Tom Lanoye : «La belgitude, ce n’est pas stupide»


BÉATRICE DELVAUX
Mis en ligne jeudi 24 octobre 2013, 7h55| mis à jour à 11:51

Tom Lanoye sort «Tombé du ciel», son troisième roman traduit. Il jouera «Sprakeloos» en français à Bruxelles, Namur, Nivelles et à Tournai.

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Tom Lanoye nous reçoit dans son bureau, au troisième étage de sa belle demeure, au cœur du quarter des diamantaires anversois. «  C’est le siège de la Lanoye SA désormais  », nous dit-il en riant. Il est vrai que l’écrivain, metteur en scène, dramaturge et comédien a une activité débordante, belge et étrangère.

Alors que son dernier livre Gelukkige Slaven est sorti en néerlandais en octobre, c’est le monde francophone qu’il va envahir. Il va jouer Sprakeloos, la pièce tirée de son roman La langue de ma mère, en français en novembre à Bruxelles, Namur, Nivelles et Tournai. Il sort Tombé du ciel, sa pièce Mamma Medea sera reprise au National en janvier et le comédien Christian Labeau jouera Coming Out un « collage » de trois romans dans une mise en scène du traducteur de Tom, Alain van Crugten, à la Samaritaine dès le 5 novembre. Le tout alors qu’un film se prépare sur La langue de ma mère et qu’il écrit Hamlet vs Hamlet pour son complice Guy Cassiers, joué au Kaaitheatre en mai 2014.

Important d’être reconnu côté francophone ? Très. On est au troisième tirage en français de La Langue de ma mère. Je reçois maintenant des e-mails et des lettres de fans de Wallonie et Bruxelles, je suis beaucoup demandé pour des rencontres dans les librairies. C’est quand même très symbolique. Cela a pris tant de temps pour moi et beaucoup d’autres Flamands, avant que nous soyons traduits en français. Comme « entrepreneur », je peux prouver que dans mon secteur, il est très difficile pour un libraire de part et d’autre du pays, de simplement commander un livre. La séparation dans la distribution des livres est encore plus forte que pour les pièces de théâtre.

Il y a deux démocraties culturelles en Belgique ?

C’est une très grande question, qui implique les livres, la télévision, le cinéma, le théâtre. Je suis très influencé par les deux années formidables qui viennent de s’écouler pour moi, en immersion dans la francophonie, y compris à Kinshasa. Je peux dire qu’il y a une lente coopération croissante entre la Communauté française et la Flandre et une scission de plus en plus marquante entre les Pays-Bas et la Flandre.

Parler de belgitude, c’est stupide ?

Pas du tout. Je voudrais organiser un débat avec les ministres de la Culture, Laanan et Schauvliege, pour rêver à ce qu’on peut faire ensemble. Cela veut dire des échanges, et ce n’est pas si difficile. On a le TAZ à Ostende. Du point de vue commercial, il y a beaucoup de francophones à la mer, pourquoi ne pas créer un petit fonds qui surtitre chaque représentation et faire venir les trois ou cinq meilleures pièces francophones ? L’inverse est vrai aussi. Imaginez un duo avec Poelvoorde et Josse De Pauw ! Dans le temps, il existait, m’a-t-on dit, un prix littéraire à la belge – « la circonscription fédérale pour la littérature ». On envoyait des romans dans les trois langues et le prix, c’était d’être traduit. Pourquoi ne pas s’associer pour faire des feuilletons ? Si la Suède et le Danemark savent faire ensemble « The Bridge »  pourquoi pas nous ? Comme ce fut le cas pour « Rundskop ». Je suis très content qu’après 30 ans de bagarres, on a finalement signé cet accord de coopération culturelle entre Flamands et francophones. Mais travailler ensemble à Cannes ou à Avignon, cela ne peut pas être le terminus de l’omnibus ? Qu’est-ce qu’on va faire, ici ? Il ne s’agit pas de créer une Belgique, mais de retrouver quelque chose qui est très proche de nous, et très spécial. C’est ce que me disent mes lecteurs bruxellois et wallons : « Vous lire, c’est autre chose que de lire un auteur néerlandais. » C’est spécial, car c’est à la fois connu et étranger. Et c’est si proche pour moi. J’aime beaucoup Groningen dans le nord des Pays-Bas, mais c’est plus facile d’aller lire à Namur !

Les Diables rouges jouent un rôle aussi ?

J’en ai marre de tous les flamingants qui disent : « Ce n’est que du sport, et cela ne veut rien dire. » Les politologues disent aussi qu’il y a des gens qui sont pour les Diables rouges, mais votent N-VA. C’est vrai mais l’inverse est vrai aussi : il y a beaucoup de gens qui votent pour un parti qui veut la disparition de la Belgique mais eux, n’en veulent pas. La schizophrénie, ça marche dans les deux sens. Je suis fâché sur les journalistes qui n’osent pas demander aux flamingants : « Si le programme de votre parti se réalise, cela voudrait dire qu’on n’aura plus de Diables rouges ? » Les gens veulent-ils cela ? Je ne peux pas m’imaginer, quand je vois tant de grands sponsors et de marques qui veulent s’associer avec les Diables, que cela ne veut rien dire, même sur le plan politique. Les Diables, Stromae, c’est à la fois du théâtre et de la politique, comme en toute chose. On voit une nouvelle Belgique bien plus mélangée qu’avec des langues, et cela révèle la faiblesse de l’Etat-nation qui veut qu’on soit homogène en tout. Le nationalisme peut dérailler et cela devient alors du fascisme.

Et Stromae ?

Cela a du swing, c’est la chose la plus « hype » après l’Atomium et Tintin. C’est un peu Obama et Tintin en même temps. Di Rupo, c’est un peu cela aussi.

Peumans dit qu’il ne parle pas le bon néerlandais ?

Incroyable ! Mais quand donc les Flamands seront-ils contents ? Quand les efforts sont faits ! Cela illustre la vieille thèse : « Les esclaves libérés sont des maîtres terribles. » Mais plus que les Diables rouges ou Stromae, le grand problème des flamingants, c’est que les Flamands ont de plus en plus de respect pour les efforts d’Elio Di Rupo et croient dans son système belge.

On dit que vos critiques sont contre-productives, et qu’elles renforcent Bart De Wever ?

On a aussi dit cela lorsque je parlais de Leterme, du Vlaams Belang ou du mariage gay. C’est la voix d’un certain conservatisme qui ne veut pas que les choses soient dites. C’est le rôle de l’artiste et de l’écrivain de dire les choses différentes, dans des moments où tout le monde est en adoration. Et après quelques mois, on voit que j’ai eu raison. Bon, cela me coûte des lecteurs.

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