Max Blumenthal, sur les guerres de la bande de Gaza dans son passé – et dans son avenir


« Tuer, et tuer, et tuer.
Toute la journée,
tous les jours »
.

*****

 

« La question, c’est juste, quand » :

 

Elias Isquith – 27 juin 2015 – Salon

 

L’auteur de « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » a raconté à Salon ce qu’il a vu dans les décombres d’un pays en état de siège.

Illustration de la première de couverture du livre « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » (Photo : Nation Books)

Illustration de la première de couverture du livre « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » (Photo : Nation Books)

Si pour une raison quelconque, vous êtes l’une de ces très rares personnes sur cette Terre à vouloir y aller, plutôt que d’en partir, de la bande de Gaza, vous pourriez vouloir savoir à quoi vous attendre.

Parce que, bien qu’il se soit passé presque un an depuis que le conflit israélo-Gaza de 2014 – l’ « Opération Bordure protectrice » comme les Forces de défense israéliennes l’ont appelé – s’est interrompu, vous ne devez pas vous attendre à trouver une société reconstruite. Non, selon « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza », le nouveau livre de Max Blumenthal, journaliste, déjà auteur de l’incendiaire « Goliath : vie et haine dans le Grand Israël », ce que vous y verrez, ce sont des montagnes de décombres, à peine moins qu’il n’y en avait à la fin de la guerre.

Sur la base de ses contacts à Gaza aussi bien que de son propre reportage, de première main, le livre de Blumenthal apporte deux choses, aucune n’étant particulièrement bien accueillie dans le monde politique états-unien et les médias du courant dominant. Non seulement Blumenthal fournit une ventilation méthodique de la période précédant le conflit – qui diverge dans ses aspects essentiels des récits les plus courants que l’on trouve dans la presse américaine –, mais encore il propose une comptabilité plus détaillée de ce qu’il s’est passé derrière le brouillard de la guerre. Il essaie aussi de répondre à certaines des questions toujours gênantes concernant la guerre : Pourquoi a-t-elle duré si longtemps ? Pourquoi tant de victimes civiles ? Et qu’est-ce qui a même été accompli ?

Récemment, Salon s’est entretenu au téléphone avec Blumenthal pour discuter de son livre, de l’histoire de Gaza dont beaucoup d’Américains ne savent rien, des raisons qui lui font penser que la guerre a été une conséquence presque délibérée d’une politique israélienne de longue date, et croire qu’elle ne sera pas la dernière. Ci-dessous, vous trouverez notre entretien, revu pour plus de clarté et dans sa longueur.

Vous soutenez que la guerre de l’été dernier ne peut pas être comprise isolément, qu’il faut la voir dans un contexte plus large. Par exemple, pourquoi pensez-vous que la situation aujourd’hui est une conséquence  du « désengagement » de Gaza par l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, en 2005 ?

Le retrait des colons nationalistes religieux israéliens (qui étaient environ au nombre de 9000) de la bande de Gaza a été fêté par les libéraux, parce qu’ils y voyaient ces fanatiques forcés par les troupes israéliennes de quitter une région qu’Israël (avait) occupée. Ce retrait unilatéral relevait en réalité d’un scénario auquel quiconque qui se souciait de la population de la bande de Gaza aurait dû s’opposer, parce que l’ordre du jour en était très clair et très visible. Il s’agissait de libérer (Israël) de ses obligations émanant de la Convention de Genève concernant la bande de Gaza, et de prétendre qu’il ne l’occupait plus.

Qu’a permis la nouvelle situation à Israël ?

