écrire l’histoire avec son sang. Le Tunisien ne baissera pas les bras, nous passerons encore des nuits blanches ; les jeunes femmes devant la télé ou l’ordinateur à l’affut de l’information ou pour donner l’alerte par le biais des chaînes télévisées locales ou des réseaux sociaux, et les hommes dans la rue pour accueillir comme il se doit les traîtres à la patrie. Le Tunisien ne ploiera pas, il a su étouffer sa terreur du dictateur, il saura étouffer la peur des pilleurs, pour construire enfin un avenir meilleur.

DIMANCHE

Victoire ou cauchemar, par Zeineb C.

Malgré la victoire du peuple face à notre ancien dictateur, un climat d’insécurité et de peur règne ici. La Tunisie n’a pas pu fermer l’œil de la nuit, chaque minute passée est une minute de gagnée sur la terreur. Même si la plupart des gens sont cloîtrés chez eux de peur d’être tués, les jeunes du quartier aident l’armée du mieux qu’ils le peuvent contre ces innombrables milices et évadés de prison chargés par Ben Ali de piller et de tuer les civils dans leurs maisons… C’est un mélange d’émotion de voir la jeunesse tunisienne aux portes des quartiers, mais aussi la peur qu’on leur tire dessus… On ne peut savourer la liberté, à chaque instant des hélicoptères passent, des cris sortent par-ci par-là, ou bien des tirs de mitraillettes retentissent à tout bout de champ. On peut même sentir le brûlé où que l’on se situe. Mon Dieu, c’est un vrai calvaire, ou plutôt dirais-je un cauchemar duquel 12 millions de Tunisiens voudraient se réveiller.

Facebook, par Cherifa B., 35 ans, Carthage

La situation est très tendue. Des bandes armées, qui s’attaquent aux supermarchés, banques et maisons pour créer chaos et peur, nous ont confisqué la joie d’avoir conquis notre liberté. De nombreuses photos et vidéos ainsi que de nombreux témoignages de nos amis confirment qu’il s’agit de milices de l’ancien régime et de policiers qui se servent et brûlent tout sur leur passage. La nuit a été très stressante : cloîtrés à la maison par le couvre-feu qui dure de 17 h à 7 h, nous communiquions entre nous via Facebook ou téléphone pour savoir ce qui se passait dans les quartiers des uns et des autres ou pire, à chercher des infos sur ceux qui ne donnaient pas signe de vie depuis la manifestation. Le stress était d’autant plus fort qu’il y a eu beaucoup de coups de feu, de bruits d’hélicoptères et que nous n’avions aucune idée de ce qui se passait. Nous avons finalement compris que l’armée protégeait les citoyens et les bâtiments. Mais l’armée ne peut pas être partout et nous recevions des appels paniqués d’amis qui n’arrivaient pas à joindre les militaires alors que des bandes saccageaient leur voisinage. Espérons qu’on pourra bientôt fêter notre victoire comme il se doit.

Que fait l’ambassade de France ?, par Angelina P. 35 ans, Tunis

Je suis une expatriée française à la Marsa, en banlieue de Tunis. La nuit a encore été difficile ici… L’armée a tiré contre des policiers qui s’en prenaient aux passants en plein après-midi et des pilleurs ont tenté une incursion dans le quartier. J’ai deux enfants en bas âge et le ravitaillement devient difficile. Notre chance est que les Tunisiens sont vraiment solidaires et s’inquiètent pour leurs familles et maisons. (…) Et que dire de l’attitude de l’ambassade de France ! Aucune information… les chefs d’îlots censés nous prévenir en cas de rapatriement, ne se sont jamais fait connaître. Les associations d’expatriés sont plus présentes que l’ambassade, alors que ce n’est pas leur vocation. Une honte…

