Lorsque les historiens étudieront la révolution syrienne, ils écriront un double récit. Celui d’une plongée dans l’horreur au-delà des mots, d’une part. De l’autre, celui d’une honteuse comédie occidentale, multipliant les prétextes pour ne rien faire, tout en condamnant Russie, Chine et Iran de soutenir ouvertement le régime Assad.
Depuis deux ans, nous avons toujours eu un train de retard sur la révolution syrienne. Nous n’avons pas compris la nature de cette révolution à ses débuts et sous-estimé la violence dont étaient capables les dirigeants syriens. La faute en revient en partie aux diplomates occidentaux qui n’ont pas pris la mesure de ce qui était en train de se dérouler sous leurs yeux : un peuple réclamant pacifiquement qu’il lui rende sa liberté et sa dignité à un régime qui, dès les premiers jours, n’a pas hésité à faire couler le sang et à torturer des enfants.
Lorsque, quelques mois plus tard, las de se faire tuer, une partie des révolutionnaires ont pris les armes, nous avons regretté qu’ils renoncent au pacifisme ; lorsque l’opposition a, timidement, c’est vrai, commencé à se constituer, nous avons posé d’innombrables conditions avant de la reconnaître du bout des lèvres et sans jamais lui donner les moyens matériels et politiques dont elle avait besoin pour exister ; malgré les victimes, dont le nombre croissait chaque jour, malgré la violence de plus en plus insoutenable, nous n’avons non seulement jamais envisagé d’intervenir, mais même affirmé qu’il n’était pas question d’intervenir, ajoutant au cynisme une incroyable maladresse politique.
Il y a bientôt un an, sur ce blog, j’avais plaidé en faveur d’une action internationale en Syrie au nom de la morale, en soulignant également le danger politique qu’il y avait à ne rien faire (ou si peu que cela revenait à ne rien faire).
Or que s’est-il passé depuis un an ? L’armée syrienne libre a incontestablement progressé sur le terrain. Pourtant, Assad est toujours en place, même s’il règne sur un territoire qui se réduit comme peau de chagrin. Russes et Iraniens continuent à l’alimenter en armes. Le nombre de morts donne le vertige : sans doute entre 100.000 et 200.000 victimes. Les dégâts matériels sont tels que certains témoins étrangers n’hésitent pas à comparer les villes syriennes à Berlin à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La faim, le froid sont partout. Les survivants de deux ans de carnage, qui ont décimé des familles entières, des quartiers entiers, n’auront sans doute pas assez de toute une vie pour oublier ce qu’ils ont vécu. Sans une aide sérieuse à l’opposition, qui passe nécessairement par la livraison d’armes, la situation actuelle peut s’éterniser. L’ASL aura certes le régime à l’usure, mais dans quel état sera le pays, dans quel état sera ce peuple ?
Nous avons probablement laissé passer le moment d’intervenir en Syrie, même si le récent raid – en quelque sorte de routine – de l’armée israélienne peut laisser penser le contraire. En revanche, il n’est pas trop tard pour équiper les révolutionnaires et leur donner les moyens de l’emporter rapidement sur le terrain. C’est ce qu’ont demandé des commentateurs avertis tels qu’Anne-Marie Slaughter ou, plus récemment, James Dobbins, c’est ce que réclame depuis des mois John McCain. Nous avons appris il y a une dizaine de jours qu’ils avaient été entendus par quelques membres éminents de l’ancienne équipe d’Obama : Hillary Clinton, Leon Panetta et David Petraeus. Mais cette ligne a été refusée par Obama lui-même. Raison invoquée : trop de risque que ces armes se retrouvent entre les mains de jihadistes. L’Union européenne est sur cette position, même si, à en croire les déclarations de François Hollande ce serait parce qu’il reste une possibilité de négocier avec le régime.
Inutile de s’attarder sur cette seconde justification, qui est soit naïve soit parfaitement cynique. L’argument d’Obama mérite en revanche qu’on s’y arrête.
Certes, des groupes jihadistes sont venus rejoindre les rangs des combattants ces derniers mois. Il est même vraisemblable que c’est en partie grâce à eux que l’opposition armée a marqué des points dans certaines régions. On peut tout d’abord se demander si l’on doit punir les combattants syriens ordinaires d’avoir fait alliance avec des groupes islamistes faute d’avoir reçu l’aide occidentale que méritait leur cause. On peut également s’agacer de voir un peuple, qui se fait massacrer depuis deux ans, soupçonné d’être prêt à faire allégeance aux islamistes alors qu’il n’a cessé d’affirmer le contraire et que l’essentiel de son action le prouve, comme le montre un papier récent d’Ignace Leverrier.
