« Jihad Academy », plaidoyer d’un ex-otage face à Daech


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Jean-Pierre Filiu
Universitaire
Publié le 01/03/2015 à 08h18

« Jihad Academy » de Nicolas Hénin

Nicolas Hénin a beau être plus jeune que moi, c’est un journaliste « à l’ancienne ». Là où d’autres s’épuisent dans une vaine traque du « scoop », lui s’immerge des semaines, voire des mois, sur son terrain, dont il apprend la langue et maîtrise les codes. Il cite soigneusement ses sources, préférablement arabes, au moins arabisantes, avant d’avancer faits et interprétations.

Surtout, là où d’anciens otages ont visé le succès de librairie en révélant les « secrets » de leur détention, Nicolas Hénin, détenu par Daech de juin 2013 à avril 2014, nous livre avec « Jihad academy » un plaidoyer sur les moyens de comprendre, et donc de faire face à la menace djihadiste. Sa pudeur est telle qu’il n’évoque pas une fois les épreuves qu’il a subies aux mains de ses geôliers.

Hénin va même plus loin en soulignant les deux poids, deux mesures de l’indignation occidentale face à la barbarie de Daech.

Son livre s’ouvre par l’assassinat en Syrie du journaliste américain James Foley, en août 2014, par l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi, qui s’était proclamé « calife » le mois précédent en Irak. Hénin « porte le deuil » de son confrère supplicié, mais il n’en oublie pas pour autant les centaines de milliers de victimes de ce conflit, qui sont tombées sans susciter une indignation comparable.

Nicolas Hénin (à droite), avec les autres otages libérés, accueillis par François Hollande le 20 avril 2014 (KENZO TRIBOUILLARD/AFP)

Parabole de cour d’école

Lors de ses interventions publiques, Hénin fut confronté, comme moi-même tant de fois, au défi de l’incompréhension des citoyens même bien intentionnés face à une crise syrienne qui brouille tous nos repères.

Il y répond, avec plus d’humour que moi, par une parabole de cour d’école. Un voyou terrorise un de ses camarades qui va se plaindre à sa maîtresse ; celle-ci réprimande sévèrement le voyou, qui file une nouvelle raclée à sa victime dès le lendemain, avec la même réaction de principe du corps enseignant.

Les brutalités se répètent jour après jour, sans aucune intervention effective pour les stopper de la part de ceux dont c’est pourtant la mission. Alors le souffre-douleur va chercher une bande de malfrats qui le vengent avec force coups. Le voyou peut dès lors se précipiter vers sa maîtresse pour se lamenter de la perversité de sa victime.

C’est ce qu’on appelle une prophétie auto-réalisatrice et elle prêterait à sourire s’il ne s’agissait d’un peuple à la civilisation la plus ancienne de l’Histoire.

Nicolas Hénin construit son plaidoyer en chapitres solidement charpentés, aux titres qui claquent : « Le marketing de la laïcité », « Le poids de l’argent » ou « L’arnaque de Kobani » (localité syrienne, frontalière de la Turquie, dont la guérilla kurde fit à l’automne 2014 son « Stalingrad » face à Daech).

Il tord le cou à ce « bon sens près de chez vous » qui fait des ravages chez les décideurs et les commentateurs soi-disant « réalistes » :

« Outre le fait qu’une collaboration politique avec les services de sécurité syrien, responsables de crimes de masse, serait immorale, il faut garder à l’esprit qu’elle serait totalement contre-productive. Bachar al-Assad est le pire partenaire possible pour lutter contre l’Etat islamique. Il manque d’ailleurs singulièrement d’informations sur les djihadistes qui déferlent sur son sol. »

Merci qui, Baghdadi ? Merci, Assad ! ! !

On recommandera à « Tintin-Fillon » et aux amis de Marine-Poutine la lecture des pages sur l’infiltration des djihadistes par les services d’Assad et le soutien multiforme que la dictature syrienne leur a apporté. Hénin, juste avant son enlèvement à Raqqa en juin 2013, constate que le QG de Daech y reste intact, alors même qu’Assad n’hésite pas faire pilonner des cibles civiles toutes proches.