Il lui a été possible d’établir un système de style panoptique, où il contrôle l’extérieur, le ciel, la mer, et où il peut placer la bande de Gaza sous un siège très sophistiqué, un siège assuré par des robots. Deuxièmement, cela a permis à Israël de restreindre son contrôle des grands blocs de colonies autour de Jérusalem-Est. Ils ont reçu une lettre de George W. Bush (leur demandant) le retrait unilatéral de la bande de Gaza, et leur garantissant que ces colonies gigantesques sur l’aquifère palestinien – colonies qui s’enfoncent profondément au cœur de la Cisjordanie et qui sépareront finalement la Cisjordanie de lui-même – resteront en permanence aux mains d’Israël dans tout accord américain pour une paix négociée. C’est le point numéro deux.

Et le point numéro trois ?

Le point numéro trois, c’est que ce retrait, selon les propos mêmes du chef du Shin Bet de l’époque, Avi Dichter, permet à l’armée plus de « liberté d’actions » dans la bande de Gaza. S’il n’y a plus aucun Israélien juif dans la bande de Gaza, cela vous permet de commencer à utiliser des obus d’artillerie de 150 mm pour les tirs de barrage aux régions frontalières ; cela vous permet d’utiliser des bombes à fragmentation de 2000 livres. Aussitôt que le retrait aura eu lieu, vous verrez l’utilisation d’armes expérimentales, pour un armement à coût réduit. Gaza va devenir un laboratoire pour l’industrie israélienne d’armement, et pour l’ensemble du mécanisme de contrôle qu’Israël essaie de commercialiser et d’exporter vers le monde comme étant déjà testé sur le terrain.

Je veux juste ajouter un point : nous devons comprendre ce qu’est la bande de Gaza, en considérant la situation dans son ensemble – pas seulement depuis 2005, mais depuis 1948.

Que voulez-vous dire ?

Ils sont 72 à 80 % dans la population de la bande de Gaza à être qualifiés de réfugiés. Cela signifie que ceux-ci sont les descendants de la population qui, durant la Nakba, entre 1947 et 1948, a été expulsée par la force hors de ce qui actuellement est Israël. Ces gens ne sont pas autorisés à rentrer dans leurs foyers comme le leur garantit le Droit au retour – en vertu de la Résolution 194 des Nations-Unies – parce qu’ils ne sont pas juifs. S’ils revenaient, la majorité démographique juive d’Israël serait compromise.

Voilà comment les dirigeants d’Israël, qui règnent aussi sur tous les Palestiniens, les voient. Ils voient la population de la bande de Gaza comme une menace démographique. La bande de Gaza est donc un entrepôt humain, pour une population en excédent – c’est anachronique dans un monde moderne. Une population est entreposée parce qu’elle est de la mauvaise ethnie. Voilà pourquoi la bande de Gaza résiste. Pour moi, c’est là, vraiment, l’essence de la crise.

Votre référence à l’angle démographique m’amène à Aron Soffer, que ses collègues ont surnommé « le compteur d’Arabes ». Qui est-il ? Pourquoi est-il important ?

Armon Soffer est un conseiller en chef en ingénierie démographique – c’est-à-dire, comment manigancer une majorité juive dans les régions sous contrôle israélien –, et il le fut dans les gouvernements israéliens successifs. Il a conçu non seulement le désengagement unilatéral de Gaza, mais également le mur de séparation. Dans chaque cas, il a annoncé qu’ils n’apporteraient pas une plus grande sécurité nationale pour Israël, mais qu’ils conduiraient au maintien de la majorité (démographique) juive. Il est obsédé par le maintien d’un seuil à 70 %. Son nom de famille, Soffer, signifie « compteur » en hébreu ; aussi, ses collègues à l’université de Haïfa se réfèrent à lui comme à « Arnon, le compteur d’Arabes ».

Il a anticipé que ses recommandations politiques réduiraient la sécurité nationale d’Israël, tout cela au nom du maintien d’une majorité démographique ?