Plus encore, pourquoi ne pas écouter le vieux dicton qui dit qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre ? Ne pas fournir d’armes aux révolutionnaires c’est laisser le conflit s’éterniser. Cela signifie plus de morts et de destructions, ce qui est déjà en soi une raison pour agir. Cela signifie également laisser davantage encore de place à ces jihadistes dont nous avons tellement peur. C’est-à-dire accroître leurs chances de prendre pied en Syrie et de menacer toute la région. Nous aurons alors très exactement ce que nous prétendons vouloir à tout prix éviter.
Inversement, fournir des armes aux groupes jugés sûrs par les services secrets occidentaux (l’attitude de Panetta et Petraeus montre bien que ces groupes sont clairement identifiés), c’est certes risquer que quelques-unes de ces armes s’égayent dans la nature et servent au jihad, mais c’est surtout permettre au peuple syrien de se débarrasser plus rapidement de ce régime assassin et de prendre en main sa destinée. Plus vite il en ira ainsi, plus faible sera le risque d’une Syrie jihadisée. Plus vite nous aiderons le peuple syrien à se libérer, plus nous aurons de chances de l’éloigner de la tentation extrémiste.
A défaut d’obéir à ce que devrait nous dicter la morale, écoutons du moins le langage du pragmatisme et de la raison. Et ne tardons plus.
Le choeur des esclaves de Nabucco Exceptionnel ! En présence de
Berlusconi, le chef d’orchestre fait reprendre
avec le public le chant de la liberté des esclaves de
Verdi. Le 12 mars dernier, Silvio Berlusconi a dû faire face à la
réalité. L¹Italie fêtait le 150ème anniversaire de sa création et à
cette occasion fut donnée, à l’opéra de Rome, une représentation de
l’opéra le plus symbolique de cette unification : Nabucco de Giuseppe
Verdi, dirigé par Riccardo Muti.
Nabucco est une œuvre autant musicale que politique : elle évoque
l’épisode de l’esclavage des juifs à Babylone, et le fameux chant «
Va pensiero » est celui du Choeur des esclaves opprimés. En Italie, ce
chant est le symbole de la quête de liberté du peuple. Mais avant la
représentation, Gianni Alemanno, le maire de Rome, est monté sur
scène pour prononcer un discours dénonçant les coupes dans le budget
de la culture du gouvernement. Cette intervention politique, dans un
moment culturel des plus symboliques pour l¹Italie, allait
produire un effet inattendu, d’autant plus que Sylvio Berlusconi en
personne assistait à la représentation .
Riccardo Muti, le chef d’orchestre, raconte ce qui fut une véritable
soirée de révolution :
« Nous avons commencé l’opéra, mais lorsque nous en sommes arrivés au
fameux chant *Va Pensiero*, j’ai immédiatement senti que l’atmosphère
devenait tendue dans le public. Au moment où les gens ont réalisé que
le *Va Pensiero* allait démarrer, la salle s ‘est remplie d’une
ferveur viscérale car les esclaves chantent alors: « Oh ma patrie, si
belle et perdue ! ».
Alors que le Choeur arrivait à sa fin, dans le public certains
s¹écriaient déjà : « Bis ! » Le public commençait à crier « Vive
l’Italie ! » et «Vive Verdi ! » Muti hésitait à accorder le « bis »
pour le *Va pensiero*. Mais le public avait déjà réveillé
son sentiment patriotique. Le chef d’orchestre s¹est alors retourné
faisant face à la fois au public et à M. Berlusconi, et voilà ce qui
s’est produit :
On entend crier dans le public : « Longue vie à l’Italie ! »
Le chef d’orchestre Riccardo Muti :
« Oui, je suis d’accord avec ça, « Longue vie à l’Italie » mais… Je
n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie, mais en tant qu’Italien qui a
beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon
pays. Donc j’acquiesce à votre demande de bis pour le « Va Pensiero ».
Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais
parce que ce soir, alors que je dirigeais le Choeur qui chantait « O
mon pays, beau et perdu », j’ai pensé que si nous continuons ainsi,
nous allons tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est
bâtie. Auquel cas, nous, notre patrie, serait vraiment « *belle et perdue*. »
[Applaudissements à tout rompre, y compris des artistes sur scène]
« Si vous le voulez bien, je vous propose de vous joindre à nous pour
chanter tous ensemble. »
C’est alors qu’il invita le public à chanter avec le Choeur des
esclaves. Tout l’opéra de Rome s’est levé. Et le Choeur s’est lui
aussi levé. Ce fut un moment magique dans l’opéra. Ce soir-là fut non
seulement une représentation du Nabucco, mais également une
déclaration du théâtre de la capitale à l’attention des politiciens.
