Qui part encore en reportage en Syrie ?


AFP PHOTO/HO/SANA Les reportages en Syrie rédigés par des journalistes étrangers se font rares. En cause, bien sûr, les mille et uns dangers que les reporters doivent affronter s’ils choisissent de se rendre dans ce pays. Du coup, les journalistes « freelance » (indépendants) deviennent majoritaires pour couvrir ce terrible conflit.

Dès les premiers mois de 2011, quand la contestation a commencé à prendre forme en Syrie, le régime a décidé de n’accorder de visas aux journalistes étrangers qu’au compte-gouttes. Les demandes émanant d’organes jugés défavorables étaient rarement honorées (comme celle du Soir en avril de cette année-là, qui ne reçut jamais de réponse de l’ambassade à Bruxelles). En revanche, des journalistes considérés comme « fiables » par le régime (des Russes, par exemple) n’éprouvaient pas ces difficultés.

Peu à peu, alors que la violence prenait le dessus, à partir de l’été 2011, des journalistes occidentaux ont pris le parti de passer en Syrie par des voies non officielles, par des chemins de contrebande à la frontière libanaise ou, plus souvent, turque. Pour se retrouver, donc, côté rebelles. De septembre à décembre, ils furent des dizaines sinon même bien plus à franchir ce pas. Cela a donné des reportages édifiants sur de nombreuses chaînes.

France 2 avait ainsi diffusé deux reportages saisissants à l’automne 2012. Est-ce pour punir la chaîne (et punir en même temps la France, « coupable » d’avoir pris parti pour les rebelles) qu’un guet-apens a été tendu par le régime le 11 janvier 2011 au reporter de France 2 Gilles Jacquier à Homs ? C’est en tout cas la thèse d’un livre convaincant (1) écrit par la compagne du journaliste, elle-même photographe, et deux journalistes suisses, qui accompagnaient tous trois notre confrère qui a perdu la vie ce jour-là.

En l’espèce, l’un des buts additionnels espérés aurait été de dissuader les reporters du monde entier de se rendre dans l’enfer syrien. Mais, si la Syrie est peu à peu désertée par les journalistes étrangers, c’est sans doute plus en raison des risques rencontrés en zones rebelles (compte tenu que l’entrée dans la Syrie sous contrôle du régime reste soumise à l’obtention de rarissimes visas).
Risques ? Celui de rencontrer la mort, bien sûr, ou de subir de graves blessures, comme notre consoeur française Edith Bouvier en mars 2012 à Homs encore (2). Mais le danger majeur, c’est aussi et surtout, désormais, la possibilité d’être victime d’un kidnapping. Si Reporters sans frontières répertorie 24 journalistes tués en Syrie depuis 2011, les chiffres sont volontairement moins précis pour les confrères retenus en otages par les diverses factions (ou, éventuellement, emprisonnés par le régime). Il y aurait une quinzaine de journalistes étrangers sans doute kidnappés.

Parmi les disparus, on citera en premier lieu le Belge Pierre Piccinin, qui n’est pas à proprement parler un journaliste mais qui s’était rendu pour la énième fois en Syrie au début du moi d’avril dernier afin de témoigner. Avec son ami Domenico Quirico, reporter de La Stampa, Pierre Piccinin aurait été enlevé par un groupe non identifié après avoir franchi la frontière libanaise. Les deux hommes ont réussi à donner un coup de téléphone à leur famille le 6 juin, mais depuis lors un inquiétant silence prévaut à nouveau.
De leur côté, les Français Didier François et Edouard Elias, envoyés par Europe1, ont disparu le 6 juin dernier alors qu’ils étaient en route pour Alep, dans le nord. Le plus inquiétant, dans la plupart des cas, c’est qu’on n’entend même pas parler de demandes de rançon ou d’échanges de prisonniers. Peut-être, parfois, des tractations se déroulent-elles entre ravisseurs et autorités nationales sans que la presse soit tenue au courant.

