Caricature : Plantu aussi a migré…


Daniel Schneidermann | Fondateur d’@rrêt sur images

D’abord, le bon sourire du père de cette famille de migrants, sous le crayon de Plantu. Un père replet, manifestement quinquagénaire, très différent des jeunes hommes efflanqués que nous montrent les photos, et les images télévisées.

Enturbanné, aussi, comme les mollahs de Charlie Hebdo, alors que les mêmes images télévisées (mais peut-être sont-elles mensongères) ne nous montrent aucun enturbanné.

Le personnage sourit. Ce n’est ni un mollah ni un djihadiste, c’est un « bon » enturbanné. A moins que ce sourire ne vise à tromper la vigilance du douanier ?

Et la larme de sa femme, forcément voilée (mais pas trop) ? Sincère, ou bien trompeuse elle aussi, pour émouvoir le même personnage à tampon (et les caméras) ?

Le dessin de Plantu à la une du Monde, le 10 septembre 2015

Le regard se pose ensuite sur l’ouvrier français (casquette, salopette, mine patibulaire) qui vient de prendre au collet un malingre personnage à lunettes, agrippé à un épais code du travail (universitaire ? fonctionnaire ? Aucun signe distinctif, sinon les lunettes, signe de faiblesse physique face à la force brutale du prolétaire).

Le jeu du Medef, du FN, ou des deux ?

On imagine que l’ouvrier va lui faire passer un mauvais quart d’heure, à ce rat de bibliothèque. Puis on réalise que là non plus, la caricature de Plantu ne correspond pas à la réalité, telle que la narrent les médias du jour : dans cette narration-là, ce sont les ouvriers, les salariés, qui sont protégés par l’épais et archaïque code du travail, qu’il s’agit de moderniser, de dépoussiérer.

En toute logique, si ses deux mains n’étaient pas occupées à malmener le binoclard, c’est l’ouvrier, qui devrait s’agripper au code. Mais qu’un ouvrier, incarnation de la force brutale, puisse être attaché à des textes protecteurs, n’entre pas dans l’univers mental du dessinateur.

Bref, ce dessin, paru à la une du Monde de ce jeudi, et tweeté par Attac qui se demande s’il fait davantage le jeu du Medef, du FN, ou des deux, n’est pas seulement une caricature cumulant deux poncifs réacs (le migrant enturbanné, l’ouvrier brutal).

Il ne dit pas le monde tel qu’il est

Il décrit un univers « plantuesque » entièrement imaginaire, où les migrants s’apprêtent à prendre la place des ouvriers français, tous deux étant par ailleurs mieux nourris que les fonctionnaires français.

Il ne dit pas le monde tel qu’il est. Il ne dit même pas Le Monde qui, ce jeudi, envoie trente reporters rapporter images et récits de la crise des migrants, qui viseront à capturer partout des éclats de réel, à l’opposé des caricatures.

Il ne dit rien d’autre qu’une trajectoire individuelle. Il dit, pour ceux qui suivent depuis toujours son travail, et l’ont longtemps aimé, la longue migration intérieure d’un dessinateur, qui à ses débuts, naïf qu’il était, et sans doute affamé lui-même, n’avait pas encore compris que « le Sud » est peuplé d’enturbannés replets, et sournois.

Sur le Nord et le Sud (Plantu)

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L’Allemagne accueille des milliers de migrants


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    La joie de migrants au départ du train de Budapest (Hongrie) qui les emmène vers l’Autriche, porte d’entrée pour l’Allemagne. Crédits : ATTILA KISBENEDEK / AFP
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    Dans un train en gare de Vienne (Autriche). Crédits :LEONHARD FOEGER / REUTERS
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    A la gare de Francfort (Allemagne), samedi soir.Crédits : KAI PFAFFENBACH / REUTERS

 

Un nombre record de migrants sont encore arrivés dimanche en Allemagne sous les vivats et les chants, au terme d’un périple semé d’embûches à travers l’Europe, Berlin et Vienne prévenant cependant que la situation devait rester« temporaire » et exceptionnelle. La police allemande avait recensé en fin d’après-midi 14 000 nouveaux arrivants venus d’Autriche sur l’ensemble du week-end, dont une majorité de Syriens fuyant la guerre, et en attendait 3 000 de plus dimanche soir.