Ce n’est que plus d’un an après que l’état-major jihadiste, parfaitement identifiable, sera frappé… par les Etats-Unis. On dit merci qui, Baghdadi ? Merci, Assad ! ! !

Vous savez par ailleurs, chers riverains, que j’appelle systématiquement Daech l’organisation que Nicolas Hénin, par excès de scrupule, désigne encore comme « Etat islamique ».

On voit bien les dangereux amalgames qu’une telle désignation peut susciter. Après tout, personne n’appelle Al Qaeda « La Base » ou Hezbollah « Le Parti de Dieu ». Daech étant un acronyme arabe, cette utilisation a été banalisée pour le Fatah (qui signifie littéralement « mouvement de libération de la Palestine »), le Hamas (personne ne dit « mouvement de la résistance islamique »), sans parler, pour l’hébreu, de Tsahal (« Forces de défense d’Israël ») ou du Shin-Beth/Shabak (« Service de sécurité »).

Aussi le fruit de « nos erreurs »

Mais, foin de controverses linguistiques (quoiqu’elles ont leur importance), l’important est la leçon que nous donne à méditer Nicolas Hénin, grandi qu’il est par son expérience directe de l’enfer djihadiste : ce monstre-là est aussi le fruit de « nos erreurs », comme l’indique le sous-titre de cet essai nécessaire et percutant.

Deux mois après les tragédies des 7, 8 et 9 janvier 2015 à Paris, il n’est pas trop tard pour en tirer enfin toutes les conséquences.

Infos pratiques
« Jihad Academy »
De Nicolas Hénin

Ed. Fayard, 260 p., 18€.

ÉTAT ISLAMIQUE – Grand-reportage exclusif : De Bagdad à Alep, résister à l’État islamique !


Extrait du reportage se rapportant à Alep

Alep

???????????????????????????????Alep. Bientôt… Cela fait tout juste deux ans que je n’ai pas revu la ville…

Si. J’en avais traversé la banlieue, en août 2013 ; mais j’étais alors prisonnier des Brigades al-Farouk, qui me détenaient comme otage. C’était quelques jours avant d’être libéré…

À l’approche de la ville, je suis inquiet. Le danger est très grand : les islamistes sont partout ; j’espère qu’Adnan et ses hommes ont bien reçu mon message. J’ai confirmé mon arrivée hier soir, mais il n’a pas répondu.

Le pick-up quitte la route, s’engage dans la cour d’une ferme délabrée et s’immobilise. Les exploitants sont partis ; une katiba de l’Armée syrienne libre (ASL) y a établi ses quartiers. « C’est ici ! », me crie Lowand ; et je saute en bas de la benne.

Adnan est au rendez-vous… Je suis soulagé.

Je l’avais rencontré en 2012, à l’état-major de l’ASL. Il a vieilli ; il a les traits tirés, le teint gris. Il porte la barbe, désormais ; et j’ai peine à reconnaître le jeune homme de vingt-cinq ans, tout fringant, qui ne tarissait pas d’optimisme sur la grande aventure révolutionnaire qui allait transfigurer son pays.

Le régime gagne du terrain. Depuis plusieurs mois, depuis que l’État islamique occupe tous les esprits, en Europe et aux États-Unis, plus aucun média ne parle de la Syrie, sinon pour commenter les frappes de la coalition internationale. Mais la guerre se poursuit, à huis clos, et l’armée de Bashar al-Assad redouble ses efforts pour reprendre aux rebelles les zones « libérées ».

Adnan me conduit d’abord à Douer al-Zeitoun, un village que je connais bien, dans le rif d’Alep, à une petite dizaine de kilomètres de la ville : c’est là que, en 2012, je m’étais entretenu à plusieurs reprises avec le colonel Ahmed Jabbal al-Okaidi, le commandant en chef de l’Armée syrienne libre à Alep. Mais, cette fois, l’endroit est désert. Le quartier général du colonel a été déplacé depuis longtemps ; et il ne cesse de se replier, de villages en hameaux…

Douer al-Zeitoun ne sera donc qu’une étape, pour y attendre la confirmation que la route est sécurisée, vers une autre destination : Handarat, une grosse bourgade où ont lieu d’intenses combats.

