Une insoutenable européanisation du chantage à l’antisémitisme


ujfp.org | samedi 3 juin 2017 

Le Parlement européen a voté à une très large majorité, le jeudi 1er juin, une nouvelle résolution sur l’antisémitisme. Il va sans dire que nous déplorons, une fois encore, la singularisation de l’antisémitisme vis-à-vis des autres formes de racisme. D’elles pas un mot, alors que, par exemple, l’islamophobie sévit partout en Europe et que la rromophobie tue. Mais il y a plus grave. A y regarder de plus près, ce n’est pas tant d’antisémitisme que de limitation de la liberté de parole et de criminalisation de la critique d’Israël qu’il s’agit.

La résolution, par le biais du paragraphe 2, fait sienne les critères proposés par la très sioniste Alliance internationale de la mémoire de l’holocauste (International Holocaust Remembrance Alliance, IHRA) pour définir l’antisémitisme. Si celle-ci reconnaît que l’antisémitisme, c’est la haine du Juif en tant que juif, le paramètre de la définition ne s’arrête pas là. « Nier au peuple juif (sic) le droit à l’autodétermination, en prétendant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est une entreprise raciste » relèverait de l’antisémitisme. « Avoir deux poids deux mesures en demandant de l’Etat d’Israël un comportement que l’on attend ni ne demande de n’importe quelle autre nation démocratique (sic) [1] » ? Antisémitisme !

Le Royaume-Uni et l’Autriche ont récemment adopté cette définition, et les effets catastrophiques n’ont pas tardé à se faire sentir. C’est notamment sur cette base qu’a failli être annulée il y a une dizaine de jours la Palestine Expo 2017 de Londres qui aura bien lieu début juillet [2].

En France aussi, la petite musique qui amalgame insidieusement la moindre critique d’Israël et/ou du sionisme à de l’antisémitisme bat son plein. Pas besoin de la définition de l’IHRA pour cela ! Et pourtant, si le vote de cette résolution au Parlement européen n’a aucune valeur juridique contraignante, il contribue à renforcer ce climat nauséabond où la parole critique à l’encontre d’Israël est bâillonnée et criminalisée. Ce vote, c’est une attaque sournoise contre la liberté d’expression de la part de la seule institution démocratique de l’Union européenne.

A l’exception notable de la Gauche unitaire européenne (GUE/NGL) et des Verts, tous les groupes parlementaires ont écouté plus ou moins religieusement les doléances des lobbies hyperactifs pro-israéliens – au premier rang desquels, l’IHRA et le Congrès juif européen – qui ont finalement réussi à obtenir gain de cause après une longue et coûteuse bataille. Mais ne nous y trompons pas, cette résolution ne s’est pas obtenue que sous la pression. Il s’agit d’un vote d’adhésion. Elle a été approuvée à une large majorité comprenant une alliance pas si hétéroclite qu’elle n’en a l’air au premier abord : de l’aile droite de la social-démocratie à l’extrême droite souverainiste et antisémite, tous, à de rares exceptions près, ont voté en faveur de la résolution.

Sans un accord idéologique tacite fondé sur une islamophobie plus ou moins assumée et le choix stratégique néoconservateur du soutien indéfectible à Israël, une telle alliance aurait été inconcevable. Il suffit de prendre la peine de gratter le vernis des bonnes intentions de cette résolution pour que se laisse apercevoir sa véritable raison d’être, qui ne fait d’ailleurs que peu de cas de la situation des Juifs en Europe. Il faut rappeler qu’il n’y a pas de politique d’état antisémite en Europe, et que ce vote vise clairement à empêcher non pas l’antisémitisme réel mais la critique politique légitime d’un État, de sa politique et de son régime.

Le vote de cette résolution nous rappelle, qu’ici comme en Europe, le droit à la critique d’Israël fait partie de la liberté d’expression politique en général – un acquis aussi précieux que fragile qu’il nous faut défendre à tout prix.

Le Bureau national de l’UJFP, le 2 juin 2017

 

Lettre ouverte à un ex-ami


L’historien israélien Shlomo Sand répond à la tribune de Pierre-André Taguieff publiée dans Le Monde, à propos de l’antisémitisme en France.  « De mon point de vue, la principale caractéristique de la judéophobie parmi les groupes marginaux de banlieues est l’identification dangereusement erronée entre : sionisme, Israël et juifs. Or, c’est précisément ce que font, sans relâche et sans distinction, les dirigeants d’Israël, le CRIF…. et toi. »

 

Je viens de lire ton article publié dans Le Monde, en date du 23 septembre: Pierre-André Taguieff, « L’intelligentsia française sous-estime l’antisémitisme », et, une fois de plus, je suis stupéfait ! Lorsque nous nous sommes connus, dans les années 80 au siècle dernier, j’avais la plus grande estime pour tes travaux investiguant les fondements du racisme théorique, dans la France de la deuxième partie du 19 ème siècle.

 

J’avais beaucoup apprécié tes apports dans l’analyse et la déconstruction de la judéophobie qui a, effectivement, joué un rôle de tout premier ordre, dans la constitution d’une partie des identités de l’Hexagone, et ce jusque vers le milieu du 20ème siècle. Toutefois, depuis quelques années, à la lecture de tes publications, j’ai de plus en plus de mal à comprendre la logique qui t’anime : affirmer que la judéophobie demeure hégémonique en Occident, considérer l’islamophobie comme un phénomène plutôt marginal, dont les intellectuels exagèrent l’importance, et se faire, en en même temps, le défenseur inconditionnel du sionisme et d’Israël me laisse très perplexe !

 

En vérité, tu as notablement baissé dans mon estime lorsque tu as soutenu, avec enthousiasme, la guerre de George Bush contre l’Irak, et lorsque tu as exprimé une sympathie manifeste pour  « La rage et l’orgueil  », le livre islamophobe d’Oriana Fallaci (dans lequel, il est écrit, notamment, que les musulmans « se multiplient comme des rats »). Tes prises de positions passées me paraissent, cependant, moins préoccupantes que celles que tu développes, ces temps-ci, alors que se profile, dans la société française, un dangereux terrain miné, lourd de menaces pour « l’autre ».

 

Tu sais bien que la haine envers celui qui est un peu différent, et que l’imaginaire apeuré face à celui qui affiche une singularité, ne se limitent pas aux émotions stupides de gens incultes, situés au bas de l’échelle sociale. Tu sais bien que cela n’épargne pas les classes sociales bien éduquées. Durant la période tragique pour les juifs et leurs descendants (1850-1950), le langage judéophobe ne se donnait pas uniquement libre cours dans les faubourgs populaires, mais il s’exprimait aussi dans la haute littérature, dans la philosophie raffinée, et dans la grande presse. La haine et la peur des juifs faisaient partie intégrale des codes culturels, dans toutes les couches de la société européenne. Cet état de fait s’est, fort heureusement, modifié dans les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale. Et si, bien sûr, il subsiste encore des préjugés à l’encontre des descendants imaginaires des meurtriers de Jésus Christ, il n’en demeure pas moins que, dans le monde occidental : de Los Angeles à Berlin, de Naples à Stockholm, de Buenos-Aires à Toronto, quelqu’un d’ouvertement judéophobe ne peut plus être journaliste ou présentateur à la télévision, ni occuper une place dirigeante dans la grande presse, ou encore détenir une chaire de professeur à l’université. En bref, la judéophobie a perdu toute légitimité dans l’espace public. L’antisémitisme de Barrès, de Huysmans ou de Céline n’est plus admis dans les cénacles littéraires, ni dans les maisons d’éditions respectables du Paris d’aujourd’hui. Le prix à payer pour la disparition de cette « belle haine », ( pour user d’un qualificatif de l’antisémitisme en vogue , il y a un siècle), fut, comme l’on sait, très élevé. De nos jours, la « belle haine » est effectivement tournée vers d’autres gens, et nous ne savons pas encore quel en sera le prix.

