Les éventuels scénarios d’une opération militaire en Syrie


LE MONDE | 29.08.2013 à 12h40 • Mis à jour le 29.08.2013 à 16h00 | Par Etienne Copel (Général (CR), ancien sous chef d’état major de l’armée de l’air en charge des opérations)

L'armée syrienne dans le quartier de Jobar à Damas.

Trois types d’interventions peuvent s’envisager en Syrie.

  • Une intervention sans les Etats-Unis (peu probable)

Aviation tirant de loin. Zéro mort allié

L’aviation agit seule et à distance. A partir d’appareils Rafale, Typhoon ou Mirage 2000, elle lance ses missiles Scalp (Système de croisière autonome à longue portée). C’est ce qu’elle avait fait en Libye en 2011. Le Scalp est un missile bien adapté à l’attaque d’objectifs durcis comme des hangars d’avion en béton, des postes de commandement, des centres de transmission. Contre les pistes d’aérodrome, il utilise deux charges explosant successivement, ce qui permet à la seconde d’exploser sous la piste et de soulever les dalles sur une grande surface, rendant les réparations difficiles.

Une attaque à l’aide de Scalp seuls permettrait d’empêcher le régime d’utiliser ses avions pour attaquer les positions tenues par les rebelles et compliquerait les communications. Mais le Scalp ne peut être tiré que contre des objectifs déterminés au moment du lancement, il ne peut pas être utilisé contre des cibles bien camouflées et encore moins contre des objectifs mobiles.

Aviation d’appui et hélicoptères de combat. Pertes amies probables

Pour détruire chars, canons et véhicules de transport, il faut utiliser des aéronefs capables d’agir en temps réel sur des cibles d’opportunité. Le meilleur outil est de loin l’hélicoptère, mais sa vulnérabilité est assez grande. Heureusement, l’ALAT (Aviation légère de l’armée de terre) dispose d’excellents hélicoptères (Tigre) qui ont fait leurs preuves au Mali et en Libye. Si des hélicoptères étaient utilisés en Syrie, le plus simple serait sans doute de les faire décoller à partir de porte-hélicoptères (Mistral) ou du porte-avions Charles-de-Gaulle, actuellement opérationnel.

  • Les Etats-Unis participent à l’attaque

Les Américains chercheront à détruire ces armes chimiques en priorité, mais ce sera difficile car les obus « chimiques » ne sont pas plus gros que des obus classiques et qu’il est facile de les disséminer et de les dissimuler. En revanche, les Américains pourraient améliorer l’efficacité des actions décrites pour la France et la Grande-Bretagne grâce, en particulier, à leurs :

Missiles de croisière

Précis et puissants, ces missiles, tirés de sous-marins, de navires de surface ou d’avions pourraient mettre hors de combat l’aviation syrienne et les principaux centres de commandement et de transmission. Le palais du président pourrait être détruit, mais Bachar Al-Assad dispose sûrement d’abris et lui-même devrait ne pas être neutralisé par des frappes aériennes.

Drones

Les forces américaines militaires ou civiles (CIA) disposent de drones capables d’espionner et de détruire. Leurs fameux « Predator » ont fait merveille en Afghanistan et au Pakistan, si on fait abstraction des pertes humaines et des retombées politiques souvent négatives.

Avions d’appui

L’armée de l’air dispose d’avions d’appui subsoniques souvent appelés « camions à bombes » : les A10, auxquels leurs équipements sophistiqués donnent des capacités redoutables contre des objectifs variés. Ces avions se situent en fait entre les hélicoptères et les avions supersoniques, en ce qui concerne tant la vulnérabilité que l’aptitude au soutien de troupes en combat rapproché.

Bombes à pénétration

Depuis des décennies, les Américains ont mis au point une série de bombes puissantes capables de détruire des sites protégés, enterrés à des dizaines de mètres de profondeur.

  • La zone d’exclusion aérienne

Très souvent évoquée, la création d’une zone d’exclusion aérienne est a priori une excellente idée. Elle consiste à interdire tout survol dans une zone donnée et protège les populations concernées. L’ennui est qu’une telle zone serait difficile à mettre en place et surtout à entretenir dans un pays comme la Syrie, bien plus petit que l’Irak, où une telle zone avait été créée pour protéger les Kurdes contre les attaques de Saddam Hussein. Il est toutefois possible d’envisager une telle zone après – et seulement après – une attaque massive des installations de défense aérienne de Syrie.

Le scénario le plus probable est une attaque conjointe et limitée dans le temps des forces aériennes américaines, françaises et britanniques appuyées par de nombreux missiles de croisière. Les objectifs seraient toutes les pistes d’envol syriennes, la quasi-totalité des abris des avions de combat, les installations radar, les sites de lancement de missiles, les centres de transmission et un grand nombre de centres de commandement. Les capacités chimiques de Bachar Al-Assad ne seraient pas totalement détruites dans un premier temps, mais il serait facile de lui signifier que, si de nouvelles attaques chimiques avaient lieu, de nouvelles actions plus adaptées aux cibles mobiles seraient entreprises avec, en particulier, l’emploi massif d’hélicoptères en soutien des troupes de l’Armée syrienne libre.

Etienne Copel (Général (CR), ancien sous chef d’état major de l’armée de l’air en charge des opérations)

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Il faut armer les rebelles syriens


Avec l’enlisement du conflit syrien, il devient nécessaire de réévaluer les options disponibles. En l’absence d’une solution politique et d’une intervention militaire directe improbable et dangereuse, il ne reste qu’une manière de hâter la fin du conflit : armer les rebelles.

