L’UE critique durement la politique de colonisation d’Israël en Cisjordanie


BRUXELLES, 14 mai 2012 (AFP)

Les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, réunis à Bruxelles, ont adopté lundi une déclaration critiquant durement la politique israélienne de colonisation en Cisjordanie et dénonçant au passage l' »extrémisme » et la « violence » des colons.
La politique de colonisation en Cisjordanie menace de rendre « impossible » l’existence de deux Etats, israélien et palestinien, vivant côte à côte, affirme l’UE dans un communiqué. L’UE dénonce notamment « l’accélération » de la politique de colonisation enregistrée, selon elle, depuis la fin du moratoire sur la colonisation en 2010. L’UE critique également le fait que le gouvernement de Benjamin Netanyahu a décidé de reloger les colons de Migron, un avant-poste situé en Cisjordanie, sur des terres privées palestiniennes. Les Européens condamnent aussi les destructions de maisons palestiniennes à Jérusalem-Est.

« Les conditions de vie des Palestiniens s’aggravent » dans la partie de la Cisjordanie administrée par Israël, déplore l’UE qui s’inquiète en outre des « sérieuses limitations » imposées par les Israéliens à l’Autorité palestinienne pour promouvoir le développement économique en Cisjordanie occupée.

La politique de colonisation des Territoires palestiniens est « illégale » selon le droit international, rappelle l’UE qui dit ne reconnaître « aucune modification » au tracé des frontières d’avant la guerre de 1967, y compris concernant Jérusalem, à moins qu’elle ne soit agréée par les deux parties.
Le statut de Jérusalem doit être réglé par la négociation, ont souligné les Européens qui expriment aussi leur « profonde préoccupation » concernant « l’extrémisme » des colons juifs. « L’UE condamne la violence continue des colons et les provocations délibérées contre des civils palestiniens », dit la déclaration. Les coupables de ces violences doivent être traduits en justice et « le gouvernement israélien doit se conformer à ses obligations en vertu du droit international », souligne le texte.

En réponse, le ministère israélien des Affaires étrangères a fustigé la déclaration européenne qui, selon lui, « comprend une longue liste d’allégations et de critiques basées sur un tableau partial, biaisé et à sens unique de la réalité sur le terrain ». « Une telle présentation publique ne contribue pas à faire avancer le processus de paix », déplore le communiqué israélien. Les négociations directes entre Israël et les Palestiniens sont gelées depuis septembre 2010 à la suite du refus du gouvernement Netanyahu de prolonger son moratoire sur la colonisation en Cisjordanie.
En revanche, la position de l’UE a été saluée comme « très exhaustive et politiquement responsable » par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

« Elle répond à toutes les questions qui ont vraiment abouti à cette rupture (des pourparlers), y compris la colonisation, y compris le non respect par Israël du droit international et des résolutions de l’ONU », s’est félicitée Hanane Achraoui, une des dirigeantes de l’OLP. Mais Mme Achraoui a, une nouvelle fois, regretté que les Européens « ne décident pas d’une initiative, d’un mécanisme, de gestes concrets » pour débloquer les négociations.

Concernant les attaques dont Israël est la cible, l’UE se dit « consternée » par les « récurrents tirs de roquettes » en provenance de la bande de Gaza. L’UE « condamne dans les termes les plus forts la violence qui vise délibérément des civils » israéliens, selon le texte qui contient un appel « à tous les partenaires de la région » pour prévenir d’une façon « efficace » la contrebande d’armes vers Gaza.

Syrie: 23 soldats tués lors de combats


Au moins 23 soldats des troupes régulières syriennes ont péri lundi lors de violents combats contre des rebelles à Rastane, une ville de la province de Homs (centre) dont le contrôle échappe depuis des mois au régime, a rapporté l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). (c) Afp

Au moins 23 soldats des troupes régulières syriennes ont péri lundi lors de violents combats contre des rebelles à Rastane, une ville de la province de Homs (centre) dont le contrôle échappe depuis des mois au régime, a rapporté l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). (c) Afp

Ces combats sont intervenus à Rastane, dans la province de Homs (centre), une ville qui échappe au contrôle du régime depuis des mois et où sont retranchés de nombreux insurgés.

