Un photographe arrêté à deux reprises vendredi, la fin de la liberté de la presse en Belgique ?


by Thibault Kruyts , 4 comments

Ce vendredi 18 octobre, l’un de nos photographes s’est fait arrêter deux fois dans la même journée. Depuis une vingtaine de jours, dans le cadre de son actuel reportage pour “Press for more” sur la problématique des Afghans sans-papiers, il était régulièrement victime de menaces, intimidations et violences verbales de la part d’officiers de police. Voici son récit :

Des activistes ont lancé de la peinture rose et fermé à l'aide de cadenas les portes de l'Office des étrangers ce vendredi 18 octobre. ©Thibault Kruyts
Des activistes ont lancé de la peinture rose et fermé à l’aide de cadenas les portes de l’Office des étrangers ce vendredi 18 octobre. ©Thibault Kruyts

Cela fait presque deux ans que je travaille régulièrement comme photographe de presse. C’est un métier fascinant, aux multiples facettes et relativement étranger à toute routine. J’ai souvent l’occasion de couvrir les nombreuses manifestations dans la capitale, j’y côtoie entre autres des personnalités politiques, des ouvriers, des militants, des étudiants, des policiers… A force de se croiser, on se reconnait, se serre la main, on échange quelques mots. Les rapports sont généralement courtois entre les différents corps et je n’ai que très rarement subi des pressions avant de m’intéresser au sujet des Afghans.

Cependant, avant-hier, au cours d’une seule journée, j’ai été arrêté deux fois par les mêmes policiers. J’ai été victime de violences physiques et psychologiques, de menaces, d’humiliations et d’intimidations. Mes droits ont été à plusieurs reprises bafoués. J’ai vu mes images être saisies, volées et supprimées par la police. Aujourd’hui, j’ai peur pour ma sécurité et celle des gens que je photographie, ainsi que pour ma liberté à exercer le métier de photographe de presse. Le porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles, M. De Coninck, était injoignable dès ma deuxième arrestation et ce malgré les nombreux appels de différentes rédactions.

Tout commence vendredi matin, lorsque je suis réveillé par le message d’un contact : « Action choc à 9 heures. Rendez-vous Gare du Nord ». En quelques minutes, le temps de prévenir l’un ou l’autre collègue et de prendre mon matériel, je suis sur la route. A deux pas des voies se situe l’Office des étrangers, tout y est encore calme à mon arrivée. En quelques instants, des ombres surgissent, cadenassent les portes et projettent de la peinture rose contre celles-ci, avant de disparaître sous les yeux ébahis des quelques badauds présents. Une équipe de TV Brussel, un citoyen-photographe et moi-même prenons alors des images de la scène. Deux minutes plus tard, cinq activistes arrivent, quatre d’entre eux s’allongent sur la chaussée tandis que le dernier, déguisé en Maggie de Block, s’enorgueillit de ces nouvelles victimes de sa politique.

Arrestation violente du photographe indépendant Thibault Kruyts par petite dizaine de policiers, après l'action devant l'Office des étrangers. ©Maxime Van Laere
Arrestation violente du photographe indépendant Thibault Kruyts par petite dizaine de policiers, après l’action devant l’Office des étrangers. ©Maxime Van Laere

De l’une des voitures bloquées sortent trois policiers en civils, interloqués. Après avoir demandé aux militants d’évacuer les lieux, alors qu’un seul portait son brassard, ils déplacent les corps inertes sur le côté de la route. J’ai photographié leur intervention dans sa totalité. L’action, comme les arrestations, se sont – selon moi – bien déroulées, l’ambiance semblait plutôt bon enfant. Cependant, des combis d’intervention arrivent en nombre dans les rues adjacentes. De loin, je remarque que l’équipe de TV Brussel se fait violemment interpeller alors qu’ils rejoignent leur voiture, idem pour le photographe-citoyen. Je vois quelques secondes après que des policiers se dirigent vers moi, accompagnés d’un agent de sécurité. J’ai reconnu le visage de plusieurs d’entre eux, ils étaient en effet venus harceler la semaine précédente les réfugiés afghans au 127, rue du Trône. Certains m’avaient ce jour-là menacé : « Toi, si on t’attrape, on va te niquer ta sale gueule, on va te démonter et détruire ton appareil photo ». Prenant peur, plus pour mon matériel que pour moi, je me mets à cavaler. L’agent de sécurité m’a rattrapé et immobilisé au milieu de la Gare du Nord, j’ai été très brutalement plaqué au sol et menotté par huit à dix agents de police selon les témoins. C’est sous bonne garde, plié en deux et tel un dangereux criminel que l’on me fait rentrer dans un combi. A cet instant, je les ai entendus dire « Tu vois, on t’avait dit qu’on te retrouverait, maintenant, tu vas le regretter ». Ils savaient que j’étais photographe de presse, ils me connaissaient. Le gradé m’avise que je suis désormais en garde à vue, mais refuse de me donner l’heure de mon arrestation (sans doute 9 h 30).

