Coup de gueule contre l’hypocrisie sur la guerre 1914-1918


 

Face à l’endoctrinement de la jeunesse, sommée de répéter à l’infini en ces jours de « mémoire », que nos anciens sont morts pour « notre liberté », face à toute cette hypocrisie qui déplore les millions de morts de la boucherie de 1914-1918, dont mon arrière-grand-père, le jeune Français lyonnais, Edouard Davendre, je ressens le besoin pressant de rendre hommage aux rares courageux qui ont tout fait pour en empêcher l’éclatement. De ces gens-là, pas un mot dans les commémorations actuelles, ni dans les « leçons d’histoire » infligées aux écoliers et lycéens. Et pourtant, sans relâche, ils ont dénoncé les visions impérialistes et guerrières de « leur » bourgeoisie et appelé les peuples à s’unir pour empêcher la guerre. Je ne cite que les plus connus, mais il faut aussi rappeler les centaines de soldats inconnus, qui ont fraternisé dans les tranchées avec l’ennemi d’en face, découvrant ensemble l’absurdité de cette guerre horrible, et souvent fusillés pour la cause !

Partie de foot de fraternisation entre les soldats « ennemis » à Ypres

À cette époque, ceux qui s’élevaient contre la guerre l’ont fait au péril de leur vie et la plupart ont été lâchement assassinés. Leur mort nous rappelle que seuls les résistants et les courageux donnent un vrai sens à l’histoire et de l’inspiration à notre propre vie.

Jean Jaurès haranguant les travailleurs contre la guerre à venir

Discours de Jaurès du 25 juillet 1914, à Lyon (France), cinq jours avant son assassinat :
« Quoi qu’il en soit, citoyens, et je dis ces choses avec une sorte de désespoir, il n’y a plus, au moment où nous sommes menacés de meurtre et, de sauvagerie, qu’une chance pour le maintien de la paix et le salut de la civilisation, c’est que le prolétariat rassemble toutes ses forces qui comptent un grand nombre de frères, Français, Anglais, Allemands, Italiens, Russes et que nous demandions à ces milliers d’hommes de s’unir pour que le battement unanime de leurs cœurs écarte l’horrible cauchemar ».

Karl Liebknecht, appelant à l’insurrection au lendemain de la défait allemande de 1918

Karl Liebknecht, député au Reichstag (Allemagne) : « Mais ma protestation va à la guerre, à ceux qui en sont responsables, qui la dirigent ; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance (…) Et c’est pourquoi je repousse les crédits militaires demandés », un des rares socialistes européens qui a refusé de voter les crédits de guerre.

Rosa Luxemburg, tenant meeting à Stuttgart en 1907

Rosa Luxemburg, née juive polonaise et de nationalité allemande, déclarait dans un meeting en septembre 1913 : « Si on attend de nous que nous brandissions les armes contre nos frères de France et d’ailleurs, alors nous nous écrions : « nous ne le ferons pas ». » Cette déclaration contre la guerre lui valut d’être inculpée d’appel à l’insubordination lors d’un procès en février 1914.
Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg seront assassinés le même jour, avec 30 autres personnes, le 15 janvier 1919, pour avoir poursuivi jusqu’au bout leur dénonciation de la guerre et avoir lutté pour une issue révolutionnaire à toute cette barbarie.

Lénine, révolutionnaire russe, ne cessa jamais de dénoncer le caractère impérialiste de tous les fauteurs de guerre, qui n’avaient en vue que le repartage des colonies et la consolidation du pouvoir des plus riches : « La mystification du peuple la plus largement pratiquée par la bourgeoisie dans cette guerre est le camouflage de ses buts de brigandage derrière l’idée de la “ libération nationale ”. Les Anglais promettent la liberté à la Belgique; les Allemands à la Pologne, etc. En réalité, comme nous l’avons vu, c’est une guerre entre les oppresseurs de la majorité des nations du monde pour consolider et étendre cette oppression ».
Publié par Nadine Rosa-Rosso  ICI

 

