NAIM KOSAYYER : LA TERRIFIANTE SITUATION DES HOPITAUX D’ALEP


  • (Entretien avec FB)
    A Alep, nous étions accompagnés d’une équipe de tournage car nous voulions filmer le travail des médecins bénévoles. Sur place, on nous a informés qu’il était nécessaire d’avoir une autorisation… et qu’il serait très probablement très difficile de l’obtenir. Pourquoi ? Parce que, nous a-t-on expliqué, dès lors qu’ils apparaissent dans les médias, les hôpitaux et les lieux de soins sont systématiquement bombardés.
    L’hôpital « Dar Al-Chifa’ » est là pour en témoigner. Ou plutôt… il n’est plus là. Il a été la cible du régime une bonne dizaine de fois. Les bombardements n’étant pas d’une précision chirurgicale, un des immeubles mitoyens a cédé le premier et il n’en reste plus rien non plus. Le quartier qui se trouve juste derrière l’hôpital Al-Zarzour a été complétement anéanti par un missile SCUD. Les médecins assurent que c’est l’hôpital qui était visé : ils racontent avoir entendu le SCUD passer au-dessus de leurs têtes. Pour le corps médical, il n’y a pas deux interprétations possibles : la « mafia » Assad, c’est un des noms donnés au régime, ne veut pas que des images de blessés civils apparaissent dans les médias, pour que ces derniers se focalisent sur des sujets plus politiques qu’humanitaires. Moins spectaculaire, il y a également les enlèvements de médecins aux portes mêmes de ces hôpitaux, preuve si l’en est que c’est bien le corps médical qui est visé.En dépit de tout cela, les médecins ont pris le risque, dans le passé, de laisser les grands médias les filmer, avec l’espoir que les images d’horreur absolue encourageraient le monde, désormais au fait du drame humanitaire, à envoyer une aide à la mesure des besoins. Hélas, cette aide est restée à ce jour très loin d’être suffisante. Comme pour ne pas donner l’impression qu’ils sont ingrats, les médecins ajoutent qu’ils remercient vivement ceux qui répondent à l’appel, mais ils déplorent dans le même temps qu’ils soient si peu nombreux. Finalement, les aides qui arrivent ne justifient donc absolument pas le risque de se faire bombarder, et de perdre ainsi du matériel durement acquis, sans parler des médecins eux- mêmes. D’où cette interdiction de plus en plus fréquente de filmer.

    Les médecins eux-mêmes se font de plus en plus rares. Quoi de plus surprenant, sachant qu’ils sont considérés – et traités- par le régime comme des ennemis, c’est-à-dire comme “des terroristes”, selon cette logique que l’on croyait n’être que celle des groupes radicaux qui veut que l’aide apportée à un blessé ennemi fasse de vous un ennemi semblable.

    Certains Alépins en veulent particulièrement aux médecins de leur ville. Ils se demandent où sont passés les 7000 médecins ou presque qui sont enregistrés, alors que la population a besoin plus que jamais de leurs compétences. Certaines spécialités sont tout simplement absentes. Certains médecins non formés à la chirurgie générale sont contraints de s’essayer aux actes chirurgicaux. Un jeune infirmier anesthésiste a même pratiqué seul une … césarienne. Le tout dans des conditions bien sûr déplorables. Un patient lache, avec un sourire désabusé : “Nos médecins ne sont pas (de vrais) médecins et nos militaires (de l’ASL) ne sont pas (de vrais) militaires. Et pourtant, tous comptes faits, on se débrouille pas si mal…!”

    Si l’on ne meurt pas sur le coup d’une déflagration, c’est le manque de prise en charge ou le manque de moyens qui se révèle souvent fatal. En entrant dans l’un des hôpitaux, on est assailli par les cris de douleurs d’hommes, de femmes et d’enfants, parfois étendus à même le sol, qui attendent d’être pris en charge. Certains pourtant n’auront pas le droit au statut de patient. Leur corps inerte sera déposé devant l’hôpital, pour que les familles viennent le chercher et l’enterrer.

    L’immense majorité des blessés sont des civils. C’est déjà, en soi, inadmissible. Mais ce qui choque profondément les médecins et les infirmiers, ce sont ces enfants qui arrivent avec une balle de sniper logée quelque part dans le corps, trop souvent à la tête ou à la poitrine. Le responsable d’un des hôpitaux nous montre les photos de dizaines et de dizaines d’enfants morts d’une balle de sniper. L’un d’eux a été tué alors que son père et sa mère lui tenaient tous deux la main.C’est bien l’enfant que le sniper visait. Devant de telles horreurs, certains veulent croire que les auteurs ne sont pas des miliciens alaouites proches du régime mais des extrémistes chiites importés d’Iran.