Peinture de Khaled L Khani de 2012 intitulée : la vie sous les bombardements
Quand mon père m’a giflé et m’a envoyé rejoindre ma mère et mes frères ainsi que le reste des habitants du quartier de Baroudeyeh, c’était comme s’il savait que je n’oublierais jamais de ma vie les détails de la tragédie. Je vous assure que je le reconnais aujourd’hui dans chaque martyr parmi les détenus. Pardonnez-moi. Vous jugerez peut-être cette partie de mon témoignage un peu confuse, mais il s’agit de mon père.
Père, comment as-tu pu nous envoyer vers l’inconnu ? Quelle douleur! Qu’est ce qui t’a traversé le coeur et l’esprit ?
Mon père a été capturé dans l’abri où il s’était rendu avec ma tante tandis que l’armée, contenue par quelques jeunes gens courageux, est arrivée plus tard. Je connais très bien un de ces jeunes gens et il m’a dit combien ils avaient souffert sous le bombardement et comment ils ont pu contenir l’invasion des sauvages pendant quelques jours.
Mon père a été arrêté en même temps que les hommes de l’abri et il a été envoyé à la fabrique de céramique. Certains de ses compagnons m’ont dit plus tard qu’ils sont restés des jours sans nourriture et qu’ils n’avaient que l’eau de pluie pour étancher leur soif. Des soldats sont alors venus une ou deux fois leur jeter du pain, les forçant sous la menace de leurs armes à se bousculer pour le prendre afin d’accroître encore leur humiliation. Il y avait des caves et des hangars dans l’usine que les détenus se partageaient comme d’habitude. Les caves étaient plus chaudes que les hangars car ils y étaient protégés du vent mais la cour de l’usine est devenue le théâtre d’actes inhumains, où l’on tuait, on mutilait, on traînait et on battait, on arrachait les dents, on coupait les oreilles et les langues, on arrachait les yeux et on cassait les os. Malgré tout cela les gens étaient solidaires.
Après quelques jours dans ce camp de détention certains ont commencé à appeler mon père « docteur » en signe de respect pour lui qui les avait soulagés souvent par le passé. Il leur disait « ne m’appelez pas docteur » parce que ayant été un des signataires de la déclaration des intellectuels de la ville envoyée au régime pour demander la démocratie et le respect de la liberté ainsi que d’autres droits humains, il savait que le régime n’épargnerait aucun intellectuel de la ville. Aujourd’hui nous demandons à nouveau nos droits et nous les obtiendrons s’il plaît à Dieu. Un témoin m’a dit que mon père l’avait réprimandé parce qu’il avait grillé un morceau de pain sur un feu de fortune lui disant de le manger tel quel. Je n’ai pas encore compris pourquoi ce reproche. Craignait-il que le pain perde sa valeur nutritive en étant grillé ? Ou était-ce à cause de l’odeur, qui arriverait aux narines des détenus affamés ?
Dans ce camp il y avait 5000 détenus et l’officier apprit qu’il y avait un médecin parmi eux. Il a donc réuni les détenus dans la cour et leur a dit qu’il avait besoin d’un médecin laissant entendre qu’il y avait une urgence médicale. Mon père et un autre médecin, ayant prêté le serment d’Hippocrate, se sont manifestés. Ils étaient loin de se douter du piège. Mon père et l’autre médecin ont été torturés. À mon père, ils ont arraché un oeil et un des témoins m’a dit que mon père se tordait de douleur sur le sol sous les coups des soldats ; c’était comme s’ ils jouaient avec lui pendant son agonie et ils se sont jetés sur lui comme une meute de loups. Il a souffert pendant des heures. O père, qu’est-ce que tu as senti…. ? Après cela, son corps, qui me ressemble, son visage qui ressemble au mien, et son âme, qui ressemble à celle des martyrs d’aujourd’hui, a été jeté dans une cour et ensuite envoyé à l’hôpital national où on l’a laissé devant la porte avec ceux des autres martyrs. Les tortionnaires de mon père ne se sont pas arrêtés à cela; ils ont arraché l’autre oeil , ils ont pris sa carte identité et l’ont agrafée à ses vêtements.
Un de nos proches a pu récupérer le corps de mon père. Il a été enterré sans ses yeux.
Aujourd’hui, je continue à demander nos droits et un juste châtiment pour les meurtriers. Je n’ai jamais cessé mes demandes et j’exige qu’on me rende les yeux de mon père pour les déposer avec lui.
