Si j’étais Syrien…


Pascal Manoukian

Directeur éditorial de l’Agence Capa, auteur de « Le diable au creux de la main »

Je ne reconnais rien de la Syrie dans les images et les discours qui me viennent du front. Je cherche désespérément ces hommes et ces femmes, aux conversations raffinées, croisés aux terrasses des cafés d’Alep, de Homs ou de Hama. Ils étaient Sunnites, Alaouite, Kurdes, Assyriens ou Arméniens, mélangeaient leurs langues et leurs cuisines.

Où sont passés les étudiants et les chauffeurs de taxis, qui me prenaient à témoin de leurs espoirs, manifestants pacifistes de la première heure, enthousiasmés par les toutes jeunes révolutions arabes.

Ces démocrates qui nous suppliaient de leur venir en aide quand tout était encore possible. Leur rêve ressemblait à celui des grévistes polonais de Gdansk en 1981, simple et universel: rejoindre le camp de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Nous en avions fait notre devise, et ils comptaient sur nous pour les y aider. Par deux fois déjà nous sommes coupables d’avoir abandonné ces Syriens-là. Aux couteaux des escadrons de Bachar d’abord, puis à l’idéologie moyenâgeuse des islamistes. Nous avons laissé s’éteindre la petite flamme qu’ils nous tendaient à bout de bras. Nous avons laissé les armes des deux camps faire taire leur voix.

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Alors si j’étais de ces Syriens-là, de ces démocrates que plus personne ne voit, dont plus personne ne se souvient. Si chaque nuit, je devais enjamber les corps de mes voisins pour rejoindre dans la crasse d’un sous-sol en ruine mes enfants terrorisés et affamés. Si je n’avais plus le choix qu’entre suffoquer sous le gaz sarin ou étouffer sous le soleil d’un camp de tentes.

Alors sans hésitation, je prierais de toutes mes forces pour que l’on bombarde mes bourreaux. Pour que l’on s’acharne sur leurs palais et leurs salons. Pour que l’on pulvérise leurs golfs et leurs limousines. Pour que le métal des bombes éventre leurs coffres et leurs bunkers.

Pour que la belle Asma et ses convives apprêtés des grandes soirées Damassiennes connaissent eux aussi la terreur des murs qui tremblent, des éclats d’os et de verre, des gargouillis du sang et l’angoisse d’accoucher debout. Et aux fins stratèges qui s’interrogent sans fin sur l’efficacité de frappes ciblées, je poserais cette question simple: au nom de quelle loi physique les bombardements ne terroriseraient que les pauvres et les innocents?

Au contraire même, l’histoire montre que les bourreaux ont rarement le courage de leurs victimes. Saddam Hussein, responsable du gazage de dix mille Kurdes à Halabja, Slobodan Milošević ordonnateur du massacre de huit mille musulmans à Srebrenica, les salauds n’ont bien souvent que le pouvoir qu’on leur accorde. Puis un jour vient le courage, et le moment opportun de faire chanceler leur statue; alors ils finissent emportés par le mouvement de balancier, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de martyrs.

Un courage dont souvent les peuples s’emparent avant les États. Et, chaque fois, l’image du roi dénudé est pitoyable: Saddam terré au fond de son trou, Laurent Gbagbo transpirant à grosses gouttes dans son marcel blanc, Radovan Karadžić grimé derrière sa barbe de gourou, autant d’épouvantails qui n’effraient plus qu’eux-mêmes.

À l’heure où j’écris ces lignes, le coeur noyé de chagrin, je pense à George et Zaina, mes amis d’Alep. Aux salons éventrés, aux parkings saturés de corps mutilés, aux jardins creusés de tombes, à leur citadelle impuissante devant tant de barbarie. Aurons-nous le courage de faire vaciller Bachar le Syrien et de l’envoyer rejoindre la grande galerie des inutiles?