L’arrivée de manifestants afghans, accompagnés par une rédactrice Belga (avec qui je travaille comme freelance), modifie alors leurs priorités. Ils doivent rejoindre leurs collègues devant l’Office des étrangers. La rédactrice, ayant appris mon arrestation, vient trouver le commissaire pour confirmer mon identité, mon statut de photographe de presse et exiger ma libération immédiate. Après un temps certain, de nombreux coups de fil à M. De Coninck (porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles) de la part de la rédaction Belga et la pression d’officiers supérieurs m’ayant reconnu, mon statut passe de « garde à vue » à « témoin » forcé. Contre mon gré et sous de nombreuses menaces (saisie de mon matériel, entrave à une enquête, etc.), je suis emmené au commissariat de Bockstael. Un des policiers détient mon téléphone portable et mon matériel photo, je ne suis manifestement pas « libre » et mes droits sont bafoués. Ma carte mémoire me sera prise une fois sur place.

Libéré aux alentours de midi (soit deux bonnes heures après mon arrestation), je prends le métro pour rejoindre cinq militants devant le commissariat central de Bruxelles. Sur place, je discute avec eux pour avoir des informations quant au déroulement des événements auxquels je n’ai pas pu assister. Je les prends en photo pendant qu’ils scandent « Libérez nos camarades ! », une policière vient gentiment leur demander combien de temps ils comptent rester sur le trottoir en face du commissariat. Cinq minutes après, sans avertissement, ils sont très violemment arrêtés. Le commissaire lui-même vient me chercher, alors que j’étais à dix mètres de là, « Tu n’as pas compris avec ce matin ? Eh bien cette fois, tu vas comprendre et on va bien te le faire regretter », tels étaient ses mots. Aucun motif et de nouveau en arrestation administrative. Mon sac photo est immédiatement confisqué, je suis menotté, déshabillé et fouillé. Certains policiers, surpris de me revoir dans cette situation rocambolesque, ont essayé de demander à ce que je sois libéré, sans y parvenir. Je suis emmené en cellule, où je resterai durant cinq longues heures. Malgré des demandes répétées pour de l’eau ainsi qu’une gaufre, aucun d’entre nous n’a pu en avoir, mais nous avons subi les moqueries gratuites d’agents du commissariat. En sortant, j’ai pu découvrir que la majorité de mes images avait été supprimée et j’ai ressenti des douleurs lancinantes dans mon bras gauche toute la soirée.

Cette journée ubuesque marque un tournant important des rapports entre la Presse et les Forces de l’ordre. Des journalistes ont été volontairement inquiétés et j’ai été arrêté parce que je gênais certains officiers. Dans un pays démocratique, comment est-il possible d’en arriver à une telle situation ? De quel droit la Police peut-elle saisir et se servir des images d’un photo-journaliste alors qu’il n’y a aucun crime, seulement un petit délit qui s’effacera à l’aide d’un jet d’eau ? Photographes, rédacteurs, cameramen, preneurs de sons, sommes-nous encore libres d’exercer nos métiers d’Information, sans pour autant devenir involontairement des auxiliaires de police, ou nous faire arrêter pour refus de leur donner ce qu’ils veulent ? Un goût amer me reste dans la bouche. Je laisserai donc les derniers mots à Victor Hugo, ceux qu’il a prononcés le 11 septembre 1848 devant l’Assemblée :

