En Syrie, les manifestants d’Akrama al-Jadida sur les traces de ceux de Daraa ?


Situé dans le sud de la ville de Homs à proximité de l’université al-Baath et abritant quelque 40 000 habitants, pour 85 % membres de la communauté alaouite, le quartier d’Akrama al-Jadida a été le théâtre, le 1er octobre, d’un attentat aussi abominable que meurtrier. Une première explosion a eu lieu devant l’Ecole al-Makhzouniyeh, à l’heure de l’entrée en classes, provoquée par une bombe dissimulée dans une voiture militaire garée dans la rue. Quelques minutes plus tard, une seconde voiture selon les uns, un kamikaze selon les autres, a ajouté au désordre et multiplié le nombre des victimes. Les explosions ont tué sur le champ 45 personnes, en majorité des enfants, et fait plus de 100 blessés, dont plusieurs sont décédés des suites de leurs blessures au cours des jours suivants. Elles ont aussi causé des dégâts matériels importants. Le bruit des deux déflagrations a été d’une telle puissance que les témoins ont eu d’abord l’impression que leur quartier avait été frappé par des missiles.

La carcasse de la voiture piégée

Les activistes de la ville n’ont pas tardé à dénoncer derrière cette opération criminelle la main de partisans et d’appareils de sécurité du régime.
Selon eux, elle est une conséquence des divergences graves qui opposent depuis plusieurs semaines les chabbiha, désormais recyclés dans les Forces de Défense nationale, et le gouverneur de Homs, Talal al-Barazi. Les premiers reprochent avec véhémence au second de mettre en place les conditions d’une trêve dans le quartier d’al-Wa’ar, dernier secteur de la ville aux mains des rebelles, en y autorisant l’entrée ponctuelle de secours, alors qu’ils veulent, eux, comme dans les autres quartiers de la ville vidés de leur population en février 2014, une reddition pure et simple de ses défenseurs et le départ définitif de ses habitants.
Elle s’explique aussi par les affrontements ayant opposé ces mêmes Forces de Défense nationale et les milices chiites venues à la rescousse des forces régulières chancelantes, qui se disputent sur la répartition des secteurs et des biens abandonnés derrière eux dans la vieille ville de Homs par les habitants contraints à l’exode, pillés et écoulés par les uns et les autres sur les « Souqs al-sunna« .
Ils soupçonnent enfin le régime de chercher ainsi à exacerber l’hostilité des Etats coalisés contre les islamistes radicaux présents en Syrie, capables de s’en prendre jusqu’à des écoles, et à les convaincre de la nécessité de se détourner de « l’opposition terroriste » pour se solidariser avec le pouvoir en place.
D’ailleurs, selon ces mêmes activistes, il aurait été tout simplement impossible pour des étrangers d’avoir accès à ce quartier ultra-protégé, entouré par des dizaines de chicanes et de postes de contrôle, et, à plus forte raison, d’y faire pénétrer une voitures bourrée d’explosifs.

Les parents des enfants décédés ne sont pas loin de partager leur avis. Ils ont crié leur colère lors d’un rassemblement au cours duquel leurs critiques ont davantage été dirigées contre les responsables de leur sécurité que contre les auteurs inconnus de la double explosion :

47 enfants sont morts aujourd'hui, Monsieur le Président. La coupe est pleine... Où est le comité sécuritaire ???!!!

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Avant même que des accusations aient été clairement formulées contre le pouvoir en place, un expert français de la Syrie a pris les devants, plus irrité par cette action frappant la communauté alaouite que par l’interminable série de crimes perpétrés depuis plus de trois ans par les forces de Bachar al-Assad contre l’ensemble de la population syrienne… y compris des enfants. Comme si la contre-insurrection destinée à défaire les révolutionnaires, systématiquement présentés par la propagande officielle et par lui-même comme « armés, violents et sectaires depuis la première heure », pouvait justifier les ignominies dont le régime est le premier responsable, à savoir :
– les massacres à l’arme blanche contre des villageois – parmi lesquels de nombreux enfants… – dans plusieurs gouvernorats du centre du pays ;
– les bombardements de populations civiles – parmi lesquelles de nombreux enfants… – à l’aide de produits chimiques ;
– le largage de barils de TNT et de ferrailles sur des quartiers d’habitation peuplés de Syriens – parmi lesquels de nombreux enfants… – non armés et pacifiques ;
– le mitraillage de simples citoyens – parmi lesquels de nombreux enfants… – faisant la queue devant des boulangeries ;
– la destruction délibérée de lieux universellement considérés comme neutres dans les conflits – et abritant de nombreux enfants… – comme les écoles et les hôpitaux ;
– l’enlèvement, l’emprisonnement et la liquidation de dizaines de milliers de Syriens et de Syriennes – parmi lesquels des centaines d’enfants… – torturés jusqu’à la mort ou abandonnés à la faim jusqu’à en périr…

"L'assassin des enfants d'Akrama est celui des enfants d'al-Wa'ar" (Homs, Al-Wa'ar, 01.10.2014)

Au bord de la crise de nerfs, alors qu’il se présente de façon récurrente comme un observateur objectif, neutre et impartial… tout en faisant siens les points de vue et les explications du régime sur la plupart des questions, notre expert écrivait, le lendemain de l’attentat :

« Messieurs les islamo gauchistes et autres supporters béats de la « révolution syrienne » encore un attentat organisé par Bachar el Assad pour faire croire à une menace islamiste ? Non, la « révolution syrienne » est uniquement laïque et démocratique, toutes ces voitures piégées sont l’œuvre des moukhabaratd’Assad pour dénigrer l’opposition et ramener vers lui les minorités. Daechn’est-il pas une création du régime de Bachar el Assad ? Comme vous l’affirmer (sic) depuis un an sur toutes les ondes. Ces enfants qui sont morts, ce n’étaient que des alaouites, ils n’avaient qu’à arrêter de soutenir Bachar el Assad, nous direz-vous. La Syrie ressemble de plus en plus à l’Afghanistan et vous en portez la responsabilité ».