Que fait-on si des Français sont tués ici ?, par Pierre K., 52 ans

Je vis ici à la Marsa et travaille à Tunis depuis dix mois avec ma famille de deux enfants. La situation est tendue et depuis mercredi dernier les autorités françaises du consulat et de l’ambassade brillent par leur silence ! On croit vivre un vrai film de science-fiction, alors que je suis inscrit et immatriculé au consulat : pas un mail, pas un SMS, pas un coup de fil, pas un numéro pour connaître la situation et les mesures prises concernant notre protection. Je me suis alors renseigné et m’aperçois avec effroi que c’est le cas de la majorité des 20 000 Français vivant ici. Alors que fait-on monsieur Sarkozy ? Si des Français sont tués ici ? Vous leur remettrez la médaille de je ne sais pas quoi avec un discours des plus minables et pitoyables pour adoucir votre image ? Et vous irez pleurer sur leurs tombes accompagné de votre ministre qui proposait d’exporter le savoir-faire de la police française pour aider à la mise en place de la démocratie ici ? Ça suffit cette hypocrisie !

Les prisonniers se sont enfuis, par Manel J., 30 ans

Je me trouve en ce moment à Nabeul. Je viens de faire un tour dans la région en voiture : c’est le chaos ! Des immeubles brûlés, des policiers partout, toujours aussi désagréables, et des militaires aussi. En ce moment, tout le monde à peur des pillages et des vols. Hier, on entendait des tirs toute la nuit et des sirènes de voiture. On a peur que quelqu’un vienne nous agresser la nuit. Et pour couronner le tout, des prisonniers se sont enfuis ce matin des prisons de Monastir, Mahdia et Bizerte. On a vu certains prisonniers arriver déjà ici et accueillis chaleureusement par leurs familles : des tueurs, des voleurs, violeurs… On sait maintenant tous et de source sûre que tous ces vols et braquages sont organisés par des policiers et les partisans du RCD. Des policiers frappent aux portes des gens (parfois en uniforme), les font sortir et les tabassent avant de tout voler et casser ! Les policiers sont des criminels ici, il n’y a que l’armée pour nous protéger.

La faim, par Eymen S.

Personne n’en parle mais des gens n’ont pas mangé depuis deux jours, il n’y a plus d’approvisionnement. Ceux qui n’avaient pas de réserves suffisantes tentent au mieux de rationner la nourriture qui est aujourd’hui un gros problème, notamment dans la capitale.

Des fermes incendiées, par Zahria B., 21 ans, Teboursouk (gouvernorat de Beja)

Si l’armée est présente dans la capitale et les principales villes de Tunisie pour calmer la situation et arrêter les pillards, ce n’est pas le cas dans des régions plus rurales, comme le gouvernorat de Beja. Une bande de pillards (une centaine d’hommes, armées de bâtons, barres de fer) se sont attaqués aux fermes environnantes. Une ferme a été complètement incendiée avec l’ensemble de son bétail à l’intérieur (brebis, vaches). Dans une seconde ferme, le fourrage a été brûlé, et alors que son gardien a essayé de défendre son troupeau, il a été battu à mort. Plus de 700 têtes ont été volées. Ces pillards sont composés en majorité d’hommes vivant dans la région, souvent reconnus par les fermiers, qui profitent de la désorganisation totale (plus de police, de mairie…) pour s’emparer des quelques richesses du pays. Plus que la destruction d’une ferme, ces pillages sont dangereux car ils vont amener à une situation d’approvisionnement de crise dans le pays. Et un pays qui meure de faim, est un pays qui n’est pas apte à élire la meilleure personne pour devenir président, mais la première personne qui pourra les défendre et leur donner à manger. Espérons que l’armée rétablira très rapidement la sécurité sur l’ensemble du pays. L’assistance de la France (envoi de l’armée) pour aider à rétablir la sécurité du pays est souhaitée par bon nombre de Tunisiens. Et non pas comme le suggerait Michèle Alliot-Marie, pour contrôler les manifestants tunisiens.

Les Tunisiens de France ne se rendent pas compte, par Meriam N., 32 ans, Tunis

Depuis la fuite de Ben Ali, les Tunisiens vivent dans l’insécurité, et ce malgré les militaires que nous apercevons ici et là ; les voleurs, pilleurs, issus pour la plupart d’entre eux de quartiers très pauvres, sont à l’affût des biens de la population. Les Tunisiens sont cloîtrés dans leurs maisons, avec un sentiment de peur, de crainte et d’angoisse. Les Tunisiens de France montrent leur grande joie à l’annonce du régime Ben Ali écrasé, mais ne s’imaginent pas à quelle situation économique et sociale nous allons faire face : la crise alimentaire, financière et sociale commence d’ailleurs à se faire ressentir.