J’ai écrit les premières parties de mon témoignage sous l’empire de la peur et de l’anxiété et je vous les envoie pour dénoncer les crimes de ce régime corrompu. Dieu m’est témoin que je n’arrivais pas à retrouver les lettres de l’alphabet ni ma langue. Parfois je cherchais un mot ou une phrase et j’essayais de l’écrire mais elle m’échappait comme un fugitif devant ce régime tyrannique. Vous n’avez aucune idée du nombre de brouillons que j’ai jetés par peur pour la sécurité des personnes et combien de fois j’ai hésité, balbutié et pleuré jusqu’à m’effondrer. Quand j’écris, croyez-moi, je n’arrête pas de pleurer et ce que j’écris est toujours arraché par la force à mes souvenirs qui essaient constamment d’aller se réfugier dans les méandres de mon cerveau.
Le corps de mon père a été jeté avec d’autres corps à la porte de l’hôpital national où il est resté pendant plusieurs jours. Mon père, qui n’appartenait pas au parti Baath avait été nommé directeur de l’hôpital et président du syndicat des médecins de la ville. Cette nomination avait eu pour but de montrer que le régime réagissait à la déclaration des intellectuels et voulait entreprendre un dialogue avec les membres de la société civile de la ville, mais en fait la démarche était analogue à celle qu’ils utilisent aujourd’hui pour que de telles personnes sortent au grand jour. Nous devons faire preuve de prudence et interpréter correctement les manoeuvres du régime.
Une infirmière, qui travaillait avec mon père lorsqu’il était directeur de l’hôpital m’a dit que c’était un flux rapide et constant de blessés qui arrivaient à l’hôpital. Elle rappelle un incident où un blessé est arrivé en hurlant de douleur. Il criait tellement fort que tout le monde l’entendait à l’hôpital. Il n’était pas le seul à crier de douleur mais il criait le plus fort. Les gens qui l’avaient amené pensaient, comme nous faisons tous maintenant, que ces cris de douleur inciteraient les soldats qui campaient à l’hôpital à achever les blessés et à nous finir tous. Ce n’était pas des soins qui attendaient les blessés pour atténuer leur douleur mais la torture. L’infirmière a raconté que les soldats accompagnés d’une autre infirmière qui les aidait à tuer, ont ouvert la poitrine de l’homme qui se tordait de douleur lui ont arraché le coeur, tandis que son sang giclait sur leur visage et leurs uniformes. Ils l’ont finalement réduit au silence pour toujours. Mais mon Dieu, je suis sa voix, sa douleur et son corps et il nous faut l’honorer comme il sied à un être humain.
Ils ont tué pour célébrer leur victoire sur le genre humain. C’est leur guerre éternelle. Celle qui m’a raconté l’histoire m’a assuré que l’infirmière qui collaborait avec les soldats a arraché le foie de l’homme et l’a mâché ; elle en a craché un morceau comme si Dieu n’existait pas dans ce lieu. La femme qui m’a rapporté l’histoire n’en a pas parlé pendant des années. Aujourd’hui encore elle reste bloquée dans cet endroit, incapable de le quitter et elle rejoue la scène constamment dans sa tête.
Elle m’a dit qu’elle n’a jamais demandé le nom de cet homme. Ils ne tiennent pas le registre des noms. Les barbares ne connaissent pas le langage des femmes et des enfants ; notre langage. Ils ne connaissent que celui du meurtre.
Les corps étaient défigurés dans cet hôpital. Sur les murs ils ont écrit en lettres de sang « il n’y a de Dieu que la nation et il n’y a de prophète que le Baath ». Ils ont coupé les têtes pour exprimer leur peur de nos pensées, ou peut-être parce qu’ainsi les gens ne n’étaient pas certains de la mort de leurs chers disparus ou se demandaient s’ils étaient dans les prisons de ces bandits. Ce n’est qu’une illustration de la torture psychologique qu’ils nous infligeaient et qu’ils ont essayé de maintenir jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à maintenant le doute persiste et les gens, le coeur brisé, aspirent encore au retour de ceux qui ont été enfermés dans cet endroit.