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Jean Giono à Verdun


Jean Giono avait 19 ans et était élève-aspirant à Montségur dans la Drôme lorsqu’il fut mobilisé en 1914.
Il participa aux batailles de Verdun et du Chemin des Dames. Il y fut légèrement gazé aux yeux alors que son meilleur ami ainsi que beaucoup de ses camarades furent tués.
Cette expérience de la première guerre mondiale le traumatisa. Il devint un pacifiste convaincu et évoqua l’épreuve de la guerre dans Le Grand Troupeau et dans plusieurs écrits pacifistes des années 30 dont voici un extrait qui pourra parfaitement illustrer la vie des soldats dans le programme de 3e de l’an prochain et faire l’objet d’un travail en collaboration avec un professeur de lettres.

 Vous ne tarderez pas à comprendre que ces petites choses matérielles sales et basses ont beaucoup plus d’importance pour vous que tout l’esprit supérieur du combat. Brusquement au milieu d’une bataille qui semblait se dérouler pour des besoins spirituels légitimes, vous sentez qu’en réalité on vous a illégalement imposé un simple débat entre vous-même et la douleur, vous-même et la nécessité de vivre, vous-même et le désir de vivre, que tout est là ; que si, simplement vous mourez, il n’y a plus ni bataille, ni patrie, ni droit, ni raison, ni victoire, ni défaite et qu’ainsi on vous fait tout simplement vous efforcer douloureusement vers le néant. Il n’y a pas d’épopée si glorieuse soit-elle qui puisse faire passer le respect de sa gloire avant les nécessités d’un tube digestif. Celui qui a construit l’épopée avec la souffrance de son corps sait que dans ces moments dits de gloire, en vérité, la bassesse occupe le ciel.
Sous le fer de Verdun les soldats tiennent. Pour un endroit que je connais nous tenons parce que les gendarmes nous empêchent de partir. On en a placé des postes jusqu’en pleine bataille, dans les tranchées de soutien, au-dessus du tunnel de Tavannes. Si on veut sortir de là il faut un ticket de sortie. Idiot mais exact ; non pas idiot, terrible. Au début de la bataille, quand quelques corvées de soupe réussissent encore à passer entre le barrage d’artillerie, arrivées là, elles doivent se fouiller les cartouchières et montrer aux gendarmes le ticket signé du capitaine. L’héroïsme du communiqué officiel, il faut ici qu’on le contrôle soigneusement. Nous pouvons bien dire que si nous restons sur ce champ de bataille, c’est qu’on nous empêche soigneusement de nous en échapper. Enfin, nous y sommes, nous y restons ; alors nous nous battons ? Nous donnons l’impression de farouches attaquants ; en réalité nous fuyons de tous les côtés. Nous sommes entre la batterie de l’hôpital, petit fortin, et le fort de Vaux, qu’il nous faut reconquérir. Cela dure depuis dix jours. Tous les jours, à la batterie de l’hôpital, entre deux rangées de sacs à terre, on exécute sans jugement au revolver ceux qu’on appelle les déserteurs sur place. On ne peut pas sortir du champ de bataille, alors maintenant on s’y cache. On creuse un trou, on s’enterre, on reste là. Si on vous trouve on vous traîne à la batterie et, entre deux rangées de sacs à terre, on vous fait sauter la cervelle. Bientôt il va falloir faire accompagner chaque homme par un gendarme. Le général dit « ils tiennent ». A Paris est un historien qui s’apprête à conjuguer à tous les temps et à toutes les personnes (compris la sienne) le verbe « tenir à Verdun ». Ils tiennent, mais, moi général, je ne me hasarderais pas à supprimer les gendarmes ni à conseiller l’indulgence à ce colonel du 52ème d’infanterie qui est à la batterie de l’hôpital. Cela dure depuis quinze jours.

