Les 54 premières années Manuel abrégé d’occupation militaire (documentaire de Avi Mograbi)


À travers un vrai-faux manuel d’occupation, le documentariste israélien Avi Mograbi dissèque les rouages de la mainmise de l’État hébreu sur les territoires palestiniens occupés, et recueille la précieuse parole de soldats qui y ont participé. Juin 1967.

Au terme de la guerre des Six Jours, la Cisjordanie, le Sinaï, Gaza et le Golan passent sous contrôle israélien. Débute alors l’occupation des territoires palestiniens, l’une des plus longues de l’histoire moderne.

Le réalisateur israélien Avi Mograbi, antisioniste déclaré, en expose, face caméra, les principes fondamentaux, tirés d’un vrai-faux manuel abrégé d’occupation militaire. Chacun d’entre eux est illustré par les témoignages de soldats qui ont douloureusement vécu leur participation au maintien de la domination israélienne et se sont confiés à l’ONG « Breaking the Silence » (« Briser le silence »).

Car si l’occupation implique d’abord de confisquer des terres pour y implanter des colonies juives, elle oblige Tsahal, l’armée de défense de l’État hébreu, à sécuriser les opérations tout en réprimant les tentatives de résistance, dont la première Intifada, qui éclate en 1987…

Les dessous d’une occupation Dans cet exposé implacable, Avi Mograbi (Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon, Pour un seul de mes deux yeux) endosse lui-même le rôle d’un docte expert en stratégie militaire, aveugle aux souffrances engendrées par l’application d’un manuel sans concessions.

Adoptant une narration chronologique, son film fait intervenir d’anciens soldats de différentes générations, qui racontent les exactions qu’ils ont commises sous l’uniforme de Tsahal ou auxquelles ils ont assisté, encouragés par leurs supérieurs : arrestations, tortures, perquisitions, punitions collectives, expropriations, destructions de maisons…

Des images d’archives étaient et recoupent ces témoignages et dévoilent les dessous d’une occupation des territoires palestiniens qui perdure depuis cinquante-quatre ans, condamnant tout espoir de paix.

Seconde partie

Second volet de ce vrai-faux manuel d’occupation dans lequel le documentariste israélien Avi Mograbi dissèque les rouages de la mainmise de l’État hébreu sur les territoires palestiniens occupés.

Dans les années 1990, l’État hébreu continue d’asseoir sa domination sur la Palestine avec l’aide de son service de sécurité intérieure, le Shabak. De son côté, l’armée ferme les yeux sur les actes de violence commis par les colons envers les Palestiniens.

En 1993, les accords d’Oslo offrent des zones de souveraineté distinctes aux Israéliens et aux Palestiniens, mais entravent les déplacements de ces derniers à travers la mise en place de points de contrôle. Après le massacre d’Hébron par un colon juif en 1994, des attentats-suicides visent les centres urbains israéliens.

En 2000, la seconde Intifada, violemment réprimée, entraîne une escalade sécuritaire et la construction d’un mur de séparation en Cisjordanie pour protéger la population israélienne de possibles attaques.

Après le retrait d’Israël de la bande de Gaza en 2005, le conflit avec le Hamas (Mouvement de la résistance islamique) débouche sur des opérations militaires israéliennes dans la zone en 2008, puis en 2014. Les dessous d’une occupation

«Comment un Etat peut-il être à la fois juif et démocratique?»


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Né en Israël en 1956, Avi Mograbi tisse depuis longtemps une oeuvre originale de cinéaste. Sa «patte» personnelle –impertinente – est reconnaissable entre toutes. Il se met le plus souvent lui-même en scène dans des situations parfois loufoques, jamais gratuites, où l’humour au second degré suscite la réflexion.

Il nous revient avec son dernier film, intimiste, où s’expose une relation amicale d’une étonnante tonicité entre lui et son professeur d’arabe. Nous l’avons rencontré à l’occasion de son passage en Belgique motivé par la rétrospective que lui consacre le cinéma Nova, dans le centre de Bruxelles.

