Histoire de Hama : souvenirs du peintre Khaled Al-Khani. Deuxième partie


 première partie

Nous avons échappé au massacre de Hama, événement qui ne ressemble à aucun autre massacre de l’histoire; nous avons fui les images, les sons, l’odeur du sang, le goût du pain rassis et les voix des femmes se faisant violer et celles des hommes et des enfants se débattant avec la mort après avoir été abattus, et la destruction de notre ville comme si un tremblement de terre lui était tombé dessus. Nous avons atteint le point de non-retour. Nous sommes partis vers la campagne sans chaussures et à moitié nus. Ils nous ont déplacé de nos maisons et ils ont tué tous ceux qu’ils voulaient et nous ont lancés dans un voyage encore plus pénible que ce qui l’avait précédé.

khaled-al-khani-200Les villageois se sont montrés très hospitaliers et nous ont témoigné du respect, preuve que tout le peuple syrien était au courant des mensonges du régime corrompu. Nous sommes restés dans ce village en tant que réfugiés et j’y ai terminé le second semestre scolaire. Mon père est mort en martyr. Ses biens ont été soit dérobés, soit détruits. Nous sommes restés dans ce village jusqu’au début de l’année scolaire suivante et nous sommes rentrés à Hama où nous avons vécu chez l’une de mes tantes maternelles avec laquelle nous avons partagé notre douleur. Plus tard un de nos proches a réussi à localiser ma tante paternelle perdue dont nous étions sans nouvelles et qui habitait à la campagne. Je me souviens que je n’aurais jamais imaginé la retrouver dans cet état. Elle avait été une reine mais tout cela avait changé. Je l’ai serrée longuement dans mes bras tandis que mes frères et soeurs et notre mère (en fait nous tous) sanglotaient éperdument. Plus tard, ma tante a raconté l’arrestation de mon père dans l’abri devant lequel nous passions et elle m’a dit qu’elle ne l’avait plus revu vivant mais que l’on lui avait relaté sa mort. Nous sanglotions et sanglotions. Les sanglots viennent d’abord avant qu’on ne se salue et c’était devenu l’habitude à Hama quand les gens se rencontraient à l’occasion de visites. Pendant des années, la maison où nous avons vécu a accueilli beaucoup de personnes déplacées à cause de la destruction complète de plusieurs quartiers tels que Al-Baroudyyeh, Al-Kilanyyia, Al-Zanbaqa et Shimali, (الباروديه، الكيلانية، الزنبقة، شمالي ) et beaucoup d’autres. Il n’y avait guère de maison à Hama qui n’avait pas ses martyrs et ses prisonniers et ça c’était un minimum.

Nous sommes retournés à l’école après des souffrances indicibles, après avoir été humiliés et opprimés et affamés. Je vous jure que dans ma classe (en deuxième) il n’y avait que deux enfants qui n’étaient pas orphelins. Imaginez donc l’effort qu’il nous a fallu  pour surmonter notre drame personnel, et nous n’y sommes pas encore arrivés jusqu’ici.

Ensuite le régime (et il ne mérite même pas ce nom) nous a infligé de nouveaux tourments. Les arrestations n’ont jamais cessé. Beaucoup de mes contemporains un peu plus âgés que moi ont été arrêtés et beaucoup sont toujours disparus. Leurs noms sont bien connus des habitants de Hama. Pour tourmenter encore la population de Hama et nous prouver combien nous étions humiliés, cassés, foulés aux pieds, les gangsters au pouvoir ont commencé à libérer quelques prisonniers, parmi ceux qui n’avaient pas été liquidés à Tadmor, mais uniquement lors de leurs propres jour fériés qui n’avaient aucun rapport avec le nom qu’ils leur donnaient ; des journées célébrant « le mouvement correctif » et «la  naissance du parti » etc.

Au fil des années le peuple de Hama s’est habitué à l’événement.  À chacune de ces occasions, les gens se rassemblaient à l’entrée sud de la ville (c’est-à-dire sur la route de Homs طريق حمص)) et voici ce qui se passait:

Des femmes, des enfants et des hommes, en fait toute la population de la ville, arrêtaient les bus et les voitures en provenance de Homs et les scrutaient tout en criant le nom de leur disparu et en pleurant sans arrêt. Ce spectacle durait toute la journée dans le chaos et le désordre; la recherche de disparus se poursuivait de façon incroyable, en dépit de toute logique. Parfois on retrouvait ses disparus ; peut-être trois ou quatre seulement et toute la ville rentrait démoralisée. Les voix étaient trop étranglées pour exprimer la douleur intérieure. Ceux qui retrouvaient leurs prisonniers n’avaient pas plus de chance que ceux qui ne les retrouvaient pas car la plupart des survivants étaient très faibles et sans force et je jure qu’ils brisaient les coeurs encore plus que ceux qui étaient morts.