C’était comme si les barbares faisaient fi de l’humain dans une peinture dominée par le rouge à laquelle ils ajoutaient la noirceur de leur coeur pour équilibrer leur art inhumain. C’était leur façon de peindre, de sculpter, de faire des films et du théâtre et peut-être même de la poésie et de la musique mais c’est évidemment à moi qu’il incombe d’en faire le récit. Ils excellaient par rapport à ceux qui pratiquaient alors l’art contemporain, mais ils ont oublié qu’ils tuaient l’être humain parce que c’est l’art que pratiquent les barbares. Ils ont même fait leurs expériences scientifiques : ils injectaient par voie intraveineuse de l’eau et de l’alcool dans le sang des blessés pour observer ce qui se passait. Ça, des scientifiques ? Ils ont fait mieux que ceux qui les ont précédés. Ils ont crevé des tympans, tailladé des veines et coupé des organes sexuels, des doigts et des oreilles. Ils ont arraché les yeux et ont enfoncé leurs armes dans tous les orifices. Ils ont utilisé du cyanure contre nous (je vous en dirai davantage plus tard). Ils voulaient que Dieu nous crée sans oreilles et sans coeur. En fait ils souhaitaient que Dieu de nous ait jamais créés.
Une femme blessée leur procurait plus de plaisir parce qu’ils pouvaient s’adonner à leur art en violant la femme pendant qu’elle agonisait ou saignait; parfois, pris de pitié, ils la tuaient et la violaient ensuite. Si elle portait des bijoux ils les lui arrachaient avec violence et sadisme, par exemple en lui coupant la main ou en lui fendant l’oreille. Et comme ils le font aujourd’hui, à l’époque, ils avaient donné pour instructions aux hôpitaux dans cette partie de ma ville de n’accueillir que les soldats blessés et quand les hôpitaux n’ont pas obtempéré ils ont détruit tous les hôpitaux privés. Personne n’a échappé à leur sauvagerie alors qu’ils pillaient, saccageaient et détruisaient toutes les pharmacies de notre quartier.
Hommage aux pigeons de Hameedo. Depuis 31 ans Hameedo et ses pigeons sont restés dans la mémoire de l’ artiste pour avoir résisté à la culture de mort du régime. Que Hameedo ait insisté pour que ses pigeons n’atterrissent pas en défiant les balles des soldats est l’une des rares choses qui ont inspiré l’enfant de six ans que j’étais et qui vivait les horreurs du massacre.
Il est probable que tous les survivants du quartier de Boaroudeyeh connaissent Hameedo, un garçon handicapé mental, qui dépassait les meurtriers en intelligence et en humanité. Hameedo était là lorsque le massacre de Hama a commencé et il n’a pas hésité à se faire le défenseur de sa ville saccagée. Tout le monde dans le voisinage connaissait Hameedo parce que avec la précision d’une horloge, il lâchait ses vols de pigeons dans le ciel au lever du soleil. Avec sa forte voix, Hameedo réveillait tout le voisinage quand il lâchait ses pigeons. Le soir, il prenait congé du soleil à voix forte et battait le rappel de ses oiseaux. Hameedo n’aurait jamais arrêté même si tout le monde était parti. Après que les barbares eurent attaqué notre ville la nuit, je ne sais pas vraiment où il est parti, mais le matin, alors que nous étions chez nous, et que les balles sifflaient dans tous les sens, Hameedo est monté sur le toit et a lâché ses pigeons de sa forte voix. Sa voix se mêlait au sifflement des balles et ses pigeons ne faisaient pas le même bruit que d’habitude. Leurs cris ressemblaient aux nôtres. Les pigeons de Hameedo avaient peur des balles et ils ont tournoyé désespérément en essayant de se poser. Certains se sont perdus. Mais pas Hameedo qui a défié les tirs alors que sa mère l’appelait et sa voix était la seule que l’on entendait à ce moment. Nous ne comprendrons sans doute jamais ce qu’il ressentait pas plus que lui je crois , mais il restait aux côtés de sa ville saccagée et il a peut-être lâché ses pigeons pour que les barbares comprennent le message. Quel homme ! Sa stature grandit à nos yeux ; il s’est libéré face aux assassins. Depuis ce jour j’ai essayé d’émuler Hameedo et de vous raconter sa lutte qui ne ressemble à aucune autre. Les soldats ont vu les pigeons de Hameedo et ont commencé à tirer dessus, les descendant l’un après l’autre mais il continuait à crier et par ses cris il disait que les barbares ne s’arrêteraient à rien. Il n’a pas cédé et n’a pas permis à ses pigeons d’atterrir sur le toit de sa maison. Certains ont atterri sur d’autres toits, les autres ont été tués et même à ce moment-là Hameedo ne s’est pas arrêté il a cherché ses pigeons en allant d’un toit à l’autre en les incitant à voler à nouveau. Il a fait face aux barbares ; il ne s’est pas caché et n’a pas plié devant le sifflement des balles; il a continué à crier jusqu’à ce que les soldats le descendent, soldats qui n’ont jamais compris le sens du mot humanité et n’en ont jamais fait preuve à l’égard d’autrui.