« La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l’une c’est attenter à l’autre. Eh bien, toutes les fois que ce grand principe sera menacé, il ne manquera pas, sur tous ces bancs, d’orateurs de tous les partis pour se lever et pour protester comme je le fais aujourd’hui. La liberté de la presse, c’est la raison de tous cherchant à guider le pouvoir dans les voies de la justice et de la vérité. Favorisez, messieurs, favorisez cette grande liberté, ne lui faites pas obstacle ; songez que le jour où, après trente années de développement intellectuel et d’initiative par la pensée, on verrait ce principe sacré, ce principe lumineux, la liberté de la presse, s’amoindrir au milieu de nous, ce serait en France, ce serait en Europe, ce serait dans la civilisation tout entière l’effet d’un flambeau qui s’éteint ! »

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Conférence-débat : Deux ans et demi de révolution syrienne


avec Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po (Paris)

Vendredi 25 octobre à 20h15  à l’UPJB, 61 rue de la Victoire à Saint-Gilles

La tragédie qui se déroule en Syrie depuis deux ans et demi fait l’objet d’analyses, de commentaires et de jugements extrêmement variés et contradictoires. C’est ainsi, par exemple, que certains considèrent qu’il s’agit d’une guerre civile opposant diverses communautés religieuses et que d’autres estiment que les « troubles » s’expliquent essentiellement par des ingérences étrangères. Parmi ces derniers, un certain nombre minimise fortement les crimes du régime en place à Damas.

Jean-Pierre Filiu, historien et arabisant, spécialiste de l’islam contemporain, connaît particulièrement bien la Syrie et son histoire. Il y a séjourné de nombreuses fois depuis 1980. Ancien diplomate, il a été adjoint de l’ambassadeur de France à Damas de 1996 à 1999. Son dernier séjour en Syrie date du mois de juillet de cette année, dans la partie d’Alep sous le contrôle des opposants au régime de Bachar el Assad.

Pour lui, ce qui se passe en Syrie est bien une révolution qui participe de la vague démocratique qui traverse le monde arabe depuis décembre 2010 et la réconciliation du régime d’Assad avec son peuple est impossible. Mais, pour l’emporter sur le régime, les forces révolutionnaires doivent non seulement affronter la barbarie du régime, mais aussi dénouer le lacis des ingérences étrangères, puisque Assad est passé maître dans la manipulation des crises internationales à son profit.

Il estime que la chute du « système Assad » aura des retombées plus considérables que les révolutions tunisienne et égyptienne sur l’ensemble de la région.

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités à Sciences-Po (Paris), après avoir enseigné à Columbia (New York) et Georgetown (Washington). Il a publié en 2013 Le Nouveau Moyen-Orient, les peuples à l’heure de la révolution syrienne (Fayard), ainsi que le roman graphique Le Printemps des Arabes, dessiné par Cyrille Pomès (Futuropolis). Ses travaux sur le monde arabo-musulman ont été diffusés dans une douzaine de langues.

Modérateur du débat : Michel Staszewski

Mondial 2022 : les damnés de Doha


LE MONDE SPORT ET FORME | 18.10.2013 à 10h28 • Mis à jour le 20.10.2013 à 08h26 | Par Benjamin Barthe (Doha, envoyé spécial)

Des travailleurs sur un chantier de Doha, le 18 juin.

Ses anciens compagnons de chambrée ne se souviennent plus de son nom de famille. Tout juste se rappellent-ils qu’il se prénommait Perumal, qu’il avait la quarantaine et qu’il venait du sud de l’Inde. L’homme avait débarqué au mois de juin dans la pièce insalubre qui leur sert de dortoir, à Al-Khor, une localité du Qatar, balayée par le vent du désert. Tout l’été, il avait trimé à leurs côtés, onze heures par jour et six jours par semaine, sur l’un des chantiers qui prolifèrent dans cet émirat depuis qu’il s’est vu confier l’organisation de la Coupe du monde 2022. « Notre employeur avait refusé de nous accorder la pause qui est prévue par la loi entre 11 h 30 et 15 heures, durant les deux mois les plus chauds de l’année », où la température peut monter jusqu’à 50 °C, témoigne un ex-collègue.