Aurons-nous le courage d’entendre ceux que nous avons abandonné au fond des caves? Où laisserons-nous Bachar donner ses ordres, jour après jour, mort après mort? À Sarajevo aussi, pendant plus de quatre ans, nous avons autorisé les Serbes à saigner la ville de ses musulmans sous prétexte qu’agir c’était prendre le risque d’embraser la région.

Un jour de février 1993, en quittant la ville martyre, j’ai croisé sur mon chemin ces Serbes dont j’avais tant de fois évité les balles et les obus en vivant terré comme un rat. Des gosses en uniformes neufs, commandé par des fous barbus brandissant des crucifix arrachés aux églises. Des morveux, qui jouaient à la guerre sans jamais sentir le souffle d’un obus.

Ils se sont envolés comme des moineaux aux premiers bombardements alliés. Mais dix milles morts trop tard. C’est la même chose, depuis longtemps, de Beyrouth à Kigali, de Grozny à Damas, les morts ne sont pas les nôtres, alors on attend, on négocie, on calcule, on tergiverse en les laissant s’empiler dans les ruines, avec de temps en temps, entre deux couches, le corps d’un photographe ou d’un journaliste, qui eux n’ont attendu aucun vote, aucun sondage pour partir faire leur métier.

Mais la diplomatie semble-t-il a encore faire des miracles. Les stocks d’armes chimiques, qui officiellement n’existaient pas, vont être mis à l’abri du dictateur, qui officiellement ne les utilisait pas.
La guerre propre, dans les règles de l’art, va pouvoir perdurer, et dans les caves, les enfants continuer à trembler. Il y a quinze jours, la France commémorait le soixante-dixième anniversaire du massacre de 642 civils. En Syrie, la guerre a déjà fait 170 Oradour-sur-Glane.

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Qui part encore en reportage en Syrie ?


AFP PHOTO/HO/SANA Les reportages en Syrie rédigés par des journalistes étrangers se font rares. En cause, bien sûr, les mille et uns dangers que les reporters doivent affronter s’ils choisissent de se rendre dans ce pays. Du coup, les journalistes « freelance » (indépendants) deviennent majoritaires pour couvrir ce terrible conflit.

Dès les premiers mois de 2011, quand la contestation a commencé à prendre forme en Syrie, le régime a décidé de n’accorder de visas aux journalistes étrangers qu’au compte-gouttes. Les demandes émanant d’organes jugés défavorables étaient rarement honorées (comme celle du Soir en avril de cette année-là, qui ne reçut jamais de réponse de l’ambassade à Bruxelles). En revanche, des journalistes considérés comme « fiables » par le régime (des Russes, par exemple) n’éprouvaient pas ces difficultés.

Peu à peu, alors que la violence prenait le dessus, à partir de l’été 2011, des journalistes occidentaux ont pris le parti de passer en Syrie par des voies non officielles, par des chemins de contrebande à la frontière libanaise ou, plus souvent, turque. Pour se retrouver, donc, côté rebelles. De septembre à décembre, ils furent des dizaines sinon même bien plus à franchir ce pas. Cela a donné des reportages édifiants sur de nombreuses chaînes.

France 2 avait ainsi diffusé deux reportages saisissants à l’automne 2012. Est-ce pour punir la chaîne (et punir en même temps la France, « coupable » d’avoir pris parti pour les rebelles) qu’un guet-apens a été tendu par le régime le 11 janvier 2011 au reporter de France 2 Gilles Jacquier à Homs ? C’est en tout cas la thèse d’un livre convaincant (1) écrit par la compagne du journaliste, elle-même photographe, et deux journalistes suisses, qui accompagnaient tous trois notre confrère qui a perdu la vie ce jour-là.