Cette question devrait encore dominer l’agenda politique européen lundi, avec une rencontre entre la chancelière allemande Angela Merkel et le Premier ministre serbe Aleksandar Vucic à Berlin, et une rencontre entre le commissaire européen chargé de l’Immigration Dimitris Avramopoulos et des responsables autrichiens à Vienne.

Une décision « temporaire »

Sur certaines images parvenues d’outre-Rhin, des migrants apparaissent brandissant des pancartes témoignant leur reconnaissance à l’égard de l’Allemagne qui a décidé d’assouplir ses règles d’accueil pour les ressortissants syriens, dans une Europe divisée sur la réponse à donner à la crise migratoire. L’Autriche avait également accepté dans la nuit de vendredi à samedi, en concertation avec Berlin, de faciliter l’accueil et le transit de milliers de personnes. Cette décision ne peut cependant être que « temporaire », a prévenu dimanche le chancelier autrichien, Werner Faymann, soulignant qu’« une mesure de ce type ne peut pas être une solution ».

Lire aussi : Comprendre la crise des migrants en Europe en cartes, graphiques et vidéos

Des migrants à leur arrivée à Francfort, samedi.

Une ouverture qui tranche avec les conditions dans lesquelles les migrants ont parfois dû traverser certains pays. Plusieurs milliers d’entre eux ont ainsi été retenus en Hongrie avant que le gouvernement de Viktor Orban n’accepte finalement d’affréter des bus pour accompagner les migrants qui traversaient le pays à pied pour rejoindre la frontière avec l’Autriche. « Beaucoup de migrants ne comprennent pas pourquoi il y a toute cette agitation et me demandent ce que veulent ces gens », confiait samedi, à l’Agence France-Presse, Lara Sabbagh, une bénévole allemande à la gare de Francfort qui accueillait des réfugiés.

Lire aussi : Migrants : les engagements des dirigeants européens

« Nous sommes les Américains de l’Europe »

Bien que l’Allemagne ait connu une série de manifestations et d’attaques xénophobes, l’arrivée des migrants a en effet donné lieu à une mobilisation de solidarité sans précédent de la part d’une partie de la population. Selon un sondage réalisé début août pour le magazine Stern, 76 % des Allemands jugent qu’il faut accepter sans condition les réfugiés qui viennent d’un pays en guerre et 57 % pensent qu’il doit en être de même en cas de persécution politique ou religieuse.

Le pays, qui devrait accueillir un nombre record de 800 000 demandeurs d’asile en 2015, a le sentiment de vivre un moment hors du commun. « Une expérience a commencé. Elle va modifier plus profondément l’Allemagne que la réunification. Devant nous c’est l’inconnu » résumait ainsi un éditorial de Die Zeit le 3 septembre. Dans le même journal, le sociologue Heinz Bude ajoutait : « Nous sommes les Américains de l’Europe, que nous le voulions ou non ».

La main tendue par Angela Merkel aux migrants irrite toutefois au sein de sa propre coalition : dimanche, la CSU, alliée conservatrice de la chancelière, a estimé que l’initiative envoyait un « mauvais signal » politique.

Lire aussi : La lettre commune de François Hollande et d’Angela Merkel pour accueillir les réfugiés en Europe

L’appel du pape à ses paroisses

Les initiatives solidaires se sont multipliées à travers l’Europe ces derniers jours depuis l’onde de choc provoquée par la publication de la photo de la dépouille du jeune Aylan, 3 ans, sur une plage, mort noyé alors qu’il fuyait avec ses parents la Syrie en guerre.

Lire aussi : Réfugiés : une photo pour ouvrir les yeux

Dimanche, le pape a appelé dans sa prière de l’Angélus que « chaque paroisse, chaque communauté religieuse, chaque monastère, chaque sanctuaire d’Europe accueille une famille » de migrants. A Vienne, un convoi d’une cinquantaine de voitures particulières s’est formé dans la matinée à la suite d’un appel sur les réseaux sociaux pour tenter d’acheminer des migrants depuis la Hongrie. En France, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, envoie un remerciement en forme d’encouragement aux maires qui se sont dits prêts à accueillir des réfugiés et des demandeurs d’asile. Samedi, plusieurs dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées dans plusieurs villes de l’Hexagone en solidarité avec les migrants.

