Israël s’inquiète des risques d’un boycott international de certains de ses produits


Vue de la colonie israélienne de Qadumim, dans le nord de la Cisjordanie/Copyright AFP

Vue de la colonie israélienne de Qadumim, dans le nord de la Cisjordanie/Copyright AFP Vue de la colonie israélienne de Qadumim, dans le nord de la Cisjordanie/Copyright AFP

Pascal Lacorie, à Jérusalem

Certains pays, comme le Danemark ou l’Afrique du Sud, ont décidé d’étiqueter les produits israéliens en provenance des colonies de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Si l’impact est marginal, le gouvernement et le patronat craignent que cette démarche débouche sur un boycott plus important.

Israël redoute d’être la cible d’un boycottage international. En quelques jours, l’Afrique du sud et le Danemark ont annoncé leur intention d’imposer des étiquettes spéciales sur les produits provenant des colonies de Cisjordanie et de Jérusalem-est considérés par la communauté internationale comme des territoires occupés depuis la guerre de juin 1967. L’objectif est clair : établir pour les consommateurs une claire distinction dans les magasins entre les exportations des colonies et celles d’entreprises installées en territoire israélien. La réaction ne s’est pas faite attendre. « Un tel estampillage a des relents de racisme. On commence par cibler les produits des implantations, mais en fait c’est tout ce qui vient d’Israël qui est visé », déplore Ygal Palmor, porte-parole des Affaires Etrangères.

Pression des groupes pro-palestiniens ?

Shalom Simhon, le ministre du Commerce et de l’Industrie, ainsi que l’Association des Industriels, la plus importante organisation patronale, sont également montés au créneau. « La part des implantations dans nos exportations est négligeable, un boycottage sud-africain et danois pourrait toutefois déclencher une réaction en chaîne et toucher d’autres pays », prévient Shalom Simhon. L’inquiétude est d’autant plus vive que Co-Op, la cinquième chaîne de distribution alimentaire britannique, a récemment décidé de boycotter les distributeurs de produits se fournissant dans les colonies israéliennes. Selon les responsables israéliens, ces initiatives ont été prises sous la pression de groupes pro-palestiniens.

Effets marginaux pour l’instant

Sur le plan strictement statistiques, les effets d’un tel boycottage restent pour le moment marginaux. Les ventes aux pays de l’Union Européenne des entreprises installées en Cisjordanie, qui emploient 15.000 ouvriers palestiniens, ou à Jérusalem-est ne portent que sur quelques dizaines de millions de dollars, alors que les exportations totales se sont élevées à 15,2 milliards de dollars l’an dernier. Jusqu’à présent, les produits des colonies sous forme surtout de fruits, de légumes et de cosmétiques provenant de la Mer Morte, entrent sur le marché européen avec la seule mention « Made in Israël ».

Aux termes d’un accord conclu il y a 8 ans, seul le code postal de l’entreprise exportatrice est mentionné sur le paquetage sans préciser à quelle localité ce code correspond. Résultat : le client ne sait pas d’où provient son achat. En revanche, ce discret étiquetage permet aux douanes européennes, qui disposent d’une liste des codes postaux israéliens, de faire le tri afin de savoir si tel ou tel produit a été fabriqué dans une colonie de Cisjordanie où vivent plus de 300.000 Israéliens parmi 1,7 millions de Palestiniens ou dans un quartier israélien de Jérusalem-est.

Exemption des droits de douane

Les produits en provenance du territoire israélien bénéficient de tarifs préférentiels qui les exemptent pratiquement de droits de douane aux termes d’un accord d’association conclu entre l’Etat hébreu et l’Union européenne. Les exportations des colonies sont, en revanche, taxées au maximum. Détail important : les chefs d’entreprises des colonies qui s’estiment ainsi « discriminés » sont indemnisés par un fonds spécial public, qui leur rembourse le surplus de droits de douane qu’ils ont dû acquitter.

Source

Pierre Piccinin raconte l’horreur des prisons syriennes


Christophe Lamfalussy

Pierre Piccinin

Mis en ligne le 24/05/2012

« Je me suis dit que m’ayant laissé voir tout cela, jamais ils n’allaient me laisser partir. »

Libéré dans la matinée par Damas, le Belge Pierre Piccinin est arrivé hier après-midi à l’aéroport de Bruxelles, horrifié par ce qu’il a vu dans deux prisons des services de sécurité syriens à Homs et à Damas, où il a été détenu pendant six jours, avant son expulsion mercredi. Les services syriens croyaient qu’il appartenait aux services secrets français, qu’il était en repérage dans le pays. Il n’a été libéré qu’après l’intervention décisive de la diplomatie belge.