C’est une position stratégique, réellement, car le village contrôle le couloir qui relie Alep à la frontière turque et l’armée syrienne n’est plus très loin d’en chasser les rebelles –j’apprendrai quelques jours plus tard la chute d’Handarat… et des villages voisins de Sifat et Moudafah.

L’armée gouvernementale se garde bien d’affronter les katiba de l’EI qui se sont emparées d’une partie du terrain tenu jusqu’alors par l’ASL ; et l’EI, comme si un accord tacite avait été passé avec Damas, ne s’en prend pas non plus aux positions de l’armée régulière, à Alep en tout cas.

Daesh et Assad ne sont pour nous qu’un seul et même ennemi, m’explique un des combattants, que je ne connais pas. Ce n’est plus un secret, que le régime a libéré ces types des prisons, ces fanatiques, et les a laissé créer leur milice radicale pour donner au monde une image négative de notre révolution, qui était pacifique au début, et qui demandait seulement la liberté… Le régime a parrainé ces extrémistes ; c’est pour ça qu’il ne les bombarde pas. Au contraire, quand nous lançons une offensive contre Daesh, le régime nous frappe pour ralentir notre progression. À l’état-major, nous sommes persuadés qu’il existe des contacts entre l’armée et Daesh et qu’ils coordonnent leurs opérations. Bien sûr, quand le régime en aura fini avec nous, il règlera son sort à Daesh… Assad va rester ; nous… nous avons perdu…

Aussi, l’ASL est-elle seule face à l’EI qui progresse dans le sud et l’est d’Alep, tandis que les forces gouvernementales l’attaquent par le nord ; un étau qui se resserre peu à peu… Les troupes du régime ont ainsi presque entièrement reconquis le nord du gouvernorat et essaient à présent d’achever l’encerclement de la ville d’Alep en avançant vers l’ouest, pour couper la route vers la Turquie et empêcher toute retraite des combattants de l’ASL et l’approvisionnement des quartiers qu’ils contrôlent. C’était tout l’enjeu de la bataille d’Handarat…

La route est longue jusqu’à Handarat ; car il faut suivre à travers le rif les méandres des pistes et des sentiers, pour éviter les barrages de l’armée régulière. Nous y rejoignons les derniers défenseurs encore vivants.

Adnan, Iohanna, quelques hommes épuisés, courbés… Sur fond du roulement de l’artillerie gouvernementale et des sifflements des obus de mortier qui s’abattent sur les ruines du village, nous nous accroupissons autour d’un feu sur lequel ronronne une théière. Il fait froid. Le soir tombe ; et avec lui, la rosée, l’humidité. « C’est trop pour nous, trop dur, trop de forces contre nous », me lance soudainement Adnan, qui était resté muet depuis mon arrivée. Adossé à un mur de pierres dont le mortier, lépreux, s’effrite et recouvre son blouson, il soupire. « Les soldats d’al-Assad ne sont pas seuls. Dans le sud, ils sont aidés par le Hezbollah. Ici, il y a des brigades iraniennes avec eux, et aussi des brigades chiites, qui sont récemment arrivées d’Irak. Et puis aussi quelques soldats russes. On en a tué plusieurs… »

Comme à chacun de mes séjours en Syrie, en compagnie des combattants de la rébellion, je constate le même manque de moyens, l’absence d’armes lourdes, qui leur font cruellement défaut, les kalachnikovs usées par trois ans de guerre, réparées parfois, rafistolées plus exactement, avec ce qu’on peut encore trouver. Plus même une simple grenade à main ; désormais, ils ne disposent plus guère que de bombes artisanales, des bouteilles et canettes à soda, emplies de poudre noire, de boulons, de clous, de déchets de métaux, dont il faut allumer la mèche avec un briquet avant de lancer.

C’est la raison pour laquelle l’ASL d’Alep n’a pas envoyé d’aide à Kobanê ?, demandé-je.