 

Cela ne veut pas dire qu’une hostilité à l’encontre des juifs n’existe pas aux confins de la société, parmi des marginaux issus de l’immigration venant du monde musulman. Dans des cités-ghettos, certains jeunes, qui n’ont pas ingurgité la judéophobie chrétienne multiséculaire, sont, malheureusement, à l’écoute de quelques imams délirants ou de gens comme Alain Soral ou Dieudonné. Comment combattre cet inquiétant phénomène marginal ? Faut-il, comme tu ne cesses de le faire, justifier la politique menée par Israël ? Faut-il, comme tu t’y emploies également, nier que l’islamophobie a, effectivement, remplacé la judéophobie, et jouit d’une légitimité croissante dans tous les secteurs culturels français ?

 

T’es-tu demandé quels livres ont été des « best sellers », ces derniers temps : des pamphlets ou des romans contre les juifs, comme à la fin du 19ème siècle, ou bien des écrits qui ciblent les immigrés musulmans, (et cela ne se limite pas à Houellebecq, Finkielkraut et Zemmour ) ? Quels partis politiques ont le vent en poupe : ceux qui s’en prennent aux anciens « sémites » d’hier, ou ceux qui affichent leur rejet des nouveaux « sémites » d’aujourd’hui, et au passage, ne tarissent pas d’éloges sur la façon dont Israël traite les arabes (Marine Le Pen n’est pas la seule concernée!).

 

Et cela m’amène au dernier point, qui m’a le plus indisposé, dans ton article. De mon point de vue, la principale caractéristique de la judéophobie parmi les groupes marginaux de banlieues est l’identification dangereusement erronée entre : sionisme, Israël et juifs. Or, c’est précisément ce que font, sans relâche et sans distinction, les dirigeants d’Israël, le CRIF…. et toi. Les voyous de quartier ne sont pas devenus judéophobes uniquement sous l’effet de prêches venimeux prononcés par des démagogues. Il y a à cela bien d’autres causes : et notamment, l’identification constante des institutions juives officielles avec la politique israélienne. Pas une seule fois, le CRIF n’a émis la moindre protestation face à l’oppression subie par la population palestinienne. Et qu’on ne vienne pas nous parler de « diabolisation d’Israël » ; Israël se diabolise lui-même chaque jour !

 

Comment un Etat considéré comme une démocratie occidentale peut-il, depuis bientôt cinquante ans, dominer un autre peuple, et lui dénier tout droit politique, civique, syndical , et autres ? Comment dans une ville–capitale démocratique, où des intellectuels français ont fondé un institut Emmanuel Levinas, de philosophie et d’éthique juives, un tiers de la population, qui y a été annexée de force en 1967, se trouve t’elle encore privée de tout droit politique, et exclue de toute participation à la souveraineté ?

 

Et par delà tout ceci : que signifie être sioniste, aujourd’hui ? Simple est la réponse : soutenir Israël comme Etat des juifs. Comment un Etat à prétention démocratique, peut-il se définir, non pas comme la République légitime de tous ses citoyens israéliens, mais comme un Etat juif, alors même qu’un quart de ses citoyens ne sont pas juifs ? Es-tu capable de comprendre que l’Etat « juif », qui t’est si cher, appartient plus, en principe à ceux qui en France se disent juifs, qu’aux étudiants palestino-israéliens à qui j’enseigne l’Histoire à l’université de Tel-Aviv ?

 

Est-ce la raison pour laquelle tu te considères comme sioniste et fervent sympathisant d’Israël ? Si l’on suivait ton raisonnement sur cette question, la France ne devrait-elle pas cesser de se définir comme la République de tous ses citoyens, pour devenir « l’Etat gallo-catholique » ? Non ! Bien évidemment non, après Vichy et le génocide nazi. Peut-être serait-il plus facile de définir une Etat français ressemblant à Israël, en recourant à un terme qui fait aujourd’hui florès parmi l’intelligentsia parisienne : « République judéo-chrétienne » ?

 

(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis)

source

 

antisémitisme, antijudaisme, antiisraélisme, par Edgar Morin


antisémitisme, antijudaisme, antiisraélisme, par Edgar Morin

 


date de publication : lundi 26 janvier 2015

 

Un texte d’Edgar Morin, publié initialement dans Le Monde le 18 février 2004, et qui se termine par l’exclamation : “Que de tragédies encore, que de désastres en perspectives, si l’on n’arrive pas à faire entrer le réalisme dans le réel !

 

Il y a des mots qu’il faut ré-interroger ; ainsi le mot antisémitisme. En effet ce mot a remplacé l’anti-judaisme chrétien, lequel concevait les Juifs comme porteurs d’une religion coupable d’avoir condamné Jésus, c’est-à-dire, si absurde que soit l’expression pour ce Dieu ressuscité, coupable de déicide.

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L’Église triomphante
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La Synagogue vaincue

Anti-judaïsme chrétien au xiiie siècle

Le portail sud de la cathédrale de Strasbourg comporte deux statues remarquables réalisées vers 1230 :

- à gauche, l’Église victorieuse et couronnée, tenant dans ses mains le calice et la bannière que surmonte la croix, considère avec assurance la Synagogue,

- à droite la Synagogue vaincue tient une lance brisée et détourne sa tête aux yeux bandés,expression de son refus de reconnaître dans le Christ le Messie attendu. Elle paraît laisser tomber les tables de la Loi, symbole de l’Ancien Testament dépassé.

Voir également à Metz

L’antisémitisme lui est né du racisme et conçoit les Juifs comme ressortissant d’une race inférieure ou perverse, la race sémite. A partir du moment où l’antijudaisme s’est développé dans le monde arabe, lui-même sémite, l’expression devient aberrante et il faut revenir à l’idée d’antijudaisme, sans référence désormais au « déicide ».

Il y des mots qu’il faut distinguer, ce qui n’empêche pas qu’il s’opère des glissements de sens des uns aux autres.

Ainsi il faut distinguer l’anti-sionisme de l’anti-israélisme. En effet, l’antisionisme dénie non seulement l’installation juive en Palestine, mais essentiellement l’existence d’Israël comme nation. Il méconnaît que le sionisme, au siècle des nationalismes, correspond à l’aspiration d’innombrables Juifs, rejetés des nations, à constituer leur nation.

Israël est la concrétisation nationale du mouvement sioniste. L’anti-israélisme a deux formes ; la première conteste l’installation d’Israël sur des terres arabes, se confond avec l’antisionisme, mais en reconnaissant implicitement l’existence de la nation israélienne. La seconde est partie d’une critique politique devenant globale de l’attitude du pouvoir israélien face aux Palestiniens et face aux résolutions de l’ONU qui demandent le retour d’Israël aux frontières de 1967.

Comme Israël est un Etat juif, et comme une grande partie des Juifs de la diaspora se sentant solidaires d’Israël, justifient ses actes et sa politique, il s’opéra alors des glissements de l’anti-israélisme à l’antijudaisme. Ces glissements sont particulièrement importants dans le monde arabe et plus largement musulman où l’anti-sionisme et l’antiisraélisme vont produire un antijudaisme généralisé. Plus les Juifs s’identifient à Israël, plus on identifiera Israël aux Juifs, plus l’anti-israélisme devient antijudaisme.

Y-a-t-il un antijudaisme français qui serait comme l’héritage, la continuation ou la persistance du vieil antijudaisme chrétien et du vieil antisémitisme européen ? C’est la thèse officielle israélienne reprise par les institutions dites communautaires et certains intellectuels juifs.

Or il faut considérer qu’après la collaboration des antisémites français à l’occupant hitlérien, puis la découverte de l’horreur du génocide nazi, il y eut affaiblissement par déconsidération du vieil antisémitisme nationaliste-raciste ; il y eut, parallèlement, suite à l’évolution de l’église catholique, dépérissement de l’antijudaisme chrétien qui faisait du Juif un déicide, puis l’abandon de cette imputation grotesque. Certes il demeure des foyers où l’ancien antisémitisme se trouve ravivé ; il demeure des résidus des représentations négatives attachées aux juifs qui demeurent vivaces dans différentes parties de la population ; il demeure enfin dans l’inconscient français des vestiges ou racines de « l’inquiétante étrangeté » du Juif, ce dont a témoigné l’enquête La rumeur d’Orléans(1969) dont je suis l’auteur.