Lire aussi : Migrants : « La France marche à l’émotion, mais il faut une prise de conscience »

« La crise est là pour durer »

En Méditerranée aussi, les arrivées par centaines se poursuivent à un rythme soutenu sur les îles grecques d’Egée orientale. Dans la nuit de samedi à dimanche, plus de 100 Syriens ont été secourus au large de Chypre ; samedi, quelque 650 personnes au total avaient été secourues.

L’Europe attend toutefois une réponse globale des Etats pour faire face à cette crise sans précédent. « Nous sommes face à un événement dramatique. La crise est là pour durer », a ainsi affirmé la chef de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini, après une réunion des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne à Luxembourg samedi. La Commission européenne va proposer la semaine prochaine une solution de répartition de l’accueil de 120 000 réfugiés supplémentaires.

Lire aussi : Migrants : « Aucun pays ne peut avoir l’illusion qu’il n’est pas concerné »

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17306 personnes noyées


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Jean-bernard Grubis

Liste de 100 mètres de long comprenant le nom de 17306 personnes noyées en tentant de migrer. La liste a été déposée au sol pour que les députés européens soient obligés de marcher dessus en entrant au parlement.

L’HUMANITÉ QUI LEUR FAIT DÉFAUT, par François Leclerc


copié du blog de Paul Jorion

Billet invité.

Devant le spectacle offert par « la marche de l’espoir » de plus d’un millier de réfugiés, le verrou mis en place par le gouvernement hongrois a sauté, la situation devenant intenable pour lui. Derrière un drapeau de l’Europe et brandissant des portraits d’Angela Merkel, ceux-ci avaient entamé hier en famille une longue marche de 175 kilomètres, quelques uns en chaise roulante, pour rejoindre la frontière au départ de Budapest où ils étaient bloqués, mais 123 bus affrétés par le gouvernement hongrois les y ont finalement conduits.

Les autorités autrichiennes avaient pris des dispositions pour les acheminer ensuite en train jusqu’à la frontière allemande, où ils ont été pris en charge, répartis dans le pays pour y trouver enfin « une once d’humanité » selon Amnesty International. Dans les gares allemandes d’arrivée, des centaines de bénévoles attendent les réfugiés. Fort de ce résultat, une seconde marche a été entreprise au départ de Budapest par plus de 500 réfugiés, mais les autorités ont fait savoir que les réfugiés ne seront pas transportés par bus. 800 évadés d’un camp situé près de Debrecen, à l’Est de Budapest, tentent également de rejoindre la frontière autrichienne, qui se trouve à environ 500 kilomètres.

Les conditions dans lequelles se poursuivent l’exode restent indignes. Illustration de la dégradation de la situation, des milliers de réfugiés qui cherchaient à embarquer pour Athènes ont été repoussés avec des gaz lacrymogènes par les forces anti-émeutes dans l’île grecque de Lesbos, qui recueille la moitié des arrivants en Grèce et où règne une très grande confusion.

Venant de Grèce puis de Macédoine, la route des Balkans vers l’Allemagne n’a pu être longtemps barrée par le gouvernement hongrois, malgré l’adoption par le parlement d’une loi anti-immigrants qui renforce les possibilités de déploiement de l’armée aux frontières, et rend l’immigration illégale passible de jusqu’à trois ans de prison. 50.000 réfugiés auraient rejoint la Hongrie durant le mois d’août et l’exode se poursuit. Comme l’a fait remarquer le ministre autrichien des affaires étrangères Sebastian Kurz, « ceux qui pensent que l’hiver va régler le problème parce que ça va réduire le nombre [de réfugiés] ont peut-être raison en ce qui concerne la route méditerranéenne vers l’Italie, mais pas en ce qui concerne la route des Balkans occidentaux ».