Le professeur de l’école européenne de Bruxelles à Uccle a notamment vu des gens battus à mort et torturés à l’électricité par les services secrets syriens. A Homs, dit-il, « il y avait là une série de personnes qui étaient étendues dans le couloir. Au début, ils fermaient la porte mais après ils n’ont plus fait attention du tout à moi. Je me suis dit que m’ayant laissé voir tout cela, jamais ils n’allaient me laisser partir. Je pensais que c’était terminé pour moi. »

Pierre Piccinin poursuit. « Ce centre de Homs, c’est à la chaîne. Ils emmènent les corps, cela revient tout le temps. [ ] Les gens, on les attache dans le couloir, puis c’est l’électricité, on les bat à mort. Les gens étaient morts dans le couloir. C’est la torture à la chaîne. » Sa voix tremble.

Le ressortissant belge est entré le 15 mai en Syrie en provenance du Liban par un poste-frontière secondaire où il dit avoir obtenu un visa. De là, il s’est rendu à Damas où il a loué une voiture. Il a ensuite pris la route pour Homs, puis vers la localité de Talbisseh, une ville sous contrôle de la rébellion. « J’ai rencontré l’armée de libération qui est beaucoup mieux organisée que je ne le pensais », nous dit-il. « Avec des PC, des postes de commandement, des officiers rasés de près, des drapeaux à trois étoiles. » Le 17 mai, il est allé à Tall Kalakh, une localité de la région frontalière avec le Liban. C’est là qu’il a été arrêté.

« J’ai voulu entrer dans la ville légalement », poursuit-il. « J’ai demandé au check-point si je pouvais entrer. On m’a fait poireauter deux heures. Mais à un moment, des voitures des services de sécurité sont arrivées. On m’a dit que je pouvais aller en ville seulement dans leur voiture. Dès que j’ai été dans la voiture, ils m’ont menotté et ils m’ont emmené dans un bâtiment à Tall Kalakh. »

Il voit les détenus revenir morts de leurs interrogatoires Commence alors une lente descente aux enfers. D’abord, tous ses effets personnels sont saisis, y compris son téléphone. Ensuite, une attente de deux heures dans une baraque avec un toit en tôle, sous une forte chaleur. Puis le transfert à Homs, où il est jeté en prison et voit les détenus revenir morts de leurs interrogatoires. Les policiers l’interrogent sur ce qu’ils ont découvert dans sa clé USB : des photos des rebelles de Talbisseh. Sur le bureau, dit-il, « il y avait des aiguilles, des morceaux d’ongle, du sang. » Un premier interrogatoire poli, en anglais, mais la nuit, il est passé à tabac.

Le 18 mai, toujours selon son témoignage, il est transféré à Damas, au siège de la Sécurité, dans le quartier de Qazzaz, là où un attentat à la voiture piégée a fait 55 morts le 10 mai dernier. « Les cellules étaient pleines, les gens hurlaient toute la nuit », dit-il. « Vous ne pouvez rien dire. Cela se passe sous vos yeux. Passé à tabac, il ne faut plus en rajouter. » Le 19 mai, il est transféré dans la prison de Bab al-Musalla et c’est grâce à la solidarité « formidable » des autres détenus, « qui ont rassemblé un peu d’argent et payé un garde » qu’il a pu avoir accès à un GSM.

Il a appelé un ami qui a alerté les autorités belges. Un diplomate belge, Arnt Kennis, est venu d’Amman (Jordanie) pour négocier sa libération. Le 22 mai au soir, il a été transféré dans une cellule de l’aéroport de Damas.

Pierre Piccinin en était à son troisième voyage en Syrie. Professeur d’histoire, passionné par le printemps arabe, il a effectué plusieurs voyages dans la région, notamment en Egypte et en Libye, un peu à l’image de ces intellectuels qui cherchent le grand frisson en s’immergeant dans les secousses de l’actualité.

Personnalité contestée par ses prises de position, notamment contre Israël, jugé peu crédible par plusieurs spécialistes universitaires de la Syrie, il avait dans un premier temps appelé à un minimum de compréhension à l’égard du régime de Damas après un voyage en Syrie en juillet 2011. Un deuxième voyage, au nouvel an, sur invitation du gouvernement syrien, lui fait découvrir les rebelles de Homs.