Ils peuvent être dix mille, nous sommes dix millions, par Malika A;, 24 ans, juriste

Nous sommes très inquiets pour la sécurité de tous car des exactions continuent d’être commises. Ce n’est ni plus ni moins que du terrorisme, une politique de la terre brûlée que pratiquent les hommes de Ben Ali. Cependant, nous sommes confiants, ils peuvent être dix mille, nous sommes dix millions. Les gens de tous âges et de tous milieux sortent en journée pour nettoyer les rues et ceux-là mêmes forment des comités de quartier le soir pour protéger nos concitoyens. L’armée fait un travail remarquable. Jamais je n’ai vu tant de solidarité, tant d’unité, tant de patriotisme. Nous sommes plus motivés que jamais, ce qu’ils détruisent, nous allons le reconstruire, pour pouvoir nous concentrer sur les élections à venir. L’économie pâtira peut-être un moment de la situation, mais elle redémarrera en trombe dès que la situation se sera calmée, sans les blocages, les découragements et les innombrables détournements occasionnés par les Trabelsi et leur bande. Nous œuvrons main dans la main pour préserver notre liberté retrouvée, nous n’avons plus peur, le pire est forcément derrière nous.

Les passe-droits, c’est fini, par Nabil G., 48 ans

Ce matin, il y avait quelques centaines de personnes qui faisaient la queue devant la boulangerie du quartier. Il y avait environ une heure d’attente dans une ambiance bon enfant. Les voisins du quartier ont spontanément organisé un service d’ordre afin de décourager les éventuels resquilleurs. A une dame qui voulait quand même tenter sa chance, mon voisin a répondu, « Madame, il va falloir vous habituer à faire la queue comme tout le monde, sinon on n’a vraiment rien compris ». Il a ensuite rajouté : « Je ne vous en veux pas du tout, car j’ai moi-même essayé d’avoir du pain directement chez mes copains à l’intérieur, ce matin, mais quand le type du service d’ordre m’a interpellé, j’ai eu honte de moi ». Que voulez-vous, c’était tellement banal… Le passe-droit était devenu la règle. Je suis intimement persuadé qu’après le changement politique, il y aura un changement social, et des valeurs que je croyais définitivement perdues comme la solidarité, la responsabilité, le sens du devoir et le sens civique ressurgiront comme par miracle. On pourra enfin être fier d’être Tunisien.

Liberté, par Mongia B., 46 ans, Tunis

Je suis Tunisienne et fière de l’être. Nous vivons des moments historiques que nous avons gravés à jamais dans l’histoire. Je ne peux décrire ce sentiment qui m’anime : un bonheur nouveau, d’un goût différent, désormais je peux parler politique librement avec tout le monde, je peux critiquer, aller sur des sites Internet jusque-là fermés. Maintenant, au moment où j’écris ces mots, des tirs, des hélicoptères sillonnent la Marsa. Je tremble, ma famille aussi, c’est qu’on n’a jamais vécu cela ! Mais bizarrement, notre peur est mélangée de fierté, on a l’impression d’avoir créé quelque chose d’unique, d’énorme : la liberté. Enfin, je souhaite que le calme et la stabilité reviennent pour qu’on puisse savourer ce que nous avons acquis après tant d’année de silence. Vive la Tunisie !

Retourner au travail, par Sami H.

La Tunisie retrouve le calme après la révolte du jasmin qui a réussi a éliminer un des plus féroces dictateurs de notre époque. Il reste encore quelques fidèles du régime sortant qui essaient encore de perturber la vie normale, mais le peuple tunisien est capable de les emmener au diable vert. Nous remercions Dieu, le seul qui nous ait aidés à en finir avec ce régime. Nous retournerons demain inch’allah à nos postes pour reconstruire notre pays.

LUNDI

Résistance passive, par Sabah B.