Réunis de manière informelle, les ministres des affaires étrangères n’ont pas publié de communiqué. Le vice-Premier ministre turc Cevdet Yılmaz a conclu le G20 finances d’Ankara en annonçant que « la question des migrants » serait traitée « au niveau politique » lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement du G20 qui est prévu à la mi-novembre à Antalya (Turquie). D’ici là, la situation aura largement le temps d’empirer et les conditions de l’exode de se détériorer.

Tahar Ben Jelloun – Cet enfant, c’est l’humanité échouée !


En Syrie, un dictateur prêt à tout pour rester en place a pris son peuple en otage, dans l’indifférence du monde. C’est de cela que ce petit garçon est mort.
Par Tahar Ben Jelloun
Publié le 03/09/2015 à 11:54 | Le Point.fr

photo Un policier porte le corps d’Aylan Kurdi retrouvé mort sur la plage de Bodrum, en Turquie. Son frère âgé de 5 ans et sa mère seraient morts noyés eux aussi en tentant de rejoindre Kos en Grèce. Ils venaient de Kobane.
i Un policier porte le corps d’Aylan Kurdi retrouvé mort sur la plage de Bodrum, en Turquie. Son frère âgé de 5 ans et sa mère seraient morts noyés eux aussi en tentant de rejoindre Kos en Grèce. Ils venaient de Kobane.AFP PHOTO / DOGAN NEWS AGENCY©STR

 

Des enfants meurent tous les jours de maladie ou d’accident. Ce malheur est le plus terrible dans la vie. Mais là, c’est un enfant de trois ans assassiné par Bachar el-Assad. Il aurait pu vivre, aller à l’école, danser et rire, jouer et dessiner des rêves.

Quel âge ont les enfants de Bachar el-Assad ? Dorment-ils bien ? Ont-ils vu le dentiste pour éviter les caries ? On est inquiet, on voudrait savoir s’ils se portent bien, s’ils ne manquent de rien. Parce que tout autour de leur maison des citoyens en armes tentent de renvoyer leur père à son premier métier, la médecine. Mais il est très occupé. Il n’est pas sûr que le soir il trouve le temps d’aller leur raconter une petite fable avant de s’endormir et de faire de beaux rêves. Peut-être qu’il les a envoyés loin, à Londres par exemple, où ils devraient vivre en toute sécurité avec leur maman.

« Moi ou le chaos islamiste »

Il y a la guerre et puis il y a l’exil. Des réfugiés syriens errent dans le monde. L’Europe ne peut pas aujourd’hui se détourner des conséquences de cette guerre. Lorsque le peuple syrien est descendu dans les rues de Damas manifester pacifiquement contre la dictature que Bachar a héritée de son père Hafez, il fut reçu non pas par des jets d’eau, mais par des rafales de mitraillettes qui ont fait des centaines de morts. C’était en mars 2011. Le monde savait de quoi était capable cette famille de malheur pour rester au pouvoir. Le père avait donné l’exemple en tuant, en février 1982, 40 000 opposants à Hama, en toute impunité. Cela s’est passé dans un huis clos absolu.

Avec l’appui de la Russie et de l’Iran, Bachar a entamé une guerre sans merci contre son peuple. Depuis, les choses se sont compliquées et l’islamisme radical s’en est mêlé, ce qui arrangeait bien la stratégie de Bachar, qui dit au monde : c’est moi ou le chaos islamiste !

Puis il y eut l’utilisation en août 2013 d’armes chimiques. Obama s’est énervé. Juste un petit énervement, une mauvaise humeur. Sans plus. Les Européens attendaient de voir ce qu’allait faire l’Amérique. Elle ne fit rien. Ainsi fut délivré « le permis de tuer » à un grand assassin, Bachar el-Assad.