Ce troisième voyage l’a définitivement vacciné contre le régime de Damas. Pour lui, le régime de Barchar el Assad s’accroche désespérément au pouvoir et veut écraser la rébellion. Les observateurs de l’Onu sont impuissants. « Dans la situation actuelle, rien ne changera en Syrie, avec son régime de terreur, si on n’intervient pas », dit-il aujourd’hui.

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Le chemin de Damas de Pierre Piccinin


anniebannie : il lui a fallu ça pour voir clair et il a eu la chance d’en réchapper vivant; bienvenue à la cause

  • Pierre Piccinin a partagé un lien sur facebook.
    il y a 14 heures
    Bien rentré à Bruxelles. Un peu cabossé, mais ça va.

    Je remercie tous ceux qui, sur Face Book ou par mail, m’ont apporté leur soutien dans ces moments compliqués et dont je découvre à présent les messages d’amitié, après six jours difficiles passés dans quatre prisons syriennes différentes.

    Je pense aussi à mes camarades de cellules, qui, eux, sont toujours là-bas.

    Ce qui s’est réellement passé…

    Car je lis bien des inepties à mon propos, depuis que je suis rentré, en fin d’après-midi : cet article du journal Le Soir, notamment, est d’une bêtise et d’une méchanceté crasse, non seulement parce qu’il est rempli d’erreurs et de non-sens –la photo, pour commencer, a été prise au Liban, en compagnie des miliciens sunnites anti-Assad-, mais aussi parce que l’on sait très bien de qui vient toute cette boue malsaine –et je précise que, contrairement à d’autres médias qui s’étaient déplacés pour m’accueillir à l’aéroport cette après-midi, Le Soir a publié ce tissus de n’importe quoi sans même m’avoir contacté pour rien vérifier ; je me demande en outre combien de journalistes du Soir ont eu les couilles d’aller sur le terrain, deux fois en Libye, au Yémen, trois fois en Syrie, etc., comme je l’ai fait, moi ; en fait, je connais la réponse : aucun (http://www.lesoir.be/actualite/monde/2012-05-23/pierre-piccinin-libere-et-de-retour-en-belgique-917559.php)…

    Je rentre épuisé et blessé, et je dois lire cette merde.

    Les faits :

    Alors que j’essayais d’établir la cartographie de la rébellion en Syrie (je m’étais déjà rendu dans la région de Zabadani, à Homs, à Tal-Biset, où j’avais rencontré le commandement militaire rebelle, à Rastan et à Hama), j’ai été arrêté le 17 mai par les services de renseignement syrien, devant la ville rebelle de Tal-Kalakh, à la frontière du Nord-Liban, où j’allais également essayer d’entrer dans Qouseir, avant de me rendre à Idlib.
    Après quelques heures de cachot, j’ai été transféré au centre des services de renseignement de Homs ; j’y ai été « interrogé sévèrement » : les services secrets syriens étaient persuadés que j’espionnais pour le compte du gouvernement français et que j’assistais la logistique et la coordination de l’Armée syrienne libre.

    J’ai ensuite été transféré au centre des services de renseignement de Palestine Branch, à Damas (qui avait été l’objet d’un attentat à la bombe quelques jours plutôt). J’ai à nouveau été interrogé, mais plus civilement, cette fois.

    Lorsque les autorités syriennes ont compris que je ne présentais aucun danger pour elles, j’ai été jeté dans un sous-sol, en vue d’être expulsé.

    Avec certaines complicités, j’ai pu faire passer un message à l’extérieur ; le Ministère des Affaires étrangères belge a été averti et a immédiatement mis tout en œuvre pour me localiser et me sortir du pays ; et je le remercie pour son extraordinaire efficacité.

    Je viens de rentrer chez moi, à Bruxelles.

    Les six jours d’Enfer que j’ai vécus, la nuit durant laquelle j’ai été questionné, à Homs, et, surtout, durant laquelle j’ai vu mes compagnons d’infortune se faire torturer, de manière autrement plus violente que je ne l’ai été moi-même, ont été des moments de souffrances physiques et psychologiques intenses. Néanmoins, je remercie Dieu de m’avoir amené dans ce lieu de douleurs, pour que, maintenant, je puisse témoigner, au nom de tous ceux que j’ai laissés derrière moi.