Pas du tout !, intervient un officier de l’état major qui nous accompagne. Une cinquantaine d’hommes sont déjà partis pour Ayn al-Arab [dénomination arabe de Kobanê, nom kurde de la ville].

Oui, je sais… Cinquante hommes… Excuse-moi, mais… C’est très peu ; c’est symbolique, mais c’est inutile…

Le colonel al-Okaidi était d’accord d’envoyer plusieurs centaines d’hommes. On a même parlé de rassembler 1.300 combattants pour secourir Ayn al-Arab. Mais ce sont les Kurdes qui n’ont pas voulu. On avait l’accord des Turcs pour traverser la frontière et entrer dans Ayn al-Arab. Mais c’est le porte-parole des Kurdes qui a dit non : ils ne veulent pas de l’aide de l’ASL ; ce qu’ils veulent, c’est que les Turcs leur fournissent des armes. Ils ne veulent pas non plus l’aide des Peshmergas d’Irak…

Tu sais bien pourquoi, intervient à son tour Iohanna. La Turquie est trop liée à l’ASL et elle contrôle les Peshmergas du PDK. Ce ne sont pas les Kurdes qui ont dit non, mais l’YPG, parce qu’on sait bien ce qui va se passer si l’ASL et le PDK prennent le contrôle de Kobanê : ils vont imposer les conditions de la Turquie, et ce n’est pas ce que nous voulons.

Adnan et l’officier ne semblent pas très d’accord avec cette assertion : « Le PDK, c’est vrai », proteste Adnan. « Mais pas l’ASL ! »

Inutile de se disputer… De toute façon, ajoute-t-il, à l’intention de l’officier, tu sais bien que Djeich al-Hor[dénomination arabe de l’ASL] n’aurait pas pu détourner mille hommes pour sauver Ayn al-Arab…

La discussion en restera là.

Nous ressassons nos souvenirs, Adnan et moi, comme deux vétérans, et nous rions ensemble… Mais le moral est au plus bas.

Adnan, qui trouvait toujours une bonne raison d’espérer, jadis, qui me baratinait à chaque fois que je le retrouvais sur le front ou au quartier général et m’assurait que tout allait bien, que la victoire était certaine, même lui, aujourd’hui, il m’avoue que la situation est probablement sans issue et que, dans quelques mois, quelques semaines peut-être, pas davantage, le régime aura balayé la révolution de ce dernier bastion, Alep, où elle avait réussi à survivre.

« Nous sommes de moins en moins nombreux », m’explique-t-il. « Chaque jours, plusieurs de nos hommes s’en vont. On voit bien que c’est perdu… On ne peut rien leur reprocher : ils ont été trahis par les Occidentaux ; mais ils se sont bien battus. Maintenant, ils doivent penser à leur famille. La vengeance du régime va être terrible, sans pitié ; ils ne vont pas s’en priver, parce que plus personne ne s’occupe de ce qui se passe ici. Vos gouvernements ont longtemps hésité, mais ils ont finalement choisi leur camp : al-Assad… contre Daesh. Nous, on compte pour rien. On nous a utilisés pour fatiguer le régime ; vous avez réussi à lui enlever ses armes chimiques, tout ce qui restait à la Syrie pour se défendre des Sionistes… Les gars s’en vont ; ils fuient en Turquie parce que, ici, ils ne peuvent plus vivre. Tu sais, Abdulrahmane et Youssef… Ils sont déjà partis. Abou Krahim aussi : il m’a dit qu’il ne pouvait plus continuer comme ça, que ‘son subconscient lui disait de partir’, pour aller vivre en Turquie ou en Europe, pour trouver la paix, un travail, se marier, avoir une vie normale, tranquille, loin des massacres et des destructions qui se répètent depuis trop d’années en Syrie. Il veut étudier, apprendre les sciences et les arts et tout ce qu’il pourra. Il veut vivre heureux, au moins jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. »

Qu’ils étaient partis, je le savais déjà…

« J’ai vraiment très peur pour l’avenir. », poursuit Adnan. « Si le régime réussit à prendre ce village(Handarat), il pourra couper Alep de toutes les agglomérations que nous tenons encore dans le nord du gouvernorat. Nous avons assez de forces dans la ville ; mais ça voudrait dire qu’Alep connaîtrait une catastrophe humanitaire, le même désastre qu’auparavant à Homs, quand elle était assiégée par l’armée. Et puis, ça se passera comme à Homs : la ville tombera. »

Nous resterons la nuit ainsi, l’un à côté de l’autre, à attendre l’aube, au milieu des flashs des explosions et des craquements des impacts.

