Lettre de Madaya


Voici le témoignage d’Amer, un résident de Madaya, une ville de 40.000 habitants à la frontière syro-libanaise, où les gens meurent de faim. Des propos durs, amers, recueillis par Al-Jazeera.

L’agglomération est assiégée et affamée par le régime syrien depuis quinze mois. Selon l’organisation Médecins sans frontières (MSF), 46 personnes sont mortes d’inanition à Madaya depuis le 1er décembre. Le 11 janvier, un convoi de l’ONU a pu y acheminer de l’aide, mais la faim a déjà repris sur place, et 16 personnes en sont encore mortes, selon MSF, qui s’exprimait à Beyrouth le 30 janvier. Une journaliste d’Al Jazeera, Samya Kullab, a recueilli le récit du témoin. Le site http://www.aljazeera.com a traduit son témoignage en anglais, texte que nous avons à notre tour traduit en français.

« Pourquoi personne ne se soucie de nous ? »

Je suis né à Madaya. J’ai vécu dans un quartier simple où tout le monde se connaissait et s’appréciait. Notre quartier est le premier qu’on trouve quand on veut se rendre au centre-ville.
Durant le siège, ce qu’on a connu est semblable à ce que les autres familles de Madaya ont vécu. Nous nous battons à chaque instant pour survivre. La plupart d’entre nous passe deux ou trois jours sans nourriture. Je suis un adulte mais je pèse moins de 50 kg. Parfois j’ai l’impression de vivre dans un rêve.
J’ai vu des enfants mourir de faim et je me suis senti impuissant. J’ai regardé tout mon monde s’écrouler autour de moi. Les gens de Madaya n’ont ni lait ni pain ni argent.
Avant que les Nations unies n’entrent à Madaya il y a quelques jours, un kilo de sucre coûtait l’équivalent de 300 dollars. Je crains que l’aide ne sera pas suffisante pour tenir ne serait-ce que vingt jours. Et après?
Mais laissez-moi commencer par 2011, au début de la révolution syrienne. A cette époque, j’étais étudiant à la faculté de droit à Damas. J’avais le grand rêve de faire une carrière qui rendrait ma famille fière de moi.
La révolution a d’abord commencé par une série de manifestations. Les gens réclamaient la liberté. Quelques amis proches, étudiants et collègues, y participaient. Puis le régime s’en est pris à la révolution, et les manifestations pacifiques ont tourné aux accrochages armés en raison des coups de feu et de l’assassinat de gens innocents.
Quelques personnes, à Madaya, se sont senties forcées de prendre les armes pour se défendre. Elles pensaient qu’elles protégeaient leur honneur. Mais, aux environs de novembre 2014, le régime a changé sa tactique et a imposé la famine en assiégeant la ville, tout en menant des raids aériens accompagnés de bombardements de barils mortels. J’ai vu des familles entières périr dans ces raids.
A cette époque, le prix de la nourriture a commencé à augmenter. Comme nous sommes situés près de la frontière libanaise, le Hezbollah coopérait avec le régime pour nous assiéger de tous côtés, avec un plan pour entrer dans la ville. La bataille a commencé en juin 2015 à Zabadini, la ville voisine.
A cette époque, des résidents de Zabadini commencèrent à affluer vers Madaya pour échapper aux bombardements et aux combats. Madaya souffrait déjà d’un manque de nourriture mais, avec l’afflux de gens de Zabadini, notre population a augmenté de manière importante, et nos ressources continuaient à diminuer.
Quelques mois plus tard, l’Armée syrienne libre de Zabadini a conclu un cessez-le-feu avec le régime et le Hezbollah. Les civils ont payé de lourdes sommes d’argent pour pouvoir quitter la ville.
Mon voisin, un homme âgé, a payé environ 3.000 dollars pour un sauf-conduit. Mais la plupart d’entre nous ne disposaient pas de ce genre de somme. Dans les mois qui suivirent, le régime a renforcé le siège. Semaine après semaine, nous avons vu notre approvisionnement se tarir.
Jusqu’au moment où les vraies souffrances ont commencé. Chaque jour se transformait en un combat pour trouver de quoi se sustenter et de quoi se chauffer quand le froid s’installa. Impossible de quitter la ville: le régime avait miné les zones aux alentours. Des dizaines d’hommes sont tombés dans ces pièges après avoir décidé de tenter de s’échapper pour trouver de la nourriture ou du bois de chauffage. Récupérer quelques grammes de nourriture pour les enfants devint l’objet des plus grosses préoccupations.
Je ne pouvais que regarder ma famille mourir de faim – ma mère, mon mère, mes sœurs, mes cousins, mes oncles, mes tantes – sachant que les plus audacieux qui s’aventuraient en dehors de la ville étaient soit faits prisonniers soit étaient tués ou blessés par les mines. Beaucoup ont été abattus par des tireurs d’élite. (…)
On a commencé à arracher l’herbe et à la cuisiner, en espérant que cela atténuerait la faim qui nous tenaillait. On a arraché les feuilles des arbres – les beaux arbres de notre quartier – jusqu’à la dernière. Après un certain temps, on n’a plus pu trouver d’herbe. Avec l’arrivée de l’hiver, une tempête de neige a touché la région et la situation a empiré.
Certains se sont résolus à manger les animaux domestiques, les chats, les chiens et n’importe quoi d’autre. L’herbe a cessé de croître en raison de la neige. Et au premier mois de l’hiver, les gens ont commencé à mourir. Il y en a eu trois ou quatre, je m’en souviens.
Je marchais dans la rue quand je vis un homme défaillir et le corps d’une femme décédée devant moi. Je ne pouvais plus penser à autre chose. J’ai vu un homme fouiller dans les poubelles. Je me suis approché de lui et j’ai vu que c’était Toufik, mon voisin, le pharmacien. Je pouvais à peine le reconnaître. Les gens devenaient désespérés et se battaient pour des brins d’herbe ou s’accusaient d’amasser de la nourriture alors que d’autres mouraient.
J’ai vu des nouveau-nés mourir parce que leurs mères ne produisaient plus de lait maternel.
Je ne puis décrire mes sentiments avec des mots. Peu importe ce que j’écris, je ne puis décrire ce que nous avons subi.
Plus tôt durant le siège, les gens ont commencé à vendre meubles et objets. Machines à laver, télévisions, frigos, tout ce qui pouvait procurer de la nourriture. Mais même ce qu’ils vendaient n’apportait qu’entre 100 à 150 grammes de nourriture. Je connais quelqu’un qui a vendu toute sa maison juste pour cinq kilos de nourriture. Vous pouvez trouver cela inimaginable, c’est pourtant la vérité.
Comment en est-on arrivé là? Pourquoi personne ne nous aide? On se pose tout le temps la question. Je ne pense plus au futur. A quel futur penserais-je? Je me souviens du jeune étudiant universitaire que j’étais et je ne me reconnais plus.
Je suis fatigué. Nous luttons pour survivre mais il semble que personne ne s’en soucie.