Compte tenu de ce sombre tableau bien à la mesure de la situation chaotique en Syrie, on ne s’étonnera guère de voir les rédactions hésiter à envoyer leurs journalistes dans ce chaudron. Résultat : à quelques exceptions près (3), ceux qui y vont encore sont des « freelance », des indépendants. Lesquels, pourtant, éprouvent les pires difficultés à vendre leurs papiers, car le conflit syrien s’est d’une part banalisé – les journaux ne rapportent même plus le nombre de victimes quotidiennes, qui se comptent pourtant en centaines… – mais, d’autre part et surtout, il s’est complexifié, il est devenu impropre aux analyses manichéennes, aux papiers faciles à vendre.

L’un de ces journalistes indépendants, l’Italienne Francesca Borri, a publié en juillet un article hallucinant sur le site Columbia Journalism Review (4) dans lequel elle décrit les conditions de son travail. Cet extrait servira d’éloquente conclusion : « Les journalistes freelance sont des journalistes de seconde zone – même s’il n’y a que des freelance ici, en Syrie, parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier ; c’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur ».

BAUDOUIN LOOS

(1) Attentat Express, par Caroline Poiron, Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallelian (Seuil, 2013).
(2) Edith Bouvier a raconté son expérience dans un livre, Chambre avec vue sur guerre, chez Flammarion (2012).
(3) Parmi ces exceptions, le reportage retentissant réalisé par Jean-Philippe Remy et Laurent Van der Stockt, nos confrères du Monde en mars-avril et publié en mai, par lequel ils avaient réussi à valider la thèse que le régime recourt bien aux armes chimiques même si c’est de manière sporadique.
(4) Il a été traduit dans plusieurs langues. On le trouve notamment en français sur le site du Nouvel Observateur.

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Lettre d’une pigiste perdue dans l’enfer syrien


Créé le 31-07-2013 à 18h17 – Mis à jour le 04-08-2013 à 18h28

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

A Alep, en avril 2013 (Sipa)

Ce texte sur son expérience syrienne a été publié le 1er juillet 2013, sur le site de la ‘Columbia Journalism Review’, par Francesca Borri, journaliste indépendante italienne, par ailleurs auteur d’un livre sur le Kosovo et d’un autre sur les rapports entre Israéliens et Palestiniens intitulé ‘Quelqu’un avec qui parler’ (Manifestolibri, 2010).

Il a suscité de très nombreuses réactions, auxquelles Francesca Borri a elle-même répondu sur le site du ‘Guardian’. Il nous a semblé qu’il méritait d’être traduit en français. 

Il m’a finalement écrit. Voilà plus d’un an que je lui envoie des articles à la pige. Pour lui, j’ai attrapé la typhoïde et reçu une balle dans le genou. Aujourd’hui, mon rédacteur en chef a regardé les infos et a pensé que je faisais partie des journalistes italiens qui ont été kidnappés. Il m’a envoyé un e-mail: «Si tu trouvais une connexion, pourrais-tu tweeter ta captivité ?»

Le même jour, dans la soirée, j’ai retrouvé le camp rebelle où je vivais, au beau milieu de cet enfer qui s’appelle Alep, et dans la poussière et la faim et la peur, j’ai espéré trouver un ami, un mot compatissant, un geste tendre. Au lieu de ça, je n’ai trouvé qu’un autre e-mail de Clara, qui passe ses vacances chez moi en Italie. Elle m’a déjà envoyé huit messages «Urgents !». Aujourd’hui elle cherche ma carte de spa, pour se faire masser gratuitement. Les autres messages dans ma boîte de réception ressemblaient à ça: «Excellent, ton article aujourd’hui ; aussi excellent que ton livre sur l’Irak.» Malheureusement, mon livre ne parlait pas de l’Irak, mais du Kosovo.