    Jusqu’à présent, concernant la Syrie, j’ai toujours défendu les principes du droit westphalien et ceux de la souveraineté nationale et de la non-ingérence. Mais, face à toute l’horreur que j’ai découverte et pour chacun de ces hommes que j’ai vus mutilés atrocement par des barbares au service d’une dictature dont je n’imaginais pas les audaces et le degré de férocité, je me rallie à leur appel pour une intervention militaire en Syrie, qui puisse renverser l’abomination du régime baathiste, et ce même si le pays doit sombrer dans la guerre civile : si ce passage difficile est nécessaire, il doit être emprunté, pour qu’il soit mis un terme à quarante-deux ans de terreur organisée dans des proportions dont je n’avais pas idée.

    Car, en aucun cas, le système Assad fils ne s’est amendé et ne diffère de celui du père, contrairement à ce que des analyses superficielles laissaient espérer.

    Certain diront que mon revirement sur ce point précis du dossier syrien procède certainement en partie du traumatisme que j’ai vécu ; mais il est, au-delà de cela, le fait d’une réflexion objective fondée sur la réalité du terrain que j’ai appréhendée cette fois-ci plus qu’auparavant.

    Fuck this bloody bastard regime !

Israël : Le ministre de l’Intérieur Elie Yishaï veut emprisonner tous les immigrés illégaux africains


jeudi 24 mai 2012, par La Rédaction

Le ministre israélien de l’Intérieur Elie Yishaï a affirmé jeudi qu’il fallait « mettre derrière les barreaux » tous les immigrés illégaux africains au lendemain d’une violente manifestation xénophobe à Tel-Aviv.
« Il faut mettre ces illégaux derrière les barreaux dans des centres de détention et de rétention, puis les renvoyer chez eux, car ils viennent prendre le travail des Israéliens et il faut protéger la caractère juif de l’Etat d’Israël », a affirmé M. Yishaï à la radio militaire.
Mercredi soir, un millier de manifestants israéliens ont défilé dans le sud de Tel-Aviv aux cris notamment de : « les Soudanais au Soudan » et en vilipendant « les belles âmes gauchistes » qui défendent ces étrangers.
Le porte-parole de la police Micky Rosenfeld a précisé jeudi que 17 personnes soupçonnées d’avoir attaqué des magasins et des voitures à bord desquelles se trouvaient des immigrés avaient été arrêtées et étaient toujours détenues jeudi matin.
« Aucun immigré n’a été blessé », a ajouté le porte-parole tout en soulignant que des renforts de police sont restés « dans le secteur afin de maintenir le calme ».
Selon M. Yishaï, si le gouvernement n’agit pas, « ils seront bientôt un demi-million voire un million, on ne pas accepter de perdre ainsi notre pays ».
Selon les chiffres officiels, quelque 60.000 immigrés illégaux se sont infiltrés en Israël en provenance surtout du Soudan, du Sud-Soudan et de l’Erytrée via le Sinaï égyptien.
Pour tenter d’endiguer cet afflux, le gouvernement a accéléré la construction d’une clôture de 250 km le long de la frontière égyptienne. L’ouvrage devrait être achevé à la fin de l’année.
M. Yishaï a toutefois estimé que cette clôture ne suffira pas. « Même si elle fait 12 m de haut, il y aura des échelles de 13 m. Il faut les empêcher de travailler ». Mardi, le ministre de l’Intérieur avait affirmé à la Knesset (Parlement) : « si le gouvernement m’en donne les moyens, il n’y aura plus un seul immigré illégal d’ici un an ».
Les journaux ont fait jeudi leurs gros titres sur les incidents de Tel-Aviv. « Colère, violence et xénophobie à Tel-Aviv », titre en une le quotidien Maariv. Un des commentateurs de la radio militaire a pour sa part parlé de « pogrome ».
Le quotidien Yédiot Aharonot titre pour sa part sur un projet de déploiement « d’une unité de gardes-frontière dans le sud de Tel-Aviv pour faire face à la criminalité croissante parmi les immigrés africains et empêcher des agressions anti-immigrés de la part des habitants ».
A la suite de récents délits de droit commun impliquant des immigrés illégaux, un vif débat s’est engagé en Israël sur la présence d’une communauté africaine.
« Le phénomène de l’infiltration illégale à partir de l’Afrique est extrêmement grave et menace les fondements de la société israélienne, la sécurité nationale et l’identité nationale », avait estimé dimanche le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

(24 mai 2012 – Avec les agences de presse)