Hamedoo s’est éteint sur le toit de sa maison mais sa voix ne s’est jamais éteinte dans ma mémoire. C’est comme si il m’insufflait ce qu’il a ressenti dans le vaste ciel. Dieu m’est témoin, aujourd’hui nous somme tous comme Hamedoo qui a utilisé son arme de simple humanité pour arrêter les assassins. Il savait avant quiconque que les barbares étaient là pour exterminer tous les oiseaux et il est parti avec ses pigeons pour le lieu où il souhaitait être et il m’a laissé pour mission de vous communiquer ce qu’il voulait pour chacun d’entre vous. Où es-tu maintenant Hamedoo ? Tu déclares la liberté à ta manière, tu es maintenant éternel dans la mémoire des survivants du quartier de Baroudeyeh. Tout le monde savait alors que Hamedoo s’envolait avec ses pigeons vers le ciel. Il a été un des premiers martyrs de notre voisinage.
Les chevaux
Les habitants du district de Baroudeyeh adoraient leurs chevaux arabes. Ils leur donnaient leur propre nom pour signifier la relation unique qui les liait à leurs nobles animaux. Le tableau ci-dessus de l’artiste illustre la place centrale que les chevaux occupent dans leur vie.
À Baroudeyeh nous avions des écuries dans nos maisons de style arabe. Toutes les familles du voisinage avaient des chevaux et ces chevaux étaient notre fierté et notre honneur. Nous ne les avons jamais considérés comme des animaux car ils portaient nos noms ce qui traduisait clairement la nature de la relation que nous avions avec eux. Lorsque nous nous sommes enfuis de notre voisinage, certains sont restés mais la plupart des habitants sont partis. Ceux qui sont restés nous ont dit plus tard ce qui est advenu de nos chevaux. Avant de partir, certains avaient libéré leurs chevaux tout comme Hamedoo avait fait avec ses pigeons, c’est-à-dire qu’ils voulaient les tenir éloignés de la maison. Nous avons forcé beaucoup de pur-sang arabe à partir ce que nous n’avions jamais fait pendant des centaines d’années et d’une manière qui ne reflétait absolument pas ce que nous ressentions envers nos chevaux.
Et pourtant beaucoup de chevaux sont restés et on leur a laissé de l’orge en espérant qu’ils survivraient. Certains pensaient qu’ils retrouveraient leurs chevaux à leur retour mais ceux-là ne savaient pas que les barbares ne laissent rien derrière eux et qu’ils ne nous laisseraient pas notre héritage culturel, les habitudes de nos grands parents car ils connaissaient la valeur symbolique des chevaux pour nous. Ils n’ont pas tué les chevaux parce qu’ ils en connaissaient la valeur culturelle; ils savaient combien leur perte nous causerait de peine , ce qui était leur but. Aucun des survivants n’a vu de chevaux parmi les cadavres parce que les barbares les ont enlevés vers un autre lieu. Je vous assure qu’à la fin du massacre, lorsque les survivants sont rentrés dans la ville, ils sont partis à la recherche de leurs chevaux comme ils auraient cherché leurs propres enfants. Si quiconque signalait qu’ un beau cheval ou une jument avaient été aperçus dans un autre gouvernorat, ils partaient vérifier si c’était l’un des nôtres. Nous n’en avons jamais retrouvé mais nous avons eu la réponse lorsque le cavalier d’or est apparu et à ce moment-là les habitants de Hama ont su où les chevaux étaient partis. Son père n’a jamais été un cavalier pas plus que son grand-père. Il a peut-être appris à monter à cheval sur nos chevaux mais tout le monde ne comprend par le langage des chevaux car ceux-ci vous enseignent la morale et cette morale n’appartient qu’à nous. Bassel El-Assad tu n’as jamais été un cavalier et ça n’a rien à voir avec l’art équestre.
Israël Injections forcées de contraceptifs et racisme pour ces citoyens de seconde zone
TEL-AVIV
DE NOTRE CORRESPONDANT
On nous crache au visage et le fait que les autorités politiques ne s’excusent pas est encore plus humiliant. » Présidente de l’Association des Israéliens originaires d’Ethiopie (AIE), Ziva Modengeno tremble de rage depuis que le ministère de la Santé de l’Etat hébreu a reconnu avoir, dans le courant des années 1980-90, obligé les juives éthiopiennes désireuses d’émigrer en Terre sainte à suivre un traitement anticonceptionnel de longue durée.
Jusqu’à ces derniers jours, les autorités israéliennes avaient toujours nié que des injections de Depo-Provera, un puissant agent contraceptif, aient été pratiquées. Cela malgré les nombreux témoignages de femmes traitées sous la menace et le fait, scientifiquement prouvé, que le taux de fécondité des Ethiopiennes a chuté de 50 % depuis leur installation dans l’Etat hébreu.
Dans le courant des années 90, les sociologues et les psychologues imputaient ce changement au stress de l’immigration et au fait que les Ethiopiens sont passés brusquement d’une société rurale à une autre de type occidental, plus anxiogène. Ils attribuaient d’ailleurs aussi à ce chamboulement le fait que le nombre de divorces de couples d’origine éthiopienne à crû de manière exponentielle, ainsi que les cas de femmes battues voire assassinées par leur ex-époux.
Le « scandale du Depo-Provera » a éclaté en pleine campagne pour les élections législatives du 22 janvier et il n’a alors rencontré aucun écho. Mais les associations d’immigrants éthiopiens ont, cette fois, décidé de ne pas lâcher prise. Faute d’obtenir des explications circonstanciées assorties d’excuses, elles menacent d’agir en justice et de multiplier les opérations ponctuelles en attendant le jugement.
Les Israéliens originaires d’Ethiopie, dont certains portent le nom de « falashas », ne sont pas plus de 130.000, pour la plupart dans les villes pauvres de périphérie, et se heurtent à un racisme récurrent. Certaines écoles de Petah Tikvah refusent de prendre l’inscription de leurs enfants sous le prétexte qu’ils « sentent mauvais et retardent les autres ». Ce rejet est vécu quotidiennement dans des unités de l’armée, ainsi que dans quelques municipalités, qui refusent de les accueillir « parce qu’ils encombrent les services sociaux ».
Au printemps de 2012, lorsqu’une poignée de jeunes Ethiopiens élevés en Israël et connaissant les codes de ce pays a campé pendant plusieurs semaines devant l’entrée du cabinet de Binyamin Netanyahou pour dénoncer le désintérêt des pouvoirs publics à leur égard, la classe politique n’a pas réagi. Quant aux médias, ils se sont à peine intéressés au mouvement. Certes, le programme en langue amharique de Kol Israël (la radio publique) y a fait écho, mais qui l’écoute ?
« Au milieu des années 90, nous nous étions déjà sentis insultés en apprenant que le ministère de la Santé jetait à la poubelle le sang des Ethiopiens prélevé à l’occasion de divers examens sous le prétexte de combattre le sida », fulmine Shlomo Mulla, un ex-député falasha du parti centriste Kadima. Qui poursuit : « L’affaire du Depo-Provera est une preuve supplémentaire du mépris dans lequel ont nous tient. C’est la goutte qui fait déborder le vase. »
« Cette affaire de contraception forcée s’ajoute à de nombreux autres comportements dérangeants. Entre autres, le fait que des milliers de nos proches sont maintenus dans un camp de transit situé à Gondar (Ethiopie) depuis parfois quinze ans en attendant une autorisation d’immigrer qui n’arrive jamais », lâche Yetem Makuriya, une activiste sociale qui prépare une série de manifestations pour obtenir la création d’une commission parlementaire d’enquête. « Si ces candidats à l’immigration avaient été blancs, titulaires d’un diplôme universitaire et d’un compte bancaire bien rempli, je ne suis pas certaine qu’on les aurait traités de la même manière. Je ne suis pas sûre non plus qu’on aurait obligé leur épouse à suivre un traitement au Depo-Provera contre leur gré. Et si ça avait été le cas, les autorités se seraient empressées de condamner ce qu’elles ont enduré. »
Le Monde.fr | 12.02.2013 à 18h17 • Mis à jour le 12.02.2013 à 19h09
Une statue de Hafez Assad, père de Bachar Al-Assad, brûlée par des rebelles à Al-Raqqa. | AP/Uncredited
Près de deux ans après le début du soulèvement contre le régime de Bachar Al-Assad, le bilan humain en Syrie ne cesse de grandir. Selon les dernières estimations du Haut Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, près de 70 000 personnes ont été tuées jusqu’ici.
L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), ONG d’opposition basée en Syrie et dont les bilans des attaques quotidiennes sont les seuls disponibles, estime que ce bilan est actuellement plus proche des 60 000 morts.
OFFENSIVES ET ATTENTATS-SUICIDES
Sur le terrain, les combats ne baissent pas d’intensité entre l’armée régulière, qui attaque sans relâche les poches rebelles dans la capitale, Damas, et les rebelles, qui ont lancé récemment une grande offensive dans le nord et bientôt l’est du pays.