Du reporter freelance, les gens gardent l’image romantique d’un journaliste qui a préféré la liberté de traiter les sujets qui lui plaisent à la certitude d’un salaire régulier. Mais nous ne sommes pas libres, bien au contraire. Rester en Syrie, là où personne ne veut rester, est ma seule chance d’avoir du boulot. Je ne parle pas même d’Alep, pour être précise. Je parle de la ligne de front. Parce que les rédacteurs en chef, en Italie, ne veulent que le sang et les «bang bang» des fusils d’assaut. J’écris à propos des groupes islamistes et des services sociaux qu’ils mettent à la disposition des populations, les racines de leur pouvoir – une enquête beaucoup plus complexe à mener que le traditionnel article en direct du front. Je fais tout mon possible pour expliquer, et pas seulement pour émouvoir, et je me vois répondre: «Qu’est-ce que c’est que ça ? Six mille mots et personne ne meurt ?»

A vrai dire, j’aurais dû comprendre ça la fois où mon rédacteur en chef m’a demandé un article sur Gaza, parce que Gaza, comme d’habitude, était bombardé. J’ai reçu cet e-mail: «Tu connais Gaza par cœur», écrivait-il. «Quelle importance, que tu sois à Alep ?» Exactement. La vérité est que j’ai fini en Syrie parce que j’avais vu dans «Time» les photos d’Alessio Romenzi, qui est entré dans Homs par les égouts quand personne ne savait ce qu’était Homs. J’ai regardé ses clichés en écoutant Radiohead – ces yeux, qui me fixaient ; les yeux de ces gens en train de se faire massacrer par l’armée d’Assad, un par un, et personne n’avait même entendu parler d’un endroit nommé Homs. La conscience broyée comme par un étau, je n’ai pas eu d’autre choix que de partir en Syrie.

Mais que vous écriviez d’Alep ou de Gaza ou de Rome, les rédacteurs en chef ne voient pas la différence. Vous êtes payé pareil: 70$ par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où la spéculation délirante fait tripler les prix. Donc, par exemple, dormir dans une base rebelle, sous les obus de mortier, sur un matelas posé à même le sol, avec cette eau jaune qui m’a donné la typhoïde, coûte 50$ par nuit ; une voiture coûte 250$ par jour.

Donc, plutôt que de minimiser les risques, vous finissez par les maximiser. Non seulement vous ne pouvez pas vous payer une assurance – presque 1000$ par mois – mais vous ne pouvez pas non plus payer un fixeur ou un traducteur. Vous vous retrouvez seul en terre inconnue. Les rédacteurs en chef sont bien conscients que rémunérer un article 70$ vous pousse à économiser sur tout. Ils savent aussi que si vous êtes sérieusement blessé, une partie de vous espère ne pas survivre, parce que vos finances ne vous permettent pas d’être blessé. Mais ils achètent l’article, même quand ils refuseraient d’acheter un ballon de foot Nike fabriqué par des enfants pakistanais.

Les nouvelles technologies nous amènent à penser que la vitesse est un élément de l’information. Mais ce raisonnement repose sur une logique autodestructrice: le contenu, désormais, est standardisé, et votre journal, votre magazine, n’a plus aucune singularité, et il n’y a donc plus aucune raison de payer un reporter. Pour les nouvelles, j’ai Internet – gratuitement. La crise que les médias traversent est une crise du média lui-même, pas du lectorat. Les lecteurs sont toujours là, et contrairement à ce que croient beaucoup de rédacteurs en chef, ce sont des gens intelligents qui demandent de la simplicité sans simplification. Ils veulent comprendre, pas uniquement savoir.

Chaque fois que je publie un témoignage de guerre, je reçois une douzaine d’e-mails de personnes qui me disent : «Ok, bel article, tableau saisissant, mais je voudrais comprendre ce qu’il se passe en Syrie.» Et j’aimerais tellement répondre que je ne peux pas proposer d’articles d’analyse, parce que les rédactions vont simplement le survoler et me dire: «Tu te prends pour qui, gamine ?» – malgré mes trois diplômes, mes deux livres et mes dix années passées à couvrir des guerres, d’abord comme enquêtrice humanitaire puis comme journaliste. Ma jeunesse, au passage, s’est volatilisée quand des morceaux de cervelle m’ont éclaboussée. C’était en Bosnie. J’avais 23 ans.