Nous connaissions un homme qui avait été libéré et nous sommes allés le saluer. Dieu merci son état mental était intact parce qu’ils l’avaient sorti de la prison de Tadmor pour le transférer à celle de Sydnaya afin qu’il récupère pendant six mois avant sa libération. Je jure qu’on voyait son squelette et qu’il avait un teint  inhumainement pâle car il n’avait pas vu le soleil pendant des années. Il m’a tout raconté sur son séjour à Tadmor et une des histoires les plus étranges était celle d’un prisonnier de sa cellule qui avait une rupture de l’appendice et qui souffrait beaucoup depuis plusieurs jours. Les prisonniers savaient qu’ils ne pouvaient pas demander l’aide du gardien qui les surveillait depuis un trou dans le plafond parce que s’ils appelaient à l’aide et lui disaient que leur ami souffrait, les geôliers auraient résolu le problème en le liquidant. Les prisonniers ont donc décidé d’opérer leur ami dans le dortoir dans un silence total. Imaginez ça ! Ils ont ouvert le ventre du prisonnier avec un bout de fer-blanc pendant que d’autres le retenaient pour l’empêcher de bouger et que d’autres encore lui fermaient la bouche avec un morceau de tissu. Un médecin a fait l’opération avec une aiguille chirurgicale fabriquée à partir du même fer-blanc et je ne sais pas ce qu’il a utilisé comme fil pour recoudre la blessure. L’opération s’est déroulée dans le silence le plus complet. Ceci montre bien la terreur et le sort qui attendaient les prisonniers à l’intérieur des prisons de ce régime corrompu.

Je vous décris quelques images déchirantes reflétant la logique des barbares qui ont violé ma ville en 1982.

khaled-al-khani-220

Alors que nous étions dans la salle des ablutions de la mosquée Omar Ibn-Alkhattab, la porte s’est ouverte sur cinq adolescentes qui offraient un spectacle pitoyable. Le bas de leurs vêtements était plein de sang et bien que nous les enfants ne comprenions pas ce que cela signifiait, certaines des femmes en voyant cela on fait une crise. Nous ne comprenions pas pourquoi on criait de plus en plus fort la sourate Yassin (سورة يسين), et le Takbeer (تكبير) et pourquoi les pleurs montaient en crescendo mais nous aussi avons pleuré comme je ne pleurerai plus jamais de ma vie car rien de tel n’aurait pu arriver où que ce soit et plût au ciel que ceci ne se reproduise jamais.

Les adolescentes ont été amenées dans un coin reculé de la salle des ablutions. Les femmes plus âgées ont essayé d’arrêter le sang qui se répandait par terre (quelle indécence, quelle sauvagerie, bande de barbares). Et puis dans un geste troublant marqué de douleur, certaines femmes ont commencé à enlever leurs sous-vêtements et les ont donnés aux jeunes filles. Nous, les enfants étions en état de choc parce que nous ne comprenions pas ce qui se passait sous nos yeux et pourquoi les femmes enlevaient leurs sous-vêtements pour couvrir les vertus violées. Les femmes ont même réussi à arrêter  le terrible saignement. Au début certaines femmes ont demandé l’aide des soldats, mais les soldats ont refusé en riant et en se moquant de façon extrêmement vulgaire comme si ils n’étaient pas nés d’une mère mais avaient été engendrés par un roc et comme s’ils n’avaient jamais connu Dieu mais uniquement la brutalité. Les femmes ont essayé d’embrasser les jeunes filles blessées pour atténuer leur panique et ce n’est qu’après des heures que nos esprits se sont apaisés mus par notre instinct de survie. Les enfants se sont approchés gentiment des jeunes filles blessées pour les consoler. Je me souviens encore de leur visage horrifié comme si elles venaient de sortir d’une grange pleine de loups enragés.

Les jeunes filles ont raconté aux femmes ce qui leur était arrivé. Elles avaient refusé d’accéder aux demandes des loups; alors ceux-ci les ont frappées avec une brutalité dépassant l’imagination . Ils les ont battues, les ont insultées et leur ont arraché leurs vêtements puis ils les ont violées de manière absolument barbare. Le sexe n’était pas leur seul but;  ils étaient animés par un sadisme incommensurable et violaient l’âme des jeunes filles avant que de violer leur corps ; ces bêtes monstrueuses écrasaient nos cous sous leurs bottes.

khaled-alkhani-319

Dans ce même lieu une femme a parlé de sa grand-mère handicapée qui les avait renvoyés dans l’espoir qu’ils survivraient au bain de sang et qui est restée en arrière avec ses béquilles.