Des dizaines d’autres personnes ont été blessées et trois blindés détruits dans ces échanges de tirs, a précisé l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Dimanche soir, l’armée a lancé un assaut contre Rastane à coup de bombardements intensifs, avec « jusqu’à quatre tirs de roquette par minute ». Un enfant y a été tué par une roquette qui s’est abattue sur sa maison et des dizaines de civils blessés quelques heures avant que n’éclatent ces violents combats à l’aube, selon l’OSDH.

Ailleurs dans le pays, à Deir Ezzor (est), un adolescent a été abattu par les forces gouvernementales qui ont également arrêté 15 personnes, selon l’OSDH qui fait également état d’un assaut sur le quartier de Qaboun à Damas.

Tandis que la Syrie s’enfonce dans le chaos, avec à nouveau 45 morts dans des violences dimanche, les affrontements confessionnels entre sunnites hostiles au régime et alaouites partisans du président Bachar al-Assad ont également gagné le Liban voisin.

Depuis samedi soir, quatre Libanais ont été tués dans ces violences à Tripoli, la principale ville du nord de ce petit pays voisin longtemps sous tutelle politique et militaire de la Syrie.

Les échanges de tirs, notamment au lance-roquettes, empêchaient toujours lundi l’armée de se déployer dans les quartiers en proie à ces troubles, fréquents à Tripoli.

Nouvelles sanctions de l’UE

A Bruxelles, les ministres des Affaires étrangères de l’UE ont adopté lundi leur 15ème train de sanctions contre Damas. Ils ont gelé les avoirs de deux entreprises et de trois personnes considérées comme des sources de financement du régime.

Désormais, 126 personnes et 41 sociétés sont visées par les sanctions européennes qui ciblent notamment la Banque centrale, le commerce de métaux précieux ou les vols de fret. Un embargo pétrolier et un embargo sur les armes et le matériel pouvant servir à la répression ont également été mis en place.

La communauté internationale, qui multiplie les mesures de rétorsion et a dépêché près des deux tiers des observateurs internationaux censés surveiller une trêve décrétée il y a un mois mais jamais appliquée sur le terrain, n’est pas parvenue à faire cesser les violences.

Depuis l’éclatement le 15 mars 2011 d’une révolte populaire inédite dans le pays, les violences ont fait plus de 12.000 morts, en majorité des civils abattus par les troupes du régime, selon l’OSDH.

Au fil des mois, la contestation, qui se limitait à des manifestations pacifiques, s’est militarisée. Les combats n’ont pas perdu en intensité en dépit des engagements du régime et de la rébellion à respecter le plan de sortie de crise de l’émissaire international Kofi Annan.

Outre le cessez-le-feu, ce plan prévoit l’ouverture d’un dialogue politique, un accès humanitaire dans tout le pays et la libération de prisonniers.

Actuellement, 189 observateurs de l’ONU se trouvent en Syrie pour surveiller l’application de ce plan, que certaines composantes de l’opposition considèrent déjà comme un échec.

La Russie, grande alliée de Damas, considère cependant que le plan Annan a encore des chances de réussir et « fera tout » pour éviter son échec, selon les termes dimanche de l’ambassadeur de Russie à Paris, Alexandre Orlov.

Sur le plan politique, Damas a annoncé que les résultats des élections législatives tenues il y a une semaine seraient proclamés mardi dans la matinée, justifiant ce délai par le fait que plusieurs circonscriptions ont été appelées à revoter après des fraudes.

Syrie : Auto-indignation


par Syrie Moderne Démocratique Laïque, dimanche 13 mai 2012, 20:43 ·

Dans ce désarroi historique où vit la Syrie, et parmi tous ces mouvements opposants intérieurs et extérieurs, une grande préoccupation jaillit et s’avère très importante : Comment construire notre nouvelle Syrie ? Quelle est notre vision pour la Syrie libre de demain ? Quels sont nos droits et devoirs dans le pays où règnerait la liberté et l’égalité après des décennies de répression ?

Conscients de cette responsabilité, plusieurs Syriens ont commencé à créer des groupes ou des associations, afin d’unifier les efforts et travailler d’une façon collective, consciente pour organiser le futur de notre Syrie.