© aljazeera.com – le 31 janvier 2016.

source

 

Max Blumenthal, sur les guerres de la bande de Gaza dans son passé – et dans son avenir


« Tuer, et tuer, et tuer.
Toute la journée,
tous les jours »
.

*****

 

« La question, c’est juste, quand » :

 

Elias Isquith – 27 juin 2015 – Salon

 

L’auteur de « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » a raconté à Salon ce qu’il a vu dans les décombres d’un pays en état de siège.

Illustration de la première de couverture du livre « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » (Photo : Nation Books)

Illustration de la première de couverture du livre « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza » (Photo : Nation Books)

Si pour une raison quelconque, vous êtes l’une de ces très rares personnes sur cette Terre à vouloir y aller, plutôt que d’en partir, de la bande de Gaza, vous pourriez vouloir savoir à quoi vous attendre.

Parce que, bien qu’il se soit passé presque un an depuis que le conflit israélo-Gaza de 2014 – l’ « Opération Bordure protectrice » comme les Forces de défense israéliennes l’ont appelé – s’est interrompu, vous ne devez pas vous attendre à trouver une société reconstruite. Non, selon « La guerre de 51 jours : ruines et résistance à Gaza », le nouveau livre de Max Blumenthal, journaliste, déjà auteur de l’incendiaire « Goliath : vie et haine dans le Grand Israël », ce que vous y verrez, ce sont des montagnes de décombres, à peine moins qu’il n’y en avait à la fin de la guerre.