Notre expert a raison de trouver scandaleux le choix d’une école pour régler des comptes et on partage en toute sincérité son émotion et sa réprobation. Mais on a peine à imaginer que sa naïveté ne soit pas feinte lorsqu’il tente de dédouaner Bachar al-Assad et sa clique de toute responsabilité dans l’apparition, si ce n’est aujourd’hui du moins hier et avant-hier, d’al-Qaïda en Irak et de l’Etat islamique à présent en Syrie.
Serait-il le seul à n’avoir jamais entendu parler ni du recrutement de djihadistes à Alep par le cheykh Mahmoud Qoul Aghasi dit Abou al-Qa’qa’ au début des années 2000, ni de l’envoi au Liban du Palestinien Chaker al-Absi et des hauts-faits de son Fath al-Islam dans le camp de Nahr al-Bared près de Tripoli en 2006-2007, ni de la remise en liberté, au cours de la première année du soulèvement en Syrie, de plusieurs centaines d’islamistes plus ou moins radicaux ?
Imagine-t-il que c’est pour prêcher la fraternité et inciter à la réconciliation avec le pouvoir en place que les « amis de Sadnaya », Zahran Allouch, Hassan Abboud et Aïssa al-Cheykh ont été relâchés ?
Et est-ce de leur propre initiative que les médias syriens ont donné tant d’échos aux actions du Jabhat al-Nusra avant de se focaliser sur le nouvel épouvantail constitué par Da’ech ?

De même on ne peut que se demander de qui notre expert se moque lorsqu’il cherche à faire croire que le régime syrien n’avait pas intérêt et n’aurait pas été capable de planifier et de mener une telle opération.
– Au nom peut-être de ses hautes valeurs morales et du respect des Droits de l’Homme qui lui ont valu et qui lui valent encore le titre « d’Etat de Barbarie » ?
– Au nom des égards qu’il a toujours eus pour ses administrés en général, et, en premier lieu, pour la communauté minoritaire d’où sont issus en majorité les détenteurs du « pouvoir réel » ?
– Au nom de la considération qu’il devrait observer à l’égard de ceux qui lui fournissent en priorité sa chair à canon ?
– Au nom de l’attention qu’il n’a cessé, depuis le début de la crise en particulier, de porter aux enfants ?

Hamzeh al-Khatib. Ce nom vous dit-il encore quelque chose ?

Il semble lui avoir échappé que cette communauté qu’il connait si bien commence à en avoir assez, elle aussi, du conflit meurtrier pour chacune des parties en présence dans lequel Bachar al-Assad l’a entraînée pour rester au pouvoir sans faire la moindre concession, et qu’elle est lasse d’envoyer ses enfants au tombeau pour lui permettre de se cramponner indéfiniment au trône.
Il semble lui avoir échappé que, à de multiples reprises au cours des années écoulées, les régime a délibérément mis en danger les chrétiens, les druzes et les autres communautés minoritaires qui commençaient à regimber, pour les contraindre à rester sous son aile et à son service, faute de pouvoir répondre à leur question : « Et maintenant, on va où ? »
Il semble lui avoir échappé que les révolutionnaires syriens, qui ne sont pas tous laïcs et qui ne sont pas tous démocrates, mais qui ne sont pas davantage des terroristes et qui mériteraient davantage d’objectivité… à défaut de « neutralité », ne sont pas seuls à soutenir que les attentats aveugles perpétrés depuis le mois de décembre 2011 sont en majorité le fait des moukhabarat et des agents du régime, peu regardant sur les moyens quand la fin – terroriser les populations et prévenir les interventions extérieures – importe seule.
Il semble lui avoir échappé enfin que le recours aux opérations terroristes par le régime a été confirmé par plusieurs officiers de ces mêmes services passés à l’opposition parce qu’ils ne supportaient plus les crimes, les mensonges et les manipulations quotidiennes dont ils étaient contraints d’être les agents.

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Le 2 octobre, les habitants d’Akrama ont participé en masse aux funérailles des victimes. Ce rassemblement, qui n’était pas une masira, puisqu’il lui manquait les deux éléments constitutifs de toutes les démonstrations en faveur du régime – les photos du qa’id Bachar al-Assad et le slogan bien connu « notre vie, notre sang, nous le donnons pour toi ô Bachar » -, s’est rapidement transformée enmouzahara, c’est-à-dire en une démarche revendicative.