Lire : Au Qatar, les chantiers de Vinci interdits aux syndicalistes trop curieux

L’aurait-il voulu, le charpentier du Kerala n’aurait pas pu changer d’emploi ou rentrer chez lui. Pilier de la vie économique du Qatar, le pays doté du PIB par habitant le plus élevé au monde (110 000 dollars par an), la règle du sponsor (kafala en arabe) interdit à tous les employés étrangers, y compris les Occidentaux, de rompre leur contrat sans l’aval d’un tuteur qui est souvent leur patron. En dépit de ces contraintes, qui confinent au travail forcé, Perumal se cramponnait aux rêves ordinaires des petites mains de la péninsule Arabique : faire vivre la famille restée au pays, revenir dans trois ou quatre ans avec un pécule suffisant pour marier une fille ou construire une maison.

Mais un jour de la mi-septembre, de retour du travail, ses camarades l’ont découvert prostré sur son lit, le corps roide. « Il s’était plaint de fièvre le matin et il avait renoncé à prendre le bus, raconte le chauffeur, responsable du transport des ouvriers jusqu’au site de construction. Je l’ai emmené à l’hôpital où on lui a administré un cachet, puis je l’ai ramené au camp et je suis reparti. Quand nous sommes revenus le soir, il était mort, foudroyé par une crise cardiaque. Une ambulance est venue le chercher et nous n’avons plus entendu parler de lui. »

Une mort presque anonyme, presque anodine. Chaque année, les travailleurs originaires d’Asie du Sud-Est, qui constituent 80 % des 2 millions d’habitants du Qatar, sont plusieurs centaines à le quitter dans un cercueil. Ils finissent leur vie dans le pays où ils croyaient en commencer une nouvelle, fauchés dans la force de l’âge par des conditions de travail harassantes. Les experts de la Confédération syndicale internationale (CSI), venus au début du mois à Doha, dans la foulée d’une enquête du quotidien britannique The Guardian présentant le Qatar comme un Etat esclavagiste, ont fait leurs calculs.

Lire : La FIFA joue la montre avec le Mondial au Qatar

En supposant que le taux de mortalité ne faiblira pas d’ici à 2022 et en tenant compte des 1,5 million de travailleurs attendus en renfort dans le pays, ils ont conclu qu’au moins 4 000 immigrés paieront de leur vie le Mondial qatari. « Davantage d’ouvriers périront durant la construction des infrastructures que de joueurs ne fouleront les terrains », a prédit Sharan Burrow, la secrétaire générale de la CSI.

« UN EMPLOYÉ HEUREUX EST UN EMPLOYÉ PRODUCTIF »

La construction des neuf mégastades de la Coupe du monde n’a pas encore commencé. Mais la forêt de grues plantées dans les rues de Doha prépare déjà ce rendez-vous planétaire. Une ligne de métro est en travaux, ainsi que trois gigantesques quartiers d’habitations : Msheireb, qui pousse sur les ruines du vieux centre ; Lusail, prévu en périphérie de la capitale, et The Pearl, une marina cinq étoiles où se presse le gratin de la presqu’île. Un nouvel aéroport devrait aussi entrer en service dans les prochains mois, qui promet de rivaliser avec celui de Dubaï, l’un des hubs les plus fréquentés au monde.

Réputation oblige, les géants du BTP chargés de ces mégaprojets exhibent leur souci du bien-être au travail. Impossible de pénétrer sans un casque, un gilet fluorescent et des chaussures de chantier sur le site de Msheireb, une ville dans la ville, où près de 13 000 ouvriers s’activent. La délégation de la CSI qui l’a inspecté n’y a d’ailleurs relevé aucune violation flagrante des règles de sécurité. A leurs visiteurs étrangers, les managers de ces multinationales, telle la française Vinci construction, l’australienne Brookfield ou l’américaine CH2M Hill, vantent leurs « millions d’heures travaillées sans le moindre accident ». Ils ouvrent les portes de campements modèles, où tout est fait pour divertir le col bleu de retour du turbin : matchs de foot, parties de billard, concours de body-building, soirées karaoké… « Un employé heureux est un employé productif », clame le slogan de l’un de ces camps, qui dispose même d’un psy, pour soigner le manoeuvre ou le contremaître « qui a le mal du pays ».