Depuis huit jours les corvées de soupe ne reviennent plus. Elles partent le soir à la nuit noire et c’est fini, elles se fondent comme du sucre dans du café. Pas un homme n’est retourné. Ils ont tous été tués, absolument tous, chaque fois, tous les jours sans aucune exception. On n’y va plus. On a faim. On a soif. On voit là-bas un mort couché par terre, pourri et plein de mouches mais encore ceinturé de bidons et des boules de pain passées dans un fil de fer. On attend. que le bombardement se calme. On rampe jusqu’à lui. On détache de son corps les boules de pain. On prend les bidons pleins. D’autres bidons ont été troués par les balles. Le pain est mou. Il faut seulement couper le morceau qui touchait le corps. Voilà ce qu’on fait tout le jour. Cela dure depuis vingt-cinq jours. Depuis longtemps il n’y a plus de ces cadavres garde-manger. On mange n’importe quoi. Je mâche une courroie de bidon. Vers le soir, un copain est arrivé avec un rat. Une fois écorché, la chair est blanche comme du papier. Mais, avec mon morceau à la main j’attends malgré tout la nuit noire avant de manger. On a une occasion pour demain : une mitrailleuse qui arrivait tout à l’heure en renfort a été écrabouillée avec ses quatre servants à vingt mètres en arrière de nous. Tout à l’heure on ira chercher les musettes de ces quatre hommes. Ils arrivaient de la batterie. Ils doivent avoir emporté à manger pour eux. Mais il ne faudrait pas que ceux qui sont à notre droite n’y aillent avant nous. Ils doivent guetter aussi de dedans leur trou. Nous guettons. L’important c’est que les quatre soient morts. Ils le sont. Tant mieux. Cela dure depuis trente jours.

C’est la grande bataille de Verdun. Le monde entier a les yeux fixés sur nous. Nous avons de terribles soucis. Vaincre? résister? tenir? faire notre devoir? Non. Faire nos besoins. Dehors, c’est un déluge de fer. C’est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n’est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l’horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti ; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés. Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand on veut seulement plier son genou, nous sommes tous obligés de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n’entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n’entendons que le coup de masse d’arrivée. C’est un martèlement ininterrompu.

Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n’avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d’un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l’autre qui la jette dehors. Septième jour. La bataille de Verdun continue. </p><p> De plus en plus héros. Nous ne sortons toujours pas de notre trou.

Nous ne sommes plus que huit. Celui qui était devant la porte a été tué par un gros éclat qui est arrivé en plein dedans, lui a coupé la gorge et l’a saigné. Nous avons essayé de boucher la porte avec son corps. Nous avons bien fait. Une sorte de tir rasant qui s’est spécialisé depuis quelques heures sur ce morceau de secteur fait pleuvoir sur nous des éclats de recul. Nous les entendons frapper dans le corps qui bouche la porte. Malgré qu’il ait été saigné comme un porc avec la carotide ouverte, il saigne encore-à chacune des ces blessures qu’il reçoit après sa mort. J’ai oublié de dire que depuis plus de dix jours aucun de nous n’a de fusil, ni de cartouches, ni de couteau, ni de baïonnette. Mais nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d’avaler de petites boulettes de terre pour calmer la faim, et aussi parce que cette nuit il a plu et, et comme nous n’avions pas bu depuis quatre jours, nous avons léché l’eau de la pluie qui ruisselait à travers les rondins et aussi celle qui venait de dehors et qui coulait chez nous par-dessous le cadavre qui bouche la porte. Nous faisons dans notre main. C’est une dysenterie qui coule entre nos doigts. On ne peut même pas arriver à jeter ça dehors. Ceux qui sont au fond essuient leurs mains dans la terre à côté d’eux. Les trois qui sont près de la porte s’essuient dans les vêtements du mort. C’est de cette façon que nous nous apercevons que nous faisons du sang. Du sang épais mais absolument vermeil. Beau. Celui-là a cru que c’était le mort sur lequel il s’essuyait qui saignait. Mais la beauté du sang l’a fait réfléchir.

Il y a maintenant quatre jours que ce cadavre bouche la porte et nous sommes le 9 août, et nous voyons bien qu’il se pourrit. Celui-là avait fait dans sa main droite ; il a passé sa main gauche à son derrière ; il l’a tirée pleine de ce sang frais. Dans le courant de ce jour-là nous nous apercevons tous à tour de rôle que nous faisons du sang. Alors, nous faisons carrément sur place, là, sous nous. J’ai dit que nous n’avons plus d’armes depuis longtemps ; mais, nous avons tous notre quart passé dans une courroie de notre équipement car nous sommes à tous moments dévorés par une soif de feu,et de temps en temps nous buvons notre urine. C’est l’admirable bataille de Verdun.