Akrama al-Jadida. Manifestation des proches des victimes... sans photo de Bachar al-Asad

Les principaux slogans réclamaient le « limogeage du gouverneur » et la « lutte contre la corruption ». Dans le contexte créé dans le quartier par la double explosion, ils méritent une explication.
Il est logique que les parents des victimes aient réclamé la démission du gouverneur en sa qualité de plus haut représentant local de l’Etat, même si personne n’ignore en Syrie que les gouverneurs n’ont d’autorité que formelle sur les officiers des services de sécurité et de l’armée qui, eux, représentent le régime. Mais, comme déjà signalé, cette revendication était aussi liée à la controverse opposant Talal al-Barazi aux chabbiha sur la stratégie à mettre en œuvre vis-à-vis du quartier d’al-Wa’ar, l’instauration d’une trêve ou sa conquête, son pillage et sa destruction.
L’autre slogan, la « lutte contre la corruption », s’explique par la découverte que la voiture ou l’une des voitures utilisées dans l’attentat était un véhicule militaire dont les papiers avaient été maquillés, lequel n’aurait jamais pu franchir les postes de contrôle situés autour du quartier sans défaillance ou complicité des officiers des services ou de l’armée qui en assuraient la surveillance. Une telle accusation n’est pas nouvelle, les habitants d’Akrama al-Jadida, comme ceux de Homs et de l’ensemble des zones encore sous contrôle du pouvoir, déplorant régulièrement la vénalité des militaires de l’armée, des miliciens des Forces de Défense nationale et des mercenaires des diverses unités chiites en position aux entrées et aux barrières de sécurité de leurs quartiers.

A la lecture des pages des menhebbakjis, les adorateurs de Bachar qui ne veulent voir à la tête de la Syrie « personne d’autre » que lui, il apparaît que les partisans du pouvoir en place savent qui les tue. Ils estiment – contre l’avis de notre expert… – que c’est bien au régime ou à certains au sein du régime que profite avant tout cet attentat non revendiqué, dont les groupes terroristes n’auraient eu aucune réticence à reconnaître la paternité s’ils en avaient été les auteurs :
– il effraie ainsi la communauté dont il a le plus besoin en lui faisant entrevoir le sort dramatique qui l’attend au cas où Bachar al-Assad serait renversé ;
– il renforce la peur et la haine de cette communauté envers la communauté sunnite majoritaire ;
– et il affaiblit les voix qui appellent les alaouites à cesser d’envoyer leurs enfants se battre et mourir chaque jour par dizaines au service d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

"Cessez de tuer. Le peuple veut vivre" (Campagne Sarkha / Un cri)

D’autres pages pro-régimes sont plus explicites. Elles affirment sans ambage que  » la crise est entretenue par ceux qui seraient les premiers affectés par une trêve et par la levée des barricades et des postes de contrôle, comme les gangs mafieux de Saqr Rustom ou de [l’ancien député] Chahadeh Mihoub. Le premier perçoit chaque mois le salaire de 8000 agents enregistrés dans les Forces de Défense nationale… dont les noms n’existent que sur le papier ou qu’il dispense de tout service effectif en échange de l’abandon d’une partie de leur solde. Il encaisse ainsi quelque 160 millions de livres syriennes par mois, auxquels s’ajoutent le produit des vols, des redevances imposées, des passe-droits et des prises d’otages… »

A diffuser (Page "Nous sommes tous Nidal Jounoud")

Le 6 octobre, la page pro-régime dédiée au soldat décédé Nidal Jounoud recommandait de diffuser aussi largement que possible le texte suivant :
« Selon un rapport d’une chaîne de télévision syrienne, le massacre du quartier d’Akrama à Homs visait à entraver l’opération de réconciliation. On en déduit ce qui suit :
1 / les réconciliations vont se poursuivre sans marquer de pause
2 / les gouverneur va être maintenu en place
3 / les médias locaux continuent de se foutre des gens et de les prendre pour des idiots ».

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A titre de mise en garde contre la poursuite d’une expression de colère susceptible de dégénérer… et de ressembler aux manifestations du début de la révolution, les moukhabarat ont brièvement arrêté ses organisateurs. Sans doute les critiques formulées contre le gouverneur y étaient-elles pour quelque chose. Mais elles ne s’étaient pas limitées à sa seule personne. Des parents des victimes avaient pris à partie les correspondants des télévisions et radios dépêchés sur les lieux, exigeant le renvoi des ministres de l’Intérieur et de l’Education, le limogeage de certains membres de la branche locale du Parti Baath, ainsi que la suspension et la mise en jugement des responsables des différents services de sécurité ayant failli à leur mission de protéger le quartier et en particulier son école.

Activistes et opposants n’ont pas manqué de relever que c’est avec le même slogan qu’avait débuté à Daraa, en mars 2011, la révolution qu’ils poursuivaient en dépit des difficultés et de l’apparition d’acteurs inattendus. Il était alors dirigé contre le gouverneur Faysal Kalthoum et le chef local de la Sécurité politique, le général Atef Najib, cousin maternel de Bachar al-Assad… Ils ont également noté que, conformément à ses pratiques discriminatoires basées sur des considérations sectaires, le régime s’est abstenu, à Homs, d’user des mêmes méthodes qu’à Daraa et, surtout, de jouer la provocation en ouvrant le feu sur la foule réunie pour les obsèques des victimes.