Il rappelle notre silence et notre impuissance

Des millions de Syriens ont fui. Un million au Liban. Et un peu plus de trois autres millions éparpillés dans le monde, dont la famille du petit garçon retrouvé le visage contre le sable sur la plage de Bodrum en Turquie. L’embarcation devait aller à Kos, en Grèce. Le malheur s’est abattu sur elle et voilà un naufrage non seulement d’une dizaine de citoyens syriens expulsés de leur maison par la guerre et par l’indifférence du monde, mais d’une humanité meurtrie, trahie, dont le sort fait honte au monde. Comme l’a écrit quelqu’un en voyant cet enfant, le corps inanimé, c’est « l’Humanité échouée ». C’est la civilisation dans tous ses échecs. C’est la victoire de la barbarie, qu’elle vienne des rangs de Daesh ou de la tête de Bachar.

Cet enfant jeté par les flots rappelle la petite Vietnamienne qui courait nue fuyant les bombardements. Il rappelle le silence des uns, l’impuissance des bonnes âmes, mais surtout il nous dit que le monde est ainsi : la barbarie a pignon sur rue. On tue, on égorge et on filme le carnage. Le peuple syrien est abandonné de tous. Demain, ce sera un autre peuple qui subira le même sort. C’est cela, l’avenir du monde. Avant on croyait à la solidarité, à la bonté, à l’humanité. Tout cela est bien fini. Bachar, après bien d’autres massacreurs de leur peuple, nous dit calmement « c’est moi ou le chaos », un chaos mis en scène par ses services. Et le tour est joué.

La photo du petit garçon hantera ses nuits. Mais, vidé de toute humanité, il n’aura aucune émotion, aucun geste et passera une bonne nuit jusqu’au jour où il n’y aura plus de peuple syrien en Syrie.

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Quand la RTBF perd toute décence journalistique


Ce matin en allumant mon poste radio pour écouter Matin Première, comme tous les matins, l’effroi m’a saisi à l’écoute du reportage de Françoise Wallemacq sur la Syrie.  Je savais depuis plusieurs jours qu’une délégation belge était présente en Syrie à l’invitation du régime. Celui-ci n’avait pas manqué de le faire savoir via deux articles (ici et ici), mentionnant la présence de La Libre Belgique et expliquant que « les membres de la délégation ont assuré que l’objectif de leur visite en Syrie est de se solidariser avec elle [entendez le régime de Bachar Al-Assad] face au terrorisme qui la vise ». Si La Libre, à l’image du Figaro en France, nous avait habitués aux visites de courtoisie à Damas, voilà qui est bien plus étonnant de la part de la RTBF.

Embedded mais critique?

Bien sûr, vu la difficulté d’accès au terrain syrien, il peut être tentant de devenir journaliste embedded (ou journaliste embarqué en français) du régime syrien (c’est à dire un journaliste qui est là à l’invitation d’un parti au conflit et sous sa surveillance). L’espoir étant que malgré cette surveillance, la sagacité et l’esprit critique du journaliste lui permettent quand même de ramener des informations dignes d’intérêt et vérifiées.  Le problème étant que dans le cas du régime syrien, il a été prouvé à maintes reprises que les visites de journalistes sont organisées dans les moindres détails. Les rencontres « fortuites » ne le sont en fait jamais et les témoins « rencontrés aux hasard » sont la plupart du temps des agents du régime. Cela est remarquablement expliqué par de grands journalistes et experts de la Syrie. Je pense à Jean-Pierre Perrin de Libération qui le décrit très bien dans son livre « la mort est ma servante« . Et je pense surtout à l’excellent « Attentat express » de Caroline Poiron, Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian, qui raconte comment l’obstination de Gilles Jacquier, journaliste embedded de France 2, à vouloir faire son reportage comme il l’entendait, l’a amené à se faire tuer par le régime Assad.
Françoise Wallemacq de la RTBF savait-elle tout cela? Au moins partiellement, car au début du conflit syrien, elle avait déjà participé à un voyage de ce type à l’invitation de la sulfureuse Mère Agnès. Si à l’époque il était encore possible de plaider l’ignorance, ça devient difficile maintenant. La none a été impliquée dans différents assassinats en Syrie et diffuse la propagande du régime partout où elle peut en Europe et aux USA, jouant la carte « chrétienne » (quelques articles sur elle ici, ici, ici, ici et ici).  Elle est évidemment l’égérie de tout ce que le web compte de sites complotistes, de égalité et réconciliation de Alain Soral au Réseau voltaire de Thierry Meyssan. Pour être de bon compte, Françoise Wallemacq n’avait pas été la seule à se faire entraîner dans ce voyage, mais avec d’autres collègues elle avait assuré qu’on ne l’y reprendrait plus. Pourtant la voilà repartie. Les méthodes du régime sont les mêmes: on passe par un représentant chrétien (ici arménien) pour jouer clairement la méthode confessionnelle. C’est gros mais ça marche. Le reportage radio commence par « je suis ici à l’invitation de la communauté arménienne ». Pas un mot sur le régime, qui est pourtant bien évidemment l’instigateur de l’invitation. Elle ne peut pas feindre de l’ignorer vu que la délégation a été reçue par plusieurs officiels syriens. Le mentionner aurait été un début de déontologie journalistique. Cela n’a pas été fait.