Mais les critiques de la répression israélienne, voire même l’anti-israélisme lui-même ne sont pas les produits du vieil antijudaisme.

On peut même dire qu’il y eut en France, à partir de sa création accompagnée de menaces mortelles, une attitude globalement favorable à Israël. Celui ci a été d’abord perçu comme nation-refuge de victimes d’une horrible persécution, méritant une sollicitude particulière. Il a été en même temps perçu comme une nation exemplaire dans son esprit communautaire incarné par le kibboutz, dans son énergie créatrice de nation moderne, unique dans sa démocratie au Moyen-Orient. Ajoutons que bien des sentiments racistes se sont détournés des Juifs pour se fixer sur les Arabes, notamment pendant la guerre d’Algérie, ce qui a bonifié davantage l’image d’Israël.

La vision bienveillante pour Israël se transforma progressivement à partir de 1967, c’est-à-dire avec l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, puis avec la résistance palestinienne, puis avec la première Intifada, où une puissante armée s’employa à réprimer une révolte de pierres, puis avec la seconde Intifada qui fut réprimée par violences et exactions disproportionnées. Israël fut de plus en plus perçu comme Etat conquérant et oppresseur. La formule gaullienne, dénoncée comme antisémite : « peuple dominateur et sûr de lui » devint truisme. La poursuite des colonisations qui grignotent sans cesse les territoires palestiniens, la répression sans pitié, le spectacle des souffrances endurées par le peuple palestinien, tout cela détermina une attitude globalement négative à l’égard de la politique de l’Etat israélien, et suscita un anti-israélisme dans le sens politique que nous avons donné à ce terme.

C’est bien la politique d’Israël qui a suscité et amplifié cette forme d’anti-israélisme et non la résurgence de l’antisémitisme européen. Mais cet anti-israélisme a très peu dérivé en anti-judaisme dans l’opinion française.

Par contre, la répression israélienne et le déni israélien des droits palestiniens produit et accroît les glissements de l’anti-israélisme à l’anti-judaisme dans le monde islamique. Ce nouvel antijudaisme musulman reprend les thèmes de l’arsenal anti-juif européen (complot juif pour dominer le monde, race ignoble) qui criminalise les Juifs dans leur ensemble. Plus les Juifs de la diaspora s’identifient à Israël, plus on identifie Israël aux Juifs, plus l’anti-israélisme devient antijudaïsme. Cet antijudaisme s’est répandu et aggravé, avec l’aggravation même du conflit israélo-palestinien, dans la population française d’origine arabe et singulièrement dans la jeunesse. De fait, il y a non pas pseudo-réveil de l’antisémitisme européen, mais développement d’un antijudaisme arabe. Or, plutôt que de reconnaître, la cause de cet antijudaisme arabe, qui est la tragédie du Moyen-Orient, les autorités israéliennes, les institutions communautaires et certains intellectuels juifs préfèrent y voir la preuve de la persistance ou renaissance d’un indéracinable antisémitisme européen.

Dans cette logique, toute critique d’Israël apparaît comme antisémite. Du coup beaucoup de Juifs se sentent persécutés dans et par cette critique. Ils sont effectivement dégradés dans l’image d’eux-mêmes comme dans l’image d’Israël qu’ils ont incorporée à leur identité. Ils se sont identifiés à une image de persécutés ; la Shoah est devenue le terme qui établit à jamais leur statut de victimes des gentils ; leur conscience historique de persécutés repousse avec indignation l’image répressive de Tsahal que donne la télévision. Cette image est aussitôt remplacée dans leur esprit par celle des victimes des kamikazes du Hamas, qu’ils identifient à l’ensemble des Palestiniens. Ils se sont identifiés à une image idéale d’Israël, certes seule démocratie dans un entourage de dictatures, mais démocratie limitée, et qui, comme l’ont fait bien d’autres démocraties, peut avoir une politique coloniale détestable. Ils ont assimilé avec bonheur l’interprétation bibliquement idéalisée qu’Israël est un peuple de prêtres.

Ceux qui sont solidaires inconditionnellement d’Israël se sentent persécutés intérieurement par la dénaturation de l’image idéale d’Israël. Ce sentiment de persécution leur masque évidemment le caractère persécuteur de la politique israélienne.

Une dialectique infernale est en œuvre. L’anti-israélisme accroît la solidarité ente Juifs de la diaspora et Israël. Israël lui-même veut montrer aux Juifs de la diaspora que le vieil antijudaisme européen est à nouveau virulent, que la seule patrie des Juifs est Israël, et par là-même a besoin d’exacerber la crainte des Juifs et leur identification à Israël.

Ainsi les institutions des Juifs de la diaspora entretiennent l’illusion que l’antisémitisme européen est de retour, là où il s’agit de paroles, d’actes ou d’attaques émanant d’une jeunesse d’origine islamique issue de l’immigration. Mais comme dans cette logique toute critique d’Israël est antisémite, il apparaît aux justificateurs d’Israël que la critique d’Israël, qui se manifeste de façon du reste fort modérée dans tous les secteurs d’opinion, apparaît comme une extension de l’antisémitisme. Et tout cela répétons-le, sert à la fois à occulter le caractère barbare de la répression israélienne, à israéliser davantage les Juifs, et à fournir à Israël la justification absolue. L’imputation d’antisémitisme, dans ces cas, n’a pas d’autre sens que de protéger Tsahal et Israël de toute critique.

Alors que les intellectuels d’origine juive, au sein des nations de Gentils, étaient animés par un universalisme humaniste qui contredisait les particularismes nationalistes et leurs prolongements racistes, il s’est opéré une grande modification depuis les années 60. Puis, dans les années 70, la désintégration des universalismes abstraits ( stalinisme, trotskisme, maoïsme) détermine le retour d’une partie des intellectuels juifs ex-stals, ex-trotzkos, ex-maos, à la quête de l’identité originaire. Beaucoup de ceux, notamment intellectuels, qui avaient identifié l’URSS et la Chine à la cause de l’humanité à laquelle ils s’étaient eux-mêmes identifiés se reconvertissent, après désillusion, dans l’israélisme. Les intellectuels démarxisés se convertissent à la Tora. Une intelligentsia juive se réfère désormais à la Bible, source de toutes vertus et de toute civilisation pensent-ils. Passant de l’universalisme abstrait au particularisme juif apparemment concret mais lui même abstrait à sa manière (car le judéocentrisme s’abstrait de l’ensemble de l’humanité), ils se font les défenseurs et illustrateurs de l’israélisme et du judaïsme, apportant leur dialectique et leurs arguments pour condamner comme idéologiquement pervers et évidemment antisémite toute attitude en faveur des populations palestiniennes. Ainsi, bien des esprits désormais judéocentrés ne peuvent aujourd’hui comprendre la compassion si naturelle ressentie pour les malheurs des Palestiniens. Ils y voient non pas une évidente réaction humaine, mais l’inhumanité même de l’antisémitisme.

Il faut dire qu’à partir des années 1970 la notion même de juif a pris pour beaucoup de Juifs une densité et une compacité disparues depuis deux mille ans. Jusqu’à l’anéantissement de la Judée qui dispersa les Juifs, la notion de juif était à la fois religieuse, ethnique, nationale. Après la diaspora, il n’y eut plus de nation, mais un peuple dispersé que liait sa tradition religieuse. Avec la laïcisation des sociétés occidentales et l’émancipation des Juifs commença 1’« assimilation » dans les nations des Gentils et la notion de peuple juif s’estompa. La marque juive devint alors seulement religieuse (la « confession israélite), et cette marque s’estompa elle-même chez les Juifs laïcisés, qui se pensèrent alors identiques aux autres citoyens, conservant seulement un sentiment de « reliance » à un passé historique. Or Israël a reconstitué l’idée d’une nation juive à laquelle les Juifs de la diaspora vont pour beaucoup vouer un attachement profond. Cet attachement va reconstituer l’idée d’un peuple juif, ressuscité à la fois en Israël et dans la diaspora. Enfin, la recherche profonde des racines retrouve la souche de la religion de Moïse, qui se met de plus en plus en symbiose avec l’Etat-Nation d’Israël.