Vous charriez en Israël une réputation de franc-tireur facétieux, de gauchiste pince-sans rire, mais votre oeuvre exhale un parfum plutôt pessimiste. Pourtant, votre dernier film, Dans un jardin je suis entré, donne de votre amitié avec un professeur palestinien une impression très positive des possibles rapports harmonieux entre Juifs et Arabes…

Oui, et le film sort ici à un moment, après ce qui s’est passé à Gaza cet été, qui n’inspire vraiment pas à l’optimisme! Il a certes été tourné auparavant (en 2011, NDLR), mais je dirais que cet optimisme que vous observez serait plutôt comme une sorte d’échappatoire, car il ne résulte pas de la réalité, il serait même contraire à la réalité, comme dans un rêve, même si cette amitié entre Ali, mon professeur d’arabe, et moi est bien réelle. Réelle entre deux personnes précises, mais non confirmée à grande échelle à l’heure actuelle où l’on voit au contraire exposer au grand jour le racisme en Israël non seulement contre les Palestiniens mais aussi contre tous ceux qui se dressent contre les massacres.
La fille de 10 ans d’Ali, Yasmine, la formidable autre héroïne de mon film, est à moitié palestinienne par son père et à moitié juive par sa mère. Elle est brillante, pétillante, intelligente, fine, généreuse, on ne peut que tomber sous son charme ; elle incarne la solution au Proche-Orient, elle est forte des richesses des deux côtés! Et pourtant, elle le dit, tout le monde ne l’apprécie pas dans son école israélienne en hébreu, où elle souffre du racisme.

Peut-on dire de toute votre oeuvre qu’elle est purement politique?

Très politique! Mais ça veut dire quoi? Mes films n’ont pas le pouvoir d’intervenir dans la vie politique, de l’influencer, ça je l’ai compris depuis longtemps: je n’entre pas dans la vie politique, je cherche certes le changement mais ce ne sont pas mes films qui l’apporteront. Je dois reconnaître que la plupart du temps ceux qui aiment mes films y apprécient certes ma touche personnelle, mon langage cinématographique propre, poétique, différent, mais ils partagent aussi mes opinions politiques! Sauf rares exceptions…

Vos films sont-ils vus en Israël?

Oui, mais dans un circuit assez fermé, celui des cinémathèques et d’une chaîne câblée spécialisée dans les documentaires. Il n’y a qu’un seul de mes films qui est passé une fois sur une grande chaîne nationale à une heure de grande écoute, dans les années 1990. Je regrette cette situation car je fais d’abord des films à destination des Israéliens.

Vos positions politiques font-elles de vous un ennemi public pour de nombreux Israéliens, à l’image du journaliste du quotidien Haaretz Gideon Levy?

Non! Lui c’est le gars le plus détesté en Israël, il a pris sur lui la tâche de dire les choses qui dérangent le plus. J’ai travaillé naguère avec lui sur un long tournage, nous nous entendons très bien, même si je ne suis peut-être pas toujours sur la même longueur d’onde au niveau de la façon de faire passer un message, car il privilégie la provocation. Cela dit, la plupart des gens qui le détestent ne l’ont jamais lu! Je ne suis pas aussi célèbre que lui en Israël. Nous sommes dans le même camp mais lui, tout le monde le connaît et le reconnaît, moi je suis un obscur réalisateur qui n’a pas mis tout le monde en colère alors pourtant que je le mériterais!

Etes-vous étonné par ce niveau inouï de haine observée actuellement en Israël envers les Palestiniens et les «gauchistes» qui les défendent?

