Un photographe arrêté à deux reprises vendredi, la fin de la liberté de la presse en Belgique ?


by Thibault Kruyts , 4 comments

Ce vendredi 18 octobre, l’un de nos photographes s’est fait arrêter deux fois dans la même journée. Depuis une vingtaine de jours, dans le cadre de son actuel reportage pour “Press for more” sur la problématique des Afghans sans-papiers, il était régulièrement victime de menaces, intimidations et violences verbales de la part d’officiers de police. Voici son récit :

Des activistes ont lancé de la peinture rose et fermé à l'aide de cadenas les portes de l'Office des étrangers ce vendredi 18 octobre. ©Thibault Kruyts
Des activistes ont lancé de la peinture rose et fermé à l’aide de cadenas les portes de l’Office des étrangers ce vendredi 18 octobre. ©Thibault Kruyts

Cela fait presque deux ans que je travaille régulièrement comme photographe de presse. C’est un métier fascinant, aux multiples facettes et relativement étranger à toute routine. J’ai souvent l’occasion de couvrir les nombreuses manifestations dans la capitale, j’y côtoie entre autres des personnalités politiques, des ouvriers, des militants, des étudiants, des policiers… A force de se croiser, on se reconnait, se serre la main, on échange quelques mots. Les rapports sont généralement courtois entre les différents corps et je n’ai que très rarement subi des pressions avant de m’intéresser au sujet des Afghans.

Cependant, avant-hier, au cours d’une seule journée, j’ai été arrêté deux fois par les mêmes policiers. J’ai été victime de violences physiques et psychologiques, de menaces, d’humiliations et d’intimidations. Mes droits ont été à plusieurs reprises bafoués. J’ai vu mes images être saisies, volées et supprimées par la police. Aujourd’hui, j’ai peur pour ma sécurité et celle des gens que je photographie, ainsi que pour ma liberté à exercer le métier de photographe de presse. Le porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles, M. De Coninck, était injoignable dès ma deuxième arrestation et ce malgré les nombreux appels de différentes rédactions.

Tout commence vendredi matin, lorsque je suis réveillé par le message d’un contact : « Action choc à 9 heures. Rendez-vous Gare du Nord ». En quelques minutes, le temps de prévenir l’un ou l’autre collègue et de prendre mon matériel, je suis sur la route. A deux pas des voies se situe l’Office des étrangers, tout y est encore calme à mon arrivée. En quelques instants, des ombres surgissent, cadenassent les portes et projettent de la peinture rose contre celles-ci, avant de disparaître sous les yeux ébahis des quelques badauds présents. Une équipe de TV Brussel, un citoyen-photographe et moi-même prenons alors des images de la scène. Deux minutes plus tard, cinq activistes arrivent, quatre d’entre eux s’allongent sur la chaussée tandis que le dernier, déguisé en Maggie de Block, s’enorgueillit de ces nouvelles victimes de sa politique.

Arrestation violente du photographe indépendant Thibault Kruyts par petite dizaine de policiers, après l'action devant l'Office des étrangers. ©Maxime Van Laere
Arrestation violente du photographe indépendant Thibault Kruyts par petite dizaine de policiers, après l’action devant l’Office des étrangers. ©Maxime Van Laere

De l’une des voitures bloquées sortent trois policiers en civils, interloqués. Après avoir demandé aux militants d’évacuer les lieux, alors qu’un seul portait son brassard, ils déplacent les corps inertes sur le côté de la route. J’ai photographié leur intervention dans sa totalité. L’action, comme les arrestations, se sont – selon moi – bien déroulées, l’ambiance semblait plutôt bon enfant. Cependant, des combis d’intervention arrivent en nombre dans les rues adjacentes. De loin, je remarque que l’équipe de TV Brussel se fait violemment interpeller alors qu’ils rejoignent leur voiture, idem pour le photographe-citoyen. Je vois quelques secondes après que des policiers se dirigent vers moi, accompagnés d’un agent de sécurité. J’ai reconnu le visage de plusieurs d’entre eux, ils étaient en effet venus harceler la semaine précédente les réfugiés afghans au 127, rue du Trône. Certains m’avaient ce jour-là menacé : « Toi, si on t’attrape, on va te niquer ta sale gueule, on va te démonter et détruire ton appareil photo ». Prenant peur, plus pour mon matériel que pour moi, je me mets à cavaler. L’agent de sécurité m’a rattrapé et immobilisé au milieu de la Gare du Nord, j’ai été très brutalement plaqué au sol et menotté par huit à dix agents de police selon les témoins. C’est sous bonne garde, plié en deux et tel un dangereux criminel que l’on me fait rentrer dans un combi. A cet instant, je les ai entendus dire « Tu vois, on t’avait dit qu’on te retrouverait, maintenant, tu vas le regretter ». Ils savaient que j’étais photographe de presse, ils me connaissaient. Le gradé m’avise que je suis désormais en garde à vue, mais refuse de me donner l’heure de mon arrestation (sans doute 9 h 30).