Ainsi s’est reconstituée la triade d’avant l’occupation romaine Peuple-Nation-Religion. Et c’est cela qui, né principalement de l’existence d’Israël, va conduire à la justification inconditionnelle d’Israël. Bien sûr l’attachement à Israël est variable. Il est ceux pour qui Israël est la vraie patrie ; d’autres pour qui c’est la seconde patrie. D’autres pour qui Israël est inséparable de leur identité. Pour tous ceux-là, le discrédit d’Israël est offense, atteinte à leur identité. D’autres par contre ressentent principalement leur lien avec les idées universalistes et se sentent étrangers au judéocentrisme.

La dialectique infernale

Dès lors une dialectique infernale est en marche. Comme je l’avais écrit en novembre 1997 : (article « le double regard », in Libération).

« L’attitude actuelle d’Israël et le soutien que continuent à lui apporter une grande partie des Juifs dans le monde, va contribuer au renouveau de l’antijudaisme ; les Palestiniens et les Arabes croiront de plus en plus au complot juif international, les Juifs croiront de plus en plus à l’antijudaisme de tout ce qui conteste les actes d’Israël. Tout ce qui confirmera les uns confirmera les autres. »

J’avais également co-écrit en juin 2002 (article « le cancer » in Le Monde)

« Une nouvelle vague d’antijudaisme, issue du cancer israélo-palestinien s’est propagée dans tout le monde arabo-islamique, et une rumeur planétaire attribue même la destruction des deux tours de Manhattan à une ruse judéo-américaine pour justifier la répression contre le monde islamique. De l’autre côté, un anti-arabisme se répand dans le monde juif. Les instances « communautaires » qui s’autoproclament représentantes des Juifs dans les pays occidentaux tendent à refermer le monde juif sur lui-même dans une fidélité inconditionnelle à Israël. »

La dialectique des deux haines, celle des deux mépris, le mépris du dominant israélien sur l’arabe colonisé, mais aussi le nouveau mépris antijuif nourri de tous les ingrédients de l’antisémitisme européen classique, cette double dialectique entretient, amplifie, et répand les deux haines et les deux mépris.

Le cas français est significatif. En dépit de la guerre d’Algérie et de ses séquelles, en dépit de la guerre d’Irak, et en dépit du cancer israélo-palestinien, Juifs et Musulmans ont longtemps coexisté en paix en France. Une rancœur sourde contre les Juifs identifiés à Israël couvait dans la jeunesse d’origine maghrébine. De leur côté, les institutions juives dites communautaires entretenaient l’exception juive au sein de la nation française et la solidarité inconditionnelle à Israël. L’aggravation du cycle répression-attentats a déclenché agressions physiques et a fait passer l’anti-judaïsme mental à l’acte le plus virulent de haine, l’atteinte au sacré de la synagogue et des tombes. Mais cela conforte la stratégie du Likoud : démontrer que les Juifs ne sont pas chez eux en France, que l’antisémitisme est de retour, les inciter à partir en Israël.

Avec l’aggravation de la situation en Israël-Palestine la double intoxication, l’antijuive et la judéocentrique, va se développer partout où coexistent populations juives et musulmanes.

Le cancer israélo-palestinien est en cours de métastases qui se répandent sur le monde islamique, le monde juif, le monde chrétien. Ce cancer ronge la planète et mène à des catastrophes planétaires en chaîne. Il est clair que les Palestiniens sont les humiliés et offensés d’aujourd’hui et nulle raison idéologique ne saurait nous détourner de la compassion à leur égard. Certes Israël est l’offenseur et l’humiliant. Mais il y a dans le terrorisme anti-israélien devenant antijuif l’offense suprême faite à l’identité juive : tuer du Juif, indistinctement, hommes femmes enfants, faire de tout Juif du gibier à abattre, un rat à détruire, c’est l’affront la blessure l’outrage pour toute l’humanité juive. Attaquer des synagogues, souiller des tombes, c’est-à-dire profaner ce qui est sacré c’est considérer le Juif comme immonde. Certes une haine terrible est née en Palestine et dans le monde islamique contre les Juifs. Or cette haine, si elle vise la mort de tout Juif, comporte une offense horrible. L’antijudaisme qui déferle prépare un nouveau malheur juif. Et c’est pourquoi, de façon infernale encore, les humiliants et offensants sont eux-mêmes des offensés et redeviendront des humiliés. Pitié et commisération sont déjà submergées par haine et vengeance. Que dire dans cette horreur sinon la triste parole du vieil Arkel dans Pelleas et Melisande : « si j’étais Dieu j’aurais pitié du cœur des hommes ».

Y a-t-il une issue ? L’issue serait effectivement dans l’inversion de la tendance : c’est-à-dire la diminution de l’antijudaisme par une solution équitable de la question palestinienne et une politique équitable de l’Occident pour le monde arabo-musulman. C’est dire aussi que la seule possibilité d’arrêter les dialectiques infernales et la propagation du cancer est d’imposer à sa source même une paix honorable pour les deux parties, celle qui se trouve clairement re-indiquée dans l’initiative israélo-palestinienne de Genève. Or dans la situation actuelle, les deux protagonistes isolés n’ont pas la capacité d’arriver à la paix. Les Etats-Unis qui auraient le pouvoir de faire pression décisive sur Israël, ont jusqu’à présent favorisé Sharon. C’est bien une intervention au niveau international, comportant sans doute une force d’interposition entre les deux parties, qui serait la seule solution réelle. Mais cette solution réelle, et de plus, réaliste, est aujourd’hui totalement irréaliste. Que de tragédies encore, que de désastres en perspectives, si l’on n’arrive pas à faire entrer le réalisme dans le réel !

Edgar Morin

 

Le Sionisme et l’antisémitisme:  l’Accord signé en août 1933 entre les plus hautes autorités sionistes et nazies           


 Jacques Bude ( Professeur émérite de psychologie sociale de l’ULB. Mère et père assassinés à Auschwitz. « Enfant caché » sauvé au prix d »énormes risques et sans la moindre rétribution par des gens d’ici, chez nous en Belgique)

 

 

 

“Si j’avais su qu’il était possible de sauver tous les enfants d’Allemagne en les transportant en Angleterre, mais seulement la moitié en les transportant en Palestine, j’aurais choisi la seconde solution – parce que nous ne devons pas seulement faire le compte de ces enfants, mais nous devons faire le compte de l’histoire du peuple juif.“

Ben Gourion, décembre 1938.

Un mois après les Nuits de cristal[1]

 

 

Le 7 août 1933 – quelques mois à peine après l’arrivée de nazis au pouvoir le 30 janvier 1933 – l’Accord Haavara (passage, transfert en hébreu, l’expression hébraïque est également utilisée dans les documents nazis) a été conclu entre les plus hautes autorités de l’État nazi et les plus hautes autorités du Mouvement sioniste, notamment celles de la communauté juive de Palestine (le Yichouv, de Hayichouv Hayehoudi beEretz Israël, l’implantation juive en Terre d’Israël).