Le mot d’ordre aujourd’hui est de reprendre le travail. En parcourant les rues de Tunis, ce matin, je voyais des gens reprendre un semblant de vie normale, des éboueurs en train de nettoyer les rues, des pharmacies, des boulangeries qui rouvraient. Une forme de résistance passive s’organise pour vaincre la peur. Aujourd’hui on doit franchir une seconde étape non moins cruciale après celle de la chute de l’ancien régime, reprendre nos activités normales et braver tous ceux qui veulent nous terroriser.

L’espoir, par Chafika C., 55 ans

Incontestablement, le 14 janvier 2011, le peuple tunisien a tourné une des pages les plus terribles de son histoire. Une page de terreur, de népotisme, de non-droit. Depuis 48 heures, les gens sont visiblement plus heureux, fiers de leur identité de Tunisien. Ce peuple qui a repris confiance en lui se montre plus solidaire, plus responsable, avec un sens du civisme inhabituel, jusque-là voilé par une chappe de peur et de frustration.

La liberté l’a transformé. Oui les milices de Ben Ali sévissent encore ça et là, mais ce scénario ne semble pas avoir eu les résultats escomptés. La terreur et chaos ne sont pas au rendez-vous. Ben Ali ne reviendra plus que pour être jugé. (…) La situation devrait à l’évidence évoluer positivement à condition que le président (homme ou femme) soit suffisamment fédérateur (toutes les forces vives, tous les partis politiques) avec un nouveau gouvernement excluant toute personne ayant participé de près ou de loin avec l’ancien. Une telle détermination, une telle cohésion et un tel regain de confiance ne peuvent que rassurer sur le proche avenir. Je l’espère de tout cœur.

Le silence de la France, par S., 34 ans

Je suis heureuse de voir ce jour votre page qui s’ouvre enfin et au lieu du « 404 not found » éternel, un petit espace où nous pouvons enfin nous adresser au « Monde » (vous et le monde entier)… Je suis fière de mon peuple et encore incrédule de ce qui s’est passé ce dernier mois. En décembre, nous n’aurions jamais cru imaginable la chute de Ben Ali. Tous espérons aujourd’hui du fond du cœur un retour rapide au calme et l’installation, enfin, d’une démocratie. Nous souhaitons continuer et garder précieusement ce que nous a légué notre président Bourguiba en restant le pays ouvert, accueillant et agréable à vivre que nous avons toujours connu. (…) Je compte sur l’intelligence du peuple tunisien pour construire enfin un pays où le mot peur sera remplacé par celui de confiance. Que la Tunisie libre soit à la hauteur de ses espoirs. (…) Un peu triste quand même du silence de la France pendant que notre peuple se faisait tuer.

Fraternité, par Fares K., 15 ans

Ces dernières années, les Tunisiens ont perdu leur patriotisme. Mais on a assisté ces jours-ci à une révolution qui n’est guère une révolution politique mais une révolution humaine. Tous ensemble, on a combattu contre le tyran du pays, tous ensemble nous sommes en train de combattre ses milices qui sèment le trouble et tous ensemble nous bâtirons une Tunisie meilleure. Il y a un mois, je connaissais pas la majorité de mes voisins, aujourd’hui ce sont mes frères et sœurs car nous avons lutté ensemble.

« Peut-être on partira, mais on brûlera Tunis »


LEMONDE | 17.01.11 | 11h13  •  Mis à jour le 17.01.11 | 11h20

Une photo de l'ancien président Ben Ali brûlée à Marseille, samedi 15

Une photo de l’ancien président Ben Ali brûlée à Marseille, samedi 15REUTERS/JEAN-PAUL PELISSIER

Tunis, envoyée spéciale – Cet homme n’est ni grand ni petit. On ne peut pas le décrire. Il n’a pas de nom. Il faut lui en inventer un : Zyed. Il se terre dans une maison du quartier Bardo, à Tunis, qu’il fait surveiller depuis la rue par de jeunes parents, les nerfs à fleur de peau. « Je change d’endroit toutes les heures », dit-il en refoulant des larmes.