Ceux qui préfèrent ne rien faire et s’indigner pendant que les Syriens meurent au rythme de 1 000 personnes par semaine opposent plusieurs objections.

1. Ne leur livre-t-on pas déjà des armes ? L’usage sporadique d’armes antiaériennes par les rebelles entretient l’imagination des conspirationnistes, qui y voient la main de « l’Occident ».

En réalité, les missiles sol-air observés sont russes (des SA-7, SA-16 et peut-être quelques SA-24), capturés dans des bases syriennes. Ils ne viennent ni des Etats occidentaux, ni des monarchies du Golfe, ni même de Libye.

2. Les armer n’augmentera-t-il pas le nombre de victimes ? C’est la principale objection morale et elle repose sur une logique arithmétique : les armes tuent, souvent des civils. Donc livrer des armes multipliera le nombre de morts. Le problème de ce calcul est qu’il présume que ne pas en livrer fera moins de victimes, ce qui n’est toujours vrai qu’en temps de paix.

En temps de guerre, il peut arriver que ne pas livrer d’armes à l’une des parties fasse paradoxalement plus de morts. C’est le cas lorsqu’on croit, comme ici, que leur en livrer inverserait le rapport de forces et mettrait fin au conflit.

Alimenté par les Russes, les Iraniens et le Hezbollah, et pouvant compter, en dépit des défections, sur des unités d’élite, Damas a encore les moyens de tenir longtemps – c’est-à-dire de faire durer son agonie puisque sa fin est inévitable.

Sachant précisément qu’il a déjà été trop loin dans ses crimes, le régime aux abois n’a plus grand-chose à perdre. On peut donc s’attendre à des mois de combats de plus en plus violents.

Ne pas livrer d’armes aux rebelles ferait indirectement plus de victimes : non seulement en laissant le conflit durer, mais aussi en augmentant les chances d’une intervention militaire directe. En effet, plus le conflit dure, plus le risque qu’Assad utilise des armes chimiques en dernier recours s’accroît, ce qui déclencherait sans doute une réaction internationale plus destructrice.

3. Livrer des armes « lourdes » n’est-il pas encore plus dangereux pour les civils ? Non, car elles sont beaucoup plus discriminantes que des armes « légères ». Livrer des camions de kalachnikovs tuerait bien plus d’enfants que des missiles antichars et antiaériens, qui sont utilisés contre des cibles militaires.

Il n’y a en général pas de civils dans les tanks et les avions de chasse de l’armée syrienne. Ce que l’on peut craindre, en revanche, est que ces missiles soient récupérés par des groupes terroristes et utilisés contre des civils.

4. Cela ne reviendrait-il pas à armer les terroristes ? On se souvient de l’Afghanistan (600 missiles Stinger livrés par la CIA aux moudjahidine évanouis dans la nature). Les armes antiaériennes sont les plus convoitées par les terroristes – la menace principale étant qu’ils s’en servent contre des avions de ligne, comme Al-Qaida à Mombasa (Kenya) en 2002.

Le risque est réel, mais il est largement exagéré par ceux qui justifient leur inaction en égalisant « les rebelles » et Al-Qaida, faisant le jeu du régime. Les médias occidentaux ont fait grand bruit de cette vidéo dans laquelle des hommes se réclamant de plusieurs groupes islamistes disent rejeter « le complot que représente la Coalition nationale » et vouloir « l’instauration d’un Etat islamique ». Mais les organisations en question ont depuis démenti – la vidéo était un faux.

Il semble en réalité possible d’armer la Coalition nationale syrienne en conditionnant cette aide à la garantie qu’elle contrôlera ces armements, voire en l’encadrant avec nos forces spéciales. Il est urgent de le faire car, si nous n’armons pas maintenant les factions modérées, les monarchies du Golfe finiront par armer les milices proches des salafistes.

5. A-t-on le droit de le faire ? On invoque l’embargo européen qui a été mis en place en mai 2011 pour empêcher les autorités syriennes d’utiliser ces armes contre sa population. Le problème est qu’il empêche celle-ci de se défendre contre le régime qui se fait de toute façon livrer des armes par la Russie.

Conscients de cette difficulté, les ambassadeurs européens l’ont renouvelé pour trois mois au lieu de douze. Il sera donc légal de livrer des armes à partir du 1ermars 2013. On pourrait même le faire avant, en invoquant la clause du texte qui prévoit la levée de l’interdiction « lorsque les armements ou les aides apportées par les Etats membres sont exclusivement destinés à des fins humanitaires ou de protection ».

6. Ne serait-on pas responsables des crimes de guerre commis avec nos armes ? Non, car il faudrait qu’ils agissent sur nos instructions. Le degré de contrôle requis pour reconnaître la responsabilité de l’Etat tiers est d’ailleurs élevé, comme l’a montré la Cour internationale de justice en 1986, en concluant que le contrôle qu’exerçaient les Etats-Unis sur les contras au Nicaragua était insuffisant pour qu’on puisse leur attribuer la responsabilité des violations du droit international humanitaire commises par eux.

Armer les rebelles syriens n’est pas idéal : c’est un moindre mal. « Ce n’est jamais la lutte entre le bien et le mal, disait Aron, c’est le préférable contre le détestable. »Le détestable est de ne rien faire, ou de faire mine de croire en une solution politique.

Car, plus la guerre dure, plus l’opposition se radicalise et plus l’après-Assad sera difficile à gérer. Le préférable, dans ce contexte où les options sont limitées, est d’armer les rebelles, de les soutenir avec nos forces spéciales, et de faire la guerre par procuration.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, philosophe et juriste