Selon cet accord, les Juifs d’Allemagne qui émigraient en Palestine, avaient la possibilité exclusive – l’accord stipulait que seule cette destination pouvait en bénéficier – d’y transférer une partie de leurs capitaux.[2] Un “capitaliste“ – terme utilisé dans l’accord – qui voulait s’installer en Palestine était autorisé à conclure un contrat avec un exportateur allemand pour l’expédition de marchandises dans ce pays. Les marchandises concernées étaient notamment du bois d’œuvre, des pompes et des machines agricoles. L’exportateur allemand était payé sur le compte bloqué du Juif émigrant qui après son arrivée – souvent 2 ou 3 ans plus tard – recevait de l’Agence Juive la contrepartie en livres palestiniennes. Il s’agissait donc d’un accord de clearing commercial et nullement d’échange de Juifs contre des marchandises palestiniennes. L’accord concernait uniquement les Juifs qui disposaient de capitaux importants.[3] Des opérations de troc de ces mêmes marchandises allemandes contre des produits de Palestine se sont ajoutées aux opérations de clearing. Toutes ces opérations se sont poursuivies même après les Nuits de cristal du 8 au 10 novembre 1938; jusqu’à la Déclaration de Guerre en septembre 1939 selon Raul Hilberg[4] et jusqu’au milieu de la Guerre 1939-1945 selon Tom Segev[5].

L’accord Haavara s’inscrit dans un important projet d’irrigation agricole en Palestine. Lévi Eshkol (à l’époque Lévi Shkolnik) a sans doute été le principal promoteur de l’accord. Il était un des fondateurs de la Histadrout – Fédération Générale du Travail – où il était le responsable de la promotion de l’agriculture coopérative. Au moment de la négociation et de la signature de l’accord, il était le représentant à Berlin d’une firme (Yachin[6]) associée à la Histadrout. Selon la notice biographique diffusée par le Ministère des Affaires étrangères israélien: “En 1937 Levi Eshkol a joué un rôle central dans la création de la Compagnie des Eaux Mekorot et, dans ce rôle, il a contribué de façon décisive à convaincre le Gouvernement allemand de permettre aux Juifs qui émigraient en Palestine d’emporter une partie de leurs fonds – principalement sous forme d’équipements fabriqués en Allemagne. Directeur Général de Mekorot jusqu’en 1951, il a introduit un système national de gestion de l’eau qui a rendu possible une agriculture irriguée intensive.“[7] La compagnie Mekorot était associée à la Histadrout.

Il est évidemment significatif que ce principal promoteur de l’accord Haavara soit un des plus hauts responsables de la communauté juive implantée en Palestine mandataire puis de l’État d’Israël. Lévi Eshkol faisait partie du Haut Commandement de la Hagana, l’armée clandestine juive sous le Mandat britannique et il est en 1950-1951 le Directeur Général du Ministère de la Défense. De 1949 à 1963, il est le Chef du Département Colonisation de l’Agence juive.[8] En 1951, il devient Ministre de l’Agriculture et du Développement. Il est Ministre des Finances de 1952 à 1963. En 1963, il succède à David Ben Gourion à la fois comme Premier Ministre et comme Ministre de la Défense.

L’accord Haavara a suscité de vives oppositions parmi les Juifs de l’époque. Cet accord qui bénéficiait du soutien des plus hautes autorités nazies[9] et des plus hautes autorités sionistes[10], traduisait les intérêts complémentaires des nazis qui voulaient que les Juifs quittent l’Allemagne et des sionistes qui voulaient qu’ils émigrent en Palestine. Or la plupart des Juifs allemands auraient préféré rester dans leur pays. L’idée d’un boycott économique et diplomatique international naquit aux États-Unis avec le soutien du Congrès juif américain. Il avait pour but d’essayer de forcer les nazis à mettre fin aux persécutions afin que les Juifs puissent continuer à vivre en Allemagne.[11]

Le débat entre l’incitation à l’émigration en Palestine et l’appel au boycott de l’Allemagne nazie s’inscrit dans l’opposition qui existait de longue date entre sionisme et assimilation, entre d’une part la volonté de certains Juifs – une petite minorité – d’émigrer en Terre d’Israël et d’autre part la volonté d’autres Juifs – une écrasante majorité – de rester dans leur pays ou d’émigrer ailleurs qu’en Israël, ce qui impliquait évidemment le désir que leurs droits humains soient respectés partout – notamment en Allemagne – et donc de combattre l’antisémitisme.

Selon Ben Gourion, “Les assimilationnistes ont toujours déclaré la guerre à l’antisémitisme. Aujourd’hui, cette guerre s’exprime par un boycott contre Hitler. Le sionisme, lui, a toujours plaidé pour l’indépendance du peuple juif dans sa patrie. Aujourd’hui, certains sionistes ont rejoint le chœur des assimilationnistes: «guerre» à l’antisémitisme. Mais nous devons donner une réponse sioniste à la catastrophe que subissent les Juifs allemands – transformer ce désastre en une occasion de développer notre pays, et sauver les vies et la propriété des Juifs d’Allemagne pour le bien de Sion. C’est ce sauvetage qui a priorité sur tout le reste.“ Et Ben Gourion de conclure que se focaliser sur le boycott constituerait un “échec moral“ d’une envergure sans précédent.[12]

À l’évidence, “sauver les Juifs“ n’était pas la priorité de celui qui sera 10 ans plus tard le Père fondateur de l’État d’Israël. Il déclare le 7 décembre 1938, soit un mois à peine après les Nuits de cristal: “Si j’avais su qu’il était possible de sauver tous les enfants d’Allemagne en les transportant en Angleterre, mais seulement la moitié en les transportant en Palestine, j’aurais choisi la seconde solution – parce que nous ne devons pas seulement faire le compte de ces enfants, mais nous devons faire le compte de l’histoire du peuple juif.“[13] Bref l’ultranationalisme, la priorité du bien de Sion sur tout le reste.

Les opérations de clearing commercial de l’accord Haavara permettaient exclusivement le départ des Juifs fortunés. Or, les nazis voulaient aussi et plus encore se débarrasser de tous les autres. Reinhardt Heydrich, Chef de la Police de Sécurité du Reich, déclare le 12 novembre 1938, soit 2 jours après les Nuits de cristal, “Le problème n’était pas de faire partir les Juifs riches mais de se débarrasser de la racaille juive“. Ce féroce antisémite a même mis sur pied – en soutirant des fonds à des Juifs fortunés – diverses formes d’aide pour que des Juifs pauvres puissent se payer le voyage en Palestine.[14]

J’ai noté que dans le cadre de l’accord Haavara, le troc entre marchandises allemandes – matériaux de construction, pompes et machines agricoles – et palestiniennes s’était ajouté aux opérations de clearing commercial. Il semble clair que les autorités sionistes n’ont jamais envisagé de troquer des Juifs sans fortune contre des produits de Palestine. En d’autres termes, les plus hautes autorités du mouvement sioniste – notamment celles de la communauté juive implantée en Palestine – ont préféré se procurer des instruments de colonisation plutôt que de permettre à des Juifs d’échapper au massacre nazi. Ce qui est parfaitement conforme au sionisme réel: priorité absolue à la colonisation de la Terre d’Israël.

Les quelque 20000 Juifs fortunés qui ont bénéficié de l’accord Haavava, lui doivent plus que probablement la vie[15] puisque les 200000 Juifs d’Allemagne et d’Autriche qui n’ont pas réussi à fuir parce qu’ils ne disposaient pas des capitaux nécessaires, ont pratiquement tous été assassinés.

En 1953, ces Juifs assassinés ont quand même pu contribuer au “bien de Sion“ puisqu’ils ont permis à l’État d’Israël d’obtenir des « réparations » un peu plus plantureuses. En effet, le nombre des victimes juives du Génocide a servi de base au calcul du montant des « réparations » allemandes. Au moment où elles négociaient ce montant, les autorités de l’État d’Israël – celles-là mêmes qui avaient négocié l’accord Haavara – ont envisagé, sans doute par gratitude, d’accorder la citoyenneté israélienne à titre posthume aux victimes du génocide.[16]

L’accord Haavava montre clairement que, contrairement à ce que proclame l’idéologie sioniste – mythe fondateur de l’État d’Israël -, la priorité des plus hautes autorités sionistes n’était pas de “sauver les Juifs“ mais de peupler et de coloniser la Terre d’Israël. “La veille des pogroms de la Nuit de Cristal, Ben Gourion déclarait que la «conscience humaine» pourrait amener différents pays à ouvrir leurs portes aux Juifs réfugiés d’Allemagne. Il y voyait une menace et tira un signal d’alarme: «Le sionisme est en danger!»“[17] À l’évidence, les autorités sionistes ne cherchaient pas à combattre l’antisémitisme mais à l’instrumentaliser afin d’amener les Juifs à contribuer à la colonisation de la Palestine.