Syrie : quand la peur change de camp


mardi 22 mai 2012

Révolution en Syrie: état des lieux et débat sur la lutte armée

Cet article présente l’état des lieux en Syrie aujourd’hui. Il est suivi par une traduction d’un excellent texte de l’intellectuel syrien Yassin Al-Hajj Saleh sur la militarisation de la révolution, les causes et les conséquences. Nadia Aissaoui et Ziad Majed pour Mediapart.fr

La révolution syrienne a entamé son quinzième mois avec la plus grande mobilisation jamais connue. Vendredi 18 mai, 850 manifestations dans 647 points différents du pays ont eu lieu. Des dizaines de milliers de personnes ont défilé encore une fois défiant la machine de mort que la mission des Nations Unis n’a pas réussi à contenir. Selon les comités de coordination locaux de la révolution, 1401 personnes ont trouvé la mort depuis le 12 avril, date du « cessez-le-feu » mis en place par cette mission.
L’évolution de la situation en Syrie permet trois constats.
Le premier concerne le statu quo
Le régime qui a déployé toute sa force et sa brutalité n’arrive pas à écraser la révolution. Malgré les assassinats, les bombardements des villes et villages, le siège des quartiers résidentiels, les massacres et les campagnes d’arrestations, le nombre de manifestations évolue positivement d’un vendredi à l’autre. Il suffit que l’armée du régime retire ses chars d’une place publique, pour que le lendemain, les manifestants l’investissent de nouveau. Dans le même temps, le régime Assad réduit à sa plus simple dimension de machine de répression ne semble pas encore sur le point de tomber. Il reçoit toujours, selon les différentes sources de l’opposition à l’intérieur du pays, un soutien économique et militaro-sécuritaire russe, iranien et iraquien. Ce qui conduit à dire que sans nouveaux paramètres décisifs, le rapport de force actuel est appelé à durer dans les prochains mois.
Le second révèle une montée en force de l’aile pacifique de la révolution
Le tableau suivant illustre l’évolution du nombre des manifestations dans le pays tous les vendredis:
Evolution des manifestations au cours des derniers quatre mois, de 603 à 850 par vendredi de mobilisation – Préparé par le centre indépendant syrien pour les statistiques de la contestation

Damas et Alep, souvent considérées comme des villes hésitantes ou fidèles au régime, figurent maintenant parmi les villes qui bougent le plus. Damas connaît quotidiennement des manifestations et l’université d’Alep a été baptisée « l’université de la révolution ». Les contestations et sit-in dans son campus se multiplient, et l’armée du régime l’a à deux reprises envahie, tuant, blessant et arrêtant des dizaines d’étudiant. La semaine dernière, les cours ont été suspendus, et les dortoirs fermés. Ci-dessous, en vidéo, les étudiants de l’université, le 17 mai, profitent de l’arrivée des observateurs des Nations Unies pour manifester et appeler à la chute du régime.
Ceci confirme l’élargissement de l’assise populaire et géographique de la révolution (urbaine comme rurale, de classes sociales comme de catégories d’âge). Ce regain de mobilisation pacifique prouve une fois de plus que la militarisation (comme nécessité pour se défendre et comme conséquence de la désertion des soldats et officiers refusant de tirer sur les leurs) ne constitue pas la force principale, même si impérative, de la contestation. Sa forte médiatisation avait caché pendant des mois l’autre aspect, pacifiste de la révolution, alors qu’en réalité les deux fonctionnent en parallèle.
Le troisième est que le régime Assad est désormais qualifié de « force d’occupation » par beaucoup d’intellectuels et activistes
Pour imposer son autorité, le régime Assad doit occuper militairement le pays, et maintenir la violence et la terreur quotidiennement. Il suffit d’une journée de trêve, pour que les mêmes espaces – la veille désertés par les citoyens – soient de nouveau envahis par les hommes et les femmes réclamant la chute du régime. La pancarte ci-dessous, faite par le fameux comité de Kfarnebbel (petite ville au nord ouest du pays), illustre bien cette réalité. Non seulement les Syriens se sentent en territoire occupé, mais en plus ils accusent Assad d’être la vrai «Al- Qaeda » dans le pays (allusion aux dernières explosions à Damas, Alep, Idlib et Deir Ezzour, souvent attribuées par le régime à la nébuleuse terroriste).