Conseiller de Zine El-Abidine Ben Ali au palais de Carthage, il avait pris contact de sa propre initiative quelques jours avant la chute de l’ex-président parce que, disait-il, il ne voulait pas « être complice des massacres ». Pour le rencontrer, ce dimanche 16 janvier, il faut suivre des émissaires à travers un dédale de rues.

Zyed tente aujourd’hui de fuir la Tunisie, mais son passeport français, qu’il exhibe trop brièvement, est faux. Son récit, souvent interrompu par le bruit de tirs tout proches qui le font violemment sursauter, met en scène les intrigues d’un clan familial sclérosé et une fin de règne agonisante bien avant le début, le 17 décembre 2010, des émeutes en Tunisie. « Il régnait une atmosphère délétère au palais, souligne-t-il. En septembre, il y a eu un accrochage très sérieux entre le président et sa femme, et, à partir de là, la présence de son frère Belhassen et de son fils Imed est devenue de plus en plus forte. »

L’ancien conseiller avance aussi le nom de Slim Chiboub, marié à Dorsaf Ben Ali, la fille de l’ancien président, mais écarte celui d’un autre gendre, très en vue, Sakhr El-Materi, décrit comme « un requin qui n’a pas de dents ».

« QU’IL CRÈVE »

En octobre, ce clan aurait mis au point, selon lui, un scénario « diabolique » consistant à laisser « le président en poste jusqu’en janvier 2013, puis sa démission aurait été annoncée pour raison médicale, suivie d’un appel pour des élections ». Les partis « amis » auraient été instrumentalisés pour créer une polémique en présentant de faux candidats. Des manifestations organisées un peu partout par le RCD, le parti du pouvoir, se seraient conclues par une « manif monstre d’un million de personnes à Tunis pour réclamer la candidature de Leïla ».

Mais, le 17 décembre, le suicide de Mohamed Bouazizi, immolé par le feu, change tout. « Ben Ali était totalement indifférent, il a dit quelque chose comme : ‘Qu’il crève’. A ce moment, Abdelwahab Abdallah est devenu le véritable régent, et Abdelaziz Ben Dhia le filtre sans qui rien ne passait. » Ali Sériati, le chef de la garde présidentielle, fait partie du dispositif.

L’ancien conseiller décrit des acteurs de plus en plus fébriles au fur et à mesure que le mouvement de révolte prend de l’ampleur dans le pays. Le 29 décembre, au lendemain du premier discours du président, il assiste à une réunion de crise. « Abdallah a dit : ‘Il faut que tout ça soit manipulé par un groupe affilié à Al-Qaida au Maghreb islamique. Pour nos amis français, c’est la seule solution.’ Ce à quoi a répondu Ben Ali, très cynique: ‘AQMI en Tunisie, c’est la mort du tourisme, on va se suicider’. »

DES APPELS D’ERIC RAOULT

Aux Américains, un même argument devait être présenté : Kasserine, la ville où les manifestations ont été les plus durement réprimées, était un « foyer islamiste ». « Il y a eu un air de fête après les déclarations de Michèle Alliot-Marie lorsqu’elle a proposé d’aider à former des policiers tunisiens, poursuit Zyed. Et Eric Raoult appelait tout le temps pour dire qu’il ne fallait pas ouvrir la brèche aux islamistes ; Abdallah l’avait surnommé la ‘passerelle’. »

Contacté, M. Raoult reconnaît avoir « appelé souvent », mais, assure-t-il, « des amis comme Charfeddine Guellouz ou Habiba Massabi [députée RCD], pas la présidence, ce n’est pas de mon niveau ».

La situation, cependant, s’aggrave en Tunisie. Le conseiller, qui révèle que l’ancien chef de l’Etat s’était réfugié dans sa propriété d’Hammamet avant de quitter le pays et avait préenregistré son dernier discours, rapporte cette dernière réunion : « Sériati a prévenu que les militaires, ces ‘fils de bâtards’, a-t-il dit, fraternisaient avec la population. Il a ajouté: ‘Peut-être on partira, mais on brûlera Tunis : j’ai 800 bonhommes prêts à se sacrifier. Dans deux semaines, les mêmes qui manifestent vont nous supplier de reprendre les choses en main.' » Zyed, alors, est parti de son côté.

Isabelle Mandraud

source

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