La machine de propagande de l’État d‘Israël – avec ses puissantes officines à l’étranger, telles l’AIPAC aux États-Unis, le CRIF en France, le CCOJB en Belgique, … – perpétue l‘instrumentalisation de l’antisémitisme au service de la Terre d’Israël. La tâche est toutefois plus ardue qu’au temps des nazis car aujourd’hui la haine meurtrière des Juifs est tout fait marginale. Dès lors, la machine de propagande israélienne – avec l’efficacité que lui confère une odieuse invocation du génocide – ressasse à satiété que l’antisémitisme meurtrier est omniprésent – particulièrement dans les immigrations musulmanes – et que les condamnations de la politique officielle de l’État d’Israël envers les Palestiniens n’expriment pas une révulsion face à des crimes contre l’humanité et à des crimes de guerre mais la volonté antisémite immémoriale de détruire les Juifs. De plus, cette machine de propagande et ses officines affirment sans relâche que pratiquement tous les Juifs s’identifient à l’État d’Israël et soutiennent sa politique criminelle, ce qui constitue une incitation à l’antisémitisme bien plus efficace que les ignobles mensonges largement discrédités des négationnistes.

[1] “Des rapports – incomplets – (des autorités nazies) donnaient les chiffres suivants: 815 magasins détruits; 171 maisons incendiées; 191 synagogues brûlées; 14 chapelles de cimetière, salles de réunion communautaires et bâtiments du même genre démolis. Vingt mille Juifs furent arrêtés, trente-six tués, trente-six autres gravement blessés.“ Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Folio, 1999, p.44.

[2] Voir Raul Hilberg, La destruction …, notamment p.125.

[3] “Tout Juif qui émigrait en Palestine (était autorisé) à emporter mille livres sterling en devises étrangères et à envoyer par bateau une quantité de marchandises d’une valeur de 20000 marks et même davantage. … La somme de mille livres sterling était nécessaire pour obtenir l’autorisation de la Grande-Bretagne de s’installer en Palestine en tant que Capitaliste – on appelait ainsi cette catégorie d’immigrants. C’était une somme importante; une famille de quatre personnes pouvait vivre dans un confort bourgeois avec moins de 300 livres sterling par an.“ Tom Segev, Le septième million, Éd. Liana Levi, 2010, p.27.

[4] Raul Hilberg, La destruction …, p.125

[5] Tom Segev, Le septième …, p.30. Dans ce cas, le système Haavara enfreignait le Blocus de l’Allemagne imposé par les Alliés au moment de la Déclaration de guerre en septembre 1939.

[6] Il s’agit probablement d’une entreprise de commercialisation de produits agricoles, sans doute des agrumes. Il existe aujourd’hui en Israël une Yachin-Hakal Company Ltd. qui dans le passé était associée à la Histadrout et qui en 2013 est qualifiée de “Israel’s largest citrus fruit growers“. http://jewishbusinessnews.com/2013/07/25/

[7] www.mfa.gov.il/MFA/Facts%20About%20Israel/State/Levi%20Eshkol. Ma traduction de l’anglais.

[8] Head of the settlement division of the Jewish Agency. (settlement: colonie, implantation)

[9] L’Accord a été signé au Ministère des Finances du Reich. Voir Tom Segev, Le septième …, p.27.

[10] Lévi Eshkol n’a pas été le seul futur Premier Ministre israélien à soutenir l’accord. “D’autres futurs Premiers ministres avaient été également engagés à différents stades de la Haavara. David Ben Gourion et Moshé Shertok (plus tard Sharett) se battirent pour l’accord de la Haavara lors de congrès sionistes et au sein de l’exécutif de l’Agence juive. Golda Meyerson (plus tard Meïr) le défendit à New York.“ Tom Segev, Le septième …, p.29.

[11] “Les nazis … ne prirent pas à la légère la capacité des Juifs à leur causer du tort; ils menacèrent la classe dirigeante juive en Amérique, ils organisèrent un boycott d’une journée contre les magasins juifs en Allemagne et donnèrent un coup d’accélérateur aux négociations de l’accord de la Haavara. L’un de leurs buts était de diviser le monde juif entre les partisans de la Haavara et les partisans du boycott. Et la division eut effectivement lieu.“ Tom Segev, Le septième …, p.35.

[12] Tom Segev, Le septième …, p.37.

[13] Déclaration faite au Comité Central de son parti, le Mapai (socialiste). Voir Tom Segev, Le septième …, p.38.

[14] Raul Hilberg, La destruction …, p.127.

[15] Ils perdirent 35% de leur capital et furent forcés d’attendre longtemps leur argent, parfois pendant deux ou trois années mais ils ont survécu. Voir Tom Segev, Le septième …, p.30.

[16] « Le projet de loi sur la Commémoration de la Shoah et des Héros (Yad Vashem, 1953) … comportait une clause prévoyant l’attribution à titre commémoratif de la citoyenneté israélienne à tout ceux qui étaient morts pendant la Shoah. » Idith Zertal, La nation … p.85.

[17] Tom Segev, Le septième …, p.38-39.

Ne pas diffuser ?


La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent
Albert Einstein

C’était au tout début du mois de juillet de l’année dernière. J’étais place Tahrir au Caire, dans l’attente d’un événement que même le cireur de chaussures de la corniche Maspéro savait inéluctable. Mohamed Morsi, le président égyptien allait , selon l’expression consacrée, devoir dégager. Le téléphone sonne. Un ami m’appelle de France pour m’annoncer : « Tu sais ! Un des principaux éditorialistes parisiens affirme qu’il va rester au pouvoir ! » Du point de vue de ce confrère, depuis son bureau avec vue sur la Seine, c’était tout à fait logique. Morsi avait été élu démocratiquement.

L’administration Obama, persuadée qu’elle avait enfin trouvé un « bon » islamiste sunnite, le soutenait. Les correspondants et envoyés spéciaux en Egypte pouvaient toujours décrire les foules immenses et le soutien accordé par l’armée aux manifestants anti-Frères musulmans, cela ne changeait rien à la vision manichéiste de cet expert en politique étrangère.

Les aveugles

Il souffrait du syndrome de l’inertie conceptuelle. L’incapacité à adapter l’analyse et le discours aux tranformations d’une situation, d’un rapport de force. Une forme d’aveuglement, qui a frappé les médias mais aussi les services de renseignements et d’analyse au cours de l’Histoire. En 1941, aveuglé par sa vision des relations bilatérales avec Berlin, Staline n’a pas voulu voir les signes annonciateurs de l’offensive nazie contre l’URSS. Dans les années 70, les Américains n’ont pas compris la nature des événements précurseurs à la chute du Shah d’Iran et l’arrivée au pouvoir des Ayatollahs. Plus tard, ils ont refusé toutes les informations sur l’inexistence d’armes de destruction massives dans l’Irak de Saddam Hussein. On connaît la suite.

Les Israéliens, politiques, analystes et journalistes n’ont pas toujours fait mieux. La surprise stratégique de la guerre du Kippour en est un des principaux exemples. Il faudrait aussi rappeler le soutien sans faille accordé par l’armée et le Shin Beth au développement de l’Islam radical à Gaza jusqu’au jour où ces « sympathiques religieux » ont créé le Hamas dont l’objectif est la destruction de l’État juif. J’ai décrit cet épisode dans mon livre « Le grand aveuglement » .

Que faire des Palestiniens ?