Deux ans plus tard, au Chemin des Dames, nous nous révolterons (à ce moment-là je survivais seul de ces huit derniers) pour de semblables ignominies. Pas du tout pour de grands motifs, pas du tout contre la guerre, pas du tout pour donner la paix à la terre, pas du tout pour de grands mots d’ordre, simplement parce que nous en avons assez de faire dans notre main et de boire notre urine. Simplement parce qu’au fond de l’armée, l’individu a touché l’immonde.«

Jean Giono, Extrait de « Recherche de la pureté », Ecrits pacifistes,1939.

La chanson de Craonne


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La chanson de Craonne

1917

Chanson anonyme écrite sur la musique de « Bonsoir m’amour«  (Adelmar ou Charles Sablon, le père de Germaine et Jean) à laquelle on doit sans doute le succès de cette valse dont les paroles, aujourd’hui, font presque sourire.

Son texte recueilli par Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), avocat puis journaliste et finalement député, qui, entré dans la guerre avec un certain enthousiasme, en sorti socialiste, revendicateur même mais surtout pacifiste. Sous-officier, en 1914, dans l’infanterie; il termina la guerre capitaine dans les chars d’assaut non sans avoir été blessé, gazé, cité à l’ordre de la Nation mais aussi condamné cinq fois pour son action en faveur de la paix.

Vivement condamné par les autorités militaires (qui offrirent une petite fortune à celui qui en dénoncerait l’auteur) elle fut connue sous plusieurs noms dont : « Les sacrifiés », « Sur le plateau de Lorette » et « La chanson de Lorette ».

Elle demeure, aujourd’hui la chanson-type de l’antimilitarisme mais elle a été depuis dépassée par plusieurs autres. Il suffit à cet égard de citer  « Quand un soldat » de Francis Lemarque (1953) ou encore le très célèbre « Déserteur » de Boris Vian (1954).


Paroles

Quand au bout d’huit jours, le r’pos terminé,
On va r’prendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civ’lots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête.

Refrain
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
C’est nous les sacrifiés !

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

au Refrain

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r’lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.

Refrain
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau !

In Flanders fields


Le Docteur canadien Mc Crae.
point  [article]
Le docteur Mc Crae
Le Dr Mc Crae avec son chien
Le poème écrit et signé par le Dr Mc Crae
Les funérailles du Dr Mc Crae. On remarque son cheval « Bonfire » avec les bottes renversées dans les étriers
Plaque commémorative se trouvant au cimetière de Wimereux
Rue Mc Crae à Wimereux
La tombe du docteur Mc Crae au cimetière de Wimereux

Le médecin militaire canadien Mc Crae acquit sa célébrité en Belgique, sur les bords de l’Yser, en écrivant un poème à la gloire des soldats qui reposent dans la boue des Flandres. Peu de Belges connaissent la vie de ce médecin  contrairement à  nos amis du Commonwealth qui lui vouent une véritable admiration. En déposant  avec cérémonie des petits coquelicots en tissus ou  papier sur les tombes de leurs aïeuls tombés chez nous ou en France, beaucoup d’entre-eux ont une pensée émue pour le docteur Mc Crae qui offrit aux  combattants de la Grande Guerre le magnifique symbole d’une fleur fragile, éphémère,  parée de la couleur du sang  et  si commune dans la terre des  Flandres !  Le docteur Mc Crae  est devenu lui-même un symbole: n’est-il pas le digne représentant devenu célèbre du personnel médical qui s’efforça de soulager la misère du combattant? En racontant sa vie, nous rendons hommage aux médecins, brancardiers et infirmiers de toutes nationalités qui « perdirent la vie » en essayant de sauver celles des autres!