Sur la base de ses contacts à Gaza aussi bien que de son propre reportage, de première main, le livre de Blumenthal apporte deux choses, aucune n’étant particulièrement bien accueillie dans le monde politique états-unien et les médias du courant dominant. Non seulement Blumenthal fournit une ventilation méthodique de la période précédant le conflit – qui diverge dans ses aspects essentiels des récits les plus courants que l’on trouve dans la presse américaine –, mais encore il propose une comptabilité plus détaillée de ce qu’il s’est passé derrière le brouillard de la guerre. Il essaie aussi de répondre à certaines des questions toujours gênantes concernant la guerre : Pourquoi a-t-elle duré si longtemps ? Pourquoi tant de victimes civiles ? Et qu’est-ce qui a même été accompli ?

Récemment, Salon s’est entretenu au téléphone avec Blumenthal pour discuter de son livre, de l’histoire de Gaza dont beaucoup d’Américains ne savent rien, des raisons qui lui font penser que la guerre a été une conséquence presque délibérée d’une politique israélienne de longue date, et croire qu’elle ne sera pas la dernière. Ci-dessous, vous trouverez notre entretien, revu pour plus de clarté et dans sa longueur.

Vous soutenez que la guerre de l’été dernier ne peut pas être comprise isolément, qu’il faut la voir dans un contexte plus large. Par exemple, pourquoi pensez-vous que la situation aujourd’hui est une conséquence  du « désengagement » de Gaza par l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, en 2005 ?

Le retrait des colons nationalistes religieux israéliens (qui étaient environ au nombre de 9000) de la bande de Gaza a été fêté par les libéraux, parce qu’ils y voyaient ces fanatiques forcés par les troupes israéliennes de quitter une région qu’Israël (avait) occupée. Ce retrait unilatéral relevait en réalité d’un scénario auquel quiconque qui se souciait de la population de la bande de Gaza aurait dû s’opposer, parce que l’ordre du jour en était très clair et très visible. Il s’agissait de libérer (Israël) de ses obligations émanant de la Convention de Genève concernant la bande de Gaza, et de prétendre qu’il ne l’occupait plus.

Qu’a permis la nouvelle situation à Israël ?

Il lui a été possible d’établir un système de style panoptique, où il contrôle l’extérieur, le ciel, la mer, et où il peut placer la bande de Gaza sous un siège très sophistiqué, un siège assuré par des robots. Deuxièmement, cela a permis à Israël de restreindre son contrôle des grands blocs de colonies autour de Jérusalem-Est. Ils ont reçu une lettre de George W. Bush (leur demandant) le retrait unilatéral de la bande de Gaza, et leur garantissant que ces colonies gigantesques sur l’aquifère palestinien – colonies qui s’enfoncent profondément au cœur de la Cisjordanie et qui sépareront finalement la Cisjordanie de lui-même – resteront en permanence aux mains d’Israël dans tout accord américain pour une paix négociée. C’est le point numéro deux.

Et le point numéro trois ?

Le point numéro trois, c’est que ce retrait, selon les propos mêmes du chef du Shin Bet de l’époque, Avi Dichter, permet à l’armée plus de « liberté d’actions » dans la bande de Gaza. S’il n’y a plus aucun Israélien juif dans la bande de Gaza, cela vous permet de commencer à utiliser des obus d’artillerie de 150 mm pour les tirs de barrage aux régions frontalières ; cela vous permet d’utiliser des bombes à fragmentation de 2000 livres. Aussitôt que le retrait aura eu lieu, vous verrez l’utilisation d’armes expérimentales, pour un armement à coût réduit. Gaza va devenir un laboratoire pour l’industrie israélienne d’armement, et pour l’ensemble du mécanisme de contrôle qu’Israël essaie de commercialiser et d’exporter vers le monde comme étant déjà testé sur le terrain.

Je veux juste ajouter un point : nous devons comprendre ce qu’est la bande de Gaza, en considérant la situation dans son ensemble – pas seulement depuis 2005, mais depuis 1948.

Que voulez-vous dire ?

Ils sont 72 à 80 % dans la population de la bande de Gaza à être qualifiés de réfugiés. Cela signifie que ceux-ci sont les descendants de la population qui, durant la Nakba, entre 1947 et 1948, a été expulsée par la force hors de ce qui actuellement est Israël. Ces gens ne sont pas autorisés à rentrer dans leurs foyers comme le leur garantit le Droit au retour – en vertu de la Résolution 194 des Nations-Unies – parce qu’ils ne sont pas juifs. S’ils revenaient, la majorité démographique juive d’Israël serait compromise.