En dépit des circonstances dramatiques ayant poussé les habitants d’Akrama dans la rue, pour une manifestation d’abord, pour une veillée aux bougies ensuite,cette différence de traitement a inspiré à certaines pages de l’opposition des réflexions ironiques.
Retournant contre les actuels protestataires les accusations formulées en mars 2011 contre les premiers révolutionnaires, l’une d’entre elle se demande si les manifestations des partisans du régime à Homs ne seraient pas elles aussi « des dessins animés filmés au Qatar » et accuse les mécontents d’être descendus dans la rue après avoir « consommé de la drogue » et « reçu de Bandar – le prince Bandar bin Sultan, chef du Conseil saoudien de Sécurité nationale – un sandwich et 500 livres syriennes« .
Une autre relève que « peu à peu la distance diminue : le peuple veut la chute d’Abou Hafez – c’est-à-dire de Bachar al-Assad – et les partisans du régime celle du mouhafez – le gouverneur ».
Une autre encore les met en garde sur le mode humoristique : « Faites gaffe, si vous descendez demain dans les rues ! Vous allez être pris sous un déluge… de flotte« .
Une autre écrit en plagiant le langage des moukhabarat : « Ces types qui veulent renverser le gouverneur sont des infiltrés. Ils ont reçu du fric des pays du Golfe et de la Turquie. On les a tués quand ils sont sortis à Daraa pour réclamer des sanctions contre le cousin du président. On les a massacrés quand ils se sont agités à Homs et exigé le changement du gouverneur Iyad Ghazal. On a même démoli leurs maisons. Mais ça n’a pas suffi… D’où sortent donc ceux-là ? Alors qu’on bombarde les opposants, voici que les partisans du pouvoir se révèlent eux aussi infiltrés » !
Un dernier donne aux mécontents ce conseil : « Si vous voulez vraiment savoir qui a massacré vos enfants, continuez à manifester et à protester. Noubliez pas d’envelopper vos sandwichs de chawarma dans des billets de 500 livres, de prendre des hallucinogènes et d’encourager à la désertion les hommes de la Défense nationale. Vous connaîtrez alors les poursuites sécuritaires. Vous serez alors torturés dans les prisons. Vos protestations seront alors réprimées par toutes sortes de chabbiha et par le Hizbollah »…

Mais le drame suggère à d’autres opposants des réflexions plus profondes. Revendiquant son appartenance à la communauté alaouite, l’un d’eux note que « des voix commencent à s’élever contre la tête du système et les membres de sa bande, en particulier parmi les gens de notre communauté. Les grandes lignes d’un soulèvement contre ce régime se précisent après le lancement par des activistes de campagnes de conscientisation qui les appellent à retirer leurs enfants des fronts où Bachar al-Assad et ses officiers les envoient pour faire la guerre à d’autres fils de la Syrie. En provenance des régions alaouites, les campagnes « Un cri » et « Où sont-ils » ont sonné comme un coup de semonce aux oreilles du pouvoir, qui est prêt à faire tout ce qu’il faut pour les atténuer et les rendre inaudibles« . Il ajoute : « Si des voix extrémistes se font entendre dans les régions libérées, des voix tout aussi radicales s’élèvent des secteurs sous l’autorité du régime. Celui-ci s’efforce, en recourant aux moyens les plus divers, de renforcer cette cacophonie qui a conduit la Syrie à sa situation actuelle. Il est prêt à tout pour que ces voix radicales restent dominantes« . Et il conclut, avec optimisme : « Ces manœuvres sont vouées à l’échec, parce que les agents de cette explosion sont les leaders autoproclamés des chabbiha et les moukhabarat du régime, qui s’efforcent d’entretenir la tension et l’animosité de notre communauté alaouite vis-à-vis de la révolution et des révolutionnaires« , alors que « alaouites et sunnites, notre ennemi commun n’est autre que Bachar al-Assad« .

source

Bachar al-Assad contesté dans sa famille et sa communauté


La menace que l’Etat islamique (Da’ech) fait aujourd’hui peser en Irak et en Syrie a finalement contraint les Etats-Unis et les Etats démocratiques à prendre la mesure des dangers auxquels les exposait leur indifférence prolongée pour les souffrances du peuple syrien. Alors qu’ils pourraient être obligés de sortir bientôt de leur indécision, principale raison de leur immobilisme, il est cocasse de lire ou d’entendre des hommes politiques, des députés, des chercheurs et des experts suggérer à ces même Etats de faire confiance, s’ils devaient intervenir en Syrie, au… Costa Concordia !

Le Costa Concordia remis à flot (©EPA)

Comme cet ex- fleuron de la marine de loisir, Bachar al-Assad, au profit duquel ils plaident explicitement ou implicitement en dressant de lui un tableau flatteur déconnecté de la réalité, ne se maintient à la surface depuis la fin de l’année 2012 que grâce aux énormes flotteurs qu’ont constitué pour lui les milliers de mercenaires, recrutés du Liban à l’Afghanistan avec l’aide de l’Iran dans l’ensemble du monde chiite. En dépit de leur taille ces adjuvants inélégants risquent d’être bientôt insuffisants pour empêcher le navire de sombrer, les défaites militaires consécutives subies par les forces du pouvoir provoquant des remous et des critiques contre le capitaine du bateau, dont les compétences sont mises en doute à haute voix par des membres mêmes de son équipage.

