Comment les multinationales ont exploité la Grèce


[Lettre de Georges Floras] [traduction]

29 février 2012

Par 

Vu sur le site de « The Economist » : une lettre de GEORGE Floras, responsable de BookStore Floras (librairie d’Athènes spécialisée dans les livres en langue étrangère) et Président de l’association des libraires de Grèce, qui s’est opposé au cartel des grand distributeurs de livres.

Mesdames et Messieurs,

je vous adresse cette lettre comme l’un de ces nombreux Grecs que tout le monde appelle «paresseux» et «inutile». Il est possible que vous ne puissiez pas avoir une idée claire sur la Grèce et je voudrais vous montrer un nouvel aspect de la situation ici.

Entre 2000 et 2010, la Grèce a, en effet, dépensé plus que ce qu’elle a produit. Malheureusement, les grandes multinationales ont profité de cela pour faire un profit facile sur le dos de la population «paresseuse» et «inutile». Beaucoup de ces entreprises ont profité de la situation misérable de l’Etat grec et ont enfreint la loi pendant de nombreuses années, en empochant la plupart des millions d’euros que l’on nous accuse de gaspiller aujourd’hui.

Ils ont gagné cet argent en vendant leurs produits à des prix extrêmement élevés, profitant de leur position dominante sur le marché grec ou de la chance d’imposer des conditions illégales dans leurs accords avec les Grecs «paresseux» et «inutiles». Ils ont fait ces bénéfices parce que certains politiciens corrompus grecs ont fait en sorte qu’ils s’en tirent avec des amendes minimales. Ces multinationales ont anéanti leurs concurrents grecs en utilisant des méthodes illégales, sous la protection des gouvernements grecs pendant des années. Notre compétitivité a donc touché terre. 

Toutes ces sociétés ont utilisé les profits illégalement obtenus, qu’ils ont pris des Grecs  »paresseux » et « inutiles » pour offrir des salaires aux personnes restées au pays.

Voici quelques exemples explicites :

PEARSON

La plus grande maison d’édition dans le monde, l’éditeur britannique Pearson a été accusé et reconnu coupable pour avoir enfreint les lois sur la concurrence en Grèce de 2002 à 2007. Leur politique a continué jusqu’en 2009. Pour leurs pratiques illégales, ils ont été condamnés à une amende  de seulement 1 500 000 € (appel en attente à la Cour suprême).

Les cadres de Pearson, Paul Anderson, John Knight, Kenneth Bristow, John Fallon et Mark Short font actuellement l’objet de poursuites par les autorités grecques pour leurs responsabilités dans  la vente de leurs livres ELT à des prix très élevés en Grèce (bien sûr tout le monde est innocent jusqu’à preuve du contraire). Pendant le même temps (2002-2009) les ventes et les profits de PEARSON tirés des  Grecs «paresseux» et «inutiles»  étaient à la hausse.

L’éditeur a, bien sûr, en même temps, utilisé les mêmes contrats illégaux dans d’autres pays européen, et seulement après qu’ils aient été accusés par les Grecs «paresseux» et «inutiles»  il se sont mis en conformité avec les lois européennes de la concurrence (tous ceci est apparu au grand jour après l’enquête du Comité européen de la concurrence «l’affaire 39771 Floras Librairies vs Pearson et d’autres» Suite à la plainte d’un «paresseux» et «inutile» grec). [okeanos : voir ici]

NESTLE

La grande multinationale a été accusé d’abus de position dominante entre 2002 et 2006 et a été condamnée à une amende de 30 000 000 €. Pendant la même période, les profits de Nestlé pour le marché grec étaient d’environ 460 000 000 €. NESTLE a également été condamné à une amende 4 100 000 € pour participation à des ententes illicites.

COCA COLA HELLAS

Un des plus grands embouteilleurs de Coca-Cola a été condamné à une amende 11 000 000 € pour abus de position dominante entre 1991 et 2006. Les bénéfices de la société pour la même période étaient d’environ 2 milliards d’euros.

DIA HELLAS

La filiale locale de DIA a été condamné à une amende de 5 192 000 € pour l’imposition de conditions illégales sur le marché grec.

British Petroleum (BP) et ROYAL NÉERLANDAIS SHELL

Les filiales des géants multi-milliardaires ont été condamnées à une amende de 50 000 000 € pour participation à des ententes illicites en 2003. Leurs ventes aux Grecs «paresseux» et «inutile»  dans les années respectives étaient de 3 milliards d’euros.

UNILEVER

UNILEVER a été condamné à une amende 6 946 588 € pour des pratiques illégales en 2001-2002, leurs ventes pour ces deux années aux Grecs «paresseux» et «inutiles»  étaient de 520 000 000 €

CARREFOUR

La filiale de Carrefour en Grèce a été condamnée à une amende 12 512 000 € pour des pratiques illégales pour les années 2003-2008 alors que pendant la même période, leurs ventes aux «paresseux» et «inutile» Grecs ont totalisé 8 694 000 000 €

[okeanos : il se dit encore -beaucoup- en Grèce que Carrefour n’aurait jamais payé ses taxes en Grèce. Rumeurs ou … ?]

SIEMENS 
Pendant de nombreuses années, le géant allemand a été corrupteur des politiciens grecs corrompus, assurant ainsi des projets de plusieurs milliards d’euros, surchargeant les Grecs «paresseux» et «inutile», qui doivent maintenant payer cet argent.

HEINEKEN 
La filiale grecque de Heineken (brasserie athénienne) est accusée d’abus de position dominante. Dans la dernière décennie, leurs ventes aux «paresseux» et «inutiles» Grecs étaient de 4 500 000 000 € et les bénéfices de 1 000 000 000 €

Au nom de tous les «paresseux» et «inutiles» Grecs, je voudrais vous demander de nous montrer un peu de sympathie, car tout au long de ces années, les profits illégaux de la fête des  multinationales vautours dans le pays ont fourni des revenus et des emplois pour des nombreux employés dans leurs pays respectifs.

Sincères salutations, 


GEORGE Floras 
Un «paresseux» et «inutile» grec 
ATHENES, GRECE

Syrie : Pierre Piccinin, l’homme qui en savait trop


anniebannie a du mal à croire que lors de ses séjours précédents, il ne se soit rendu compte de rien. Quand on a des lunettes roses, on voit tout dans cette couleur. Je connais ça.

Le Point.fr – Publié le 29/05/2012 à 20:23 – Modifié le 30/05/2012 à 10:17

Le chercheur belge, dont les écrits servaient le régime, a finalement été emprisonné par les hommes d’Assad. Récit.

Pierre Piccinin (à droite) a été accueilli à Talviseh par les soldats de l’Armée syrienne libre. © Pierre Piccinin / –


Il est rare d’être apprécié par le régime syrien. C’est pourtant l’étrange aubaine dont a bénéficié Pierre Piccinin. Ce jeune chercheur belge, enseignant l’histoire et les sciences politiques à l’École européenne de Bruxelles, a pu se rendre à trois reprises en Syrie en moins d’un an. Son ticket d’entrée, il l’a obtenu en juillet dernier, grâce à un visa touristique. À bord d’une voiture de location, le politologue sillonne durant dix jours les quatre coins du pays, en proie depuis quatre mois à une révolution populaire sans précédent.

Il dit avoir découvert, à sa grande surprise, une situation à des lustres de celle présentée par les médias occidentaux. « On nous décrivait un pays à feu et à sang. Or, à vrai dire, je me suis même plutôt ennuyé », raconte-t-il au Point.fr. À Deraa, le berceau de la contestation, Pierre Piccinin décrit une ville totalement contrôlée par l’armée, où les manifestations sont minoritaires. « Contrairement aux images en gros plan qu’on nous montrait sur les chaînes de télévision, qui donnaient l’impression d’une masse, il n’y avait là que quelques centaines de personnes. »

Surtout, le politologue belge se dit surpris par la teneur radicale des slogans, bien loin de l’unité affichée dans les vidéos de l’opposition. « Les chrétiens à Beyrouth, les Alaouites dans la tombe », pouvait-on entendre fréquemment, se souvient Pierre Piccinin. Ainsi, les coordinateurs locaux que le chercheur a rencontrés se sont révélés être essentiellement des membres de mouvements islamistes, rassemblant des populations défavorisées à la sortie des mosquées. Des propos qui tranchent avec les nombreux témoignages vidéo recueillis durant un an par les militants ou les journalistes clandestins sur place qui montrent des manifestants, femmes et enfants, scandant « Unie, unie unie, la Syrie est unie », quelle que soit leur confession.

« Rien du tout à Homs »

« Ces images datent du début de la contestation », répond le chercheur. « Dès fin juin, le mouvement s’est radicalisé », se justifie-t-il. Après Deraa, l’enseignant se rend à Homs, un des bastions de l’opposition, avant d’être rasé six mois plus tard. « Il ne s’y passait rien du tout », se souvient Pierre Piccinin. En soirée, le jeune homme assiste à la seule altercation de son voyage : un groupe de jeunes tirant sur un poste de police. À son retour en Belgique, Pierre Piccinin évoque dans ses écrits un pays très calme, avec une opposition minoritaire, « presque anecdotique ». Ce dernier mot lui attire la foudre de ses confrères, mais l’admiration des sites complotistes. Pourtant, le chercheur, qui se dit « ni partisan ni hostile au régime de Damas », répète à l’envi qu’il n’écrit que ce qu’il voit.

Des écrits qui plaisent manifestement à Damas. Le chercheur, qui s’est entre-temps rendu en Libye, est invité cette fois par le ministère syrien de l’Information. Après avoir dans un premier temps décliné l’offre, il décide tout de même de se rendre sur place à la faveur des congés d’hiver. « J’avais un programme à suivre avec des journalistes russes, chinois, et aussi sud-américains », c’est-à-dire originaires de pays alliés à Bachar el-Assad. À ceux qui l’accusent de servir la propagande du régime syrien, le politologue répond qu’il a clairement signifié aux autorités qu’il souhaitait être libre de ses mouvements, ce à quoi elles auraient répondu positivement.

Pierre Piccinin se voit confier une voiture… avec chauffeur. On l’emmène voir les hôpitaux où les soldats blessés du régime sont soignés. Très vite, il demande à rencontrer les rebelles syriens. Des « terroristes », le reprend-on immédiatement. « Il n’y a pas de rebelles dans le pays », lui assène-t-on. Profitant d’un instant de relâchement, il s’éclipse du groupe et prend son véhicule en direction de Homs. Une évasion trop facile pour ne pas être suspecte ? « Il faut arrêter avec les fantasmes sur l’efficacité des services secrets syriens », s’insurge-t-il.

« Pas de violence »

Une fois entré à Homs, Pierre Piccinin s’approche des quartiers bombardés. Mais il est très vite pris à partie par des hommes en civil. Le Belge est emmené dans un appartement où se trouvent une douzaine de personnes. Parmi elles figure la comédienne alaouite Fadwa Suleimane, véritable icône de son pays, en fuite depuis qu’elle a dénoncé les exactions du régime. Le chercheur leur demande alors s’ils sont des membres de l’Armée syrienne libre (armée de dissidents protégeant l’opposition, NDLR). Ceux-ci lui répondent qu’ils sont des membres de la révolte citoyenne de Homs. Des citoyens armés au sein de la population qui se battent pour tenir leur quartier, en somme.

Très vite, l’homme est frappé par la gentillesse et l’amabilité des résistants, qui se proposent de l’héberger. Après avoir passé la nuit à leurs côtés, Pierre Piccinin se met en route pour Hama, où il arrive le surlendemain. « La police avait repris le contrôle des grandes places, repoussant les manifestants qui étaient cantonnés aux petites rues », raconte-t-il. À la fin du rassemblement, l’armée tire trois coups de plomb de chasse pour disperser les manifestants. S’il y a une chose qui frappe le politologue, c’est bien l’effervescence au centre de Hama. « La contestation était là. Elle était entièrement pacifique », insiste-t-il.

De retour à Bruxelles, Pierre Piccinin est heureux d’avoir rencontré deux nouveaux types d’opposition, à Hama et à Homs. Cette dernière ville est d’ailleurs la seule à poser problème au régime syrien. Pour le reste, c’est le calme absolu. Mais le chercheur ne va pas s’arrêter là. Il va s’en prendre à la principale source fiable d’information sur la Syrie : l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). Dans un article, il accuse notamment l’ONG de désinformation, de quoi apporter de l’eau au moulin de la propagande syrienne.

Désinformation

« L’OSDH et Al Jazeera intoxent le monde journalistique avec des faux », lance-t-il. Le politologue en veut pour preuve le bilan chiffré d’une manifestation observée en juillet à Hama. Selon lui, elle ne comptait à vue d’oeil que 5 000 à 10 000 participants. Or, l’OSDH en a relevé 500 000, une information reprise par l’ensemble des médias occidentaux. L’organisation a pourtant fait preuve, depuis le début de la crise syrienne, d’un grand professionnalisme, apportant des chiffres soignés sur le nombre de morts prouvés, et se refusant à commenter toute information dont elle ne possédait pas les preuves. « Personne n’a les moyens de vérifier le nombre exact de morts », se contente de répondre le chercheur.

Bien évidemment, ses articles continuent à plaire au régime. Si bien que certains d’entre eux sont même traduits dans le journal officiel du parti Baas. La crise s’aggravant, Pierre Piccinin se lance dans une mission autrement plus délicate : cartographier l’état de la rébellion. Sans réponse de l’ambassade de Syrie à Bruxelles, à qui il avait pourtant fait une demande de visa, l’enseignant décide de passer par un poste-frontière au Liban. Le 15 mai, il arrive enfin à Damas, toujours aussi calme. Mais un détail le frappe : « Il y avait beaucoup plus de services de sécurité armés dans la rue », remarque-t-il. Autre nouveauté, le portrait géant de Bachar el-Assad, qui trône en plein centre-ville, a été arraché.

« Dessin animé de Walt Disney« 

Toujours au volant de sa voiture de location, le politologue repart dès le lendemain pour Homs, devenue ville martyre après avoir été pilonnée sans relâche par les chars. « Les destructions étaient extrêmement importantes, la ville quasiment vide », note-t-il. « On pouvait encore entendre quelques tirs d’obus, qui surgissaient derrière la fumée. » Après avoir pris de nombreuses photos, le chercheur se rend à Talbiseh, petite ville située en bordure de l’autoroute. Il y est rapidement interpellé par des soldats en uniforme. Il s’agit, cette fois, de soldats de l’Armée syrienne libre.

Après qu’on lui a offert à boire et à manger, l’homme est conduit dans un bâtiment de trois étages. « Il s’agissait d’un véritable centre informatique opérationnel », souligne-t-il, impressionné. « Ces gens, que je considérais comme une bande de guérilléros, étaient devenus des officiers sérieux et organisés, portant des uniformes marqués du drapeau syrien à trois étoiles. » Le jeune Belge est tout aussi surpris par l’hôpital souterrain clandestin où il est amené, dont les équipements modernes sont très loin du dispensaire de fortune.

Puis, il part pour Hama, théâtre de la plus grande surprise de son voyage. Les manifestants ont disparu, tout comme les forces de sécurité. « La ville avait complètement changé », se rappelle-t-il. « Tout était repeint en neuf. Tous les gravats, les marques de pneus brûlés, avaient été nettoyés. On aurait dit une petite ville modèle tout droit sortie d’un dessin animé de Walt Disney. » Il faut dire que les inspecteurs de l’ONU venaient à l’époque de pénétrer dans la ville… « Quant à la population, elle se promenait et faisait même ses courses dans la rue. » Conscient de la manipulation, le politologue écrit alors à l’un de ses contacts, qui coordonnait les manifestations en décembre. Ce dernier ne lui a jamais répondu.

Cris assourdissants

Au troisième jour de son voyage, Pierre Piccinin atteint le village frontalier de Talkhalah, où les combats font rage. Mais il se heurte au refus ferme de l’armée syrienne, qui encercle la cité. Un jeune chrétien de Damas lui promet alors de lui faciliter l’entrée. Pendant l’attente, le chercheur accorde une interview à la Radio suisse romande, dans laquelle il annonce son entrée prochaine dans le fief des rebelles. Finalement, les forces de sécurité l’autorisent à traverser la ville, mais uniquement à bord de leur propre véhicule. À l’intérieur, deux agents de sécurité lui passent les menottes. La voiture bifurque et entre dans une cour dont les deux portes se referment derrière eux.

Après s’être vu confisquer tout ce qu’il avait sur lui, le Belge est transféré à Homs. Le jeune homme a beau supplier ses geôliers de contacter le ministère syrien de l’Information, rien n’y fait. Soudain, il entend les claquements de coups de pied, ainsi que des cris. Le chercheur est alors transféré dans un bureau, de l’autre côté d’une cour. « L’endroit était sordide, le bureau était vide », se souvient-il avec effroi. On le fait alors asseoir sur une chaise. Face à lui, des épingles, du sang, et des morceaux d’ongles. Après avoir passé une demi-heure, tout seul, dans cet enfer, l’homme est conduit dans un autre bureau.

Horreur, en face de lui se dresse désormais un PC portable sur lequel sont affichées les photos prises en compagnie des rebelles à Talbisseh. L’homme est ensuite jeté dans un bureau identique au premier. « On m’a frappé, ils ont utilisé l’électricité. Mais il serait indécent de dire que j’ai été torturé, vu ce qu’ont subi les autres », confie-t-il. Pierre Piccinin est accusé d’être un espion français qui organise la logistique de la rébellion en se déplaçant de ville en ville. Après avoir été de nouveau tabassé, il est ramené dans une couchette, où il est menotté. La porte se referme, les cris résonnent de nouveau. Il en sera ainsi toute la nuit.