Les journalistes freelance sont des journalistes de seconde zone – même s’il n’y a que des freelance ici, en Syrie, parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier ; c’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur.

Et pourtant les rédacteurs en chef, en Italie, vous traitent comme un enfant ; vous prenez une photo hallucinante, et ils vous disent que vous avez été chanceux, au bon moment au bon endroit. Vous décrochez une exclusivité, comme l’article que j’ai écrit un septembre dernier sur la vieille ville d’Alep, classée au patrimoine de l’UNESCO, réduite en cendres tandis que les rebelles et l’armée syrienne se disputaient son contrôle. J’ai été la première reporter étrangère à y pénétrer, et les rédacteurs en chef vous lancent: «Comment pourrai-je justifier que mon journaliste n’ait pas pu entrer et que vous y êtes parvenue ?» J’ai reçu un e-mail d’un chef de service à propos de cet article: «Je le prends, mais je le publierai sous le nom de mon journaliste.»

Et puis, bien sûr, je suis une femme. Un soir, récemment, il y avait des tirs de mortier partout et j’étais assise dans un coin, avec la seule expression qu’on peut avoir sur le visage quand la mort risque de frapper d’une seconde à l’autre, et un autre reporter arrive, me regarde de la tête aux pieds, et me dit: «Ce n’est pas un endroit pour une femme.» Que pouvez-vous répondre à un type comme ça ? Crétin, ce n’est un endroit pour personne.

Si je suis effrayée, c’est parce que je suis lucide. Parce qu’Alep n’est que poudre à canon et testostérone et que tout le monde est traumatisé: Henri, qui ne parle que de guerre ; Ryan, bourré d’amphétamines. Et pourtant, à chaque fois que nous voyons un enfant taillé en pièces, c’est d’abord vers moi, la femme «fragile», qu’ils se tournent, pour savoir comment je me sens. Et je suis tentée de leur répondre : je me sens comme vous. Et les soirs où j’ai l’air blessée, ce sont les soirs où je me protège, où j’évacue toute émotion et tout sentiment ; ce sont les soirs où je m’épargne.

Parce que la Syrie n’est plus la Syrie. C’est un asile de fous. Il y a cet Italien qui était au chômage et qui a rejoint al-Qaeda, dont la mère sillonne Alep pour le retrouver et lui mettre une bonne raclée ; il y a le touriste japonais qui arpente les lignes de front parce qu’il dit avoir besoin de deux semaines de «sensations fortes» ; le Suédois diplômé d’une école de droit qui est venu pour rassembler des preuves de crimes de guerre ; les musiciens américains qui portent la barbe à la Ben Laden, prétendant que ça les aide à se fondre dans le décor alors qu’ils sont blonds et qu’ils mesurent plus d’un mètre quatre-vingt-dix. (Ils ont apporté des médicaments contre la malaria, même s’il n’y a pas de cas de malaria ici, et veulent les distribuer en jouant du violon). Il y a les membres de diverses agences des Nations-Unies qui, lorsque vous leur dites que vous connaissez un enfant souffrant de leishmaniose (une maladie transmise par piqûre d’insecte) et que vous leur demandez s’ils pourraient aider les parents à le faire soigner en Turquie, vous répondent qu’ils ne le peuvent pas parce que c’est un cas particulier et qu’ils ne s’occupent que de «l’enfance» en général.

Mais nous sommes des reporters de guerre après tout, n’est-ce pas ? Une bande de frères (et de sœurs). Nous risquons nos vies pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Nous avons vu des choses que la plupart des gens ne verront jamais. Nous sommes parfaits pour animer les dîners en ville. Les bons clients que tout le monde veut inviter.