De ce fait, j’étais enthousiaste quand on m’a proposé de me joindre à un groupe qui s’intéresse aux sujets de la citoyenneté en Syrie – à supposer qu’elle existe en ce moment !

Khaled Al-Khani

Lors de notre première réunion, j’étais éblouie non seulement par le nombre des gens qui y participent , mais aussi par leur culture, leur connaissance et surtout par ce fabuleux vocabulaire qu’ils utilisaient. Avec un grand sérieux nous avons discuté de notre vision pour la nouvelle constitution syrienne.

J’attendais avec impatience la  prochaine réunion consacrée à la citoyenneté et ses principes. J’avoue que j’ai beaucoup lu pour pouvoir discuter avec mes compatriotes. Ma joie était équivalente à ma déception, une fois tous réunis, un des responsables nous a lancé calmement son avertissement : »Il se peut que nous aurions une visite inattendue et non désirée »…Un grand silence a régné dans la salle, on essayait de mesurer la gravité de cet avertissement. Rapidement nous avons saisi le message : notre travail civil pour construire la Syrie  inquiète ce régime et ils veulent nous empêcher de le poursuivre.

Après une brève discussion, nous avons opté pour annuler cette réunion, essayant de nous convaincre que ce choix n’est pas dû à notre peur ou lâcheté, mais plutôt à notre désir de gâcher leur projet de nous faire arrêter. Réellement, nous avons passé juste à côté de la vérité, la dure vérité qui montre que jusqu’à maintenant, nous avons encore peur de ce maudit régime ! Le mur que nous avons brisé, il y a plus de treize mois, subsiste toujours. En fait, ce que nous avons brisé c’est l’illusion, que nous avions jadis, de notre incapacité à affronter ce régime. Or nous avons réussi à faire face, mais malheureusement, la peur emprisonne toujours nos âmes.

Déçue, je n’ai pas pu m’empêcher de m’indigner contre moi-même, contre cette peur qui refuse de me laisser en paix. Je me demande : N’est-il pas temps de nous sacrifier nous aussi pour notre patrie ? En quoi nos vies sont-elles plus chères que celles qui meurent chaque jour ?

Jusqu’à quand allons-nous rester des « opposants »  face de notre télévision ou notre ordinateur ?

Dorénavant, nous devons déclarer la révolution contre nous-mêmes, contre notre faiblesse-dite humaine- pour pouvoir ensuite la déclarer contre le régime.

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Nassma de Syrie Moderne Démocratique Laïque

« Dans les prisons israéliennes, je n’ai pas vu la lumière du jour pendant trois mois et demi… »


Entretien avec A., incarcéré pendant deux ans et demi
dans les prisons israéliennes

Mai 2012 : A l’occasion de la grève de la faim de près de 2000 prisonniers palestiniens, j’ai choisi de publier un entretien réalisé en 2008 avec un jeune militant palestinien incarcéré pendant deux ans et demi dans les prisons israéliennes. Il donne une idée des conditions d’arrestation et de détention des prisonniers palestiniens. Cet entretien a été publié dans mon livre A la recherche de la Palestine.

Une arrestation ordinaire

Le texte qui suit est issu d’une longue conversation que j’ai eue le 19 avril 2008 au soir avec A, jeune militant palestinien récemment relâché après deux ans et demi de détention dans les prisons israéliennes. Notre discussion a été riche, elle a duré plusieurs heures et j’ai fait le choix, plutôt que de la résumer, de me focaliser sur un moment particulier de son incarcération, la période d’interrogatoire.

Comme souvent lorsque l’on parle de la prison avec d’anciens détenus, notre conversation a été assez chaotique, mon interlocuteur s’interrompant brusquement à de nombreuses reprises, changeant totalement de sujet pour revenir ensuite au cœur de la discussion, se murant dans le silence pendant de longues minutes, perdu dans de désagréables souvenirs, choisissant ceux qu’il allait me raconter et ceux qu’il garderait pour lui. D’après mon expérience, il est assez rare que d’anciens détenus se confient de la sorte. Souvent ils se contentent de dire qu’ils ont été en prison, le nombre de fois où ils y sont allés, le temps qu’ils y ont passé, mais ils entrent rarement dans les détails, notamment ceux des premiers mois.