La haine n’est pas neuve. Je me suis récemment retrouvé à Paris avec deux vieux amis avec qui j’avais manifesté à Tel-Aviv en 1982 contre la guerre d’alors au Liban, et nous avions été rossés par des hooligans d’extrême droite à l’époque. Elle n’est pas neuve, donc, cette haine, mais il est vrai qu’elle atteint des sommets. En fait, le racisme, en Israël, ne peut constituer une surprise. Il fait partie du concept même d’«Etat juif», à savoir une nation supérieure aux autres, qui ne peut se permettre de perdre sa majorité démographique (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les territoires palestiniens occupés, sauf à Jérusalem-Est, n’ont jamais été annexés). Cet Etat est contre une partie de ses citoyens, ceux qui ne sont pas juifs.
Je me pose la question: ce à quoi on assiste actuellement, est-ce une montée du racisme jusqu’à un nouveau sommet ou juste un nouveau sommet dans l’expression même du racisme qui préexistait? Je n’ai pas la réponse. Mais c’est de toute façon choquant et insupportable. D’autant que cela provient des dominants qui se sentent toujours menacés par les plus faibles.

Pourquoi? En raison de l’histoire des Juifs, des persécutions, de la Shoah?

Tout est compliqué. La nature de l’Etat juif, comme il se voit, est d’être une île dans un océan d’hostilité arabe; avec la ferme volonté de rester juif et de tout mettre en oeuvre pour sécuriser cet Etat. Son destin est donc d’être isolé. Les gens intègrent la notion. Cela vient-il du ventre ou de l’éducation? Des deux sans doute. Israël a décidé de rester isolé pour le reste de son existence. Beaucoup d’Israéliens ne partagent pas mon avis, ils croient que nous voulons vraiment la paix… mais oublient de dire: seulement à nos conditions. Faire la paix avec les Palestiniens implique de résoudre notamment la question des frontières, des lieux saints et celle des réfugiés palestiniens. Non pas qu’il faille faire revenir six millions de réfugiés en Israël, mais il faut commencer par admettre la responsabilité – évidente! – d’Israël dans la création du problème des réfugiés, ce que nous refusons.

L’Israélien moyen comprend-il cette responsabilité? On lui apprend le contraire dès l’école…

Le récit historique israélien n’inclut pas les Palestiniens. Ni le peuple ni les individus. Pour la grande majorité des gens, c’est clair et net: les Arabes ont refusé le partage de la terre en 1948, et ils paient pour cela. Cela dit, je comprends bien par ailleurs les Juifs qui ont fui l’Europe pour venir en Israël, ce fut le cas de ma propre grand-mère maternelle, dont la famille venait de Pologne, s’était exilée en Allemagne, à Leipzig, où elle était apatride, et qui décida en 1933 après avoir été harcelée par les Jeunesses hitlériennes de partir vers le seul endroit où il y avait une possibilité d’émigrer: en Palestine.

L’Etat d’Israël se veut à la fois juif et démocratique, est-ce une aporie, une difficulté insurmontable?

Eh bien, je voudrais bien qu’on m’explique comment on peut être les deux à la fois! D’ailleurs, dans cet Etat, on trouve deux communautés, l’une, dominante, jouit de la Loi du retour (tout Juif dans le monde a le droit d’émigrer en Israël et de devenir israélien, NDLR), alors que l’autre – les «Arabes israéliens» – subit des discriminations dans moult domaines, construction, éducation, santé, etc.

Votre fils a fait de la prison en 2005 pour avoir refusé de servir sous les drapeaux…

Oui, nous avons trois générations de Mograbi qui ont connu des détentions pour motifs politiques… parfois différents! Mon père, venu de Syrie, faisait partie du groupe armé juif clandestin Irgoun et fut arrêté par les Britanniques et déporté pendant neuf mois en Erythrée dans les années 1940. Moi, j’ai fait quelques mois de prison en 1983 pour avoir refusé de servir ma période de réserve au Liban – j’ai participé à l’occasion à la création de «Yesh Gvul» («Il y a une limite»), une organisation dont je suis devenu porte-parole qui aide les soldats qui refusent de servir l’occupation. Enfin, donc, mon fils aîné a fait quatre mois de prison en 2005 pour la même raison.

Propos recueillis à Bruxelles par Baudouin Loos

Le Cinéma Nova consacre à Avi Mograbi une rétrospective jusqu’au 17 octobre (en présence du réalisateur jusqu’au 21 septembre). Son dernier film, Dans un jardin je suis entré, y sera diffusé du 24/9 au 19/10.

Le 17 septembre 2014.

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