A ceux qui, pour influencer les arbitres de la situation en faveur de leur poulain, affirment que les forces de Bachar al-Assad sont dans « une dynamique de victoire » et qui se déplacent d’une chaine de radio à l’autre en chantant sur l’air des lampions « Bachar il a gagné, Bachar il a gagné », on rappellera brièvement que :
– désignée objectif prioritaire après la reconquête de Qousseir, au début du mois de juin 2013, la ville d’Alep reste en majorité entre les mains de l’Armée syrienne libre et de ses alliés ;
– la prise de Yabroud n’a nullement mis fin à la résistance du Qalamoun, dans lequel les groupes armés font subir au Hizbollah et à l’armée régulière de lourdes pertes, les morts seuls se comptant par centaines ;
– en dépit de bombardements quotidiens et du recours à des gaz asphyxiants, les forces pro-régimes ne sont pas encore parvenues à s’emparer de certains quartiers de Damas et de quelques agglomérations du gouvernorat de Damas campagne, auxquelles elles n’ont d’autre solution que de proposer des trêves ;
– les « rebelles » ont progressé ces dernières semaines dans le gouvernorat de Daraa, en dépit des difficultés qu’ils rencontrent dans leurs relations avec le Front de Soutien ;
– le régime est en passe d’être chassé de celui de Qouneitra et en particulier de la zone tampon avec les forces israéliennes ;
– après la prise de Morek, les révolutionnaires avancent aujourd’hui dans le gouvernorat de Hama en direction de son aéroport militaire ;
– l’aéroport de Deïr al-Zor est désormais sous la menace directe d’une opération de l’Etat islamique qui mettrait fin à toute présence du régime dans ce gouvernorat aussi…

Au cours des mois de juillet et d’août 2014, l’Etat islamique s’est emparé des dernières implantations de l’armée régulière dans le gouvernorat de Raqqa, capturant et exécutant dans la foulée plus d’un milliers de soldats et d’officiers, dans une stratégie de terreur destinée à démontrer tout à la fois sa force, sa résolution et son impunité. Or, si la cruauté manifestée à cette occasion par le groupe radical a choqué l’ensemble des Syriens, elle est aussi à l’origine de critiques aussi sévères qu’inhabituelles de partisans inconditionnels du pouvoir en place contre les plus hauts responsables de l’Etat-major et de la Défense. Elles visent en réalité, sans pouvoir la nommer, la personne même de Bachar al-Assad, commandant en chef de l’Armée et des Forces armées syriennes, qui porte la responsabilité de toutes les décisions politiques, sécuritaires et militaires en Syrie. Elles témoignent d’une perte de confiance dans les rangs des soutiens traditionnels du régime, qui prennent enfin conscience que leur vie et celle de leurs proches comptent peu pour celui dont la seule préoccupation, en dépit de l’accumulation des morts et de l’aggravation quotidienne des destructions, est de se cramponner ad vitam aeternam à son poste et à ses privilèges.

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La première salve de critiques ou du moins la plus bruyante a été tirée après la chute du camp de la 17ème division entre les mains de Da’ech, le 24 juillet. Ce qui a particulièrement attiré l’attention, c’est qu’elle émanait d’une parente du chef de l’Etat, sa cousine Falak al-Assad, fille de Jamil al-Assad et d’Amina Aslan. Mariée à un autre cousin, Qousaï Ali Aslan, elle a laissé libre cours à sa colère le 26 juillet, au lendemain de la diffusion par Da’ech d’une photo montrant le cadavre décapité du colonel Samir Aslan, l’un de ses cousins par alliance, qui était à la fois le chef de la Sécurité militaire à Raqqa et l’officier responsable de la 17ème Division.

Elle écrivait : « A quelques jours de distance, chute du champ pétrolier d’al-Cha’er et désastre de la 17ème Division… Ces jours ont suffi pour mettre en lumière l’extrême faiblesse des responsables militaires, sécuritaires et médiatiques, qui ne pensent à rien d’autre qu’à se remplir les poches, fut-ce au détriment du sang des martyrs… Où sont les grands chefs militaires ? Cela faisait 2 ans que la division était encerclée. Da’ech avait annoncé qu’elle s’en emparerait avant la fête… Où sont passés le soutien, les avions, les armes stratégiques ? A moins que leur rôle se réduise à récupérer et à voler ? La sécurité n’a-t-elle pour mission que de rechercher ceux qui ont fait l’objet de rapports, de poursuivre les détenteurs de dollars et de les rançonner, à inventer des histoires et à terroriser les simples citoyens et les commerçants, à faire du business et de la contrebande dans les ports et les aéroports ? Si les fils de responsables se trouvaient avec leurs camarades au service de la Patrie, nous l’aurions certainement déjà emporté… Il n’y aura de victoire que lorsque des hommes honorables seront installés aux postes de décision« .

Son exaspération envers les responsables militaires, dont l’incompétence ou la corruption avaient contribué à l’issue dramatique des combats pour la possession du camp, était justifiée par les interrogations sur les circonstances exactes de sa capture et le sort de ses occupants. Pourquoi le régime n’avait-il pas répondu aux appels à l’aide lancés par les officiers qui savaient l’attaque imminente ? Pourquoi les bombardiers du régime avaient-ils interrompu leurs vols de soutien après quelques passages, au cours de la journée du 24, tirant davantage sur la ville de Raqqa que sur les forces de Da’ech ? Comment une petite centaine d’officiers et de soldats étaient-ils parvenus à gagner à pied le casernement du 93ème régiment, à près de 45 kilomètres, alors que la région est tenue et quadrillée par le groupe radical ? Le camp abritant quelque 1 500 militaires au moment de sa capture, qu’était-il advenu de ceux dont les noms ne figuraient ni parmi les victimes (105), ni parmi les rescapés (97) ?