Aujourd’hui, on est bien obligé de constater que ce syndrome est omniprésent chez les dirigeants et les médias occidentaux, bloqués sur la vision de l’inéluctabilité d’une paix israélo-palestinienne. Or, la probabilité d’un accord est extrêmement faible comme le prouve l’échec de l’initiative du secrétaire d’état John Kerry. Un accord était tout simplement impossible.

D’abord pour des raisons politiques israéliennes.Le Likoud, le principal parti de droite, a toujours été opposé à la création d’un état palestinien indépendant aux côtés d’Israël. Le développement de la colonisation en Cisjordanie a été un de ses principaux objectifs depuis son arrivée au pouvoir avec l’élection de Menahem Begin en 1977 et après la conclusion du traité de paix avec l’Egypte en 1979. Grâce à son alliance historique avec le Sionisme religieux, près de 400 000 Juifs y habitent, transformant radicalement les données du conflit au Proche Orient. La direction de l’OLP l’a compris et admet en privé qu’elle a échoué et ne parviendra pas à créer un état indépendant.

A terme, Israël, devra donc dévoiler ce qu’il compte faire des Palestiniens. Les maintenir dans l’autonomie sous sa forme actuelle ? Des personnalités comme Ehoud Barak estiment que cela serait une forme d’apartheid. Les annexer en leur accordant tous les droits politiques – y compris la possibilité de voter pour la Knesset ? Ouri Ariel, ministre de l’habitat et colon militant le propose. Mais, à l’étranger, les images de l’occupation israélienne dérangent et les grands médias ne les diffusent plus depuis longtemps.

Crise économique oblige, les grandes chaines généralistes occidentales, occupées par la grande bataille de l’audience, ne couvrent plus l’international au quotidien. Et puis, en Europe ces images suscitent des réactions souvent anti-juives au sein de certaines populations et réveillent diverses formes d’antisémitisme. Un phénomène renforcé par l’attitude des institutions communautaires juives, identifiées à la politique israélienne, qu’elles soutiennent sans faille.

Ne pas diffuser ?

Cette montée de l’antisémitisme consolide l’inertie conceptuelle des médias. Un rédacteur en chef d’une grande agence de presse m’a dit, récemment : « Il faut faire attention. La montée de l’antisémitisme est sans précédent et il ne faut pas diffuser d’articles ou de sujets trop négatifs sur Israël ».

Résultat : le dossier palestinien a quasiment disparu de la place publique occidentale. Cela fait bien entendu l’affaire de la droite israélienne, mais avec un inconvénient majeur : son discours est , lui aussi, devenu inaudible. A preuve : la rapidité avec laquelle les États Unis, l’Union Européenne, la Chine, l’Inde et la Russie ont reconnu le nouveau gouvernement palestinien soutenu par le Hamas. Le message de Netanyahu, rappelant que l’organisation islamiste prône la destruction d’Israël, n’est pas passé.

Inexorablement, ce conflit finira par atteindre son paroxysme et embraser non seulement la région mais aussi des populations musulmanes dans le monde arabe et en Europe. Les dirigeants occidentaux, analystes et éditorialistes devront alors révéler les raisons pour lesquelles ils ont laissé ce conflit glisser vers le point de non retour.

source

voir les commentaires sur la page fn de Baudouin Loos

Suite au message de Serge Grossvak


Bonjour Serge,

RIEN, JAMAIS RIEN n’excuse le fait raciste quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, dis-tu.

Bien sûr Serge.

Mais les complices et donc aussi responsables sont  la presse et les politiques qui laissent parler un Netanyahu à la tête d’une état qui pratique un racisme systématique et odieux.

Laisser parler ce type qui profère des mensonges avec son arrogance habituelle, c’est ça qui aujourd’hui  est aussi odieux; laisser parler ce type qui hier encore niait l’assassinat de deux jeunes Palestiniens sans rectifier la vérité, ça c’est odieux.

Benjamin Netanayhu. « On continue d’entendre des calomnies et des mensonges contre l’Etat d’Israël sur le sol européen alors même que les crimes contre l’humanité et les actes meurtriers commis dans notre région sont systématiquement ignorés », a accusé M. Netanyahu dans un communiqué. « Notre réponse à cette hypocrisie est de toujours établir la vérité et poursuivre une lutte sans répit contre le terrorisme », a ajouté le Premier ministre….

De quelles calomnies parlez-vous, Monsieur Netanyahu?
Colonisation: calomnies? Mais alors vous mentez lorsque vous dites: “pas question d’arrêter…”
Vol de l’eau: calomnies?
Les jeunes tués en pleine rue: calomnies?
Emprisonnements administratifs: calomnies?
Arrestations enfants la nuit: calomnies?
Destruction patrimoine, notamment religieux: calomnies?
Etc etc etc
De quels crimes contre l’humanité qui auraient eu lieu récemment en Israël parlez-vous, Monsieur Netanyahu?

A Bruxelles, a eu lieu hier une grande fête pour l’année de la Palestine, humaine, totalement pacifique, sans le moindre accent raciste pour la défense des droits et de la justice du peuple Palestinien.

Et pour nous, cette fusillade abjecte  est triste à en mourir.
Le ou les criminels sont porteurs de haine comme tous les complices, dont une certaine Presse .

S’il n’y avait pas toutes les entraves à l’application du Droit international (veto USA à l’ONU, lâcheté de l’Europe, lâcheté de la Presse “officielle” audiovisuelle et écrite), il y a longtemps que les Palestiniens auraient un état indépendant. Aujourd’hui, un rêve devenu impossible sur le terrain….

Merci pour ton message,
MP

À quoi sert Dieudonné ? Et qui en profite ?



mardi 25 mars 2014

Nous reproduisons ci-dessous un article de Pierre Stambul sur Dieudonné (et l’antisémitisme, et Valls, etc.) Pierre Stambul est coprésident de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix). Son article paraîtra dans le prochain numéro de « Emancipation », revue mensuelle de la tendance syndicale du même nom.

A quoi sert Dieudonné ? Et qui en profite ? Par Pierre Stambul

Antisémitisme, sionisme, humoriste, liberté d’expression, antisystème… , tout se mélange. Si on essayait d’y voir clair ?

Ils disent la même chose.

Commençons par une anecdote. La veille du jour de l’an, je rentre de Gaza, la tête pleine des horreurs des effets du blocus. Je suis dans la voiture qui me ramène de l’aéroport et le téléphone sonne. C’est France-Bleu-Provence qui veut m’interviewer … sur Dieudonné, pas sur Gaza. « L’affaire » ayant fait du bruit jusqu’au Caire, je suis vaguement au courant. Sans trop réfléchir, je leur dis : « Ecoutez, je ne sais pas si Dieudonné est un agent du Mossad, mais s’il ne l’est pas, c’est que le Mossad est devenu franchement très con, ce à quoi je ne crois pas ». Je sens un grand blanc chez mon interlocutrice. J’embraye : « Car enfin, Dieudonné et les partisans inconditionnels d’Israël disent la même chose : que juif = sioniste ou que les partisans d’Israël sont propriétaires du génocide nazi ». « Et puis, Valls qui affirme que les Roms n’ont pas vocation à vivre en France est-il qualifié pour nous donner des leçons d’antiracisme ? »

Il m’est parfois arrivé de passer sur les médias. Mais cette fois-ci, mon refus de choisir entre Dieudonné et Valls ne correspondait pas à ce que les médias souhaitent. Et mon interview n’a pas été diffusée.

Le rôle historique de l’antisémitisme

Les Juifs, pour reprendre les termes de Hannah Arendt, ont été les parias de l’Europe, considérés comme des « Asiatiques inassimilables ». Il y a eu un consensus antisémite en Europe contre les Juifs, considérés comme un obstacle aux rêves fous de pureté « ethnique » ou « raciale ».

