Égypte : l’humoriste Bassem Youssef fait rager pro-Morsi et pro-Sissi


samedi 26 octobre 2013, par La Rédaction

Son retour était très attendu dans un pays où les médias, quasi-unanimes, célèbrent l’armée qui a destitué le président islamiste Mohamed Morsi : pour sa première émission après quatre mois d’absence, le satiriste Bassem Youssef a de nouveau déchaîné les passions.

Ce vendredi soir, en dépit du couvre-feu qui s’abat à 19 heures sur Le Caire, les cafés étaient bondés de téléspectateurs rivés devant l’émission « El Bernameg » (Le Programme, en arabe), avec une seule question en tête : osera-t-il critiquer l’armée ?

Et à l’issue de 90 minutes de show, celui qui était déjà la bête noire des Frères musulmans pour ses critiques au vitriol du président Morsi, s’est attiré de nouveaux détracteurs : les partisans du général Abdel Fattah Al-Sissi, chef de la toute-puissante armée qui a destitué M. Morsi le 3 juillet.

Revenant sur cet épisode, Bassem Youssef, qui n’a rien raté des médias locaux pendant les quatre mois d’interruption dus à l’été puis au ramadan, épingle leur unanimité, leurs exagérations sur le nombre de manifestants descendus dans les rues pour réclamer le départ de M. Morsi le 30 juin —20, 40, certains évoquent 70 millions.

Il pose aussi la question qui fâche : est-ce une révolution, comme l’affirment les anti-Morsi, ou un coup d’Etat, comme le disent les pro-Morsi ?
Tournant en dérision les arguments des uns et des autres, il affirme, faisant référence à la puissante confrérie des Frères musulmans de M. Morsi, que « quand tu rêves du pouvoir pendant 80 ans et que tu le perds d’un coup, c’est un coup d’Etat ».

Mais, se mettant ensuite en scène dans la peau des militaires déposant M. Morsi, il décrit une transition tout en douceur où les soldats s’adressent au président une rose à la main : « Morsi, baby, tu n’es plus le président… Ce n’est pas de notre faute, mais de la tienne ».
Evoquant ensuite les nouvelles autorités, il se moque d’un président par intérim dont personne ne semble se rappeler le nom —Adly Mansour—, alors que certains multiplient les odes au général Sissi, voire même les chocolats à son effigie.

Mais rire de cette « Sissi-mania » qui s’est emparée de certains Egyptiens n’est pas au goût de tous.
Ainsi, Sameh Seif el-Yazal, expert en stratégie militaire retraité de l’armée, déplore sur Facebook une « attaque directe contre le général Sissi » qui va « bénéficier aux Frères musulmans » contre lesquels les nouvelles autorités assurent mener une « guerre contre le terrorisme ».

Dans un café du faubourg du Moqattam, Ramy Adel, banquier au Caire, est venu regarder l’émission avec des amis. « On dirait que Bassem Youssef n’a pas d’autre but que de se moquer du régime en place », lâche-t-il. « Il ne cherche qu’à saper le prestige de Sissi et de l’armée, c’est horrible ! ».

Ahmed Abdel Alim, lui, a trouvé l’émission « géniale ». « Bassem Youssef a réussi à résumer ce qui se passe sur la scène politique égyptienne de façon objective et courageuse », lance-t-il, enthousiaste. « Il a critiqué tous les dirigeants, même Sissi, et personne n’ose faire ça », poursuit l’homme qui dit ne soutenir ni l’armée ni les Frères.
Celui qui avait été poursuivi en justice sous la présidence Morsi pour ses critiques acerbes contre le chef de l’Etat n’a pas arrêté de brocarder les ex-dirigeants islamistes, aujourd’hui devant la justice ou détenus au secret.

Leila Ibrahim, elle, n’a retenu que les attaques de Bassem Youssef —un « clown », selon elle— contre M. Morsi, qu’elle soutient : « c’est une honte de se moquer de personnes qui sont en prison. C’est lâche de s’en prendre à ceux qui ne peuvent pas se défendre ».