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Une autre salve est venue d’un autre cousin du chef de l’Etat, Douraïd al-Assad, dont le père n’est autre que Rifaat al-Assad et dont la mère appartient à la famille Makhlouf. Il a lui aussi laissé éclater son irritation en réclamant sur sa page Facebook, le 28 août, au lendemain de la chute de la base de Tabqa, dernière emprise du régime dans le gouvernorat, « la mise à pied du ministre de la défense, celle du chef d’état-major, celle du commandant des forces aériennes, celle du ministre de l’Information, et celle de de tous ceux qui sont impliqués dans la chute de l’aéroport militaire de Tabqa et qui portent la responsabilité de la capture et de l’assassinat de centaines de soldats de l’armée arabe syrienne. Ils doivent être déférés devant une cour spéciale« .

Le nom même de Bachar al-Assad n’a évidemment été mentionné ni par l’un, ni par l’autre de ses cousins. Mais le destinataire ultime de leurs messages d’insatisfaction ne fait aucun doute. Lorsqu’ils demandent le limogeage du général Fahd al-Freij, le ministre de la Défense surnommé par les partisans du régime « ministre de la Mort », et le renvoi du général Ali Abdallah Ayyoub, le chef d’état-major, ils sont bien placés pour savoir que les intéressés n’ont « aucun pouvoir et ne peuvent prendre une décision de quelque importance sans en référer au chef suprême des Armées, Bachar al-Assad, qui détient seul, avec les chefs des services de renseignements, la capacité de décider« . La personne du chef de l’Etat étant sacrée et celle de ses collaborateurs devant être au minimum ménagée, ils ne peuvent faire plus, pour exprimer leur désarroi ou leur colère, que de s’en prendre à ceux qui sont là pour prendre les coups et servir de « décor ».

Bachar al-Assad n’étant disposé à entendre aucune critique sur ses décisions, de telles dénonciations ne sont pas sans danger pour leurs auteurs… quand elles proviennent d’ailleurs que du sein de sa famille. On l’a vu ces tout derniers jours avec le sort réservé à l’un des initiateurs d’une campagne destinée à demander aux responsables du pays, sous le titre #waïnoun (où sont-ils ?), de répondre aux légitimes interrogations des parents sur le sort de leurs proches présents dans le gouvernorat de Raqqa, lors de la chute des derniers bastions gouvernementaux. Ils avaient envisagé d’organiser une marche de soutien aux disparus et à leurs familles, mardi 26 août, mais ils y ont finalement renoncé sous la pression des moukhabarat. Ceux-ci n’en ont pas moins sanctionné l’un d’entre eux, un dénommé Moudarr Hassan Khaddour, un chabbiha connu pour son attachement au régime, qui a étéenlevé vendredi 29 août par les services de renseignements de l’armée de l’air et qui a depuis lors disparu…

Et, pour montrer qu’il n’entend se laisser guider sa conduite par personne, et surtout pas par le fils d’un oncle dont il craint également les ambitions et le retour, Bachar al-Assad a reconduit à son poste le ministre de la Défense contesté, en bonne position dans l’ordre protocolaire dans le nouveau gouvernement du Dr Wa’el al-Halqi !

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Il n’y a pas lieu de douter que c’est bien la gestion du successeur de Hafez al-Assad qui est aujourd’hui en cause, au sein même de ses partisans les plus résolus, parce que c’est à lui qu’ils imputent in fine l’accumulation des « pertes inutiles » dans les rangs de l’armée et que c’est son action en tant que chef suprême des forces armées qui est aujourd’hui l’objet de leur défiance.

Un exemple ?
Le 27 août, les habitants du village d’al-Hounadi, dans le gouvernorat de Lattaquié, ont chassé de chez eux un membre du Commandement régional du Parti Baath, Yousef al-Ahmed. Il n’est pas inutile de savoir qu’il est parent par alliance du chef de l’Etat dont il a épousé l’une des cousines, Raw’a al-Assad, une autre fille de Jamil al-Assad. Tant qu’il s’est contenté de leur présenter les condoléances des autorités pour la mort au combat d’un membre d’une famille locale tué par Da’ech lors de la « livraison » de Raqqa au groupe extrémiste, et aussi longtemps qu’il a disserté sur les thèmes de la résistance et du nationalisme chers à la propagande du régime, ils l’ont écouté en silence. Mais lorsqu’il a observé que « 8 000 jeunes réservistes de Lattaquié s’étaient abstenus de répondre à l’appel, en plus des réfractaires au service militaire obligatoire« , et quand il leur a demandé de « coopérer avec le régime en envoyant leurs enfants à l’armée« , un vieillard est intervenu pour déclarer : « Lorsque tu enverras ton fils comme réserviste, nous ferons de même. Je souhaite que les prochaines condoléances nous réunissent autour de l’un de tes enfants ou de tes frères, de manière à ce que tu puisses bénéficier toi aussi des mérites attachés au martyre » ! Pour échapper à la colère des assistants que ces propos avaient déclenchée et pour ne pas entendre les insultes proférées contre lui-même et la famille Al-Assad toute entière, Yousef al-Ahmed a préféré s’éclipser sous la protection de ses gardes du corps…