Voilà comment les dirigeants d’Israël, qui règnent aussi sur tous les Palestiniens, les voient. Ils voient la population de la bande de Gaza comme une menace démographique. La bande de Gaza est donc un entrepôt humain, pour une population en excédent – c’est anachronique dans un monde moderne. Une population est entreposée parce qu’elle est de la mauvaise ethnie. Voilà pourquoi la bande de Gaza résiste. Pour moi, c’est là, vraiment, l’essence de la crise.

Votre référence à l’angle démographique m’amène à Aron Soffer, que ses collègues ont surnommé « le compteur d’Arabes ». Qui est-il ? Pourquoi est-il important ?

Armon Soffer est un conseiller en chef en ingénierie démographique – c’est-à-dire, comment manigancer une majorité juive dans les régions sous contrôle israélien –, et il le fut dans les gouvernements israéliens successifs. Il a conçu non seulement le désengagement unilatéral de Gaza, mais également le mur de séparation. Dans chaque cas, il a annoncé qu’ils n’apporteraient pas une plus grande sécurité nationale pour Israël, mais qu’ils conduiraient au maintien de la majorité (démographique) juive. Il est obsédé par le maintien d’un seuil à 70 %. Son nom de famille, Soffer, signifie « compteur » en hébreu ; aussi, ses collègues à l’université de Haïfa se réfèrent à lui comme à « Arnon, le compteur d’Arabes ».

Il a anticipé que ses recommandations politiques réduiraient la sécurité nationale d’Israël, tout cela au nom du maintien d’une majorité démographique ?

Écoutez ce qu’il dit. Alors qu’il expliquait la nécessité du désengagement unilatéral de Gaza, il a déclaré : « Quand 2,5 millions de personnes vivront dans une Gaza fermée à l’extérieur, ça deviendra une catastrophe humaine. Ces gens seront plus encore des animaux qu’ils ne le sont aujourd’hui, aidés en cela par un Islam démentiel, fondamentaliste. La pression à la frontière sera horrible ; ce sera une guerre épouvantable. Si nous voulons rester en vie, nous devrons tuer, et tuer, et tuer. Toute la journée, tous les jours ».

Il a déclaré cela au Jerusalem Post – alors il était un proche conseiller de Sharon. Sharon a attribué à Soffer de l’avoir convaincu du désengagement (de la bande de Gaza). Le journal a été imprimé en Israël, mais pas aux États-Unis. Je n’approuve pas le langage ou l’idéologie raciste de Soffer, mais ce qu’il a dit est devenu réalité. Ce que nous avons vu l’été dernier avec l’Opération Bordure protectrice était l’accomplissement de sa prophétie sanglante : « Tuer, et tuer, et tuer tous les jours ». C’est ce que l’armée israélienne a fait pendant 51 jours.

Quelle est la cause du conflit de l’été dernier ? Qu’est-ce qui a allumé l’étincelle et provoqué cette guerre de 51 jours ?

La guerre était un prolongement de la campagne continue visant à anéantir le mouvement national palestinien. C’est ce que le sociologue israélien, Barruch Kimmerling, a appelé un « politicide », c’est-à-dire la destruction d’une identité politique tout entière. Il extrapolait à partir du terme « génocide », qui signifie la destruction d’un peuple entier. Je pense que c’est un condensé vraiment exact de la stratégie à long terme d’Israël.

De quelles façons ?

Je ne pense pas qu’Israël ait la moindre intention d’exterminer physiquement les Palestiniens par centaines de milliers. Il veut simplement les éliminer en tant que mouvement national, et en faire des Arabes errants, qui seront soit confinés dans des bantoustans en Cisjordanie, ou dans un entrepôt dans la bande de Gaza ; soit des citoyens de quatrième classe, fournissant une main-d’œuvre subalterne en Israël même ; soit disposant tout simplement d’un statut de simples réfugiés. Mais sans aucune direction politique, ni aucun objectif nationaliste….

 

 

http://www.salon.com/2015/06/27/the_question_is_just_when_max_blumenthal_on_war_in_the_gaza_strips_past_%E2%80%94_and_its_future/

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine