La rage des Ethiopiens israéliens


DUMONT,SERGE

Page 10

Lundi 11 février 2013

Israël Injections forcées de contraceptifs et racisme pour ces citoyens de seconde zone

TEL-AVIV

DE NOTRE CORRESPONDANT

On nous crache au visage et le fait que les autorités politiques ne s’excusent pas est encore plus humiliant. » Présidente de l’Association des Israéliens originaires d’Ethiopie (AIE), Ziva Modengeno tremble de rage depuis que le ministère de la Santé de l’Etat hébreu a reconnu avoir, dans le courant des années 1980-90, obligé les juives éthiopiennes désireuses d’émigrer en Terre sainte à suivre un traitement anticonceptionnel de longue durée.

Jusqu’à ces derniers jours, les autorités israéliennes avaient toujours nié que des injections de Depo-Provera, un puissant agent contraceptif, aient été pratiquées. Cela malgré les nombreux témoignages de femmes traitées sous la menace et le fait, scientifiquement prouvé, que le taux de fécondité des Ethiopiennes a chuté de 50 % depuis leur installation dans l’Etat hébreu.

Dans le courant des années 90, les sociologues et les psychologues imputaient ce changement au stress de l’immigration et au fait que les Ethiopiens sont passés brusquement d’une société rurale à une autre de type occidental, plus anxiogène. Ils attribuaient d’ailleurs aussi à ce chamboulement le fait que le nombre de divorces de couples d’origine éthiopienne à crû de manière exponentielle, ainsi que les cas de femmes battues voire assassinées par leur ex-époux.

Le « scandale du Depo-Provera » a éclaté en pleine campagne pour les élections législatives du 22 janvier et il n’a alors rencontré aucun écho. Mais les associations d’immigrants éthiopiens ont, cette fois, décidé de ne pas lâcher prise. Faute d’obtenir des explications circonstanciées assorties d’excuses, elles menacent d’agir en justice et de multiplier les opérations ponctuelles en attendant le jugement.

Les Israéliens originaires d’Ethiopie, dont certains portent le nom de « falashas », ne sont pas plus de 130.000, pour la plupart dans les villes pauvres de périphérie, et se heurtent à un racisme récurrent. Certaines écoles de Petah Tikvah refusent de prendre l’inscription de leurs enfants sous le prétexte qu’ils « sentent mauvais et retardent les autres ». Ce rejet est vécu quotidiennement dans des unités de l’armée, ainsi que dans quelques municipalités, qui refusent de les accueillir « parce qu’ils encombrent les services sociaux ».

Au printemps de 2012, lorsqu’une poignée de jeunes Ethiopiens élevés en Israël et connaissant les codes de ce pays a campé pendant plusieurs semaines devant l’entrée du cabinet de Binyamin Netanyahou pour dénoncer le désintérêt des pouvoirs publics à leur égard, la classe politique n’a pas réagi. Quant aux médias, ils se sont à peine intéressés au mouvement. Certes, le programme en langue amharique de Kol Israël (la radio publique) y a fait écho, mais qui l’écoute ?

« Au milieu des années 90, nous nous étions déjà sentis insultés en apprenant que le ministère de la Santé jetait à la poubelle le sang des Ethiopiens prélevé à l’occasion de divers examens sous le prétexte de combattre le sida », fulmine Shlomo Mulla, un ex-député falasha du parti centriste Kadima. Qui poursuit : « L’affaire du Depo-Provera est une preuve supplémentaire du mépris dans lequel ont nous tient. C’est la goutte qui fait déborder le vase. »

« Cette affaire de contraception forcée s’ajoute à de nombreux autres comportements dérangeants. Entre autres, le fait que des milliers de nos proches sont maintenus dans un camp de transit situé à Gondar (Ethiopie) depuis parfois quinze ans en attendant une autorisation d’immigrer qui n’arrive jamais », lâche Yetem Makuriya, une activiste sociale qui prépare une série de manifestations pour obtenir la création d’une commission parlementaire d’enquête. « Si ces candidats à l’immigration avaient été blancs, titulaires d’un diplôme universitaire et d’un compte bancaire bien rempli, je ne suis pas certaine qu’on les aurait traités de la même manière. Je ne suis pas sûre non plus qu’on aurait obligé leur épouse à suivre un traitement au Depo-Provera contre leur gré. Et si ça avait été le cas, les autorités se seraient empressées de condamner ce qu’elles ont enduré. »

source Le Soir

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