Pancarte de Kfarnebbel

Le statu quo s’installe donc temporairement en Syrie. Il pousse certains écrivains à revenir sur des débats de fond quant à la révolution, les questions de la lutte armée, l’islamisation et les outils de mobilisation.
Un texte de Yassine al-Hajj Saleh, éminent intellectuel, ancien prisonnier politique et vivant en Syrie dans la clandestinité depuis plus d’un an (texte écrit pour un livre prochainement publié en allemand sous la direction de Larissa Bender), évoque la question qui divise le plus les opposants syriens depuis des mois : les armes.
Ci-dessous, nous vous proposons une traduction de ce texte.
La révolution et les armes
Par Yassine al-Hajj Saleh
Entre le début de la révolution, à la mi-mars 2011, et la mission des observateurs internationaux de Kofi Anan, 13 mois se sont écoulés durant lesquels la révolution syrienne est passée par trois étapes.
La première s’étend du 15 mars à début août 2011, une phase d’élargissement des protestations populaires, qui se sont étendues à tout le pays. La deuxième phase couvre la période allant de début août 2011 à début février 2012, durant laquelle le régime est passé d’un traitement sécuritaire dominant à un traitement militaire de la révolution. La troisième phase a débuté le 3 février 2012, c’est le stade du terrorisme, de la politique de la terre brûlée et de la généralisation du meurtre et la destruction des quartiers et des villes, en particulier à Homs, Idleb, Hama et les banlieues de Damas.
Ces étapes se chevauchent. Le régime a fait face à la révolution avec des moyens violents dès le début et a pratiqué l’assassinat au quotidien. De nombreuses désertions au sein de l’armée ont été enregistrées dès les premières semaines de la révolution. Elles ont eu pour principal moteur la mauvaise conscience et le refus de tuer des citoyens pacifiques. La résistance armée n’a émergé quant à elle que dans la deuxième phase, alors que les manifestations étaient jusque-là le moyen primordial de protestation.
Les débuts de la militarisation
Durant la première phase, et plus précisément le 09/06/2011, l’officier Hussein Harmoush a déserté et formé la «Coalition des Officiers Libres » (Harmoush fut enlevé en Turquie l’automne dernier. Il a été torturé, et a ensuite été montré à la télévision syrienne tenant des propos soutenant le régime. Depuis, il a probablement été exécuté).
A la fin juillet, l’Armée Syrienne Libre s’est formée sous le commandement du colonel Riad Al-Assaad comme cadre général pour les groupes dissidents, y compris les « Officiers Libres ». D’autres groupes de civils dont les régions autrefois réprimées par le régime ont rejoint l’ASL. Nombre d’entre eux ont ainsi manifesté leur forte indignation contre le système.
Ce qui est sûr c’est que l’apparition de cette composante militaire de la révolution n’a jamais été un choix ou une stratégie au service d’une idéologie combattante établie d’avance…
La première phase a atteint son apogée dans les manifestations de masse à Hama et Deir Ezzour auxquelles ont participé des centaines de milliers de personnes sur le modèle de la place Tahrir égyptienne. Le régime a sans doute hésité à réprimer les manifestations de Hama en particulier en raison de la persistance du souvenir du massacre de février 1982 dans la mémoire collective. Il se trouve aussi que la ville a reçu la visite des ambassadeurs américain et français le 7 Juillet. C’était un vendredi et cela a peut-être constitué une sorte d’immunité relative… Cependant, au début du mois de Ramadhan coïncidant avec le tout début du mois d’août, les chars ont pris la ville, de même que Deir Ezzour, Homs, Idleb, des régions de Damas ainsi que Deraa. Cela s’est accompagné par des niveaux inouïs de pratique de la torture et de mort sous la torture. Une violence rappelant celle des années 80 sans compter les victimes quotidiennes dont la moyenne avoisinait les 20 durant cette première phase.
Deuxième phase et signes de chaos
Après le déploiement de l’armée, l’occupation militaire des villes et des villages rebelles ainsi que l’escalade de la violence à l’encontre des syriens, les initiatives arabes ont fait leur apparition pour répondre à la crise en Syrie. La plus importante était celle d’envoyer des observateurs Arabes dans le dernier tiers du dernier mois de l’année 2011, pour surveiller l’engagement du régime à un cessez-le-feu. Cette mission n’a pas abouti.
Le résultat de cette combinaison d’agressivité croissante du régime et le sentiment d’abandon (en particulier après le torpillage de la Russie et la Chine des efforts arabes et internationaux le 4 novembre 2011), a masqué les voix appelant à une lutte pacifique en faveur de celles prônant une réponse violente à la violence. En outre le caractère général de la révolution est resté pacifique. Les éléments de «l’armée libre» ont davantage été un élément de dissuasion et de protection des manifestants.
Dans le même temps, les slogans et les bannières des manifestations exprimaient le sentiment des syriens d’être livrés à leur sort.  Une bannière particulièrement marquante et célèbre est apparue à l’automne 2011 : «A bas le régime et l’opposition, à bas la nation arabe et islamique, à bas le Conseil de sécurité, à bas le monde entier, à bas tout! » Un tel état psychologique qui pourrait induire abattement et renoncement a mené à la confrontation par la force dans le contexte syrien. La ville qui a soulevé la bannière est Kfarnabbel, située dans  la province d’Idlib, un des berceaux les plus actifs de la révolution sur le plan civil et militaire, proche de la frontière turque et qui se dit occupée.