Les informations relatives aux lieux et aux dates ne seront pas mentionnées dans le texte, pas plus que le nom de mon interlocuteur ou l’organisation à laquelle il appartient. Il s’agit de protéger l’interviewé, qui est de toute évidence loin d’en avoir fini avec les autorités israéliennes. Récemment, plusieurs de ses proches, y compris des membres de sa famille, ont été arrêtés et d’autres convoqués par les services israéliens qui leur ont posé des questions sur les activités de A. depuis qu’il est sorti de prison. Je me contente juste du strict minimum : A. a entre 20 et 30 ans, il vit dans un camp de réfugiés de Cisjordanie, reconnaît avoir appartenu à une organisation armée considérée comme terroriste par l’Etat d’Israël, et affirme ne plus avoir exercé d’activité en son sein depuis sa libération. La conversation a eu lieu à son domicile, dans la nuit du 19 au 20 avril. Nous n’étions que tous les deux.

Comment s’est déroulée ton arrestation ?

Il faisait nuit. J’étais chez moi. J’ai entendu beaucoup de bruit dehors et j’ai compris que les soldats israéliens étaient en train d’encercler le quartier où j’habite. Lorsque j’ai entendu du bruit à la porte, j’ai immédiatement su qu’ils étaient venus pour me chercher. Je me suis rendu tout de suite, sans opposer de résistance, car il était trop tard pour essayer de m’enfuir. Ils étaient plusieurs dizaines. Ils m’ont attaché les mains, bandé les yeux et jeté dans un véhicule. Ils m’ont directement conduit à la prison de …, un lieu réservé aux Palestiniens qui viennent d’être arrêtés et dans lequel se déroulent les interrogatoires, sous la responsabilité du Shabak [acronyme de Shine Beit Klali, « Service Général de la Sûreté » en Hébreu, connu aussi sous le nom de Shin Beit].

Combien de temps es-tu resté là-bas et dans quelles conditions étais-tu détenu ?

J’ai passé trois mois et demi dans cette prison. J’ai été détenu, seul, pendant quatre semaines, dans une cellule minuscule, dans laquelle je ne pouvais même pas m’allonger, ou alors en pliant les jambes. Puis j’ai passé trois semaines, toujours seul, dans une cellule de la même taille, mais avec des murs moins épais, ce qui me permettait d’entendre les détenus des cellules d’à côté et de communiquer avec eux. Enfin je suis resté près de deux mois dans une cellule d’environ 9 m2, dans laquelle nous étions en général 5 ou 6 prisonniers. Dans les cellules il n’y avait rien. Les toilettes, c’était un trou dans le sol avec une arrivée d’eau au-dessus pour nettoyer. C’est tout. Et ce sont des cellules hermétiquement fermées. Il n’y a pas de barreaux, juste une porte avec deux trappes, une pour observer à l’intérieur et l’autre pour faire passer la nourriture.

Durant ces trois mois et demi je ne suis pas sorti une seule fois, même pour une « promenade ». Et comme il n’y avait pas de fenêtre aux cellules, je n’ai pas vu la lumière du soleil pendant toute cette longue période. Je n’ai en fait rien vu d’autre que les cellules, la douche et la salle d’interrogatoire. En effet à chaque fois qu’ils me déplaçaient j’étais menotté et il me bandaient les yeux. En revanche j’ai vu beaucoup de lumière artificielle ! Les lampes sont en effet allumées 24/24h. Parfois j’en avais tellement marre que je mettais du papier toilette imbibé d’eau sur l’ampoule afin de réduire l’intensité de l’éclairage… Mais à chaque fois, très vite, ils me disaient de l’enlever.