Écoutez ce qu’il dit. Alors qu’il expliquait la nécessité du désengagement unilatéral de Gaza, il a déclaré : « Quand 2,5 millions de personnes vivront dans une Gaza fermée à l’extérieur, ça deviendra une catastrophe humaine. Ces gens seront plus encore des animaux qu’ils ne le sont aujourd’hui, aidés en cela par un Islam démentiel, fondamentaliste. La pression à la frontière sera horrible ; ce sera une guerre épouvantable. Si nous voulons rester en vie, nous devrons tuer, et tuer, et tuer. Toute la journée, tous les jours ».

Il a déclaré cela au Jerusalem Post – alors il était un proche conseiller de Sharon. Sharon a attribué à Soffer de l’avoir convaincu du désengagement (de la bande de Gaza). Le journal a été imprimé en Israël, mais pas aux États-Unis. Je n’approuve pas le langage ou l’idéologie raciste de Soffer, mais ce qu’il a dit est devenu réalité. Ce que nous avons vu l’été dernier avec l’Opération Bordure protectrice était l’accomplissement de sa prophétie sanglante : « Tuer, et tuer, et tuer tous les jours ». C’est ce que l’armée israélienne a fait pendant 51 jours.

Quelle est la cause du conflit de l’été dernier ? Qu’est-ce qui a allumé l’étincelle et provoqué cette guerre de 51 jours ?

La guerre était un prolongement de la campagne continue visant à anéantir le mouvement national palestinien. C’est ce que le sociologue israélien, Barruch Kimmerling, a appelé un « politicide », c’est-à-dire la destruction d’une identité politique tout entière. Il extrapolait à partir du terme « génocide », qui signifie la destruction d’un peuple entier. Je pense que c’est un condensé vraiment exact de la stratégie à long terme d’Israël.

De quelles façons ?

Je ne pense pas qu’Israël ait la moindre intention d’exterminer physiquement les Palestiniens par centaines de milliers. Il veut simplement les éliminer en tant que mouvement national, et en faire des Arabes errants, qui seront soit confinés dans des bantoustans en Cisjordanie, ou dans un entrepôt dans la bande de Gaza ; soit des citoyens de quatrième classe, fournissant une main-d’œuvre subalterne en Israël même ; soit disposant tout simplement d’un statut de simples réfugiés. Mais sans aucune direction politique, ni aucun objectif nationaliste….

 

 

http://www.salon.com/2015/06/27/the_question_is_just_when_max_blumenthal_on_war_in_the_gaza_strips_past_%E2%80%94_and_its_future/

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Miko Peled : dernières paroles sur Sharon


Je n’ai jamais compris comment l’on pouvait se réjouir de la mort de quelqu’un. Je me trouvais au Royaume-Uni lors du décès de Margaret Thatcher et j’ai donc été témoin des   réjouissances. Ces manifestations de joie à mesure que la nouvelle de la mort de la Dame de Fer se répandait dans le pays m’ont d’abord choqué car de fait  certains organisaient des fêtes pour célébrer son décès. En parcourant les différents parties du Royaume, surtout au pays de Galles et en Irlande, je me suis dit que lorsque Ariel Sharon mourra nous assisterons à des explosions de joie similaires.

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Sharon est dans le coma depuis janvier 2006, plusieurs hémorragies cérébrales l’ayant laissé dans un état végétatif. Mais à présent,  on nous dit que ses reins lâchent et en Israël on craint sa mort imminente.

Je peux imaginer les longs éloges que nous devrons endurer à son enterrement : « un héros », « un grand dirigeant », « un génie militaire »; on  dira tout ceci et bien davantage. La presse récapitulera tous ses exploits militaires, toutes les batailles qu’il a gagnées, tous les ennemis, aussi bien militaires que politiques,  sur lesquels il l’a emporté. Sa fermeté de dirigeant israélien sera trompetée et on nous dira qu’il laissera le souvenir d’avoir tout donné à son pays.

Dans mon livre, le Fils du Général, parcours  d’un Israélien en Palestine, j’ai mentionné Sharon à plusieurs reprises en sa qualité de militaire cruel,  brillant et sans scrupules ainsi que de ministre de la défense et enfin de premier ministre.