Mais le secret sordide, c’est qu’au lieu d’être unis, nous sommes nos propres pires ennemis ; et la raison du papier payé 70$, ce n’est pas le manque d’argent, parce qu’il y a toujours de l’argent pour un papier sur les petites amies de Berlusconi. La vraie raison, c’est que quand vous demandez 100$, quelqu’un d’autre est prêt à le faire pour 70. C’est une compétition féroce. Comme Beatriz, qui aujourd’hui m’a indiqué une direction erronée pour pouvoir être la seule à couvrir une manifestation, tromperie qui m’a menée au milieu des snipers. Juste pour couvrir une manifestation, semblable à des centaines d’autres.

Pourtant nous prétendons être ici afin que personne ne puisse dire : «Mais nous ne savions pas ce qui se passait en Syrie.» Alors que nous ne sommes ici que pour emporter un prix, pour gagner en visibilité. Nous sommes ici à nous mettre des bâtons dans les roues comme si un prix Pulitzer était à notre portée alors qu’il n’existe absolument rien de ce genre. Nous sommes coincés entre un gouvernement qui ne vous accorde un visa que si vous êtes contre les rebelles et les rebelles qui, si vous êtes avec eux, ne vous autorise à voir que ce qu’ils veulent bien vous montrer.

La vérité, c’est que nous sommes des ratés. Deux ans que ça dure et nos lecteurs se rappellent à peine où se situe Damas, le monde entier qualifie ce qui se passe en Syrie de «pagaille» parce que personne ne comprend rien à la Syrie – hormis le sang, encore le sang, toujours le sang. Et c’est pour cette raison que les Syriens ne nous supportent plus maintenant. Parce que nous montrons au monde entier des photos comme celle de cet enfant de sept ans avec une cigarette et une kalachnikov. Il est clair que cette photo est une mise en scène mais elle a été publiée dans les journaux et sur les sites web du monde entier en mars et tout le monde criait: «Ces Syriens, ces Arabes, quels barbares !»

Lorsque je suis arrivée ici la première fois, les Syriens venaient vers moi et me disaient: «Merci de montrer au monde les crimes du gouvernement.» Aujourd’hui, un homme est venu vers moi ; il m’a dit: «Honte à vous.»

Si j’avais réellement compris quelque chose à la guerre, je n’aurais pas essayé d’écrire sur les rebelles et les loyalistes, les sunnites et les chiites. Parce que la seule histoire qui vaille d’être racontée en temps de guerre, c’est comment vivre sans peur. Tout peut basculer en une fraction de seconde. Si j’avais su cela, alors je n’aurais pas eu si peur d’aimer, d’oser, dans ma vie ; au lieu d’être ici, maintenant, recroquevillée dans l’obscurité et la puanteur, en regrettant désespérément tout ce que je n’ai pas fait, tout ce que je n’ai pas dit. Vous qui demain serez encore en vie, qu’attendez-vous ? Pourquoi hésitez-vous à aimer ? Vous qui avez tout, pourquoi avez-vous si peur ?

Francesca Borri

Traduit de l’anglais par Véronique Cassarin-Grand et David Caviglioli

Avec l’autorisation de la ‘Columbia Journalism Review’

