Jawal Muna, l’écho de la voix libre des Syriens


Le rédacteur en chef Jawal Muna brandit non sans fierté les dernières unes de...

Agnès Rotivel

Le rédacteur en chef Jawal Muna brandit non sans fierté les dernières unes de Souriatna.
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Chemise blanche, cheveux noirs bouclés coiffés en arrière, Jawal Muna est devenu, bien malgré lui, « patron de presse ». Sourire ravageur, maniant l’humour et la dérision, le rédacteur en chef brandit non sans fierté les dernières unes de Souriatna (« Notre Syrie »).

« Un hebdomadaire satirique comme jamais la Syrie n’en a connu », dit-il. Et pourtant, le pays compte nombre de caricaturistes célèbres : Akram Raslan, arrêté par le régime syrien et mort sous la torture ; Ali Ferzat, arrêté, torturé, dont les mains ont été brisées par les sbires du régime, et qui vit aujourd’hui en exil. Et bien d’autres qui, d’un trait de plume, croquent la guerre absurde dans laquelle s’enferme leur pays.

UNE ÉQUIPE MODESTE

Le jeune quadragénaire se débat, en plus, dans des problèmes récurrents de bouclage de budget. Pourtant l’équipe est modeste : une rédaction de dix personnes à mi-temps en Turquie et une quinzaine de reporters sur le terrain, « partout dans tout le pays », affirme Jawal Muna.

Souriatna est née en 2011. Quatre numéros ont été publiés en Syrie : d’abord à Damas. Puis, en raison de l’intensification de la répression par le régime, à Alep, à Idlib, puis dans le quartier de la Ghouta à Damas, tenu par l’opposition et bombardé par le régime. Enfin, à Gaziantep en Turquie, à seulement 90 kilomètres d’Alep.

> Lire aussi :Le combat des caricaturistes à l’avant-garde de la liberté d’expression

Jawal Muna ne s’est pas lancé dans l’aventure sans une solide expérience dans l’édition. « J’étais éditeur de livres et j’avais un entrepôt à Yarmouk, à Damas (1). J’y étais encore en 2013, avant de quitter définitivement la Syrie en mai 2014. » Depuis, il s’est installé à Gaziantep, au sud de la Turquie, où vit une importante communauté syrienne réfugiée.

« TROUVER DES FONDS, UN DÉFI PERMANENT »

Au tout début, l’équipe n’avait pas le sou. Elle fonctionnait avec de l’argent envoyé par des amis de l’étranger. En 2014, Jawal Muna reçoit un don de 8 000 dollars (7 400 €). Il peut enfin payer ses journalistes en Syrie, ceux à mi-temps qui travaillent en Turquie, le loyer des bureaux et l’équipement.

Mais c’est encore insuffisant. « Trouver des fonds est un défi permanent. On ne peut pas faire vivre ce projet sans argent, d’autant que Souriatnaest distribué gratuitement en Syrie. Dix mille euros par mois, c’est le prix de notre indépendance. Il ne faut pas compter sur la pub, dit-il avec un sourire désarmant, on est en guerre ! »

L’année dernière, une campagne de levée des fonds, en partenariat avec le quotidien danois Politiken qui avait publié cinq pages de Souriatna, a permis de récolter 200 000 € pour 2014-2015.

LE DÉFI D’UN MÉDIA INDÉPENDANT

Souriatna se veut la voix libre des Syriens, sans affiliation politique ou culturelle. Les articles parlent des problèmes quotidiens de la population. Jawal Muna est bien conscient que le défi est de passer, à terme, d’un journal né d’une révolution à un média indépendant, objectif qui reflète l’opinion de ses compatriotes, quelle qu’elle soit. « Et, clairement, nous ne sommes pas impartiaux envers une révolution de liberté et de dignité »,admet-il.