Quel contenu au reportage? Complètement déconnecté du terrain et de la réalité

L’écoute de l’intervention de Françoise Wallemacq à la radio est un crève-cœur pour toutes les personnes qui suivent de près le conflit syrien. C’est de la désinformation pure et simple. Un copié-collé du discours du régime. Je vais passer ici en revue différents éléments:
1/ « Damas est calme » « la vie y suit son cours » « les habitants vivent quand même un peu dans la peur des quelques roquettes qui tombent chaque jour ».
Vous savez qu’il y a des habitants de Damas qui vivent dans des parties non tenues par le régime? Que dans ces parties les bombardements par l’aviation du régime sont constants et quotidiens? Que là, non la vie n’est pas « normale ». Ces Syriens ne sont pas Damascènes? On leur a retiré ce droit? Pas un mot sur le plus grand massacre de cette année en Syrie il y a quelques semaines dans la banlieue de Damas par l’aviation du régime.

Voilà la
Voilà la « vie normale » dans les parties de Damas sous bombardements du régime.

2/ « j’ai rencontré de nombreux Syriens » « ils nous disent d’ouvrir les yeux, que ce n’est pas Bashar Al-assad le problème ». Sur la première assertion, je rappelle qu’il n’y a pas de « rencontres au hasard » quand on est embedded par le régime. Sur la deuxième partie, aucune mise en perspective. Aucun rappel de la réalité des chiffres: le régime tue beaucoup plus que tous les autres acteurs réunis du théâtre syrien (je n’y reviens pas une fois de plus, mais vous renvoie à mon article précédent).

3/La question de Mehdi Khelfat est ensuite la suivante: « vous êtes dans un pays en guerre, avez-vous senti la pression de Daesh? ». On reprend ici en plein le récit de la situation que veut donner le régime: un pays civilisé et organisé se ferait attaquer par Daesh et sa horde barbare. C’est passer à côté de la réalité complètement. Daesh ne possède que la partie désertique de la Syrie. La Syrie « utile » dans laquelle le régime mène quasi toutes ses opérations militaires est divisée entre les territoires tenus par le régime et ceux tenus par différents groupes rebelles. Les combats qui opposent directement Daesh et le régime sont minoritaires pour les deux acteurs. Autrement dit, Daesh passe bien plus de temps à se battre contre le rebelles syriens que contre le régime et cela est aussi vrai pour ce dernier. Les chiffres de différents instituts d’analyse militaires disent tous la même chose en la matière. Dès lors, contribuer à colporter cette image de « guerre à deux camps », « civilisation vs barbarie », c’est colporter tel quel le récit que le régime de Bachar Al-Assad veut nous faire avaler, en dépit total de la réalité.

4/Je mentionnerai en dernier point l’allusion De Françoise Wallemacq par rapport au musée de Bagdad et au régime qui « cherchent à sauver l’Histoire de la Syrie, notre Histoire ». Là encore, c’est affligeant de naïveté quand on sait combien le régime utilise le commerce d’œuvres d’art pour se financer (voir par exemple ce rapport du Parlement européen), notamment via la fameuse Mère Agnès. Et surtout quand on connaît toutes les destructions culturelles dont il est lui-même responsable (voir même rapport). Mais là encore, Françoise Wallemacq nous sert le récit du régime en plein: « civilisation vs barbarie ».