Lire : Le Qatar peut-il perdre la Coupe du monde ?

Mais dès que l’on descend la chaîne de sous-traitance qui forme le tissu économique qatari, les abus apparaissent. Salaheddin, un quinquagénaire indien qui travaille comme carreleur sur le chantier de The Pearl, le sait mieux que quiconque. Après cinq mois dans le pays, la PME indienne avec laquelle il est sous contrat ne lui a toujours pas délivré de permis de résidence. « Sans ce document, il est impossible d’expédier de l’argent à l’étranger et de se faire soigner dans un hôpital public, explique-t-il, dans la turne de 15 m2 qu’il occupe avec sept autres compatriotes. Tous les mois, la compagnie nous envoie à Dubaï pour renouveler notre visa. C’est illégal. On risque de se faire arrêter à tout moment par la police. » Comme l’immense majorité des employeurs au Qatar, son entreprise viole la loi, qui impose un maximum de quatre ouvriers par chambre et interdit les lits superposés. « Elle nous a forcés à acheter nos matelas et ne nous fournit même pas l’eau courante, soupire Salaheddin. Un jour que l’on se plaignait, notre patron nous a suggéré de boire l’eau des toilettes. »

Une cascade d’humiliations pour une paie misérable en fin de mois : 900 riyals (180 euros) de base et au maximum 1 200 riyals (243 euros) avec les heures supplémentaires. « Ce sont des pratiques malheureusement classiques, dit Rajiv Sharma, un syndicaliste indien, membre de l’équipe de la CSI. J’ai rencontré des ouvriers qui s’entassaient à dix dans une même chambre, d’autres qui avaient signé un contrat avec un salaire de 200 riyals et qui ne touchaient même pas cette somme. Mis à part le système de la kafala, le code du travail est correct. Le problème vient de sa mise en application. Le nombre insuffisant d’inspecteurs et la lenteur de la justice encouragent toutes les violations. »

Des travailleurs sur un chantier à Doha, le 18 juin 2012.

Même inertie vis-à-vis des morts au travail. Le gouvernement, qui ne tient aucune comptabilité officielle, tend à minimiser le problème. Mais les chiffres fournis par les ambassades font frémir. Celle de l’Inde, qui représente la communauté immigrée la plus importante du Qatar, a dénombré 237 morts en 2012. Pour les neuf premiers mois de 2013, le compteur des décès marquait 159, avec un pic à 27 pour le mois d’août. Chez les Népalais, le deuxième plus gros contingent immigré (400 000 ressortissants) et le plus représenté dans le secteur de la construction, le bilan n’est pas moins macabre : 200 morts chaque année, selon une source très bien informée, qui a requis l’anonymat. « Les accidents cardio-vasculaires constituent 50 % à 60 % des cas, suivis par les accidents de la route et les accidents du travail qui représentent environ 15 % des cas », détaille cet informateur.

En l’absence d’autopsie, il est impossible d’affirmer que tous les cas de défaillance cardiaque – ou du moins les morts classés comme tels – sont le produit de la vie de forçat que mènent les ouvriers du BTP. La consommation d’alcool, endémique dans ce milieu, peut jouer aussi un rôle. Mais les bons connaisseurs du sujet s’accordent à penser qu’une grande partie de ces ouvriers succombent à un mélange d’épuisement, d’hyperthermie et de déshydratation, le principal fléau des chantiers. « Comment expliquer que tous les trois jours un Népalais meure d’une crise cardiaque alors que la plupart d’entre eux sont âgés d’une vingtaine d’années ? », s’interroge Sagar Nepal, l’un des chefs de cette communauté, sur un ton faussement candide.

Lire : Un Français « piégé » au Qatar entame une grève de la faim

Voilà les autorités qataries prises à leur propre jeu. Sur le fond, les conditions de vie et de travail qu’elles réservent à leur main-d’oeuvre ne diffèrent guère de celles en vigueur chez leurs voisins. Les cadences infernales, les logements sordides et le garrot de la kafala sont le lot commun des galériens du golfe Arabo-Persique, aussi bien à Doha qu’à Riyad ou à Abou Dhabi. Le cynisme des agences qui les recrutent dans les villages reculés du Népal, de l’Inde, du Bangladesh ou du Sri Lanka, ces négriers modernes qui leur font miroiter un salaire souvent raboté de 30 % à leur atterrissage et qui les obligent à s’endetter pour payer leurs visas et leurs billets, mériterait aussi d’être épinglé. Mais en décrochant la timbale du Mondial, la dynastie Al-Thani s’est placée toute seule sous les projecteurs des médias et des organisations de défense des droits de l’homme.