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  • (Entretien avec FB)
    A Alep, nous étions accompagnés d’une équipe de tournage car nous voulions filmer le travail des médecins bénévoles. Sur place, on nous a informés qu’il était nécessaire d’avoir une autorisation… et qu’il serait très probablement très difficile de l’obtenir. Pourquoi ? Parce que, nous a-t-on expliqué, dès lors qu’ils apparaissent dans les médias, les hôpitaux et les lieux de soins sont systématiquement bombardés.
    L’hôpital « Dar Al-Chifa’ » est là pour en témoigner. Ou plutôt… il n’est plus là. Il a été la cible du régime une bonne dizaine de fois. Les bombardements n’étant pas d’une précision chirurgicale, un des immeubles mitoyens a cédé le premier et il n’en reste plus rien non plus. Le quartier qui se trouve juste derrière l’hôpital Al-Zarzour a été complétement anéanti par un missile SCUD. Les médecins assurent que c’est l’hôpital qui était visé : ils racontent avoir entendu le SCUD passer au-dessus de leurs têtes. Pour le corps médical, il n’y a pas deux interprétations possibles : la « mafia » Assad, c’est un des noms donnés au régime, ne veut pas que des images de blessés civils apparaissent dans les médias, pour que ces derniers se focalisent sur des sujets plus politiques qu’humanitaires. Moins spectaculaire, il y a également les enlèvements de médecins aux portes mêmes de ces hôpitaux, preuve si l’en est que c’est bien le corps médical qui est visé.En dépit de tout cela, les médecins ont pris le risque, dans le passé, de laisser les grands médias les filmer, avec l’espoir que les images d’horreur absolue encourageraient le monde, désormais au fait du drame humanitaire, à envoyer une aide à la mesure des besoins. Hélas, cette aide est restée à ce jour très loin d’être suffisante. Comme pour ne pas donner l’impression qu’ils sont ingrats, les médecins ajoutent qu’ils remercient vivement ceux qui répondent à l’appel, mais ils déplorent dans le même temps qu’ils soient si peu nombreux. Finalement, les aides qui arrivent ne justifient donc absolument pas le risque de se faire bombarder, et de perdre ainsi du matériel durement acquis, sans parler des médecins eux- mêmes. D’où cette interdiction de plus en plus fréquente de filmer.

    Les médecins eux-mêmes se font de plus en plus rares. Quoi de plus surprenant, sachant qu’ils sont considérés – et traités- par le régime comme des ennemis, c’est-à-dire comme “des terroristes”, selon cette logique que l’on croyait n’être que celle des groupes radicaux qui veut que l’aide apportée à un blessé ennemi fasse de vous un ennemi semblable.

    Certains Alépins en veulent particulièrement aux médecins de leur ville. Ils se demandent où sont passés les 7000 médecins ou presque qui sont enregistrés, alors que la population a besoin plus que jamais de leurs compétences. Certaines spécialités sont tout simplement absentes. Certains médecins non formés à la chirurgie générale sont contraints de s’essayer aux actes chirurgicaux. Un jeune infirmier anesthésiste a même pratiqué seul une … césarienne. Le tout dans des conditions bien sûr déplorables. Un patient lache, avec un sourire désabusé : “Nos médecins ne sont pas (de vrais) médecins et nos militaires (de l’ASL) ne sont pas (de vrais) militaires. Et pourtant, tous comptes faits, on se débrouille pas si mal…!”

    Si l’on ne meurt pas sur le coup d’une déflagration, c’est le manque de prise en charge ou le manque de moyens qui se révèle souvent fatal. En entrant dans l’un des hôpitaux, on est assailli par les cris de douleurs d’hommes, de femmes et d’enfants, parfois étendus à même le sol, qui attendent d’être pris en charge. Certains pourtant n’auront pas le droit au statut de patient. Leur corps inerte sera déposé devant l’hôpital, pour que les familles viennent le chercher et l’enterrer.

    L’immense majorité des blessés sont des civils. C’est déjà, en soi, inadmissible. Mais ce qui choque profondément les médecins et les infirmiers, ce sont ces enfants qui arrivent avec une balle de sniper logée quelque part dans le corps, trop souvent à la tête ou à la poitrine. Le responsable d’un des hôpitaux nous montre les photos de dizaines et de dizaines d’enfants morts d’une balle de sniper. L’un d’eux a été tué alors que son père et sa mère lui tenaient tous deux la main.C’est bien l’enfant que le sniper visait. Devant de telles horreurs, certains veulent croire que les auteurs ne sont pas des miliciens alaouites proches du régime mais des extrémistes chiites importés d’Iran.