Alors que le nombre exact des militaires disparus au combat – 70 000 ? 100 000 ? – est soigneusement dissimulé par la hiérarchie militaire, que celle-ci hésite ou temporise avant de rendre à leurs familles les dépouilles des soldats décédés, et qu’elle préfère parfois enterrer les victimes dans des fosses communes pour bénéficier temporairement du bénéfice du doute, les partisans du régime s’étonnent de plus en plus souvent du grand nombre de décès intervenus dans certaines familles depuis le début de la répression du mouvement de protestation, comparativement à d’autres. Ils estiment que la mort de Hilal al-Assad, disparu à Lattaquié le 23 mars 2014 dans des circonstances jamais vraiment élucidées, ne suffira pas à démontrer que la famille Al-Assad dans son ensemble a payé le « prix du sang » et donné des gages de son patriotisme, alors que d’autres familles alaouites, comme les Moalla par exemple, se passeraient bien de pleurer la disparition de plusieurs dizaines de morts entre officiers et soldats du rang.

Les partisans du régime se gaussent ou s’irritent aussi du peu de considération de Bachar al-Assad pour les familles de victime. Tandis qu’il prétend les « dédommager », tantôt en leur offrant deux têtes de chèvres, tantôt en leur octroyantun petit Suzuki, tantôt en leur distribuant du riz et du bourghoul, tantôt en leur proposant une kolabaun kiosque ou une échoppe, Asma al-Akhras son épouse profite ouvertement de ses rencontres avec les mères des martyrs pour améliorer son image. Toujours vêtue à la dernière mode de la tête aux pieds et soigneusement manucurée, elle semble afficher des sentiments de compassion artificielle et donne à penser que « les soldats de la Patrie se sacrifient chaque jour pour défendre son élégance et son apparence et pour lui offrir l’occasion de montrer toutes les chaussures qu’elle possède« . Mais « les membres de la communauté alaouite ne savent sans doute pas que ses chaussures valent 1 000 dollars et plus, soit 147 000 livres syriennes, pour ne rien dire de ses habits qui dépassent allègrement cette somme« .

Un autre exemple ?
Les habitants des villages de Qamhaneh et Erza, considérés comme de véritables « repaires de chabbiha« , ont récemment accueilli le colonel des services de renseignements de l’armée de l’air Souheïl al-Hasan surnommé « le Tigre », nouveau responsable des opérations militaires dans le gouvernorat de Hama, au cri de « notre vie, notre sang, nous le donnerons pour toi ô Souheïl« . Cette formule est totalement iconoclaste en Syrie pour tout autre que le chef de l’Etat, auquel elle est strictement réservée, et où elle peut mettre en danger immédiat de mort celui qui ne peut manquer d’être dès lors considéré comme un concurrent… Surtout quand elle inspire l’ouverture de pages Facebook destinées à susciter des amis à celui qu’elles présentent comme « le Tigre de Syrie »… dans une allusion évidente à Bachar al-Assad, « le Lion de Syrie ». Pour avoir laissé percer ses ambitions de devenir président à la place du président, Rifaat al-Assad a jadis été banni de son pays par son frère Hafez en 1985. Pour avoir mal dissimulé les siennes, Asef Chawkat, qui n’était qu’une pièce rapportée et n’était pas suffisamment protégé par son mariage avec Bouchra al-Assad, a naguère été supprimé par son beau-frère, Bachar al-Assad, dans l’attentat du siège du Bureau de la Sécurité nationale, en juillet 2012…

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D’autres problèmes que le nombre croissant des morts irritent aujourd’hui la communauté alaouite.

Le premier est celui que pose la prolifération des armes dans la région côtière. Certes, les alaouites avaient besoin d’être protégés contre les raids éventuels de groupes combattants, nationalistes, islamistes, et surtout djihadistes. Mais, au lieu de confier cette mission aux militaires, surnommés en Syrie « Protecteurs des maisons »… avant le soulèvement, le pouvoir a opté pour la distribution massive de fusils, voire de fusils d’assaut, à ses fidèles. En équipant inconsidérément des civils de tous âges, auxquels l’Association caritative al-Bustan de Rami Makhlouf et les branches locales du Parti Baath ont distribué plus de 100 000 armes dans les villes et un nombre encore supérieur dans les villages, le pouvoir a favorisé l’anarchie. Il leur a donné les moyens de se dresser les uns contre les autres avec violence à la moindre occasion, par exemple pour le vol d’une tresse d’ail, et il a facilité la multiplication dans la région des crimes, des agressions, des enlèvements et des exactions en tous genre. Il est aujourd’hui incapable de maîtriser une situation qui se traduit par l’apparition d’une quantité de « nouveaux chabbiha« , lesquels profitent de la place laissée vacante par leurs prédécesseurs dans le métier, incorporés dans les Forces de défense nationale et mobilisés sur d’autres terrains d’action. Il a ouvert une boîte de pandore dont feront les frais ceux dont il prétendait assurer la sécurité, puisque certaines de ces armes ont été vendues et revendues, d’autres « perdues » et d’autres enfin dissimulées par leurs détenteurs, pour éviter de devoir les restituer quand elles leur seront réclamées.