L’ancien émir, le cheikh Hamad, entendait faire de la grand-messe du ballon rond le point d’orgue de la stratégie d’influence qu’il avait développée ces dix dernières années. Le couronnement d’une politique de rayonnement tous azimuts qui avait fait de cette gazo-monarchie méconnue l’un des acteurs les plus en vue de la scène économique et diplomatique internationale. Mais pour son fils Tamim, parvenu au pouvoir en juin, l’événement est une source permanente de migraines. Comme si le charme qatari avait soudainement cessé d’opérer. L’auteur de ces lignes a d’ailleurs pu mesurer combien cette affaire met les autorités à cran : avec deux autres journalistes, il a payé sa curiosité de quelques heures de prison et d’interrogatoire au parquet de Doha.

Déjà soupçonné d’avoir acheté le vote de la Fédération internationale de football (FIFA), et malmené par les grands argentiers du sport parce que son Mondial, canicule estivale oblige, risque de se jouer pendant l’hiver et de bousculer le calendrier des compétitions internationales, l’émirat est aujourd’hui confronté au scandale le plus retentissant de sa courte histoire. Au nom du dieu Football, le pays le plus riche de la planète risque de devenir le tombeau des prolétaires du désert.

Les tout petits pas de l’émirat

Des abus, oui, de l’esclavage, non. C’est la ligne que suivent les autorités qataries depuis qu’a éclaté le scandale des conditions de travail réservées aux immigrés dans leur pays. Pétrifié à l’idée que cette affaire aboutisse à le priver du Mondial 2022, le petit émirat dénonce une « politisation », tout en esquissant quelques réformes : un doublement du nombre des inspecteurs du travail, la création d’un embryon de syndicat et une amorce de réflexion sur une éventuelle abolition de la kafala, le système qui enchaîne l’ouvrier à son employeur. Cette politique des (tout) petits pas est le reflet des tensions que la crise génère en interne entre conservateurs, hostiles à tout déverrouillage du système, et progressistes, désireux d’ouvrir davantage le royaume. « Il suffirait d’abolir la kafala pour que la plupart des problèmes soient levés, dit un entrepreneur français installé à Doha. Les boîtes seraient obligées de mieux traiter leurs employés pour éviter qu’ils passent à la concurrence. La pression va vite croître sur les épaules de l’émir. Il ne pourra pas se dérober longtemps. »

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L’UE en passe de contourner ses propres lignes directrices anti-colonies


Noam Sheizaf
+972

 

Les dirigeants israéliens et européens seraient proches d’un accord autorisant les institutions israéliennes à poursuivre librement leurs activités à l’intérieur de la Cisjordanie tout en profitant des subventions de l’UE.


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Catherine Aston et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu
(UE/CC BY-NC-ND 2.0)

En coordination avec les dirigeants israéliens, l’UE est sur le point de présenter une solution qui permettrait aux institutions israéliennes – qui sont investies dans l’occupation ou qui en tirent profit – de bénéficier des subventions de l’UE, selon un article paru dans le quotidien israélien Maariv (en hébreu).

Les nouvelles directives permettront aux entreprises et institutions israéliennes de rediriger l’argent vers des investissements dans les colonies et les entreprises juives de l’autre côté de la Ligne verte, par le biais de filiales ou de divisions, tout en recevant les subventions européennes dans leurs principaux budgets de fonctionnement. Et si elles sont appliquées, le nouveau mécanisme permettra à Israël de se joindre au prestigieux programme Horizon 2020, ce qui se traduirait pour lui en 300 millions d’euros et en un soutien aux institutions scientifiques et universitaires israéliennes.