En l’espèce, l’un des buts additionnels espérés aurait été de dissuader les reporters du monde entier de se rendre dans l’enfer syrien. Mais, si la Syrie est peu à peu désertée par les journalistes étrangers, c’est sans doute plus en raison des risques rencontrés en zones rebelles (compte tenu que l’entrée dans la Syrie sous contrôle du régime reste soumise à l’obtention de rarissimes visas).
Risques ? Celui de rencontrer la mort, bien sûr, ou de subir de graves blessures, comme notre consoeur française Edith Bouvier en mars 2012 à Homs encore (2). Mais le danger majeur, c’est aussi et surtout, désormais, la possibilité d’être victime d’un kidnapping. Si Reporters sans frontières répertorie 24 journalistes tués en Syrie depuis 2011, les chiffres sont volontairement moins précis pour les confrères retenus en otages par les diverses factions (ou, éventuellement, emprisonnés par le régime). Il y aurait une quinzaine de journalistes étrangers sans doute kidnappés.

Parmi les disparus, on citera en premier lieu le Belge Pierre Piccinin, qui n’est pas à proprement parler un journaliste mais qui s’était rendu pour la énième fois en Syrie au début du moi d’avril dernier afin de témoigner. Avec son ami Domenico Quirico, reporter de La Stampa, Pierre Piccinin aurait été enlevé par un groupe non identifié après avoir franchi la frontière libanaise. Les deux hommes ont réussi à donner un coup de téléphone à leur famille le 6 juin, mais depuis lors un inquiétant silence prévaut à nouveau.
De leur côté, les Français Didier François et Edouard Elias, envoyés par Europe1, ont disparu le 6 juin dernier alors qu’ils étaient en route pour Alep, dans le nord. Le plus inquiétant, dans la plupart des cas, c’est qu’on n’entend même pas parler de demandes de rançon ou d’échanges de prisonniers. Peut-être, parfois, des tractations se déroulent-elles entre ravisseurs et autorités nationales sans que la presse soit tenue au courant.

Compte tenu de ce sombre tableau bien à la mesure de la situation chaotique en Syrie, on ne s’étonnera guère de voir les rédactions hésiter à envoyer leurs journalistes dans ce chaudron. Résultat : à quelques exceptions près (3), ceux qui y vont encore sont des « freelance », des indépendants. Lesquels, pourtant, éprouvent les pires difficultés à vendre leurs papiers, car le conflit syrien s’est d’une part banalisé – les journaux ne rapportent même plus le nombre de victimes quotidiennes, qui se comptent pourtant en centaines… – mais, d’autre part et surtout, il s’est complexifié, il est devenu impropre aux analyses manichéennes, aux papiers faciles à vendre.

L’un de ces journalistes indépendants, l’Italienne Francesca Borri, a publié en juillet un article hallucinant sur le site Columbia Journalism Review (4) dans lequel elle décrit les conditions de son travail. Cet extrait servira d’éloquente conclusion : « Les journalistes freelance sont des journalistes de seconde zone – même s’il n’y a que des freelance ici, en Syrie, parce que c’est une guerre sale, une guerre du siècle dernier ; c’est une guerre de tranchée entre des rebelles et des loyalistes qui sont si proches qu’ils se hurlent dessus pendant qu’ils se mitraillent. Quand vous découvrez la ligne de front, vous n’en revenez pas, avec ces baïonnettes que vous n’avez jamais vues que dans les livres d’histoire. Les guerres modernes sont des guerres de drones, mais ici ils combattent mètre par mètre, rue par rue, et on en chie de peur ».

BAUDOUIN LOOS

(1) Attentat Express, par Caroline Poiron, Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallelian (Seuil, 2013).
(2) Edith Bouvier a raconté son expérience dans un livre, Chambre avec vue sur guerre, chez Flammarion (2012).
(3) Parmi ces exceptions, le reportage retentissant réalisé par Jean-Philippe Remy et Laurent Van der Stockt, nos confrères du Monde en mars-avril et publié en mai, par lequel ils avaient réussi à valider la thèse que le régime recourt bien aux armes chimiques même si c’est de manière sporadique.
(4) Il a été traduit dans plusieurs langues. On le trouve notamment en français sur le site du Nouvel Observateur.

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