Quand je suis arrivé ils m’ont laissé plus d’une semaine sans prendre de douche. Après j’avais le droit à une douche chaque jour, mais en général vers 1 ou 2 heures du matin, quand je dormais. Et pas plus de 5 minutes ! Ils ne m’ont pas donné de vêtements de rechange pendant 3 semaines. Et lorsqu’ils m’en ont apporté, je me suis vite aperçu qu’ils n’étaient pas propres et qu’ils avaient été portés par quelqu’un d’autre : ils sentaient mauvais ! Les serviettes, pour la douche, sentaient très mauvais elles aussi : il y en avait trois ou quatre, par terre, à côté de la douche, qui servaient à tous les détenus de la prison, soit près d’une centaine. Et le savon, lui aussi, sentait horriblement mauvais… Alors je préférais garder les morceaux de savon qu’ils nous distribuaient pour sculpter des petits objets, comme des dominos ou des pièces de jeu d’échecs, et me laver à l’eau.

Que vous distribuaient-ils à part du savon ?

De la nourriture, 3 fois par jour, dégoûtante et en très petite quantité. En général on avait le droit, le matin, à 5 olives et un petit morceau de pain, le midi à de la soupe et l’après-midi une bouillie bizarre au goût atroce. Et puis des œufs. Beaucoup d’œufs. Dégoûtants. Je ne peux plus manger d’œufs aujourd’hui, c’est un trop mauvais souvenir. Les repas étaient distribués vers 6 heures du matin, vers 11 heures puis vers 14 heures. Et après plus rien. Donc en général, on ne mangeait pas le repas du matin et on le mettait de côté pour le soir. Pas de sel, pas de sucre. Nous avons entamé une grève de la faim pour obtenir le droit d’avoir du sucre. Et ce que nous avons obtenu, c’est un petit morceau de mauvais chocolat, un samedi sur deux en général… J’ai passé trois mois et demi dans cette prison : quand je suis entré, je pesais 60 kilos, et quand je suis sorti, 48 kilos. Mieux qu’un régime !

On avait aussi droit à 4 cigarettes chaque jour, qu’ils distribuaient le matin. Pour moi, qui à l’extérieur fumais entre 30 et 40 cigarettes par jour, ça a été très difficile, surtout au début. Mais quand ils m’ont transféré dans la deuxième cellule, celle depuis laquelle je pouvais communiquer avec mes voisins, j’ai réussi à convaincre des prisonniers non-fumeurs de me donner leurs cigarettes. Ce qu’ils faisaient c’est qu’ils les cachaient dans les serviettes, au moment de la douche. Et quand je passais juste après eux, je pouvais les récupérer… On n’avait pas le droit d’avoir du feu pour allumer les cigarettes et donc on devait le demander aux soldats, qui mettaient parfois plus d’une heure avant d’en donner. Mais au bout d’un moment j’ai eu une idée : je roulais du papier toilette très serré pour fabriquer de longes tiges, je l’humidifiais légèrement pour qu’il se consume moins vite et je l’allumais, au bout, avec ma cigarette. Comme ça je pouvais avoir du feu quand je le souhaitais.

Evidemment on n’avait pas le droit aux visites et donc personne ne pouvait rien transmettre de l’extérieur.

Tu dis qu’au bout de quatre semaines tu as été transféré dans une deuxième cellule depuis laquelle tu pouvais communiquer avec tes co-détenus… Comment communiquiez-vous ?

En criant, le plus souvent. Mais généralement les soldats arrivaient et nous disaient de nous taire. Alors on communiquait en tapant sur les murs. Il y a des codes, que l’on apprend très vite car on n’a que ça à faire… Donc on discutait beaucoup, on se racontait nos vies, mais pas trop, car même dans ces cellules il y a des collaborateurs. On discutait de politique, ou d’autre chose…

Durant la période où j’étais dans ma « deuxième cellule », parfois, pour s’amuser et pour passer le temps, on organisait de petits « événements ». Par exemple on se mettait tous, en même temps, à taper du genou contre la porte des cellules, le plus fort possible. Au bout d’un moment les soldats arrivaient et on arrêtait. Ils criaient « Qui a tapé contre sa porte ? ». Et personne ne répondait.

