« Les Européens ont préféré collaborer avec Al Assad que soutenir la rébellion syrienne »


Tribune pour La Croix

Firas Kontar

Le militant des droits humains franco-syrien Firas Kontar (1) juge durement l’attitude des Européens face au régime de Bachar Al Assad, qu’ils ont selon lui longtemps soutenu par leur inaction. Alors que les Syriens ont besoin d’une urgente aide humanitaire, la passivité des démocraties occidentales constituerait un nouvel « affront ».

Treize années de lutte acharnée ont été nécessaires aux Syriens pour mettre fin à la tyrannie des Assad. L’enracinement du régime dans la société syrienne et ses alliances internationales ont permis à ce dernier de se maintenir au prix de bombes, d’armes chimiques et de massacres

Il y a encore quelques semaines, Assad proclamait sa victoire, et la diplomatie européenne cédait aux sirènes de la « realpolitik » en nommant un représentant de l’Union européenne en Syrie. Plusieurs pays européens s’apprêtaient à suivre cette voie ; l’Italie, pionnière en la matière, avait déjà nommé un ambassadeur dès la fin juillet.

On aurait pu espérer que, après l’humiliation de collaborer avec l’un des plus grands criminels de l’histoire récente, la chute d’Assad offrirait l’occasion de faire amende honorable. Il n’en est rien. Alors que les besoins humanitaires sont immenses et que des milliers de prisonniers agonisant dans les abattoirs du régime sont libérés, aucun des pays européens n’a annoncé une aide massive et urgente en faveur des Syriens.

Les libérateurs de la Syrie

Si les préoccupations concernant l’avenir de la Syrie, en particulier du fait de la présence de groupes islamistes au sein de la coalition rebelle, sont légitimes, la réaction de nombreux décideurs européens a quelque chose de honteux.

Les crimes contre la majorité arabe sunnite ont été ignorés depuis 2011, souvent justifiés par la prétendue nécessité de protéger les minorités. Et beaucoup en Europe ont repris le récit du régime syrien sur la protection des minorités que prétendait offrir Assad tout en s’accommodant du massacre de la majorité.

Les radicalisations observées chez certains combattants syriens sont les conséquences directes de cet abandon. En 2011, ce sont les étudiants, intellectuels et cadres de la société civile qui ont mené les premières manifestations pacifiques. Beaucoup sont morts sous la torture dans les prisons du régime. Faute d’aide occidentale, les premières formations rebelles de 2012, sous l’égide de l’Armée syrienne libre, n’avaient aucune chance contre un régime soutenu militairement par la Russie et l’Iran. En ne leur fournissant aucune aviation, ni couverture aérienne, ni ressource, les démocraties occidentales ont organisé leur défaite, laissant le champ libre aux factions islamistes.

Le renoncement d’Obama

Le renoncement d’Obama après le massacre chimique de la Ghouta en août 2013 est l’un des nombreux symboles de l’abandon des Syriens face à la barbarie. En 2015, Obama a également signalé à Poutine qu’il ne soutiendrait pas les rebelles en cas d’intervention militaire russe, offrant ainsi les garanties nécessaires à une intervention russe sans risque majeur. Cette inaction occidentale a non seulement condamné des millions de Syriens à l’exil forcé, soit plus de la moitié de la population du pays, mais a également envoyé un signal favorable à Poutine pour envahir l’Ukraine, avec les conséquences que l’on connaît

Ce vendredi 13 décembre, des millions de Syriens ont célébré la chute d’Assad dans toutes les grandes villes du pays. La coalition rebelle a été accueillie en libératrice. Le chef du groupe HTC, Al Joulani, connu pour son passé djihadiste, a opéré une mutation depuis plusieurs années. Abandonnant l’idéologie du djihadisme international, il semble porter aujourd’hui un projet national conservateur qu’il a commencé à développer depuis 2017 dans la province d’Idlib.

Si le nord de la Syrie est en grande partie débarrassé du djihadisme international, c’est surtout grâce à l’action de HTC, qui a mené la lutte en coordination avec les services de renseignements occidentaux. Il montre des signes d’ouverture, les universités à Idlib sont ouvertes aux femmes, les communautés druzes et chrétiennes dans la province exercent leur culte librement. Il a adressé des messages rassurants à toutes les minorités, reconnaissant leur appartenance pleine et entière à la Syrie.

Célébrer la chute d’Assad

Il faut souligner que la libération des villes n’a donné lieu à aucune exaction contre les civils et que toutes les composantes ethniques et religieuses de la société syrienne célèbrent la chute d’Assad. Cependant, la méfiance persiste vis-à-vis d’Al Joulani, en particulier chez les jeunes Syriens, toutes confessions confondues, qui aspirent à une société libre, loin de toute forme d’autoritarisme, qu’il soit religieux ou politique.

Laissons les Syriens, qui ont fait preuve d’une résilience et d’un courage incroyables, juger et agir pour leurs droits et leur liberté. Ils n’ont pas besoin de paternalisme. Ce qu’ils attendent, c’est la réouverture des ambassades, la levée des sanctions, des aides concrètes et la reconnaissance de leur combat. Ils ne veulent plus de leçons de morale de la part d’États qui les ont abandonnés.

L’abandon des démocraties occidentales est un affront pour les Syriens qui restera dans l’histoire, témoignant de la faillite morale et stratégique des puissances libérales face à l’autoritarisme. Cet échec devrait pousser l’Europe à redéfinir une politique claire de soutien aux populations en lutte pour leur liberté.