Un second problème est l’indifférence manifestée par le régime pour le sort des familles de ses partisans prises en otage. Dans le nord du pays, seule une partie des femmes enlevées avec leurs enfants lors des opérations menées sur les hauteurs de Lattaquié, au début du mois d’août 2013 ont été aujourd’hui libérées.Une vingtaine d’entre elles, avec plus de trente enfants, restent à ce jour détenues par le Front islamique. A Adraa, dans la grande banlieue de Damas, les femmes parentes de militaires ou de membres des Comités populaires enlevées à la mi-décembre 2013, n’ont toujours pas été concernées par des négociations, le régime espérant récupérer cette ville soit par un siège, soit par des bombardements. Dans les deux cas, les ravisseurs avaient proposé au pouvoir un échange de prisonnières, mais cette offre a été à chaque fois ignorée ou refusée.

Les menhebbakjis, les adorateurs de Bachar al-Assad, sont d’autant plus exaspérés par le pourrissement de cette situation qu’ils ont eu l’opportunité d’observer la différence de traitement par le régime de situations similaires.
– Une solution a en effet été trouvée qui a permis, le 9 mars 2014, la libération des 13 religieuses du couvent orthodoxe de Mar Taqla, enlevées à Maaloula quelques mois plus tôt. Elles ont été remises aux autorités syriennes en échange de la libération de 153 femmes détenues à la prison civile d’Adra.
– Un officier répondant au nom de Ghadir Yousef a été échangé, en avril 2014, contre une famille entière (un couple et ses deux enfants de moins de 2 ans), parce que son père, officier en poste à la Présidence, était parvenu à convaincre Salem al-Ali, conseiller du chef de l’Etat, d’obtenir une décision en ce sens du président ou du Conseil de Sécurité nationale.
Des Iraniens qui combattaient à Alep avec les forces du régime ont également été libérés par leurs ravisseurs en échange de la sortie de Homs de ses derniers défenseurs, au début du mois de mai 2014…

Mieux vaut donc, en Syrie, pour voir son sort pris en considération par les responsables, être chrétien ou Iranien, ou appartenir à une famille disposant d’accès au plus haut niveau. Ces éléments conduisent les alaouites à penser, et à dire à présent de plus en plus ouvertement, que, pour Bachar al-Assad qui les recrute pour les envoyer au combat et pour protéger son pouvoir dans des affrontements dont il tient éloignés les membres de sa famille, ils ne sont guère plus que de la chair à canon.

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Se résoudre à penser que c’est sur un tel chef qu’il faudrait s’appuyer pour lutter contre Da’ech et à un dirigeant aussi contesté que devrait profiter une intervention des Occidentaux en Syrie contre cette organisation, traduirait un manque singulier d’imagination. Elle serait surtout la preuve d’un immense mépris pour les milliers de Syriens qui, en ce moment, continuent de lutter à la fois contre le radicalisme de l’Etat islamique et le jusqu’au-boutisme de Bachar al-Assad.

Les activistes et les opposants ne se font pas d’illusion : les expressions de contestation émanant de la communauté alaouite n’annoncent pas une volte-face immédiate de sa part et une adhésion prochaine aux revendications de liberté, de justice et de dignité qui ont jeté les Syriens dans la rue en mars 2011. Mais ils se réjouissent de constater que, trois ans et demi après la révolte de Daraa, les alaouites sont en passe de renverser à leur tour le mur de la peur derrière lequel le régime s’employait à les maintenir, comme la plupart des autres communautés minoritaires en Syrie, et ne veulent plus être une main d’oeuvre à bon marché et à son service exclusif contre le reste de la population syrienne.

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Syrie : attaque contre un village alaouite


Le Monde.fr avec Reuters | 11.12.2012 à 19h30 • Mis à jour le 11.12.2012 à 22h24

Une attaque contre un village du centre de la Syrie a fait de nombreuses victimes mardi 11 décembre. L’opposition au président Bachar Al-Assad évoque un premier bilan de 125 morts et blessés. On ignore encore qui est derrière cette attaque, mais les rebelles syriens l’attribuent aux forces pro-Assad, bien qu’une partie des victimes pourraient bien être, comme le président, des alaouites, une branche du chiisme.

Selon les militants, le village d’Aqrab, à 40 km de Hama, compte en effet deux-tiers de sunnites et un tiers d’alaouites. Un militant de la région qui s’est présenté sous le nom d’Abou Ghazi a cependant affirmé que les habitants sunnites avaient fui leurs maisons, bombardées depuis une semaine.

Des vidéos mises en ligne par des militants ont montré des blessés dans un hôpital de campagne de la région. Un militant y interroge deux jeunes adolescents allongés sous des couvertures, blessés et visiblement choqués. « Des hommes se sont servis des civils comme d’un bouclier humain pour leur propre protection, les menaçant de faire exploser des bonbonnes de gaz pour tuer tout le monde », affirme le militant, reprenant les paroles d’un des deux adolescents, allongé sur le ventre. « Des ‘chabbihas’ (miliciens pro-régime) sont venus en disant ‘on vient pour vous protéger des rebelles’, et ils nous ont empêchés de sortir de nos maisons, ils ont tué mon père, ma mère et mon frère », raconte en bégayant l’autre, qui dit s’appeler Mohammed.

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