J’ai demandé à revoir mon ami, le docteur Yasser, qui m’avait maintes fois hébergé dans son hôpital, au cœur d’Alep, l’hôpital Dar al-Shifaâ, plus tard bombardé par les Migs du régime et aujourd’hui complètement ruiné. Adnan m’emmène en voiture jusqu’à son dispensaire, à l’intérieur de la ville. Il ne faut guère plus d’une vingtaine de minutes pour rejoindre Alep ; la route est encore sûre.

Je n’ai pas reconnu Alep. La plupart des quartiers de la rébellion n’existent presque plus. Ce sont partout des ruines, des immeubles effondrés, des tas de gravats au milieu desquels des familles survivent, sous des bâches, autour d’un feu où brulent encore quelques planches, quelques bouts de bois glanés dans les décombres… Je n’ai rien reconnu de cette ville que j’avais découverte en juillet 2011, quand la « révolution » n’avait pas encore commencé, et de ses avenues que j’avais si souvent parcourues en 2012 avec les katiba de l’Armée syrienne libre, de Liwa al-Tohweed, de Jabhet al-Nosra… Pour dire la vérité, je ne sais même pas quelle partie de la ville j’ai traversé en cet automne 2014.

Yasser attendait ma visite ; il m’attendait dans ce petit local sommairement aménagé, dans un sous-sol, une sorte de cave mal éclairée, où un néon blafard jetait sa lumière crue sur un matelas souillé, taché de sang mille fois séché.

Il est devenu le chef du Conseil des médecins d’Alep, une structure mise sur pied par une petite trentaine de praticiens, ceux qui avaient décidé, dès le début des troubles, de soutenir la révolution et de rester dans la ville. Nous n’avons qu’une petite heure, le temps de nous embrasser et d’échanger quelques mots.

Yasser se souviens : « Comme tu le sais, mon ami, Dar al-Shifaâ a été complètement détruit… J’y avais commencé à opérer les civils blessés par les bombardements et les combattants de l’Armée libre le troisième jour du Ramadan, en 2012 ; vingt jours plus tard, les salles d’opération avaient été mises hors d’état par une attaque de l’aviation d’al-Assad… Tu te rappelles : on avait tout transféré dans le petit centre médical d’al-Daqqaq, quelques rues plus loin… Et je t’avais demandé de ne pas révéler l’endroit dans tes reportages. Mais, maintenant, il est détruit aussi. À l’époque, on avait encore trois autres hôpitaux en état de marche : al-Saqhor, al-Miassar et al-Bohoth al-Elmiah… Tout ça a été bombardé… Aujourd’hui, on se débrouille avec presque rien. On n’a reçu aucune aide, d’aucune ONG. Seulement quelques dons privés, ici, dans le gouvernorat d’Alep; puis aussi un peu d’argent de particuliers, des Syriens qui vivent en Arabie Saoudite, au Qatar et aux États-Unis… Mais c’est très peu, par rapport à tout ce qu’il y a à faire ici… Ce qui m’inquiète, c’est le siège… Si la route vers la Turquie est coupée, je ne sais pas comment on va tenir ; les stocks sont presque vides, l’hiver arrive… et si le régime intensifie ses frappes sur la ville… »

Tu n’as pas trop de problèmes avec Daesh ?