En juillet dernier, l’UE a publié une communication de la Commission relatives aux subventions, prix et programmes de l’UE en Israël et dans les territoires occupés. L’article le plus important stipule que «  les entités israéliennes seront considérées éligibles en tant que bénéficiaires finaux (des subventions et prix) si elles n’opèrent pas dans les territoires (conquis en juin 1967) ». Selon les lignes directrices, les institutions israéliennes demandant des subventions à l’UE seront tenues de déclarer qu’elles n’opèrent pas au-delà de la Ligne verte (voir l’intégralité des lignes directrices).

Les lignes directrices ne sont pas contraignantes pour les États membres de l’UE et ne s’appliquent pas aux citoyens israéliens pris individuellement.

La communication de la Commission a reçu beaucoup d’attention en Israël et a été perçue comme la première mesure réelle contre la colonisation israélienne de la Cisjordanie devant être prise par la communauté internationale.

Une réunion ministérielle spéciale, dirigée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, a décidé de rejeter les lignes directrices et d’entrer en négociations avec l’EU pour chercher un mécanisme qui permettrait aux entités israéliennes de continuer à percevoir les subventions tout en opérant au-delà de la Ligne verte. Plus précisément, les discussions visaient à trouver un moyen pour qu’Israël puisse rejoindre le programme Horizon 2020.

Ces dernières semaines, les dirigeants de droite israéliens ont prédit que l’insistance d’Israël portera ses fruits et que les deux côtés seront en mesure d’arriver à un « compromis  » qui permettra à Israël d’opérer librement en Cisjordanie, et qui permettra aussi aux dirigeants politiques et bureaucratiques européens de sauver la face en ne les obligeant pas à abandonner totalement leur décision.

Selon l’article du Maariv, deux changements importants seront insérés dans les lignes directrices. Le premier : les institutions israéliennes ne seront pas tenues de déclarer qu’elles n’opèrent pas de l’autre côté de la Ligne verte dans leur demande de subventions à l’Europe. A la place, ce sera l’UE qui sera tenue de surveiller et d’apporter la preuve qu’une institution opère dans les territoires occupés.

Le second : l’institution continuera librement ses activités dans les colonies tant que son siège se situera à l’intérieur de la Ligne verte. Selon le Maariv, les détails spécifiques de cette interprétation sont encore en cours de discussion ; alors que les Israéliens laissent entendre que le code postal de l’entreprise suffira pour déterminer le lieu de ses opérations, les Européens demandent que soit enregistré un sous-traitant qui opère au-delà de la Ligne verte.

Quels que soient les détails définitifs, toute modification aux lignes directrices permettra aux institutions privées et publiques de poursuivre leurs opérations dans les territoires occupés. Selon les propos tenus par un dirigeant israélien cité dans le Maariv, les changements permettront aux institutions israéliennes de « marcher avec (les lignes directrices) mais de ne pas les sentir ».

Lire aussi :

- 51 Eurodéputés appellent Ashton à appliquer les lignes directrices écartant les colonies israéliennes – Comité de coordination européen pour la Palestine – 18 septembre 2013
- 1100 intellectuels israéliens et européens refusent tout assouplisement des directives européennes – Palestina Solidariteit – 16 septembre 2013
- L’UE ne doit pas céder aux pressions US pour qu’elle ferme les yeux sur les droits humains – 40 organisations palestiniennes – 11 septembre 2013
- Des universitaires et des chercheurs exigent le maintien du refus de financer les colonies israéliennes – AURDIP et BRICUP – 12 septembre 2013
- Israël ne signera aucun nouvel accord avec l’UE faisant référence à la circulaire sur les colonies – Ravid Barak – Haaretz – 8 août 2013
- Pourquoi le boycott ne peut se limiter à l’occupation et aux colonies israéliennes – Andrew Kadi – The Electronic Intifada – 17 juillet 2013
- Commission européenne : Les colonies israéliennes en Palestine n’ont aucune validité juridique – Gilles Devers – 17 juillet 2013
- UE : les futurs accords avec Israël ne s’appliqueront pas aux territoires occupés – Ravid Barak – Haaretz – 16 juillet 2013

Demandez à vos députés européens de soutenir les nouvelles règles sur la participation d’Israël aux programmes communautaires

Sur Agence Médias Palestine

17 octobre 2013 – Magazine 972 – traduction : JPP