Firas KONTAR

« Laissez aux Syriens ces quelques heures de légèreté et de bonheur après tant de sang et de larmes »


 

Pendant 13 ans, les Syriens ont été invisibilisés au profit des discours sur la géopolitique. Maintenant qu’Assad est tombé, on commence à les écouter un peu. J’en profite, tribune pour Le Nouvel Observateur.

Firas Kontar

Militant franco-syrien de 46 ans, l’essayiste Firas Kontar se réjouit de la chute du tyran Bachar al-Assad. Il sait l’avenir incertain et le chemin long avant de voir son pays libre. Il appelle à laisser les Syriens rêver à des lendemains qui chantent.

Le contraste est saisissant en ce dimanche 8 décembre entre l’explosion de joie des Syriens, en exil ou dans le pays, et le ton des commentateurs politiques français. Une des pires tyrannies, qui a tant fait souffrir les Syriens pendant plus de cinq décennies, s’effondre face à l’avancée spectaculaire d’une coalition de combattants rebelles, dont des islamistes. Pourtant, les premiers commentaires entendus portent sur le profil de certains de ces combattants.

Laissez aux Syriens ces quelques heures de légèreté et de bonheur après tant de sang et de larmes. Laissez-les rêver d’un quotidien qui ne sera plus marqué par la terreur, laissez-les imaginer une vie sans la peur d’être enlevé ou de disparaître sous les ordres des services d’Assad, qui se sont arrogé le droit de vie ou de mort sur chaque Syrien. Laissez-les célébrer le départ de celui qui a tué des centaines de milliers de nos compatriotes, transformé notre beau pays en une fosse commune et forcé à l’exil plus de douze millions d’entre nous. Laissez-les respirer un air pur, sans sarin ni soufre. Laissez-les crier, dans les rues et sur les places, « Bachar, casse-toi, la Syrie n’est pas à toi », sans craindre les balles du régime.

Ce jour tant rêvé par des millions de Syriens est enfin arrivé. Et cela, sans l’aide de personne. Après treize années durant lesquelles le monde nous a regardés mourir, observant les portes de l’enfer s’ouvrir en Syrie, sans intervenir. Treize années pendant lesquelles les démocraties n’ont offert que de vains discours face à l’immensité des crimes d’Assad et de ses alliés, qui eux ne comprennent que la force. Aujourd’hui, ceux-là mêmes qui nous ont abandonnés s’inquiètent de l’idéologie de certains combattants. Pourtant, l’extrémisme prospère dans un terreau de désespoir. On peut comprendre les Syriens, abandonnés de tous, trouver du réconfort dans la religion, et imaginer que pour beaucoup, seul l’espoir d’une justice divine les aide à surmonter le quotidien.

En finir avec la tyrannie des Assad

La première motivation des combattants qui ont pris Alep, Hama, Homs, puis Damas, est de retourner sur leur terre, dans leurs villages d’où ils ont été chassés depuis treize ans, et d’en finir avec la tyrannie des Assad. Dès l’été 2012, lorsque la révolte a atteint Alep, deuxième ville du pays, Assad a compris qu’il ne pourrait plus contrôler un pays de plus de 21 millions d’habitants. Il a alors orchestré un changement démographique en ciblant la majorité arabe sunnite, qu’il considérait comme la moins loyale. C’est à cette époque qu’il a intensifié les bombardements aériens et commencé à utiliser des missiles Scud sur la région d’Alep, détruisant des quartiers entiers. En tout, 82 000 barils d’explosifs ont été largués sur les civils durant le conflit. Ces crimes contre l’humanité ont poussé plus de 12 millions de Syriens à l’exil.

Il y a encore un mois, ces millions de Syriens réfugiés au nord du pays ou ailleurs dans le monde n’osaient plus espérer un retour. Aujourd’hui, ils reprennent massivement la route, rassurés par la fin de la dictature des Assad qu’ils redoutaient tant. Ils trouvent de l’espoir dans les messages apaisants envoyés par la coalition hétéroclite qui a libéré le pays, appelant à l’unité de toutes les composantes de la société syrienne.

Le chemin sera long

La chute du régime Assad est la continuation naturelle du processus révolutionnaire entamé en 2011. Il n’est pas surprenant qu’une dictature enracinée depuis 1970 ait résisté plus de treize ans aux vents du changement. Les alliances qu’elle avait nouées ont contribué à sa survie, mais ses parrains, la Russie et l’Iran, affaiblis eux-mêmes, ne pouvaient plus la soutenir.

L’avenir sera semé d’embûches. Assad a laissé derrière lui un pays détruit, avec des centaines de milliers d’orphelins et des infrastructures essentielles – santé, éducation, énergie – en ruines. Pourtant, l’espoir réside dans une société résiliente, traversée par une multitude de courants idéologiques et un activisme fort. Les jeunes de 2011, bien qu’épuisés, restent engagés pour construire un pays libre. Le chemin sera long, car Assad a exploité les divisions confessionnelles et ethniques pour asseoir son pouvoir. Mais l’obstacle le plus impitoyable a été surmonté : la tyrannie des Assad appartient désormais au passé.

BIO EXPRESS

Firas Kontar, est un militant des droits de l’homme et essayiste franco-syrien. Il est l’auteur de « Syrie, la révolution impossible », ed. Aldeia, 2023

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