Bannière de Kfarnebbel.

Troisième phase et les combats de Baba Amr
La troisième phase a débuté le 3 Février 2012. Son fief principal était la ville de Homs, en particulier le quartier de Baba Amr, qui était un bastion de la résistance armée. Cependant, le quartier est tombé entre les mains des forces de l’ordre au début du mois de Mars, après près d’un mois de siège et de bombardement quotidien. Le régime en a fait de même dans d’autres quartiers rebelles de Homs : massacres sectaires, le plus célèbre étant dans le quartier de Karm al zaitoun, le 11 Mars 2012, qui a coûté la vie à 47 femmes et enfants, tués dans des conditions effroyables. Beaucoup de femmes ont été violées. Cependant plus de deux mois et demi  après l’invasion de Bab-Amr, il semblerait qu’il n’y ait aucun avenir pour cette conquête du régime ni aucun résultat constructif.
La politique de la terreur généralisée et de la terre brûlée s’est également propagée dans les régions d’Idleb, Alep, Deir Ezzour, et les zones rurales de Damas. Elle s’est caractérisée par la démolition et le pillage des domiciles des militants, ainsi que leur brûlage avec les victimes à l’intérieur.  Durant cette période, la moyenne des victimes variait entre 70 et 100 par jour.
Cette escalade intervient un jour après le second veto de la Russie et la Chine, contre une résolution sur la Syrie et la visite du ministre des Affaires étrangères et chef des services secrets russes à la Syrie. Il semblerait que les deux hommes aient encouragé le régime à bénéficier de la couverture politique au Conseil de sécurité pour en découdre rapidement sur le terrain.
Pendant ce temps, les composantes militaires et civiles de la révolution coexistaient dans le même espace, sauf peut-être un nombre limité de régions sur la frontière turque. Avec leur armement léger, leurs ressources limitées et leur origine sociale modeste, la plupart des soldats déserteurs ont rejoint leur région d’origine pour y vivre et protéger les leurs. Cela s’applique plus aux civils parmi eux qui essaient de faire face au régime du mieux qu’ils peuvent.
Cette réalité est précisément ce que le système s’efforce de briser en s’en prenant à l’environnement social des combattants, en s’appuyant sur la couverture sino-russe et le soutien militaire irano-russe.
La modestie des moyens des combattants et ceux de leur environnement social n’a permis de fournir que de l’assistance humanitaire et une collecte de dons auprès de citoyens sympathisants.
Le point très important à garder à l’esprit c’est que pendant tout ce temps la révolution populaire civile est restée pacifique dans une large mesure et ne s’est jamais transformée en un face-à-face entre deux parties armées (le régime et l’opposition) comme le suggèrent les médias du régime et certains médias arabes et internationaux. Avides de sang et de violence, plus que des faits réels, les médias rattachent systématiquement la dimension armée à la révolution alors qu’elle est en réalité secondaire. La révolution n’est pas la rébellion armée syrienne, il s’agit d’une révolution pacifique, avec une composante armée.

Combattants de l’armée libre.