En Egypte où manifestations, affrontements et attentats ont fait plus d’un millier de morts depuis début juillet, les esprits sont encore échauffés et les réseaux sociaux bouillonnent, entre admiration fervente et critiques virulentes. Sur Facebook, des groupes réclament déjà des poursuites judiciaires contre l’humoriste.

Sur Twitter, le principal intéressé a répondu, laconique : « les Egyptiens aiment les blagues et l’ironie, c’est vrai, mais surtout quand elles correspondent à leurs idées ».

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Selma Benkhelifa : « Le commissaire Vandersmissen est une brute »


Par Olivier Mukuna, 24 octobre 2013

Spécialisée en droit des étrangers, l’avocate Selma Benkhelifa s’est notamment illustrée dans la défense de grévistes de la faim afghans, kurdes ou iraniens. Elle a reçu les honneurs du prix Kirschen du Barreau de Bruxelles (2004) et est membre du Progress Lawyers Network. Sans avoir commis de délit, Me Benkhelifa a été emprisonnée mardi avec 158 Afghans. Pour FDC, elle revient sur son arrestation, les violences policières, l’incohérence de la politique d’asile et « le cas Vandersmissen ».

Selma arrêtée

L’avocate Selma Benkhelifa restera 5 heures en détention. ©Kevin Van den Panhuyzen

Femmesdechambre.be : Comment avez-vous vécu ce 22 octobre, journée marquée par des violences policières et 170 arrestations dont la vôtre ?  

Selma Benkhelifa : Tout a commencé à 10h00. Le Commissariat Général aux réfugiés et Apatrides (CGRA) et l’Office des Etrangers (OE) étaient interrogés par la Commission de l’intérieur de la Chambre. Le Ciré, le Vluchtelingenwerk et la Ligue des droits de l’homme étaient aussi entendus. L’échange portait sur la question des Afghans et le cas d’Aref, ce jeune Afghan, demandeur d’asile en Belgique, qui est mort après avoir été expulsé vers l’Afghanistan … La question centrale était : quid ? On parle de « retours volontaires », d’expulsions, mais le cas d’Aref a tragiquement démontré qu’il y a un véritable danger à renvoyer ces personnes dans ce pays.

Le CGRA et l’OE étaient interpellés par les associations mais également par des parlementaires du CDH, du PS, etc. Même le parlementaire de la N-Va voulait des explications. Mais ils n’ont rien expliqué du tout ! Ils nous ont fait un festival de langue de bois sans aucune réponse à la question essentielle. Puisqu’il y avait interrogation sur leur situation au Parlement fédéral, les Afghans étaient présents et manifestaient en bord de « zone neutre » (à proximité du Parlement, ndlr) … Vers 13h, je suis sortie et j’ai rejoint les manifestants dont plusieurs commençaient à retourner vers la rue du Trône où ils logent dans un bâtiment désaffecté. Arrivés au métro Arts-loi, ils reçoivent le message suivant : « profitant de votre absence, la police est venue pour déloger les familles restées à la rue du Trône ; toutes vos affaires ont été jetées dans la rue ; il n’y a plus personne là-bas ! »

FDC : A cet instant, les Afghans sont donc à la rue et n’ont nulle part où aller ?    

S.B. : Oui. Sur le coup, choqués et ne pouvant plus retrouver leur logement, ils décident de faire un sit-in. Pas pour organiser une nouvelle manif’ mais pour réfléchir à ce qu’ils vont faire ! La police leur dit de dégager ; certains répondent : « On ne sait pas où aller : on va dormir ici ! ». On avait réellement affaire à des gens désespérés et ne sachant plus quoi faire. Une demi-heure passe et la tension monte. J’ai vu arriver de nouveaux  policiers avec des grands boucliers, des chiens sans muselière, etc. J’ai commencé à dire aux gens qu’il fallait absolument partir ; que ça allait mal tourner … Au moment où les Afghans se levaient, les policiers armés de boucliers les ont encerclés. Les gens étaient bloqués par un « cercle de boucliers » qui les poussaient de toutes parts. D’autres policiers sortaient les femmes du cercle en les tirant par les cheveux de toutes leurs forces. Ils ont même éjecté une poussette avec un enfant dedans … Ils ont fait des choses totalement aberrantes ! A proximité, il y avait un vieux monsieur belge sur le trottoir : il a été balayé et jeté à terre ! Puis les policiers l’ont relevé et l’ont placé de force à l’intérieur du cercle d’Afghans … Cette personne âgée, apparemment flamande, protestait et criait en néerlandais, mais les policiers ne voulaient rien entendre !

FDC : Que décidez-vous de faire à ce moment-là ?

S.B : Après ces terribles scènes, j’ai vu un homme étendu par terre et qui saignait beaucoup à la tête : je me suis dirigée vers lui. Il était en état de choc et gigotait. Je n’ai pas vu ce qu’il lui était arrivé, mais il avait visiblement reçu un violent coup de matraque à l’arrière du crâne. Je me suis agenouillée à ses côtés ; je lui ai parlé pour qu’il se calme, ne bouge pas et ne perde pas connaissance. Un policier s’est agenouillé en face de moi, près du jeune homme. On attendait les secours. Soudain, un autre pandore m’a tirée par le bras en criant : « Toi, tu dégages ! ». Son collègue lui a dit : « Arrête ! Laisse-là tranquille ! Elle nous aide ; elle le calme ». Quelques minutes plus tard, on est venu me dire que Samir était arrêté. Petite parenthèse : Samir Hamrad est le porte-parole des Afghans et mon compagnon. Je le répète parce que Maggie de Blok (Secrétaire d’Etat à l’Asile et à l’Immigration, ndlr) sort cela comme si c’était un scoop (rire). Ce n’est pas du tout le cas ; c’est largement connu ; on a des enfants ensemble, bref … Je vois la fin de l’arrestation de Samir qui est assez violente mais décide de ne pas m’en mêler. D’une part, je ne peux rien y faire et, d’autre part, je veux éviter qu’ils disent après : « Regardez, elle est intervenue pour son mari comme une hystérique ». Je suis donc restée à côté du jeune homme blessé.

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Maître Benkhelifa aidera ce jeune homme à ne pas perdre connaissance.

FDC : Que s’est-il passé ensuite ?  

S.B : J’ai vu que les policiers commençaient à sortir les gens du « cercle », un par un, pour les arrêter. Puis, je vois qu’ils mettent un homme à terre et l’immobilisent. Un policier surgit et lui flanque une série de coups de pieds dans les côtes… Cet homme était à terre, ne pouvait strictement rien faire ! Là, je me lève, m’approche de ce groupe de pandores et tente de les calmer. Je leur dit : « La loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violences sur une personne qui n’oppose aucune résistance ». A ce moment précis, à trois mètres de moi, j’ai vu le commissaire Vandersmissen. Il m’a pointé du doigt en disant : « L’avocate, là, en rouge : vous me l’arrêtez ! ». Deux policiers étaient directement sur moi et m’ont menottée. A l’aide des fameuses menottes colson que l’un des agents n’a pas trop serré autour de mes poignets. J’ai été emmenée dans la rue de La loi, presqu’en face du cabinet Di Rupo. Des gens du cabinet du Premier ministre observaient d’ailleurs la scène de leurs fenêtres… Une policière est venue ensuite me surveiller. Tandis que j’étais assise par terre et ne bougeais pas, elle s’est placée dans mon dos et a resserré à fond les menottes colson ! Un truc dégueulasse. Juste pour faire mal. Parce que, franchement, ce type de menottes serrées à fond, ça fait vraiment mal.

FDC : Comment s’est déroulée votre détention ? 

S.B : On a été enfermés aux casernes d’Etterbeek. J’étais avec cinq femmes et les hommes étaient répartis dans d’autres cellules. Au bout d’une heure, chaque femme a dû se faire « enregistrer ». Quand mon tour est venu, l’agent a voulu « faire de l’humour » et m’a demandé si j’étais vraiment Belge. Il avait ma carte d’identité en mains, mais il m’a dit : « Est-ce que vous êtes sûre que vous êtes Belge ? » … Très drôle, non ? Quand je suis sortie de ce bureau, je suis tombée nez-à-nez avec un policier que je connaissais. Il était fort gêné et m’a dit : « Je suis vraiment désolé. Est-ce que tu vas bien ? ». Je lui ai répondu : « On fait aller : je me suis déjà trouvée dans des situations plus agréables ». J’ai été remise en cellule avec les autres. De 16h à 18h30, on est restées là, à poireauter, sans qu’on nous donne la moindre info… Conclusion : hormis ce policier qui a été gentil avec moi parce qu’on se connaît et l’autre qui s’est cru obligé de me sortir une feinte raciste débiloïde, je n’ai jamais eu aucune explication sur le motif de mon arrestation. Qu’ils m’accusent « d’organiser les Afghans », de « rébellion à agents », de quelque chose ? Non ! Juste : rien.

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Dans sa supervision, le Commissaire Vandersmissen n’hésite pas à sommer les manifestants.

FDC : Vous citez le commissaire Pierre Vandersmissen, chef-d’orchestre de plusieurs répressions policières sauvages sur Bruxelles (les Indignés, les Congolais, etc.). Passants ou manifestants tabassés, gazés, arrestations illégales, insultes racistes. En toute impunité. Le choix d’un tel récidiviste de l’abus de pouvoir et de la violence démontre-t-il que ce qui s’est produit le 22 octobre résulte d’une volonté politique et non d’un « regrettable dérapage » ?

S.B : Je pense que le Commissaire Vandersmissen est une brute. Mais une brute intelligente. Dès lors, il ne commettra de brutalités que s’il sent qu’on lui laisse les mains libres au niveau politique. Cela ne signifie pas qu’il a reçu un fax du Ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet, pour lui dire : « Tape les femmes et les enfants tant que tu veux : tu n’auras pas de problème ». Néanmoins, les précédents font qu’il éprouve un sentiment d’impunité tout à fait réel.

FDC : Auquel s’ajoute l’hyperprotection du Comité P qui ne l’a jamais sanctionné malgré les innombrables plaintes …

S.B : D’autres administrations procèdent à des audits extérieurs. Il faudrait au moins un audit provenant du Centre pour l’égalité des chances ou un audit totalement extérieur susceptible de sortir des chiffres : qui est arrêté ? Quand ? Pourquoi ? Cela permettra de voir les dysfonctionnements, car il y a clairement dysfonctionnement dans son commissariat. Bien sûr, certains policiers sont plus corrects et humains que d’autres. Mais dans n’importe quelle entreprise, et surtout dans les systèmes fort hiérarchisés comme celui de la police, le patron donne le « la » et entraîne les gens dans une direction plutôt qu’une autre. Raison de plus pour réaliser cet audit extérieur ! Pour rappel – ce n’est pas moi qui le dit mais le Comité anti-tortures du Conseil de l’Europe) -, chaque année, l’Etat belge se voit condamné pour l’absence d’indépendance du Comité P. Et pour cause ! On ne peut pas demander à des policiers de contrôler d’autres policiers : ça n’a pas de sens !

FDC : On a aussi le sentiment que lorsqu’il s’agit d’étrangers, la violence policière peut se permettre d’aller beaucoup plus loin …   

S.B : Oui, clairement ! Il existe d’ailleurs une gradation. En bas, vous avez l’étranger sans-papiers. Avec lui : « on peut y aller ! ». Il y a ensuite l’étranger avec papiers, le Belge qui n’a quand même pas tout à fait « une tête de Belge » et puis, le blanc. Lorsqu’on observe comment ces quatre catégories sont traitées par la police, oui, il y a une gradation dans la violence exercée. Du plus violent pour le sans-papiers au moins violent pour le blanc. Exemple : la manifestation des pompiers à Bruxelles. Ceux-ci ont été agressifs et violents avec la police. Que faisaient ces derniers ? Pour beaucoup, ils souriaient ou s’en amusaient. Les policiers n’ont pas chargé ou matraqué les pompiers ; ils ne les ont pas encerclé en les écrasant pour les arrêter un à un ? Alors que ces pompiers – contrairement aux Afghans – ont, eux, exercé des violences à l’encontre de la police … Ceci dit, je tiens à souligner que je ne désire évidemment pas que les pompiers soient tabassés. Je voudrais qu’en situation de manifestation tout le monde ait droit au même traitement que les pompiers. Je le souligne car M. Vandersmissen pourrait comprendre que je souhaite qu’il « traite » les autres comme il a traité les enfants afghans. C’est évidemment le contraire.

Violences policières Afghans

L’encerclement policier visant à immobiliser et étouffer les afghans.

FDC : Quel enseignement tirez-vous de tout cela ?

S.B : Qu’ils ne trouvent aucune réponse politique adéquate à donner à ces Afghans. Or, ceux-ci ont raison : leur pays est en guerre depuis 30 ans et nous sommes en guerre là-bas depuis 2001. On bombarde leur pays au nom des droits des femmes et quand des Afghans viennent demander l’asile chez nous, on leur dit : « Non, vous devez retourner chez vous ! » … Il y a quelque chose de tellement incohérent ! Et faute de leur donner une réponse cohérente : on leur lâche des chiens, des gaz et des flics ultra-violents. Ce n’est pas une gestion correcte d’une problématique ! Des deux côtés de la frontière linguistique, l’ensemble des associations demande un moratoire sur les expulsions : il faut y faire droit. Et donner un titre de séjour temporaire pour donner aux Afghans le droit de travailler au lieu de dépendre du CPAS.

FDC : Que répondez-vous à ceux qui vous opposent l’éternel refrain de « l’impossibilité pour la Belgique d’accueillir toute la misère du monde » ?    

S.B : Je leur répondrais que cela fait des années que le monde politique fait croire aux citoyens que si on régularise un certain nombre de personnes : tous les étrangers vont  débarquer en Belgique. Ce n’est pas vrai ! Entre 1999 et 2010, aucun Afghans n’a été expulsé : ils ont tous été régularisés. Pourtant, avant l’incohérence politique actuelle, personne ne se sentait envahi d’Afghans ! J’invite d’ailleurs vos lecteurs à se demander s’ils connaissent des Afghans dans leur entourage ? Longtemps, on a protégé ces ressortissants sans que cela pose le moindre problème de gestion de la politique migratoire. Notamment parce que la Belgique n’est pas un pays de destination pour les Afghans. Lorsqu’ils parviennent à fuir, ils ne savent pas que la Belgique existe : ils vont à Londres ! Parce qu’ils ont une histoire, commune et assez triste, de colonisation avec l’Angleterre. Au même titre que les Congolais avec la Belgique. Autrement dit, une ouverture envers les Afghans n’aurait aucune implication sur notre niveau de vie ou notre façon de vivre. Par contre, ce qui reste inquiétant – selon tous les indicateurs y compris ceux du gouvernement – c’est que la situation afghane s’est aggravée et va en s’empirant. Pour 2014, on craint une guerre civile généralisée, une sorte de « somalisation » de ce pays …

VP Afghans IX

Selma Benkhelifa au chevet de la victime, avec un policier à ses côtés.

FDC : Quelle lecture faites-vous de l’évolution de l’Afghanistan et de notre responsabilité belge ?