Le Dr Mc Crae est né le 30 novembre 1872 à Guelph, ville universitaire se trouvant à 40 km de Toronto. Il participe comme volontaire à la guerre des Boers (1899-1902) et se signale par son courage. Rentré au pays, il se spécialise en anatomo-pathologie et déploie une activité professionnelle débordante en tant que médecin de famille, professeur ou encore anatomo-pathologiste.


Le docteur Mc Crae  

Quand le Canada déclara la guerre à l’Allemagne le 4 août 1914, le docteur Mc Crae se trouvait en mer sur le chemin de l’Angleterre ce qui ne l’empêcha pas de télégraphier immédiatement son engagement comme volontaire. Quelques mois après en avril 1915, il se retrouve sur le champ de bataille dans le secteur d’ Ypres et  subit le 22 avril la première attaque par  gaz de combat ( 5.730 bouteilles de chlore furent ouvertes par les Allemands). Ce jour là, le docteur Mc Crae se trouvait dans son poste de secours le long de l’Yperlee, entre Ypres et le village de Boezingue. De son « Advanced dressing station » consistant en  un abri enterré dans les berges du canal de l’Yperlee, John Mc Crae,  pendant 17 jours d’enfer (deuxième bataille d’Ypres) ira porter secours aux blessés et assister aux derniers moments des mourants. A côté de son poste, le cimetière militaire  improvisé, dont la vue désolante lui rappelle à chaque instant le sacrifice demandé aux combattants ne cesse de s’agrandir démesurément…. Le 2 mai, c’est au tour du lieutenant Helmer aux côtés de qui  il avait combattu en Afrique du Sud, d’être enterré dans la boue des Flandres. Cette mort, la mort d’un véritable ami, le toucha très douloureusement. Sa sensibilité exacerbée lui fit voir le champ de bataille comme jamais encore il ne l’avait vu. Le lendemain de ce funeste jour, Mc Crae écrira  « In  Flanders Fields « , le  poème le plus lu de la grande Guerre qui sera, peu après sa publication le 8 décembre 1915, sur toutes les lèvres des combattants du Commonwealth!

Les qualités littéraires  de ce poème ne sont sans doute pas exagérées. Le fait que ce poème, traduit avec des approximations inévitables dans de multiples langues, puisse garder son énorme potentialité à émouvoir  me fait dire qu’il est un véritable chef-d’œuvre.

En quelques phrases, Mc Crae, par un véritable tour de force, résume les  sentiments complexes éprouvés par les soldats sous le feu de l’ennemi.

Trois réflexions  ressortent particulièrement:

Le sentiment de la beauté de la nature mais en même temps  de son indifférence cruelle  à la mort des hommes, la découverte faite par les hommes quand ils approchent la mort que la seule chose importante à vivre  est d’aimer et de se savoir aimé et enfin la crainte que les non-combattants ou les  générations ultérieures oublient leur sacrifice qui se viderait alors de son sens pour  les vivants mais  aussi  pour …eux-mêmes.

Quelques lignes de Mc Crae nous  apprennent peut-être plus sur la condition humaine qu’un gros traité de philosophie: les soldats de 14 ne sont pas trompés en faisant de ce poème  « leur carte de visite ».

In Flanders Fields

  In flanders Fields the poppies blow
Between the crosses, row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Space heard amid the guns below

  We are the Dead. Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved, and were loved, and now we lie
In flanders fields.

Take up our quarrel with the foe:
To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.

If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In flanders fields

Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
entre les rangées de croix qui marquent notre place
Et dans le ciel, malgré le rugissement des canons
L’on perçoit encore le chant des courageuses alouettes.

Nous sommes la Mort et pourtant quelques jours auparavant
Nous regardions l’aurore poindre et le soleil rougir en
Se couchant. Nous aimions et étions aimés et aujourd’hui
Nous gisons dans les champs de Flandre.

Reprenez notre combat contre l’ennemi:
De nos mains qui chancellent, nous vous confions
Le flambeau qui sera vôtre et que vous tiendrez haut.

Si vous ne croyez plus en nous qui mourrons, jamais nous
Ne retrouverons le repos dans les Champs de Flandre
Ou fleurissent les coquelicots

(Traduction Dr Loodts)