Méconnaissance affligeante et dégâts énormes

Je veux ici préciser très clairement quelque chose:  je ne pense pas une seconde que Françoise Wallemacq et la RTBF aient voulu faire le jeu du régime. Non, c’est clairement un manque total de connaissance de la région, de la Syrie et surtout des méthodes du régime syrien. La RTBF mériterait d’avoir au moins un journaliste qui maîtrise vraiment ce conflit. Le Soir par exemple, avec bien moins de moyens, a un journaliste avec le degré de connaissance suffisant pour traiter du conflit (Baudouin Loos).

Car quelles sont les conséquences maintenant? Tout le travail de sensibilisation à la question syrienne tombe à l’eau. Les clichés se voient tous renforcés par un reportage d’un grand média belge. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour voir Raoul Hedebouw du PTB diffuser l’interview. PTB qui en 2012 avait déjà effectué le même voyage et qui se pose en défenseur inconditionnel de Bachar Al-Assad depuis le début de la révolution syrienne en 2011.

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EditoriaI du « Monde ». Il s’appelle Aylan Kurdi,


Aylan Kurdi, 3 ans, et son frère Galip, 5 ans, ont péri avec leur mère dans la nuit de mardi à mercredi en Méditerranée.
Aylan Kurdi, 3 ans, et son frère Galip, 5 ans, ont péri avec leur mère dans la nuit de mardi à mercredi en Méditerranée.

EditoriaI du « Monde ». Il s’appelle Aylan Kurdi, il est âgé de 3 ou 4 ans. Un petit corps sans vie échoué sur une plage turque. C’est un enfant syrien qui fuyait la guerre, avec sa famille. Ils voulaient gagner l’Europe, en l’espèce la Grèce, par la Turquie. Leur embarcation comptait au moins onze personnes à bord. Elle a sombré quelque part au large de l’île de Kos. La mer a rejeté certains des corps sur une plage turque. Et, un peu à part, tout seul, celui de ce petit bonhomme en tee-shirt rouge et pantalon bleu, qui restera comme l’emblème de cet afflux migratoire sans précédent que nous ne voulons pas voir. Ou pas assez.

Le Monde a déjà publié des photos d’enfants morts, notamment lors de l’attaque chimique d’un quartier de Damas par la soldatesque de Bachar Al-Assad en 2013. Nul voyeurisme, nul sensationnalisme, ici. Mais la seule volonté de capter une part de la réalité du moment.

Cette photo, celle de l’enfant, témoigne très exactement de qui se passe. Une partie du Proche-Orient s’effondre à nos portes. Des Etats qui étaient des piliers de la région se décomposent – la Syrie et l’Irak, notamment. Les pays voisins immédiats croulent sous une masse de réfugiés qui représentent souvent près du quart de leur population – en Jordanie et au Liban. Ces Etats-là, si l’on n’y prend garde, vont commencer à vaciller à leur tour.

Par dizaines de milliers, chaque mois, chaque semaine, Syriens, Irakiens, mais aussi Afghans et autres, fuient. Nos querelles juridiques sur l’exacte nature de ces migrants ont quelque chose d’ubuesque. Aux termes de conventions datant de l’immédiat après-guerre, il y aurait les migrants économiques et les migrants politiques : les premiers fuient la misère, les autres les persécutions politiques et la guerre. Ils n’ont pas les mêmes droits.

L’exode ne fait que commencer

Mais l’enfant, lui, l’enfant de la plage, le petit Aylan, où faut-il le ranger ? La vérité est que ce ne sont plus seulement des hommes jeunes en quête d’emploi et d’un avenir meilleur qui forment le flux migratoire de l’heure ; ce sont des familles entières, femmes et enfants compris, qui fuient et la misère et les combats. Il faudra encore des années avant que le mélange de guerres civiles, religieuses et régionales nourrissant le chaos proche-oriental ne s’apaise. L’exode ne fait que commencer, il ne s’arrêtera pas de sitôt. Et l’Union européenne est sa destination naturelle.