S.B : En raison de Ben Laden, des attentats du 11 septembre 2001, du retournement des Talibans contre l’Occident, nous sommes allés faire la guerre à l’Afghanistan. Et on a chassé les Talibans du pouvoir. Mais ceux-ci se sont cachés dans leurs montagnes assez inexpugnables, ont formé des poches de résistance et ont repris de larges territoires du pays.  Aujourd’hui, tout le monde est d’accord – Otan y compris – pour dire que cette guerre est perdue ! On ne la gagnera jamais et on veut donc négocier avec les Talibans. Dans quel cadre et dans quelle mesure, c’est encore flou, mais ce qui est sûr, c’est que les Talibans vont revenir au pouvoir. Donc, ici, chez nous, ça n’a aucun sens de dire à des Afghans (à qui on a dit pendant plus de dix ans « on vous sauve des Talibans ») : retournez-y … maintenant que ces mêmes  extrémistes religieux s’apprêtent à rediriger le pays ! Et ça a encore moins de sens d’entendre une telle injonction lorsqu’on est une femme… Donc, si on a commencé à expulser vers l’Afghanistan, ce n’est pas parce qu’il y a eu une amélioration là-bas, mais bien un changement, ici, en Belgique.

FDC : Qu’est-ce qui motive ce changement ?

S. B : Il s’agit de fins électorales ; de la crainte de la montée de la NV-A dans la perspective des élections 2014. Cela découle d’une idéologie selon laquelle le citoyen lambda veut que le pouvoir politique fasse preuve de fermeté et d’inhumanité ; et du coup : il faut le faire ! C’est électoralement rentable. Or, je ne suis pas sûre que le citoyen, bien informé, veuille réellement ça. Si on ne donnait pas aux gens une information aussi appauvrie, ils pourraient davantage y voir clair. Il n’est pas difficile d’expliquer la situation afghane, celles des femmes, des enfants, et une majorité de Belges peut comprendre qu’on n’expulse pas vers un pays en guerre. On n’expulse pas vers la Somalie et nous ne sommes pas envahis de Somaliens !

Photos : ©Isabelle Marchal

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Tom Lanoye : «La belgitude, ce n’est pas stupide»


BÉATRICE DELVAUX
Mis en ligne jeudi 24 octobre 2013, 7h55| mis à jour à 11:51

Tom Lanoye sort «Tombé du ciel», son troisième roman traduit. Il jouera «Sprakeloos» en français à Bruxelles, Namur, Nivelles et à Tournai.

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Tom Lanoye nous reçoit dans son bureau, au troisième étage de sa belle demeure, au cœur du quarter des diamantaires anversois. «  C’est le siège de la Lanoye SA désormais  », nous dit-il en riant. Il est vrai que l’écrivain, metteur en scène, dramaturge et comédien a une activité débordante, belge et étrangère.

Alors que son dernier livre Gelukkige Slaven est sorti en néerlandais en octobre, c’est le monde francophone qu’il va envahir. Il va jouer Sprakeloos, la pièce tirée de son roman La langue de ma mère, en français en novembre à Bruxelles, Namur, Nivelles et Tournai. Il sort Tombé du ciel, sa pièce Mamma Medea sera reprise au National en janvier et le comédien Christian Labeau jouera Coming Out un « collage » de trois romans dans une mise en scène du traducteur de Tom, Alain van Crugten, à la Samaritaine dès le 5 novembre. Le tout alors qu’un film se prépare sur La langue de ma mère et qu’il écrit Hamlet vs Hamlet pour son complice Guy Cassiers, joué au Kaaitheatre en mai 2014.

Important d’être reconnu côté francophone ? Très. On est au troisième tirage en français de La Langue de ma mère. Je reçois maintenant des e-mails et des lettres de fans de Wallonie et Bruxelles, je suis beaucoup demandé pour des rencontres dans les librairies. C’est quand même très symbolique. Cela a pris tant de temps pour moi et beaucoup d’autres Flamands, avant que nous soyons traduits en français. Comme « entrepreneur », je peux prouver que dans mon secteur, il est très difficile pour un libraire de part et d’autre du pays, de simplement commander un livre. La séparation dans la distribution des livres est encore plus forte que pour les pièces de théâtre.