> Lire aussi :Milia Eidmouni porte les regards et les voix des Syriennes

D’origine palestinienne, ce jeune père d’un petit garçon, séparé de sa femme, n’a pas de passeport, mais un document de voyage. Un véritable casse-tête pour circuler entre la Syrie, la Turquie et l’Europe. Mais quel autre choix quand, issu d’un peuple sans terre, on fuit un pays en guerre où l’on ne vous a jamais reconnu comme citoyen ?

Dans ses rêves les plus fous, il se voit vivre au Brésil, loin, très loin du Proche-Orient ! Mais la réalité le ramène à la Syrie où le défi de l’après-guerre sera de construire de nouveaux médias, avec des Syriens. De temps en temps, il aimerait bien se reposer un peu en se disant que l’avenir est assuré. Mais le regard redevient rieur : « Certes, il est toujours possible de partir, loin, très loin. Mais je veux rentrer en Syrie. C’est là qu’est mon avenir. »

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« Le Brésil, mon rêve »

En sortant de Syrie, Jawal Muna voulait fuir loin, très loin de ce Proche-Orient en miettes. Fermer la porte derrière lui pour toujours et quitter le continent. « Je voulais partir au Brésil, y vivre ma vie. Je ne suis jamais allé dans ce pays, ni même sur le continent sud-américain, mais dans mon imagination, ce doit être le paradis ! » Mais le destin en a décidé autrement. Pour l’instant, le Brésil reste un rêve encore très lointain. La réalité est plus prosaïque.

Agnès Rotivel (à Gaziantep, Turquie)

(1) Quartier où vivent de nombreux Palestiniens syriens.

22/12/15 – 09 H 00

Des journalistes créent une « coordination » au sein de la TV syrienne


28 septembre 2012

 

Le site All4Syria rapporte, le 26 septembre, que, « dans une initiative sans précédent,des Syriens travaillant au sein de la télévision d’état viennent de créer une coordination sur Facebook, sous le nom de « Coordination de la TV syrienne ». Ils lui ont donné pour slogan « Ensemble pour nous réapproprier et pour libérer l’information nationale ».

Logo de la Coordination de la TV syrienne

Ouverte le 20 septembre, la page se présente ainsi : « Employés de l’Office de la Radio et de la Télévision Arabe Syrienne (ORTAS) et partisans de la liberté, nous voulons œuvrer à travers cette page à dévoiler en continu les crimes médiatiques du régime et à servir sur ce site la glorieuse révolution en cours. Nous y publierons les informations importantes et graves qui nous parviennent chaque jour. Nous contribuerons ainsi à creuser la tombe de ce régime criminel. Beaucoup de fonctionnaires respectables souffrent en silence de ne pouvoir diffuser les nouvelles qu’ils détiennent. Il est de notre devoir de mettre leur rôle en lumière ».

Dans ses premiers postes, la page offre une description précise de ce qui se déroule dans les coulisses de la télévision et de l’ambiance de travail qui y règne. Elle affirme que « des éléments de la sécurité sont présents en permanence dans la totalité des salles et des studios, au sein du bâtiment de la radio et de la télévision, y compris durant les diffusions en direct. On en dénombre au minimum 200 dispersés parmi les fonctionnaires. Ils sont périodiquement relevés. On leur a affecté des salles, et les plus importants d’entre eux disposent de toilettes particulières. Ils ne sont pas autorisés à quitter les lieux pour rentrer chez eux. Les employés de l’ORTAS peuvent voir les moukhabarat étaler leur lessive au sein du bâtiment, comme ils le feraient dans une caserne normale. D’autres éléments, chargés de la protection des lieux, sont positionnés à l’extérieur et aux portes d’entrée destinées aux piétons, aux voitures et aux visiteurs ».

Siège de l’ORTAS

Mardi 23 septembre, elle rappelait que « les arrestations ont commencé dans l’ORTAS avec l’ingénieur Saïd Derki, qui avait filmé et diffusé des vidéos montrant le chef de l’Etat sur l’estrade de la place des Omeyyades, face au bâtiment de la TV. Ils démontraient que, contrairement à ce que le la télévision officielle avait diffusé, les lieux étaient quasiment vides, la foule n’étant pas au rendez-vous ». A moins que, comme précédemment suggéré sur ce blog, les services de sécurité aient préféré alors ne pas regrouper trop de menhebbakjieh, les adorateurs de Bachar, parmi lesquels pouvaient se faufiler des perturbateurs, des provocateurs ou des terroristes échappant à leur contrôle.