Ils étaient dans le quartier de Al’aseeda (العصيدة) après que l’armée l’eut bombardé et fut entrée. Les tueurs ont immédiatement exécuté les hommes dont ils ont atrocement mutilé le corps. Il n’ont pas hésité à assassiner même des enfants et les soldats ont arrêté les survivants. Je jure, je connais un homme qui était alors un enfant et il m’a dit dans quel état étaient les corps de ses oncles maternels et il m’a raconté que quand ils se sont enfuis, ils ont dû enjamber les corps de leurs proches pour sortir. Quelle façon terrible de dire au revoir et quelle mort horrible. Sa souffrance l’habitait jusqu’à ce jour et il m’a dit « j’ai peur de leur pouvoir et je ne peux pas résister à ma peur. Ils ont à tout jamais violé ma paix d’esprit ». Il m’a demandé naïvement « nous allons les vaincre n’est-ce pas ? » Je me mis à rire moi qui n’avais pas ri depuis des mois et je lui ai confirmé que nous remporterions la victoire tout en esquissant un timide sourire. Mais je sais que nous célébrerons notre victoire.

Grand-mère (um Ibrahim) avait décidé de faire sortir tout le monde du voisinage et par tout le monde j’entends uniquement les femmes et les enfants. Elle les a accompagnés avec ses béquilles sous les balles des francs-tireurs et des obus et a grimpé avec eux jusqu’à ce qu’ils atteignent le début du quartier “Hadher, حاضر”. Um Ibrahim est devenue fatiguée et elle n’a pas pu continuer à marcher ; elle est donc restée dans la maison d’une de mes tantes paternelles et de son mari après les avoir renvoyés vers leur destin inconnu comme un vol d’hirondelles parmi les bêtes. Grand-mère Um Ibrahim n’avait pas d’autre choix et elle savait très bien que ces tueurs n’étaient pas humains et que tout le monde devait échapper au bain de sang qui menaçait à tout moment. Dans la salle des ablutions quand les femmes parlaient de la manière dont Um Ibrahim les avait incitées à fuir en criant, tout le monde a lu la Fatiha “الفاتحة” pour son âme croyant qu’elle avait été tuée par les barbares qu’elle avait décidé d’affronter. Mais Um Ibrahim était plus forte qu’un canon et quand ma tante et son mari ont décidé d’échapper à une mort de plus en plus menaçante, elle les a libérés et pleine de défi, elle est restée dans leur maison .

Pendant une semaine Um Ibrahim est restée dans la maison de ma tante ouverte à tous les vents. Les soldats entraient et sortaient de la maison dont ils volaient et saccageaient le contenu tandis qu’Um Ibrahim leur criait dans le visage; elle les effrayait, ébranlant leur prétendue bravoure. Elle n’a pas cédé devant les tueurs. Elle a défendu la maison avec son courage symbolisant la défense de l’entière ville violée. Sa fermeté les a humiliés ainsi que leurs dirigeants et ils ont commencé à obéir à ses ordres pour découvrir que c’était elle la victorieuse avec ses béquilles. Ils ont décidé de dynamiter les maisons de tout le voisinage pour qu’elle voie la mesure de leur inhumanité. Ils l’ont donc fait sortir de la maison et l’ont mise au milieu de la rue et pendant trois jours elle est restée assise sur une chaise au milieu de la rue ensanglantée et pendant ce temps Um Ibrahim n’a jamais négocié ni même manoeuvré dans cette jungle. Elle a annoncé sa présence comme un palmier, un porte- drapeau sans jamais demander l’aide de quiconque. Certains soldats, impressionnés par son courage ont commencé à l’aider physiquement. Um Ibrahim a juré qu’elle n’a jamais eu peur d’eux parce qu’ils étaient trop petits à ses yeux au point de devenir invisibles. Elle prétendait que Dieu lui avait envoyé tout ce dont elle avait  besoin pour pouvoir dire  aux tueurs que nous reviendrons,  que nous demanderons justice, que nous honorerons nos martyrs avec des pierres tombales individuelles et que nous refuserons de les laisser dans une fosse commune et que « contrairement à ce que vous croyez, vous ne serez jamais victorieux ». En fin de compte Dieu miséricordieux a bien voulu que des gens également en fuite l’aient trouvée et l’aient transportée, elle  qui refusait d’être portée,  jusqu’au village où se trouvaient les autres déshérités

à suivre