Sois un homme’


Le hashtag “Sois un homme’’ fait rage sur les réseaux sociaux et divise la société marocaine. Tahar Ben Jelloun s’invite au débat. Par une série d’anaphores, il explique les significations et les valeurs qu’il confère à l’injonction “Sois un homme’’.

Sois un homme, respecte la femme et sa liberté, son droit et son mode de vie. Laisse-la se vêtir selon son choix, son désir et sa volonté.

Sois un homme, veille à l’éducation de tes enfants. Ne les laisse pas gagner par la rue et ses illusions. Apprends-leur à lire, à réfléchir, à penser, à discuter, à douter et à te contredire.

 

Sois un homme, apprends le vivre-ensemble dans l’harmonie, l’intelligence et la célébration de la culture et de la beauté.

 

Sois un homme, balaie devant ta maison et n’envoie pas la poussière chez les voisins.

 

Si tu habites dans un immeuble, n’oublie pas de payer les charges et baisser le volume de la télévision. Tu n’iras pas t’immiscer dans la vie des autres pour leur imposer avec violence et menace ta vision du monde.

 

Si tu travailles dans un secteur sensible, mène une lutte sans merci contre la corruption sous toutes ses formes, résiste et donne l’exemple d’un citoyen responsable, patriote et courageux. Ne cède jamais; n’achète jamais un droit; ne reçois aucun centime en vue de fermer les yeux sur ce droit qu’on te demande d’ignorer.

 

Si tu es un homme croyant, célèbre avec discrétion les valeurs de ta religion. N’essaie pas de les imposer à ceux qui ne croient pas ou qui ne pensent pas comme toi. Ta prière tu la fais en silence. Les principes religieux doivent rester dans la limite de ta sphère privée. Tu n’essaieras pas de convaincre ton cousin ou ton voisin de l’absolue nécessité de ta religion.

 

N’entre pas dans un parti qui utilise la religion comme un marchepied pour accéder au pouvoir. Non seulement tu t’en éloignes, mais tu le critiques légalement quand tu peux.

 

Sois un homme, va voter le jour des élections. Refuse qu’on achète ta voix. Ne laisse pas les autres décider à ta place.

 

Sois un homme, tends la main au faible, à l’indigent, à celui qui est humilié par la pauvreté. Ne lui fais pas honte.

 

Dans ton travail, tu sais qu’être un homme, c’est être sérieux, être fiable, un homme en qui on fait confiance et qui ne trahit jamais cette confiance.
Le sérieux est le ciment essentiel pour faire de tout être un homme digne.
Sois un homme et respecte les codes: code de la route; code de la courtoisie; code du bon voisinage. En voiture, tu t’arrêteras au feu rouge, tu ne dépasseras pas la ligne droite, tu attendras dans un Stop, tu ne te mettras pas en double file pour discuter avec un copain sans considérer les automobilistes que tu fais attendre pendant que tu tailles une bavette.

 

La politesse et la galanterie sont la base de tout commerce entre humains. Tu donnes le salut au début et à la fin.

 

Sois un homme et ne place pas ton honneur au niveau de ton sexe. Si une personne ne pratique pas la même sexualité que toi, tu l’acceptes et tu ne la juges pas.

 

Sois un homme et débarrasse-toi des préjugés racistes concernant des personnes étrangères, d’une autre couleur de peau, d’une autre langue, d’une autre culture.
Apprends à tes enfants le rejet et la lutte contre la stupidité du racisme.

 

Sois un homme, aime-toi, sois narcissique, (pas trop) car en t’aimant, tu aimeras et respecteras les autres, tu iras vers les autres et tu les accepteras dans leurs différences et leurs diversités.

 

Sois un homme de ton temps. Répudie la nostalgie, car la nostalgie c’est les souvenirs qui s’ennuient. Ne dis pas c’était mieux avant. Regarde devant toi, fais confiance à l’avenir, à la grâce du temps qui nous enlace et nous mène en bateau.
Sois un homme, exigeant, rigoureux, vivant, généreux, solidaire et fou de poésie.
Pourquoi la poésie? C’est la poésie qui sauvera le monde. Pas le fanatisme, l’étroitesse d’esprit, pas la violence et la jalousie, pas la mesquinerie et la petitesse. N’oublie pas, sois un homme aimant la poésie, la vraie, la belle, la grande et sublime. Celle qui fait la vie, la vraie vie.

 

Par Tahar Ben Jelloun

Tahar Ben Jelloun – Cet enfant, c’est l’humanité échouée !