Le même jour, elle dressait une première liste des collègues arrêtés par lesmoukhabarat : Saïd Derki, Hassan Mahara, Mohammed Chihab, Haytham Asfari, Mohammed Qaddah, Marwan Qadiri, Hicham Mousallali, Ayham Abdel-Razeq, Ahmed Bakdach, Basem Kilani et Mohammed Idelbi… Certains d’entre eux avaient été détenus 2 mois, d’autres 3. Ils avaient été accusés d’avoir insulté le président, d’avoir aidé l’Armée Syrienne Libre, d’avoir utilisé Internet, d’avoir fourni des secours aux réfugiés, d’avoir participé à des manifestations de protestation – des mouzâharât, strictement prohibées en Syrie, alors que les masîrât, marches de soutien au pouvoir, sont chaudement encouragées, autrement dit obligatoires pour les élèves, les étudiants, les travailleurs et les fonctionnaires de l’Etat… – et d’avoir insulté des agents des forces de sécurité ».

Une vue de la place des Omeyyades prise par Saïd Derki

La nouvelle coordination a couvert, mercredi 26 septembre, l’explosion qui a visé le siège de l’Etat-major, postant les informations suivantes :
1 / Mercredi 26.09.2012 au matin, au moment où s’est produit l’attentat contre le bâtiment de l’Etat-major, proche de la place des Omeyyades, des éléments de la sécurité qui assuraient la garde de l’ORTAS ont tiré au hasard des coups de feu.
2 / Mercredi 26.09.2012 au matin, en raison de cet attentat, l’entrée et la sortie du bâtiment de l’ORTAS, qui donne sur la place des Omeyyades, ont été interdits.
3 / Mercredi 26.09.2012 au matin, dès l’explosion intervenue à l’Etat-major, proche de la place des Omeyyades, les programmes ont été arrêtés et remplacés par la diffusion de documentaires et de films d’archives sur la 1ère chaîne et sur le canal satellitaire, pour préparer la diffusion en directe des images de l’attentat et des analyses. Elles avaient été précédées par les chaînes Al Manar (du Hizbollah libanais) et Al Akhbariya.

Un journaliste de TV Orient a reçu un message sollicitant son aide à la diffusion de la page de la coordination. Ce message se lit ainsi :
« Cher collègue…
Nous sollicitons ton aide à la diffusion de la page que nous venons de créer sous le nom de « Coordination de la TV syrienne », à l’adressehttps://www.facebook.com/tvsyria. Nous travaillons toujours à l’ORTAS et nous craignons d’être découverts si nous la postons sur nos comptes personnels. Nous espérons que tu pourras nous aider à dévoiler les pratiques tordues dont nous sommes victimes. Nous apprécierons aussi toute critique de la situation des médias syriens sous le règne du régime en place. Nous sommes preneurs de toute orientation destinées aux journalistes qui pourraient contribuer à soutenir la révolution ».

Logo de l’Association des Journalistes syriens

Il n’est pas inutile de rappeler que des journalistes appartenant à tous les médias ont créé, il y a quelques mois, une « Association des Journalistes syriens », une nouveauté absolue en Syrie. Elle était destinée à exprimer leur refus des contraintes imposées par le syndicat unique des gens de presse, placée sous le contrôle théorique du parti Baath mais sous la surveillance effective des moukhabarat, et à organiser leur travail d’information dans des conditions répondant davantage à leur éthique professionnelle.

Cette tentative d’organisation des rangs de la profession fait partie de toute une série d’initiatives prises, en Syrie, depuis le début de la révolution, en vue de permettre aux membres de différentes professions – médecins, ingénieurs, professeurs, avocats… – d’organiser leur travail de manière indépendante du gouvernement.

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