Ça va plus ou moins… On ne les a pas vus venir, ceux-là. On ne sait d’ailleurs toujours pas d’où ils sont sortis… La dernière fois que tu es venu à Alep… en novembre 2012… C’est bien ça ? Ils n’étaient pas encore là. Ils ont commencé à s’implanter ici en octobre 2013. Tout de suite, ils se sont mis à tourner autour de moi et de l’hôpital, et j’ai dû quitter la ville. On m’a averti que c’était devenu dangereux pour moi. J’ai déplacé mon dispensaire en dehors d’Alep, dans un village, al-Atareb, dans l’ouest du gouvernorat… J’ai bien fait : deux jours plus tard, ils ont enlevé deux de mes anciens collaborateurs, dont mon ami Kalled Sabha… On ne les a jamais revus.

Et maintenant ?

Depuis janvier dernier, l’Armée libre fait la guerre contre Daesh… On a nettoyé le quartier et je me suis réinstaller dans la ville. C’était nécessaire : en janvier, j’ai organisé une campagne de vaccination contre la polio… Il fallait qu’on puisse intervenir à Alep.

Depuis lors, je n’ai plus eu de menace ; mais je ne me déplace jamais sans mon arme. Même ici, comme tu vois, je suis armé, me déclare-t-il en me montrant le révolver qu’il porte sous sa vareuse.

Ces types ont blessé notre révolution, à mort… Au début, les gens, ici, haïssaient ces extrémistes. C’est la politique des États-Unis et de leurs alliés européens qui ont poussé les gens à rejoindre Daesh. Tu le sais bien : nos amis d’al-Towheed et d’al-Nosra, Abou Bakri, ce n’étaient pas des radicaux. Ils le sont devenus et ont rejoint Daesh à cause des États-Unis et de vos gouvernements, qui ont envoyé des avions pour frapper Daesh, mais qui ferment les yeux sur la terreur exercée par al-Assad. Tu dois le dire, ça, dans ton journal !

Les gens, ici, ils ont commencé à avoir de la rancœur envers les États-Unis et l’Europe quand ils ont compris que vous ne vouliez pas aider notre révolution. Et cette rancœur s’est changée en haine quand on a vu que, contre Daesh, l’Occident est intervenu ; pas contre al-Assad. Tu dois le dire, ça aussi ! Chaque jour, nos enfants meurent à cause des bombes, des barils d’explosif que les hélicoptères d’al-Assad balancent sur la ville. Mais les États-Unis ne nous permettent pas d’avoir des missiles anti-aériens.

Quel espoir reste-t-il encore à la révolution ?

Il n’y en a plus, Pierre… Nous avons vu disparaître nos derniers espoirs avec l’arrivée de Daesh. Nous avons vu sombrer notre révolution, ballotée entre le régime d’al-Assad, les États-Unis et Daesh… C’est ça, la réalité !

La politique internationale n’a eu aucune pitié pour notre révolution. Chacun a comme d’habitude défendu ses intérêts.

Plus aucun espoir de reprendre le dessus ? L’Armée syrienne libre…

Regarde autour de toi ! Où est-elle, aujourd’hui, l’Armée syrienne libre ?! Il n’y a plus, aujourd’hui, d’Armée syrienne libre ! Maintenant, il y a al-Assad, Daesh, d’autres groupes islamistes, et les États-Unis… Pour nous, c’est terminé. Nous avons perdu, mon ami. Et, pour la Syrie, ce n’est que le début d’une guerre sans fin…

Qu’est ce que tu comptes faire, alors ? Repartir en Turquie ? Reprendre tes anciennes fonctions comme esthéticien ?

Moi ? Non… J’en ai parlé avec ma femme… Tu la connais… Je te l’avais présentée à ta dernière visite… Elle me comprend ; je suis trop impliqué, ici. Je me suis trop investi pour partir comme ça. Je vais rester ici, jusqu’à la fin.

Je ferai comme tous les jours. Je commence très tôt ma journée. On opère des heures durant, dans les conditions que tu voies là. Parfois, je suis tellement épuisé que je me couche parterre et je dors comme ça, jusqu’à ce que d’autres blessés nous soient amenés et qu’on me réveille. Il n’y a plus que quelques médecins, désormais… pas seulement pour la ville, mais pour toutes les zones libérées du gouvernorat.

Et puis, on verra bien… Incha’Allah.