Les insurgés ont capturé récemment le barrage de Takba, sur l’Euphrate, et l’aéroport militaire de Djarrah, le tout dans la région cruciale d’Alep. Selon un des chefs militaires rebelles présents sur place cité par Reuters, deux chasseurs MIG opérationnels et un stock de munitions intactes ont été récupérés. « L’aéroport était utilisé pour bombarder les zones rurales à l’est et au nord d’Alep. En en prenant le contrôle, nous avons privé le régime de sa ligne d’approvisionnement d’Alep vers l’est », a-t-il ajouté.
Depuis plusieurs mois, les attentats-suicides ou à la voiture piégée se multiplient également sur le sol syrien. La plupart de ces attentats ont été revendiqués par les djihadistes du Front Al-Nosra, considéré par Washington comme une « organisation terroriste » et qui a connu une ascension fulgurante sur terrain.
REFUS DE « TRANSFÉRER LE POUVOIR D’UN CAMP À UN AUTRE »
C’est dans ce contexte que le ministre de la réconciliation nationale, Ali Haidar, s’est dit prêt à se rendre hors des frontières syriennes pour rencontrer Moaz Al-Khatib, le président de la Coalition nationale syrienne, qui a offert de discuter avec le régime.
« Je suis prêt à rencontrer M. Khatib dans n’importe quel pays étranger où je pourrai me rendre afin de discuter des préparatifs d’un débat national. Ce dialogue est un moyen de déterminer un mécanisme permettant d’aller à des élections présidentielle et parlementaires libres. C’est l’un des sujets qui seront mis sur la table », a expliqué le ministre, ajoutant néanmoins : « Cela ne peut être que le produit de négotiations, pas une condition préalable (…) Nous rejetons un dialogue qui viserait simplement à transférer le pouvoir d’un camp à un autre. »
Alors que ce conflit entrera le mois prochain dans sa troisième année, la Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme Navi Pillay a une nouvelle fois fustigé le Conseil de sécurité de l’ONU pour son incapacité à agir en Syrie. Celui-ci reste divisé sur la crise, la Russie et la Chine, alliées de Damas, ayant bloqué toutes les tentatives occidentales pour faire pression sur Damas.
Conviendrait-il de conclure que, au mieux, le « Printemps arabe » se résumerait désormais aux cas tunisien et égyptien ?
Les clefs d’un désastre…
Le « Printemps arabe », en effet, ne semble pas vouloir tenir ses promesses ou, plus exactement, celles des nombreux observateurs euphoriques qui ont cru déceler, dans cette « vague révolutionnaire déferlant sur tout le monde arabe, du Maroc aux portes de l’Iran », l’émergence soudaine et généralisée d’une société civile suffisamment forte pour transformer politiquement l’Afrique du nord et le Moyen-Orient, en renversant des régimes dictatoriaux et en imposant des règles sociales et économiques nouvelles.
Quelques erreurs d’approche, d’abord, ont faussé l’analyse et produit cette expression-même de « Printemps arabe », qui résume à elle seule la distorsion existant entre les conclusions des commentateurs et la réalité du terrain ou, plus justement dit, « des » terrains : la passion générée par cet ensemble d’événements spectaculaires et l’emballement naïf qui en a résulté ; les comparaisons incongrues avec des épisodes de l’histoire européenne en apparence similaires (la Révolution française de 1789 ou le « Printemps des peuples » de 1848), qui ont conduit à l’application de schémas et de grilles d’analyse complètement inadéquats, produisant de ces révoltes arabes une image déformée et une interprétation prospective qui est désormais invalidée par les événements ; l’explication mono-causale de ces « révolutions », alors que les États concernés présentent des modes de fonctionnement politiques, socio-économiques, mais communautaires et religieux également, très divers, qui ont démultiplié les raisons et les configurations de la contestation ; l’erreur sémantique, qui a généré la confusion entre « révolte » et « révolution » ; et l’attrait de l’actualité, aussi, qui a nié la perspective des mouvements de contestation, dont la plupart ne sont pas nouveaux, mais existent depuis les années 1980’ et ont reçu depuis trente ans des réponses identiques à celles qui leur ont été données aujourd’hui, au Maroc, par exemple, en Algérie ou en Jordanie. Rappelons aussi que, des vingt-deux États membres de la Ligue arabe, seulement six pays sont concernés par ce « Printemps ». Enfin, la question se pose de savoir ce qui a motivé les jeunesses arabes : leur révolte avait-elle pour objectif la démocratie ou bien s’est-il agi d’une frustration au regard du pouvoir de consommer de l’Occident ?