Il est toutefois important de rétablir la vérité au sujet de cet homme avant que le flot nauséabond de condoléances, hypocrites et mensongères, ne déferle après sa mort.

Ariel Sharon était ambitieux. Il était brutal, avide, inflexible et malhonnête. Il avait un appétit insatiable du pouvoir, de la gloire et de la fortune. Ce caractère de tueur de sang-froid , sans pitié il l’a manifesté dès le début de sa carrière lorsqu’il commandait l’unité 101 de l’armée israélienne dans les années 50. L’unité 101 était  une brigade de commandos notoire ayant l’autorisation spéciale de tuer et de terroriser les Palestiniens. Elle a opéré principalement à Gaza,  mais également dans d’autres parties du pays et au-delà. L’unité 101 était si brutale et elle a causé tellement de morts innocentes que même d’après les normes israéliennes on  a estimé qu’elle était allée trop loin,  et elle a finalement été dissoute.

Sharon eut  des promotions et prit la tête d’autres unités dans l’armée israélienne se faisant un nom en tant que commandant prometteur ; tout le monde comptait qu’il serait un jour à la tête de l’armée israélienne ou chef d’état-major. Mais ce poste il ne l’eut jamais;  il fit beaucoup mieux. Sharon se lança dans la politique et fut proposé comme ministre de la défense lorsque Menahem Begin était premier ministre. En cette capacité,  il dirigea  l’invasion catastrophique du Liban en 1982.

L’invasion causa la mort d’innombrables Libanais et de Palestiniens, et de nombreux blessés et de personnes déplacées. Sharon a également commandité les massacres qui ont eu  lieu en septembre de la même année dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila près de Beyrouth, et ici encore, même d’après les normes israéliennes, Sharon était allée trop loin et il fut renvoyé.

Sharon a été blâmé pour son rôle dans le massacre de Sabra et Chatila et n’a pas pu accéder au poste de ministre de la défense, mais il a poursuivi sa carrière politique et sa sphère d’influence s’est étendue. En tant que ministre du logement et du développement,  il a contribué plus que tout autre aux politiques racistes et anti palestiniennes et à la corruption dans son ministère. On prétend que sous  son mandat, le budget du ministère était sans limite, et dépassait celui de la défense. Il pesa de tout son poids sur la colonisation et le déplacement de Palestiniens de ce qui avait été la Cisjordanie.

La chose la plus absurde qui ait jamais été dite au sujet de Sharon est qu’il était un homme de paix. Il avait « quitté » Gaza et « rendu » Gaza aux Palestiniens. Il avait agi pour la paix et en retour tout ce que reçut  Israël ce furent les roquettes tirées depuis Gaza. Le désengagement israélien de Gaza était une mesure cynique et unilatérale. Sharon a pu ainsi faire sortir les colons israéliens de Gaza, enfermer Gaza dans une prison et marquer quelques points auprès de l’administration étasunienne. Ce fut une initiative cruelle qui lui permit de suffoquer plus avant le peuple de Gaza qu’il avait décidé de détruire depuis le début de sa violente carrière. Mais les fiers Palestiniens ne se sont pas rendus et ils sont le rappel constant du sang qu’il a sur les mains.

On pourrait poursuivre le récit des crimes de Sharon ad infinitum. Maintenant qu’il est sur son lit de mort, et qu’il est près de pousser son dernier soupir, nous devons tous nous souvenir de ses victimes, des innombrables morts, des blessés et des personnes déplacées et rappeler au monde que cet homme n’était pas un héros mais un criminel.

Alors que j’écris ces lignes Ariel est toujours en vie,  si on peut appeler cela en vie et à beaucoup d’égards l’état dans lequel il se trouve pourrait être l’enfer qu’il mérite si abondamment

source

traduction : anniebannie