Tortures psychologiques

« C’en était fini pour moi », glisse-t-il. « Le scénario était clair, ils allaient m’achever et accuser la rébellion de m’avoir supprimé. » Le lendemain matin, les cris cessent. Pierre Piccinin est conduit hors de sa cellule. « La porte s’est entrouverte. J’ai alors pu voir deux corps, décédés », glisse-t-il avec stupeur. Le chercheur belge est ensuite transféré à Damas. Emprisonné au centre de détention de l’aviation syrienne, Pierre Piccinin n’est plus victime de tortures physiques. Mais il doit subir tout l’après-midi, au sein même de sa propre cellule, les cris de douleur d’un vieil homme que l’on torture.

Après avoir été placé à l’isolement, il est transféré dans la prison civile de Baba Musala. Les prisonniers ne sont plus des révolutionnaires syriens, mais des réfugiés soudanais, palestiniens ou afghans, certains emprisonnés depuis deux ans. « Tous ces gars ont fait preuve d’une solidarité extraordinaire à mon égard », se rappelle, ému, Pierre Piccinin. « Ils m’ont pris en charge, soigné, et ils m’ont donné un matelas. » Les codétenus d’infortune rassemblent alors un peu d’argent pour acheter un portable à l’un des gardiens. Profitant d’un moment inattention, Pierre Piccinin appelle le seul numéro dont il se souvient encore…, celui de son ami d’enfance, en Belgique.

Deux jours plus tard, le consul belge à Amman arrive sur place. Après d’âpres négociations, Arnt Kennis obtient finalement sa libération, à la suite de six jours de détention. Avant de partir pour Londres, Pierre Piccinin demande au représentant belge une dernière faveur : voir auprès des autorités si ses affaires peuvent lui être restituées. Au départ de l’aéroport de Damas, Pierre Piccinin retrouvera dans son sac l’ensemble de ses effets personnels. Rien ne manquera, pas même les photos prises en compagnie des rebelles syriens.

« L’Occident ne bougera pas »

S’il n’est pas près de retourner en Syrie, le politologue belge paraît aujourd’hui satisfait d’avoir pu se forger sa propre opinion. Et son analyse a changé. « Je pensais jusqu’ici que la nature du régime baasiste était en train de changer. Que Bachar el-Assad était animé d’un souhait réel d’amender le régime à travers plusieurs réformes. Je m’étais trompé. » Surtout, le chercheur ne se dit « plus sûr que la majorité de la population soutienne le régime ». « Certes, confie-t-il, celui-ci peut compter sur les chrétiens, les Alaouites, les Druzes, et maintenant une partie des Kurdes, et de la bourgeoisie sunnite, qui s’inquiètent de la rébellion. Mais le reste se tait, car il a peur. »

Ainsi, d’après Pierre Piccinin, ce ne seraient pas les tueries qui dissuadent les gens, mais les sévices commis en prison. « Les gens en ressortent dans un tel état que leurs familles ne sont plus jamais prêtes à bouger le petit doigt. » Face à l’immobilisme de l’Occident qui ne « bougera pas », « la Syrie, au contraire de la Libye, ne possédant que peu de pétrole », le chercheur considère, lui, que la seule solution demeure une intervention étrangère ciblée. « Seules des attaques ciblées sur le matériel lourd de l’armée syrienne permettraient d’éviter un massacre », estime-t-il. « À ce moment-là, on pourra réellement parler d’intervention à but humanitaire. Mais elle ne verra jamais le jour. »

Syrie : riposte diplomatique à la terreur


29 mai 2012 à 22:06
 Paris a expulsé hier son ambassadrice syrienne, suivi par les autres grands pays occidentaux. Bachar al-Assad maintient le cap de la répression.
Par Luc Mathieu

Lamia Chakkour, l’ambassadrice syrienne à Paris, a appris hier qu’elle était désormais persona non grata en France. Le président François Hollande a précisé qu’elle serait expulsée en réponse au massacre survenu vendredi à Houla (108 morts, dont 45 enfants). Hier soir, lors de son intervention télévisée, il a par ailleurs déclaré qu’une «intervention armée en Syrie n’est pas exclue à condition qu’elle se fasse dans le respect du droit international, c’est-à-dire dans une délibération du Conseil de sécurité» de l’ONU.