Pour ou contre les armes
Vers la fin de la deuxième étape, et plus dans la troisième, on a entendu au sein d’une partie de l’opposition syrienne de plus en plus de réserves concernant la militarisation de la révolution qui tendent à lui faire porter la responsabilité du durcissement du régime et expriment une certaine nostalgie des premiers jours de la révolution. La crainte justifiée du risque lié à la militarisation, les complications potentielles dans le futur, la complexité d’aujourd’hui, toutes ces questions font l’objet d’un débat en cours au sein de l’opposition.  Il risque cependant d’être perverti en débat idéologique ou en concurrence entre des « brigades » politiques et intellectuelles au lieu de rester proche de la réalité et de ses considérations.
L’organisation des combattants, administrativement, politiquement et intellectuellement, physiquement et moralement, est l’option préconisée par l’auteur de ces lignes. C’est compatible avec la préservation du caractère pacifique de la révolution. A chaque fois que les opposants à la militarisation ont dû discuter sérieusement les politiques adéquates concernant cette composante, ils sont arrivés à quelque chose de proche de cette option.
Mon point de vue est que le rôle de la composante militaire a été un facteur aidant pour la révolution pacifique. Il a contribué à son expansion et sa consolidation contrairement à ce que prétendent certains.
La contestation pacifique peut rendre la révolution plus vulnérable aux yeux du régime malgré sa supériorité morale.
Un aperçu de la révolution dans son ensemble, montre que la protestation pacifique et la résistance armée, ont fonctionné ensemble. On ne voit pas pourquoi la révolution devrait renoncer à une composante militaire, sans le moindre signe de changement dans le climat politique général dans le pays, sans aucune volonté par le régime d’abandonner son option militaro-sécuritaire ou de restreindre la violence, y compris celle de « ses civils » contre les manifestants. Les « chabbiha » (civils fidèles au régime), sont pour beaucoup d’entre eux des criminels et d’anciens employés. Si le régime persiste dans l’escalade de la militarisation, et rien n’indique le contraire, l’expansion de la tendance à l’armement et à la confrontation armée serait probablement la première option. « L’Armée Libre », titre pompeux donné à la résistance armée, risque d’être dépassé dans certains cas par des groupuscules jihadistes. Ces derniers défendent une cause religieuse et non nationale et leur langage est la violence radicale ou le « terrorisme ».
Les implications de la militarisation
Il importe dès à présent de tenir compte des implications de la militarisation de la révolution.
La première de ces implications est que les conséquences des  pertes humaines et matérielles du conflit armé interne, sont autrement plus élevées que celles causées par des protestations purement pacifiques. De plus, un conflit armé a plus de chances de susciter des interventions extérieures que les manifestations pacifiques.
La seconde est le rétrécissement du champ d’identification et d’adhésion à la révolution. Nul doute qu’une révolution totalement pacifique attire un public diversifié en termes de sexes, de générations, et en termes communautaires et religieux. Elle gagnerait également une sympathie plus large provenant de l’étranger. Le débat sur la militarisation parmi les militants dans la sphère publique se réfère à cette réalité. Durant les premiers mois de la révolution syrienne, les hésitants n’avaient aucun argument pour s’y opposer. Mais l’émergence d’éléments armés de la révolution a offert à un public réticent à des degrés divers des excuses pour conforter ses hésitations voire même de décider à s’opposer à la révolution.
La troisième implication de l’apparition de la militarisation est la complexité des difficultés auxquelles sera confrontée la nouvelle Syrie suite à la chute du régime par la force. Les expériences historiques, de la France à la Russie, et de la Chine à l’Algérie, montrent bien que les révolutions violentes peuvent plonger les pays dans des années de troubles et de tensions. Dire que la révolution a été forcée de prendre les armes, ce qui est vrai, ne devrait pas empêcher dès maintenant à réfléchir à toutes ces implications et à en anticiper les conséquences.
En réalité, ce qui fait preuve de la profondeur de la Révolution syrienne et de l’équité de sa cause est que la militarisation était un mécanisme de défense dans une large mesure. La militarisation ne s’est pas faite au détriment des autres formes de lutte. De plus, la révolution dispose de mécanismes intrinsèques pour pallier à certains débordements. Ce qui est plus important que d’avoir une révolution qui prétend être sans débordements (une impossibilité en soi) ou sans autocritique et sans remise en question.
Les véritables défis
Pour conclure, la composante militaire de la révolution fait face aujourd’hui à 4 défis majeurs. Le premier est l’organisation interne et la mise en place de règles de conduite militaires internes. Le second est la résistance aux tentatives des personnes ou entités ou groupes régionaux de la financer. Ceci crée un risque de fabriquer des milices dont l’objectif ne serait pas nécessairement de faire chuter le régime ni de reconstruire une nouvelle Syrie mais plutôt de servir les intérêts des financeurs.  Le troisième défi est le défi terroriste, qui est susceptible d’être généré par le régime syrien. Le quatrième est l’efficacité et la flexibilité dans la confrontation du régime et l’établissement de mécanismes adéquats à ce niveau. Chacun de ces défis est essentiel, et ils représentent ensemble une entreprise colossale.
Mais nous sommes dans la gueule du monstre et seule notre sagesse et notre vision politique nous sauveront.

Texte traduit par Nadia Aissaoui et Ziad Majed

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