Parfois on jouait au marché. C’était très drôle [sourires]. Comme les cellules étaient alignées, on faisait comme si on tenait chacun un stand. Il y en a un qui criait « Qui veut mes tomates ? », un autre « Qui veut mes pommes de terre ? », un autre « Qui veut mes falafels ? », on marchandait pour échanger nos produits… Tout ça sans se voir, évidemment. Les soldats arrivaient et hurlaient « Silence ! ». Un jour, alors que les soldats étaient là, un détenu a crié « Qui veut mes kalachnikovs ? » [éclats de rire]…  Les soldats n’ont pas trouvé ça drôle du tout et ils l’ont immédiatement envoyé dans une cellule isolée. Mais on a quand même beaucoup ri ce jour-là…

Si je comprends bien, les seules personnes que tu as vues pendant un mois et demi ce sont les soldats qui gardent les cellules et les membres du Shabak qui mènent les interrogatoires. Tu n’as pas vu un médecin, un avocat ?

Tant qu’on est sous la responsabilité du Shabak et à l’isolement, on n’a pas le droit d’être vu par un avocat. Pendant un mois et demi je n’ai donc pas pu en rencontrer. C’est la loi, en Israël. Mes proches avaient contacté un avocat pour s’occuper de mon cas mais il n’a rien pu faire pendant 3 mois et demi. En effet, bien que la loi impose que l’on passe devant un juge, tous les mois, pour que soit reconduite la période d’interrogatoire, c’est par une cour militaire que l’on est jugé. Trois gradés, assis derrière une table, qui se contentent de dire : « Vous appartenez à une organisation illégale, l’enquête vous concernant n’est pas finie, en conséquence nous renouvelons votre détention pour un mois ». Il y a un avocat, commis d’office, mais lui aussi appartient à l’armée israélienne. Autant dire qu’il ne fait rien pour nous défendre… Cela dure quelques minutes et hop, on retourne en cellule pour un mois.

Un médecin ? Oui, on a le droit de voir un médecin. Mais c’est le médecin de la prison et autant dire que la santé des prisonniers de l’intéresse pas. En raison de la mauvaise qualité de l’eau et à cause de mes vêtements sales, j’ai développé une maladie de la peau. J’avais des plaques blanches un peu partout. Donc j’ai demandé à le voir. Il m’a reçu, m’a examiné et m’a dit en souriant que j’étais en bonne santé et que mon problème venait probablement du fait que ma peau était trop exposée au soleil… Le soleil ! Que je n’avais pas vu depuis des semaines… Il m’a juste donné un comprimé d’Acamol [Paracétamol] et m’a renvoyé en cellule. Quand un détenu allait chez le médecin, il avait le droit à un verre d’eau et, s’il semblait vraiment souffrir, à un comprimé d’Acamol. Et rien d’autre. Certains détenus atteints de maladies graves, comme des infections ou des problèmes au foie ou aux reins, ont parfois attendu des semaines avant d’être envoyés à l’hôpital.

Comment se déroulaient les interrogatoires ? Et que voulaient-ils savoir exactement ?

Ils venaient me chercher à deux dans ma cellule, me menottaient, me bandaient les yeux et m’emmenaient dans la salle d’interrogatoire. Là ils me faisaient asseoir et me menottaient les mains et les pieds à la chaise. Puis ils m’enlevaient le bandeau des yeux et il y avait un homme du Shabak, pas toujours le même, avec un dossier, qui me posait des questions. C’était toujours les mêmes questions qui revenaient :

« Etes-vous membre de … ? »
« Comment avez-vous été recruté ? »
« Qui vous a recruté ? »
« Quel est le nom des gens qui faisaient partie de notre groupe ? »
« Avez-vous recruté des gens dans votre groupe ? »
« Connaissez-vous untel ? Et untel ? »
« Avez-vous participé à telle ou telle opération ? »
« Par qui a-t-elle été préparée ? Où ? Quand ? Comment ? … »

Enfin voilà, ce genre de questions. Parfois il leur arrivait de ne pas m’emmener en salle d’interrogatoire pendant des jours et des jours. Je crois que le plus long ça a été deux semaines. Deux longues semaines pendant lesquelles ils ne m’ont rien demandé. Je pensais qu’ils n’avaient plus de questions à me poser… Et peu de temps après j’ai passé 3 jours consécutifs dans la salle d’interrogatoire, pendant lesquels ils n’ont pas arrêté de me poser les mêmes questions. Pendant trois jours j’ai eu les pieds et les mains menottés à une chaise, je n’avais le droit de me lever que pour aller à la douche (5 minutes) et aux toilettes (2 fois par jour).