Quelques minutes après la décision française de renvoyer la diplomate de Bachar al-Assad, son homologue en Allemagne était averti qu’il serait expulsé dans les 72 heures. Puis ce fut le tour des représentants diplomatiques syriens en Italie, en Espagne, au Royaume-Uni, en Belgique, aux Pays-Bas et en Suisse. Le Canada, l’Australie et les Etats-Unis participent à cette vague d’expulsions coordonnées. «J’ai eu une conversation hier avec David Cameron, le Premier ministre britannique. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a eu une discussion avec le secrétaire général des Nations unies, et nous sommes convenus d’un certain nombre de pressions à exercer sur la Syrie», a expliquéHollande.

déserteurs. Ces renvois d’ambassadeurs ont été salués par le Conseil national syrien, la principale force d’opposition, qui a appelé le Conseil de sécurité de l’ONU à adopter une résolution autorisant le recours à la force pour mettre fin à la répression en Syrie. Une telle démarche n’a pour l’instant aucune chance d’aboutir, la Russie continuant à soutenir et à livrer des armes au régime Al-Assad. Lundi, le Conseil de sécurité avait dû se contenter d’une déclaration demandant que «le gouvernement syrien cesse immédiatement de recourir aux armes lourdes dans les centres urbains».

En visite hier à Damas, Kofi Annan, médiateur de l’ONU, a fait part à Bachar al-Assad des «graves préoccupations de la communauté internationale». Annan tente toujours de sauver son plan en six points, qui impose notamment le retrait des blindés de l’armée syrienne des villes et une trêve des combats entre les soldats du régime et les membres de l’Armée syrienne libre (ASL), en grande partie composée de déserteurs. Malgré la présence de 300 observateurs dans le pays, le cessez-le-feu est violé quotidiennement. Au moins 19 personnes, dont 12 civils, ont été tuées hier, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH).

Sans surprise, Al-Assad a rétorqué à Annan que le succès de son plan dépendait de la «fin du terrorisme». Depuis le début du soulèvement, en février 2011, le gouvernement syrien assimile les opposantsà des «bandes armées» et à des «terroristes». Il a en outre rejeté toute implication dans la tuerie de Houla.

S’il reste impossible de savoir exactement ce qui s’est passé dans cette ville proche de Homs, les circonstances du massacre commencent à s’éclaircir. D’après une enquête de l’ONU, rendue publique hier, moins de 20 des 108 victimes ont été tuées par des tirs d’artillerie et de tanks de l’armée syrienne. Selon des témoignages d’habitants, les autres ont été exécutées à l’arme légère et à coups de couteau par des dizaines de chabiha, des miliciens pro-régime, qui ont déferlé dans les rues de la ville après avoir été visés par des tirs d’opposants. Un récit accrédité hier par Hervé Ladsous, chef des opérations de maintien de la paix à l’ONU. «Une partie des victimes a été tuée par des tirs d’obus, ce qui implique clairement la responsabilité du gouvernement. Le cas des autres victimes, tuées par des armes individuelles […], est moins clair, mais est probablement le fait des chabiha», a-t-il affirmé.

Cette tuerie a-t-elle été ordonnée par l’état-major syrien ? A-t-elle été, à l’inverse, décidée sur le terrain par des commandants qui n’en ont pas référé à leurs supérieurs ? Rien ne permet encore de le dire. Mais ce qui restera comme le «massacre de Houla» est intervenu alors que le régime ne parvient pas à «nettoyer» les villes de ses opposants, malgré des bombardements massifs. Les combats se poursuivent aussi bien dans le centre du pays, à Rastane, que dans le nord-ouest, à Idlib, et dans l’est, à Deir ez-Zor. «L’armée syrienne est épuisée car elle a subi beaucoup de pertes ces derniers jours», a estimé le président de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.

Verrou. Tout aussi inquiétant pour le gouvernement, ses forces ont dû se retirer hier d’Atareb, selon l’OSDH. Cette ville fait figure de verrou entre Idlib et Alep, la grande cité du Nord. Longtemps considérée comme favorable au régime, Alep est depuis quelques jours le théâtre de manifestations massives. Si le régime en perdait le contrôle, les opposants seraient en mesure de s’appuyer sur une zone «libre» qui frôlerait la frontière turque. Ils pourraient alors se ravitailler plus facilement en armes et mieux se coordonner avec les dirigeants de l’ASL réfugiés à Antioche, en Turquie. Un scénario que ne peut accepter Damas : Atareb était hier la cible d’obus et de tirs à la mitrailleuse lourde.

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