En Syrie, un dictateur prêt à tout pour rester en place a pris son peuple en otage, dans l’indifférence du monde. C’est de cela que ce petit garçon est mort.
Par Tahar Ben Jelloun
Publié le 03/09/2015 à 11:54 | Le Point.fr

photo Un policier porte le corps d’Aylan Kurdi retrouvé mort sur la plage de Bodrum, en Turquie. Son frère âgé de 5 ans et sa mère seraient morts noyés eux aussi en tentant de rejoindre Kos en Grèce. Ils venaient de Kobane.
i Un policier porte le corps d’Aylan Kurdi retrouvé mort sur la plage de Bodrum, en Turquie. Son frère âgé de 5 ans et sa mère seraient morts noyés eux aussi en tentant de rejoindre Kos en Grèce. Ils venaient de Kobane.AFP PHOTO / DOGAN NEWS AGENCY©STR

 

Des enfants meurent tous les jours de maladie ou d’accident. Ce malheur est le plus terrible dans la vie. Mais là, c’est un enfant de trois ans assassiné par Bachar el-Assad. Il aurait pu vivre, aller à l’école, danser et rire, jouer et dessiner des rêves.

Quel âge ont les enfants de Bachar el-Assad ? Dorment-ils bien ? Ont-ils vu le dentiste pour éviter les caries ? On est inquiet, on voudrait savoir s’ils se portent bien, s’ils ne manquent de rien. Parce que tout autour de leur maison des citoyens en armes tentent de renvoyer leur père à son premier métier, la médecine. Mais il est très occupé. Il n’est pas sûr que le soir il trouve le temps d’aller leur raconter une petite fable avant de s’endormir et de faire de beaux rêves. Peut-être qu’il les a envoyés loin, à Londres par exemple, où ils devraient vivre en toute sécurité avec leur maman.

« Moi ou le chaos islamiste »

Il y a la guerre et puis il y a l’exil. Des réfugiés syriens errent dans le monde. L’Europe ne peut pas aujourd’hui se détourner des conséquences de cette guerre. Lorsque le peuple syrien est descendu dans les rues de Damas manifester pacifiquement contre la dictature que Bachar a héritée de son père Hafez, il fut reçu non pas par des jets d’eau, mais par des rafales de mitraillettes qui ont fait des centaines de morts. C’était en mars 2011. Le monde savait de quoi était capable cette famille de malheur pour rester au pouvoir. Le père avait donné l’exemple en tuant, en février 1982, 40 000 opposants à Hama, en toute impunité. Cela s’est passé dans un huis clos absolu.

Avec l’appui de la Russie et de l’Iran, Bachar a entamé une guerre sans merci contre son peuple. Depuis, les choses se sont compliquées et l’islamisme radical s’en est mêlé, ce qui arrangeait bien la stratégie de Bachar, qui dit au monde : c’est moi ou le chaos islamiste !

Puis il y eut l’utilisation en août 2013 d’armes chimiques. Obama s’est énervé. Juste un petit énervement, une mauvaise humeur. Sans plus. Les Européens attendaient de voir ce qu’allait faire l’Amérique. Elle ne fit rien. Ainsi fut délivré « le permis de tuer » à un grand assassin, Bachar el-Assad.

Il rappelle notre silence et notre impuissance

Des millions de Syriens ont fui. Un million au Liban. Et un peu plus de trois autres millions éparpillés dans le monde, dont la famille du petit garçon retrouvé le visage contre le sable sur la plage de Bodrum en Turquie. L’embarcation devait aller à Kos, en Grèce. Le malheur s’est abattu sur elle et voilà un naufrage non seulement d’une dizaine de citoyens syriens expulsés de leur maison par la guerre et par l’indifférence du monde, mais d’une humanité meurtrie, trahie, dont le sort fait honte au monde. Comme l’a écrit quelqu’un en voyant cet enfant, le corps inanimé, c’est « l’Humanité échouée ». C’est la civilisation dans tous ses échecs. C’est la victoire de la barbarie, qu’elle vienne des rangs de Daesh ou de la tête de Bachar.

Cet enfant jeté par les flots rappelle la petite Vietnamienne qui courait nue fuyant les bombardements. Il rappelle le silence des uns, l’impuissance des bonnes âmes, mais surtout il nous dit que le monde est ainsi : la barbarie a pignon sur rue. On tue, on égorge et on filme le carnage. Le peuple syrien est abandonné de tous. Demain, ce sera un autre peuple qui subira le même sort. C’est cela, l’avenir du monde. Avant on croyait à la solidarité, à la bonté, à l’humanité. Tout cela est bien fini. Bachar, après bien d’autres massacreurs de leur peuple, nous dit calmement « c’est moi ou le chaos », un chaos mis en scène par ses services. Et le tour est joué.

La photo du petit garçon hantera ses nuits. Mais, vidé de toute humanité, il n’aura aucune émotion, aucun geste et passera une bonne nuit jusqu’au jour où il n’y aura plus de peuple syrien en Syrie.

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