Il y a deux démocraties culturelles en Belgique ?

C’est une très grande question, qui implique les livres, la télévision, le cinéma, le théâtre. Je suis très influencé par les deux années formidables qui viennent de s’écouler pour moi, en immersion dans la francophonie, y compris à Kinshasa. Je peux dire qu’il y a une lente coopération croissante entre la Communauté française et la Flandre et une scission de plus en plus marquante entre les Pays-Bas et la Flandre.

Parler de belgitude, c’est stupide ?

Pas du tout. Je voudrais organiser un débat avec les ministres de la Culture, Laanan et Schauvliege, pour rêver à ce qu’on peut faire ensemble. Cela veut dire des échanges, et ce n’est pas si difficile. On a le TAZ à Ostende. Du point de vue commercial, il y a beaucoup de francophones à la mer, pourquoi ne pas créer un petit fonds qui surtitre chaque représentation et faire venir les trois ou cinq meilleures pièces francophones ? L’inverse est vrai aussi. Imaginez un duo avec Poelvoorde et Josse De Pauw ! Dans le temps, il existait, m’a-t-on dit, un prix littéraire à la belge – « la circonscription fédérale pour la littérature ». On envoyait des romans dans les trois langues et le prix, c’était d’être traduit. Pourquoi ne pas s’associer pour faire des feuilletons ? Si la Suède et le Danemark savent faire ensemble « The Bridge »  pourquoi pas nous ? Comme ce fut le cas pour « Rundskop ». Je suis très content qu’après 30 ans de bagarres, on a finalement signé cet accord de coopération culturelle entre Flamands et francophones. Mais travailler ensemble à Cannes ou à Avignon, cela ne peut pas être le terminus de l’omnibus ? Qu’est-ce qu’on va faire, ici ? Il ne s’agit pas de créer une Belgique, mais de retrouver quelque chose qui est très proche de nous, et très spécial. C’est ce que me disent mes lecteurs bruxellois et wallons : « Vous lire, c’est autre chose que de lire un auteur néerlandais. » C’est spécial, car c’est à la fois connu et étranger. Et c’est si proche pour moi. J’aime beaucoup Groningen dans le nord des Pays-Bas, mais c’est plus facile d’aller lire à Namur !

Les Diables rouges jouent un rôle aussi ?

J’en ai marre de tous les flamingants qui disent : « Ce n’est que du sport, et cela ne veut rien dire. » Les politologues disent aussi qu’il y a des gens qui sont pour les Diables rouges, mais votent N-VA. C’est vrai mais l’inverse est vrai aussi : il y a beaucoup de gens qui votent pour un parti qui veut la disparition de la Belgique mais eux, n’en veulent pas. La schizophrénie, ça marche dans les deux sens. Je suis fâché sur les journalistes qui n’osent pas demander aux flamingants : « Si le programme de votre parti se réalise, cela voudrait dire qu’on n’aura plus de Diables rouges ? » Les gens veulent-ils cela ? Je ne peux pas m’imaginer, quand je vois tant de grands sponsors et de marques qui veulent s’associer avec les Diables, que cela ne veut rien dire, même sur le plan politique. Les Diables, Stromae, c’est à la fois du théâtre et de la politique, comme en toute chose. On voit une nouvelle Belgique bien plus mélangée qu’avec des langues, et cela révèle la faiblesse de l’Etat-nation qui veut qu’on soit homogène en tout. Le nationalisme peut dérailler et cela devient alors du fascisme.

Et Stromae ?

Cela a du swing, c’est la chose la plus « hype » après l’Atomium et Tintin. C’est un peu Obama et Tintin en même temps. Di Rupo, c’est un peu cela aussi.

Peumans dit qu’il ne parle pas le bon néerlandais ?