L’arrivée de manifestants afghans, accompagnés par une rédactrice Belga (avec qui je travaille comme freelance), modifie alors leurs priorités. Ils doivent rejoindre leurs collègues devant l’Office des étrangers. La rédactrice, ayant appris mon arrestation, vient trouver le commissaire pour confirmer mon identité, mon statut de photographe de presse et exiger ma libération immédiate. Après un temps certain, de nombreux coups de fil à M. De Coninck (porte-parole de la zone de police Bruxelles-Ixelles) de la part de la rédaction Belga et la pression d’officiers supérieurs m’ayant reconnu, mon statut passe de « garde à vue » à « témoin » forcé. Contre mon gré et sous de nombreuses menaces (saisie de mon matériel, entrave à une enquête, etc.), je suis emmené au commissariat de Bockstael. Un des policiers détient mon téléphone portable et mon matériel photo, je ne suis manifestement pas « libre » et mes droits sont bafoués. Ma carte mémoire me sera prise une fois sur place.

Libéré aux alentours de midi (soit deux bonnes heures après mon arrestation), je prends le métro pour rejoindre cinq militants devant le commissariat central de Bruxelles. Sur place, je discute avec eux pour avoir des informations quant au déroulement des événements auxquels je n’ai pas pu assister. Je les prends en photo pendant qu’ils scandent « Libérez nos camarades ! », une policière vient gentiment leur demander combien de temps ils comptent rester sur le trottoir en face du commissariat. Cinq minutes après, sans avertissement, ils sont très violemment arrêtés. Le commissaire lui-même vient me chercher, alors que j’étais à dix mètres de là, « Tu n’as pas compris avec ce matin ? Eh bien cette fois, tu vas comprendre et on va bien te le faire regretter », tels étaient ses mots. Aucun motif et de nouveau en arrestation administrative. Mon sac photo est immédiatement confisqué, je suis menotté, déshabillé et fouillé. Certains policiers, surpris de me revoir dans cette situation rocambolesque, ont essayé de demander à ce que je sois libéré, sans y parvenir. Je suis emmené en cellule, où je resterai durant cinq longues heures. Malgré des demandes répétées pour de l’eau ainsi qu’une gaufre, aucun d’entre nous n’a pu en avoir, mais nous avons subi les moqueries gratuites d’agents du commissariat. En sortant, j’ai pu découvrir que la majorité de mes images avait été supprimée et j’ai ressenti des douleurs lancinantes dans mon bras gauche toute la soirée.

Cette journée ubuesque marque un tournant important des rapports entre la Presse et les Forces de l’ordre. Des journalistes ont été volontairement inquiétés et j’ai été arrêté parce que je gênais certains officiers. Dans un pays démocratique, comment est-il possible d’en arriver à une telle situation ? De quel droit la Police peut-elle saisir et se servir des images d’un photo-journaliste alors qu’il n’y a aucun crime, seulement un petit délit qui s’effacera à l’aide d’un jet d’eau ? Photographes, rédacteurs, cameramen, preneurs de sons, sommes-nous encore libres d’exercer nos métiers d’Information, sans pour autant devenir involontairement des auxiliaires de police, ou nous faire arrêter pour refus de leur donner ce qu’ils veulent ? Un goût amer me reste dans la bouche. Je laisserai donc les derniers mots à Victor Hugo, ceux qu’il a prononcés le 11 septembre 1848 devant l’Assemblée :

« La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l’une c’est attenter à l’autre. Eh bien, toutes les fois que ce grand principe sera menacé, il ne manquera pas, sur tous ces bancs, d’orateurs de tous les partis pour se lever et pour protester comme je le fais aujourd’hui. La liberté de la presse, c’est la raison de tous cherchant à guider le pouvoir dans les voies de la justice et de la vérité. Favorisez, messieurs, favorisez cette grande liberté, ne lui faites pas obstacle ; songez que le jour où, après trente années de développement intellectuel et d’initiative par la pensée, on verrait ce principe sacré, ce principe lumineux, la liberté de la presse, s’amoindrir au milieu de nous, ce serait en France, ce serait en Europe, ce serait dans la civilisation tout entière l’effet d’un flambeau qui s’éteint ! »

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