Adnan réapparaît ; il porte plusieurs kalachnikovs aux deux épaules, et des chargeurs à bout de bras. Il est pressé de repartir, et me rappelle que le groupe avec lequel je dois moi-même rebrousser chemin pour rejoindre ceux du YPG ne m’attendra pas.

Yasser sanglote ; il m’embrasse et me retient un instant dans ses bras : « Pierre… Nous avons fait notre révolution parce que nous voulions notre liberté… Pour nous débarrasser de la corruption, pour en finir avec le régime héréditaire de la famille al-Assad… Pas pour voir mourir nos enfants… Pas pour détruire notre pays… Pas pour en venir à devoir combattre les intérêts du monde entier, ici, sur notre terre… Mais personne, dans le monde, ne veut nous aider à arrêter cette guerre. La Syrie, aujourd’hui, c’est le pays des voleurs, des tueurs et des extrémistes. Je te l’ai déjà dis –souviens-toi !- : je ne comprends toujours pas pourquoi le monde entier s’est défié de notre révolution. »

Ce fut une courte rencontre, avec les anciens de la « Bataille d’Alep ». Tout avait commencé le 20 juillet 2012 ; je m’en souviens : j’étais à Tunis et je m’étais précipité dans un avion pour Istanbul, dès l’annonce du soulèvement. J’y aurai participé, à ma façon, le stylographe à la main. J’aurai suivi l’aventure révolutionnaire de ce peuple, pas à pas, de mois en mois, tout au long de mes onze voyages dans la Syrie en guerre. J’en aurai accompagné l’histoire, depuis l’essor de la révolution, jusqu’à son involution ; du début, jusqu’à la fin.

Une trop brève rencontre. Elle a confirmé tout ce que j’avais envisagé, depuis plus d’un an, depuis le début… Et la séparation est déchirante.

Dans le sud, l’ASL est en train de perdre la bataille de la capitale, Damas ; les forces gouvernementales l’ont rejetée dans les lointaines banlieues du rif. Au centre, après avoir dû se retirer de Homs, c’est maintenant dans la région de Hama que l’ASL connaît de cuisants revers…

Et c’est peut-être la dernière fois que je vois Alep, avant longtemps.

Un reportage de Pierre Piccinin da Prata

Pour la totalité du reportage, voyez ici

 

Les décapitations, le piège sournois des djihadistes


 loos

Baudouin Loos

Irak

La troisième scène de décapitation d’otages occidentaux, celle du Britannique David Haines, inspire les mêmes sentiments de dégoût, d’indignation, de colère et de frustration envers les bourreaux du soi-disant « Etat islamique ».

Il convient pourtant de tenter de mesurer les motivations de ces derniers. D’évidence, leur « stratégie », puisqu’ils n’agissent pas ainsi sans raisons, ne peut être que d’attirer les Occidentaux dans un piège qui se refermerait ensuite sur eux : provoquer une intervention occidentale la plus massive possible, à l’aune de notre désir de vengeance spontanément induit par les ignobles assassinats filmés puis envoyés sur les réseaux sociaux.

Plus les réactions occidentales seront massives et brutales, plus ces djihadistes de l’Enfer pensent alimenter à travers le monde musulman sunnite un puissant sentiment de « deux poids deux mesures » puisque, il est vrai, la communauté internationale assiste en même temps depuis trois ans avec passivité au martyre de tout un peuple  : la majorité sunnite syrienne. Et ils comptent bien exploiter – pour recruter et convaincre – un tel sentiment d’injustice.

Il existe depuis près de deux ans quatre camps qui se déchirent les lambeaux de Syrie : le régime, les rebelles, les Kurdes et les djihadistes. L’alliance objective qui prévalait entre le premier et les derniers a volé en éclats quand les djihadistes, se sentant en position de force, ont commencé en juin leurs conquêtes en Irak (dont beaucoup provenaient), où le gouvernement central, pro-chiite de manière caricaturale, avait créé les conditions de leur succès en terres sunnites.