Incroyable ! Mais quand donc les Flamands seront-ils contents ? Quand les efforts sont faits ! Cela illustre la vieille thèse : « Les esclaves libérés sont des maîtres terribles. » Mais plus que les Diables rouges ou Stromae, le grand problème des flamingants, c’est que les Flamands ont de plus en plus de respect pour les efforts d’Elio Di Rupo et croient dans son système belge.

On dit que vos critiques sont contre-productives, et qu’elles renforcent Bart De Wever ?

On a aussi dit cela lorsque je parlais de Leterme, du Vlaams Belang ou du mariage gay. C’est la voix d’un certain conservatisme qui ne veut pas que les choses soient dites. C’est le rôle de l’artiste et de l’écrivain de dire les choses différentes, dans des moments où tout le monde est en adoration. Et après quelques mois, on voit que j’ai eu raison. Bon, cela me coûte des lecteurs.

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Syrie, la mort en face


video de la rtbf

Alors que les inspecteurs chargés de détruire l’arsenal chimique de la Syrie viennent d’arriver Damas, les combats font toujours rage dans le pays qui est au bord du gouffre. Plus de 100 000 morts en 2 ans de guerre, 2 millions de familles déplacées ou refugiées, certaines des plus grandes villes du pays comme Alep ou Homs quasiment en ruines, et tout récemment des centaines de personnes, hommes, femmes et enfants, victimes d¶attaques chimiques : ce qui était à l’origine une révolution populaire et pacifique s’est transformé en un des conflits les plus meurtrier qu’ait connu récemment le Moyen Orient.
Un des personnages centraux de ce documentaire est Abou Hajjar, 33 ans, un franco-belge de père syrien, élevé entre Aix en Provence et Bruxelles, brillant ingénieur informatique. Bien connu en Belgique, son vrai nom est Abdel Rahman Ayachi, fils du prédicateur franco-syrien Bassam Ayachi installé en Belgique. Il avait été condamné à Bruxelles en juin 2012 à 8 ans de prison dans l’affaire du Centre islamique belge (CIB) de Molenbeek. Il avait rejoint la Syrie avant même le début de son procès. En quelques mois il est devenu l’un des chefs des rebelles, et l’un de leurs héros. Il était à la tête d’une brigade de l’Armée Syrienne Libre d’un demi-millier d’hommes, dans la région d’Idlib au Nord du pays. Islamiste mais hostile aux hommes d’Al Qaeda, charismatique, il a appris la guerre sur Internet et en lisant Che Guevara. Il a gagné ses galons sur le terrain, les armes à la main, en prenant d’assaut une prison. Au moment du tournage de ce documentaire, il préparait et menait une vaste offensive pour prendre le contrôle d’une place forte de l’armée gouvernementale. Préparatifs secrets, assaut, nous avons suivi minute par minute l’opération. Une attaque qui s’avèrera à très haut risque pour lui et ses hommes. Il a été tué le 19 juin dernier.
De l’autre côté de la ligne de front, nous suivrons l’un des derniers Français qui vit encore à Damas. Ancien homme d¶affaires et patron de boîte de nuit, il fait aujourd’hui le guide pour les rares journalistes qui s’aventurent dans la capitale syrienne. Attentats à la voiture piégée, enlèvements, bombardements entre quartiers loyalistes et rebelles, vie quotidienne infernale : il est un des derniers témoins occidentaux dans cette ville où la guerre est chaque jour plus présente. Ce film explore les secrets et les contradictions de cette capitale menacée : la jeunesse dorée qui fait la fête dans les rares quartiers protégés, un éminent collaborateur d’un ministre du gouvernement de Bachar el Assad qui met en cause la torture et les enlèvements commis par le régime, des familles ordinaires, druzes ou chrétiennes, qui se réfugient derrière le drapeau de Bachar el Assad, par peur des rebelles et des radicaux islamistes.
À travers le destin de ces 2 hommes de part et d’autre de la ligne de front, un combattant révolutionnaire et islamiste et un homme d’affaires reconverti dans le baroud, Stéphane Malterre a mené l’enquête au coeur de la guerre syrienne.