Peut-être faudra-t-il cette photo pour que l’Europe ouvre les yeux. Et comprenne un peu ce qui arrive. Pas d’angélisme : on ne fait pas de bonne politique sur de l’émotion. Pas de leçon de morale : nos Etats-providence, encore malmenés par la crise de 2008, lourdement endettés, faisant souvent face à un chômage massif, en proie, pour certains, à un malaise identitaire sérieux, sont désemparés face à l’afflux des migrants. Nos démocraties sont naturellement perméables aux mouvances protestataires les plus démagogiques – championnes du « y a qu’à » et autres solutions toutes faites.

Lire aussi : Guy Sorman : « Les réfugiés d’aujourd’hui me rappellent mon père fuyant le nazisme »

Tout cela est vrai, comme il est exact que l’accueil de populations étrangères pose effectivement nombre de difficultés, qu’il est irresponsable de nier. Mais, enfin, l’Europe est déjà passée par là. La seule France a su, dans les années 1920, alors qu’elle comptait 37 millions d’habitants, recevoir quelque 140 000 Arméniens. On trouvera d’autres exemples.

Tellement décriée, ici et là, notre Union européenne nous a tout de même appris à gérer ensemble des politiques complexes et difficiles. Nos Etats-providence savent faire face à des situations d’urgence. Nos sociétés civiles sont tissées de liens associatifs qui ont fait leurs preuves, dès lors que l’opinion était convaincue de la justesse de telle ou telle cause.

Il ne faut pas se tromper. Dans quelques années, les historiens jugeront les Européens sur la façon dont ils ont accueilli ceux qui fuyaient la mort sous les bombes, l’esclavage sexuel, les persécutions religieuses, les barils de TNT sur leurs quartiers, l’épuration ethnique. Dans les livres d’histoire, le chapitre consacré à ce moment-là s’ouvrira sur une photo : celle du corps d’un petit Syrien, Aylan Kurdi, noyé, rejeté par la mer, un sinistre matin de septembre 2015.

Tribune. “Je n’ai jamais voulu publier une photo d’enfant mort. Jusqu’à hier”


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Peut-on publier la photo d’un enfant mort en première page d’un journal ? D’un enfant qui semble dormir, comme notre fils ou notre petit-fils ?

Jusqu’à hier soir, j’ai toujours pensé que non. Ce journal s’est battu pour le respect de limites claires et infranchissables, pour le respect des êtres humains. Hier encore, ma réponse a été : “On ne peut pas la publier.”

Mais pour la première fois, je ne me suis pas senti bien. J’ai senti au contraire que cacher cette image, c’était comme détourner le regard, faire comme si de rien n’était, que tout autre choix reviendrait à se ficher du monde. Cela ne servirait qu’à nous donner une autre journée d’inconscience tranquille.

Et là, j’ai changé d’avis. Le respect, pour cet enfant qui fuyait avec ses frères et ses parents une guerre qui se déroule aux portes de chez nous, exige que tout le monde sache. Que chacun de nous s’arrête un instant et prenne conscience de ce qui est en train de se passer sur les plages qui bordent la mer où nous sommes allés en vacances. Ensuite, vous pourrez reprendre le cours de votre vie, peut-être indignés de ce choix, mais conscients.Je les ai rencontrés ces gamins syriens, enfants d’une bourgeoisie qui abandonne tout – maisons, boutiques, terrains – pour sauver l’unique chose qui compte. Je les ai vus tenir la main de leurs parents qui, comme tous les papas et toutes les mamans du monde, veulent les protéger de la peur et leur achètent une peluche, une casquette ou un ballon avant de monter dans un canot, après leur avoir promis qu’il n’y aurait plus ni cauchemars ni explosions dans leurs nuits.

Nous ne pouvons plus tergiverser, faire des acrobaties entre nos peurs et nos élans de compassion, cette photo fera l’Histoire comme le fit celle de cette fillette vietnamienne la peau brûlée par le napalm ou de ce petit garçon les bras levés dans le ghetto de Varsovie. C’est la dernière occasion pour les dirigeants européens de montrer qu’ils sont à la hauteur de l’Histoire. Et c’est l’occasion pour chacun de nous de faire ses comptes avec le sens de l’existence.

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