Dans le champ de bataille syrien, les rebelles sont le seul camp en danger de disparition rapide. Leur cruelle désunion et l’absence de soutien extérieur suffisant vont bientôt les exposer à un terrible choix entre la reddition, la mort ou l’exil. Sauf si, enfin, ils reçoivent une aide militaire concrète et importante.

L’erreur à ne pas commettre en Occident serait de considérer que Bachar el-Assad, à Damas, constitue en fin de compte un « moindre mal ». La majorité sunnite de Syrie accueillerait cette volte-face avec consternation, elle qui subit ce régime basé sur la torture depuis quarante ans. Et, comme l’écrit sur politico.com l’expert belge Thomas Pierret, ces sunnites se demanderaient pourquoi des décapitations précipitent une intervention contrairement aux atrocités bien plus nombreuses d’el-Assad.

Les exactions infâmes de « l’Etat islamique » ne peuvent rester sans réponse, et celle-ci n’a sûrement pas lieu d’être inspirée par la moindre faiblesse envers ces bourreaux sans scrupules. Mais, sauf à tomber dans leur piège, il faut que les cibles soient attentivement choisies, sans oublier qu’à Damas le régime impitoyable des el-Assad ricane d’une donne qui joue en sa faveur.

source

Interview de JP Filiu sur Mediapart


« Vous êtes en effet très alarmiste sur la dynamique djihadiste et le risque terroriste. Pourquoi ? »JP Filiu: « Je suis très inquiet car, depuis un quart de siècle que je travaille sur ce phénomène, je n’ai jamais vu cela. La densité de la mobilisation djihadiste, son inscription dans l’espace et dans la durée est sans précédent. Baghdadi, du fait de son trésor de guerre de plus d’un milliard de dollars, a de quoi perpétrer aujourd’hui l’équivalent de mille attentats du « 11 Septembre ». Les djihadistes sont capables, comme organisation totalitaire, d’affecter une partie de leurs ressources à un projet à long terme, et donc au recrutement, à la planification, voire à l’implantation de cellules dormantes.
Il y a bien sûr la propagande sur Internet qui est largement amplifiée par les médias occidentaux. À cet égard, le martyre de James Foley était absolument prévisible, il avait été précisément kidnappé pour être sacrifié dans des circonstances comme celles d’aujourd’hui, avec un impact médiatique aggravé par la barbarie de cet assassinat. Il faut aussi à cet égard rendre hommage aux autorités françaises qui ont œuvré inlassablement pour ne laisser aucun compatriote aux mains de l’État islamique.
La recrue étrangère chez Baghdadi doit, sous peine de sanctions, recruter elle-même trois ou cinq personnes. Donc cette personne envoie des messages sur les réseaux sociaux pour vanter son expérience et inviter à la rejoindre. C’est pourquoi la progression du recrutement djihadiste est exponentielle. On observe d’ailleurs maintenant une émigration familiale avec des femmes qui font des genres de « guide du routard », bourrés d’indications pratiques, pour familles djihadistes.
L’autre force de cette propagande, c’est son insistance sur la notion de butin, ghanima. C’est quelque chose qui parle beaucoup aux voyous ici et ailleurs. Si c’est pour le djihad tu peux braquer, tu peux faire une escroquerie à la carte de crédit, aux prêts à la consommation, etc. Sur place, on leur propose de se « payer sur la bête », par exemple lors des expulsions de chrétiens ou lors des liquidations « pour l’exemple ».
L’appât du butin est un puissant incitatif à l’embrigadement djihadiste. Ma pire crainte est que ces « volontaires » occidentaux, mal formés militairement, ne servent pas à grand-chose sur place aux commandos djihadistes. Ils vont donc en renvoyer un certain nombre en Europe pour perpétrer des actes terroristes, sur le modèle de Mehdi Nemmouche et de la tuerie du Musée juif de Bruxelles. Ils savent bien qu’en Europe le climat est dégradé et xénophobe, avec un risque réel d’escalade raciste en cas d’attentat communautaire. Le projet de Baghdadi est de prendre en otages les musulmans en Europe comme il l’a fait en Irak et en Syrie. »
Itw parue dans Mediapart