Alors ils peuvent toujours dire qu’ils ne m’ont pas frappé pour me faire parler. Mais ce genre de méthodes, moi, j’appelle cela de la torture.

Tu n’as jamais été frappé pendant ces trois mois et demi ?

Si tu entends par « être frappé » recevoir des gifles, des coups de poing ou des coups de pied, non. J’ai eu de la chance car ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais en revanche, c’est sûr que pendant les transferts, vers la douche ou vers la salle d’interrogatoire, ils étaient assez brutaux avec moi, en serrant les menottes au maximum, et en me poussant alors que j’avais les yeux bandés.

Et surtout plusieurs fois j’ai été « puni ». Par exemple, ils ne supportaient pas que je fabrique des dominos et des pièces de jeu d’échecs avec le savon. Et comme ils nous fouillaient et qu’ils inspectaient la cellule tous les trois jours, plusieurs fois ils en ont trouvé. Quand j’étais dans la cellule à 6, ils m’ont renvoyé plusieurs fois dans la cellule d’isolement. Pendant une heure, deux heures, parfois plus. Une fois j’ai passé 6 ou 7 heures à genoux, avec les pieds et les poings liés, et c’était vraiment très douloureux. Ils voulaient me dissuader d’essayer de trouver des moyens de passer le temps. Mais je préférais être parfois surpris et puni que de ne rien pouvoir faire dans ma cellule.

Et comment faisais-tu pour passer le temps ?

Le temps, c’est étrange en prison. On n’a évidemment pas de montre, et comme il n’y a pas de fenêtre par laquelle on pourrait voir la lumière du jour, il est difficile de savoir l’heure qu’il est. Le seul moyen qu’on avait pour le savoir, c’est lorsqu’ils apportaient les repas. On savait alors qu’il était à peu près 6 heures, 11 heures ou 14 heures. Quand on n’a rien à faire et qu’on ne sait pas l’heure qu’il est, tout semble tellement long… C’est pour ça que je prenais le risque de fabriquer ces petites choses, pour me distraire.

Prison israélienne

Pendant les deux derniers mois, quand j’étais avec des co-détenus, les choses étaient plus faciles. À plusieurs on s’ennuie moins. On discute, on essaie de trouver des occupations ensemble. Mais à la fin j’en avais tellement marre que j’essayais de dormir le plus possible. Le jour, la nuit, j’essayais de dormir. Mais on avait un problème car la cellule était trop petite pour que l’on dorme tous en même temps : au maximum, en se serrant, seules quatre personnes pouvaient s’allonger et dormir. Donc on se relayait : deux qui discutaient ensemble et quatre qui dormaient. Quand on n’était que cinq, seuls trois dormaient, pour ne pas laisser le cinquième seul.

Mais ces trois mois et demi ont vraiment été très, très longs. Et très durs. Lorsque j’ai fini par voir mon avocat qui m’a dit que j’allais être très bientôt jugé et condamné à deux ans et demi de prison, j’étais heureux de savoir que j’allais quitter cet endroit. Après être passé devant le juge, j’ai été envoyé dans la prison de…, puis dans celle de… J’ai également passé plusieurs mois dans la prison du Négev, dans le désert, où les détenus sont sous la tente et où il fait une chaleur insupportable. Partout les conditions de vie étaient très difficiles. Mais ces trois mois et demi resteront les pires.

A m’a donné bien d’autres détails et raconté de nombreuses autres histoires concernant la suite de sa détention. Puis il s’est brusquement interrompu et m’a montré une vidéo tournée le jour de son retour à la maison, après deux ans et demi d’emprisonnement. A la fin du film il m’a dit : « Il faut que je dorme, maintenant ». Il était alors plus de quatre heures du matin. Cela faisait donc plus de trois heures que nous discutions. Nous nous sommes installés sur des matelas de fortune et il s’est immédiatement assoupi. Juste après m’avoir précisé qu’il préférait dormir la lumière allumée…

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