Le sionisme a transformé les Juifs en en faisant des colonisateurs européens au service de l’Occident. Les Juifs européens d’aujourd’hui ne sont plus des parias ou des dominés. L’islamophobie a remplacé l’antisémitisme comme dénominateur commun de toutes les idéologies de haine et d’exclusion. L’extrême droite est aujourd’hui plutôt pro-israélienne à l’image de ces dirigeants (le Flamand Dewinter, le Néerlandais Wijlders ou l’Autrichien Strache) partis à Jérusalem visiter la Knesset et le musée Yad Vashem à l’invitation de leur « collègue » Lieberman.

Il est piquant de voir le n° 2 du CRIF (William Goldnadel) devenu l’avocat de l’ancien rédacteur en chef du journal « Minute » (Patrick Buisson) comme si les antisémites traditionnels étaient devenus fréquentables.

L’antisémitisme n’a bien sûr pas disparu, mais il n’est plus l’instrument des dominants pour écraser les dominés. Quelqu’un comme Valls qui proclame tous les jours son « philosémitisme » (« par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ») pense en même temps que « les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie ».

Dieudonné est-il antisémite ?

La question peut paraître stupide, mais de nombreuses personnes, surtout dans les quartiers populaires, nient cette évidence. Ils affirment que c’est de l’humour et/ou de la provocation et que c’est parfaitement licite.

Humour, l’affirmation vieille de plus de 10 ans où Dieudonné expliquait que « la traite des Noirs a été financée par des banquiers juifs ».

Humour raffiné, la composition de la « liste antisioniste » présentée aux élections de 2009. Pour éviter les poursuites judiciaires, je laisse aux lecteurs/trices le soin d’aller voir la biographie des grandEs humoristes/humanistes que sont Yahia Gouasmi, Alain Soral, Ginette Skandrani, Maria Poumier, Pierre Panet ou Christian Cotten. Pierre Panet est décidément un grand humoriste. Présent sur la liste du FN dans le XIIème arrondissement de Paris, il a indisposé les dirigeants de ce noble parti stupéfaits de découvrir un négationniste sur leurs listes.

Humour encore le fait d’intégrer Faurisson à son spectacle ou de manifester son amitié pour Serge Thion.

La bonne question n’est pas : « est-il antisémite ? » mais « comment et pourquoi l’est-il devenu ? ». Je pense qu’au départ, c’est « la concurrence des victimes », l’idée juste qu’on a minimisé un crime aussi long et épouvantable que l’esclavage et la traite des Noirs alors que la Shoah (je préfère le terme « génocide nazi ») est devenue quelque chose qu’on doit célébrer, parfois sans prendre le recul pour en comprendre les ressorts. Dieudonné est devenu monomaniaque de la dénonciation de l’esclavage. Les sionistes sont devenus monomaniaques de la Shoah au point de nier les autres génocides. Là aussi, des formes de pensée parallèles, la concurrence des victimes c’est dangereux.

L’antisémitisme de Dieudonné est devenu obsessionnel et il a repris un certain nombre de stéréotypes classiques (« Les Juifs maîtres du monde », « Les Juifs et l’argent », « Les Juifs et les médias »).

Un formidable cadeau au sionisme.

L’Etat d’Israël a été déclaré coupable du crime d’apartheid par le Tribunal Russell sur la Palestine. Aux yeux d’un nombre croissant de citoyenNEs du monde entier, Israël aujourd’hui, c’est l’Afrique du Sud d’autrefois et il faut boycotter ce pays colonialiste qui pratique des crimes de guerre. La dernière défense des partisans de la politique israélienne, c’est de brandir l’antisémitisme, c’est de dire que critiquer Israël, c’est de l’antisémitisme, c’est de s’approprier le génocide nazi et de l’utiliser pour empêcher toute critique.

En Israël même, ce qui maintient le « consensus » dans la société pour écraser les PalestinienNEs, c’est le complexe de Massada, ce sentiment collectif que les victimes ont été, sont et seront toujours les Juifs, que personne ne les aime et qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour se défendre.

La guerre israélo-palestinienne n’est ni raciale, ni religieuse, ni communautaire. Elle porte sur des questions universelles fondamentales : le refus du colonialisme et l’égalité des droits. Qui dit le contraire ? les sionistes et les amis de Dieudonné. Pour les sionistes, les Juifs ont vécu en exil, ont fait leur retour dans leur pays et les Palestiniens n’existent pas ou sont des intrus. Pour Dieudonné, le mal que les sionistes infligent aux Palestiniens est intimement lié à la nature perverse des Juifs. Les sionistes disent : « c’est parce que tout le monde nous persécute qu’il nous faut un pays dominant ses voisins » ; Dieudonné leur répond : « c’est parce que les Juifs dominent le monde qu’ils persécutent les Palestiniens ».

Discours parallèles et complémentaires pour que le choix n’existe qu’entre deux formes de barbarie et de racisme.

Nous savons que l’instrumentalisation du génocide nazi par les sionistes est une escroquerie. Les sionistes n’ont joué qu’un très faible rôle dans la résistance juive au nazisme. Certains de leurs dirigeants se sont fortement compromis avec le nazisme. Et les millions de victimes de l’extermination n’avaient rien à voir avec le projet colonial qui a détruit la Palestine. Comme Dieudonné pense que juif et sioniste, c’est pareil, il multiplie les allusions obscènes sur le génocide et fréquente allègrement les négationnistes. Cela sert qui ?

Si Dieudonné n’existait pas, les sionistes l’auraient inventé. Il n’est hélas pas le seul. On trouve un tout petit nombre d’individus qui affirment que « Les Juifs sionistes et antisionistes sont les deux faces d’un même problème » ou que « la cause palestinienne est mal défendue là où la parole antisémite est brimée alors qu’elle est bien défendue là où cette parole est libre ».

Deux discours voisins

Nous vivons une période de racialisation des conflits. L’Occident est en plein dedans avec « La guerre du Bien contre le Mal » et le « choc des civilisations ». Le mal, ce sont les Arabes, les Musulmans, les bronzés, les quartiers, les pauvres. Et la Bible vient au secours de ce mode de pensée avec les Chrétiens sionistes pour qui les Arabes, c’est Armageddon et il faut les expulser.

Israël est l’élève modèle de ce discours. Mais la France aussi qui discrimine et ostracise touTEs les descendantEs de l’immigration post-coloniale.

Dieudonné fait comme les sionistes. Il essentialise les gens selon leur origine ou leur identité supposée. Il répond à la haine et la discrimination par la connerie raciste. Il ne connaît rien à la Palestine. Là-bas, celles et ceux qui soufrent savent que juif et sioniste, ce n’est pas pareil. Ils ont connu ou entendu parler de Michel Warschawski, d’Amira Hass, de Gideon Lévy ou de Juifs non Israéliens comme Stéphane Hessel ou Noam Chomski.

Antisystème, quelle blague !

La popularité de Dieudonné vient d’un sentiment diffus. Il est perçu comme un mode de rupture, comme quelqu’un « d’antisystème ».

En vérité Dieudonné occupe un créneau précis : capter une partie du vote des « quartiers » au profit du Front National.

La rupture avec le système, c’est la lutte contre les ravages du capitalisme, c’est renouer avec la lutte des classes, c’est réinventer une véritable égalité sociale et l’égalité des droits.

L’idéologue qui inspire Dieudonné (Alain Soral) a beau avoir appelé son mouvement « Egalité et Réconciliation », il ne prône ni l’un ni l’autre. Il s’inspire clairement de ce qui a fait la force du fascisme : transformer la colère sociale en colère raciste, briser le mouvement ouvrier et faire disparaître les traces de son histoire.

Historiquement, Le Pen c’est l’Algérie Française, la torture, la stigmatisation permanente de « l’immigré » et de ses symboles supposés (les mosquées, le voile …). Que la violence de la crise pousse des gens dans les quartiers à entendre ce discours n’a qu’une seule source : la volonté d’une rupture avec le système.

Il est tragique que la « gauche » qui a historiquement incarné cette soif de changement soit à ce point devenue inaudible. Elle est jugée responsable du chômage, de l’abandon, des discriminations, de la désagrégation du tissu social et de la montée du racisme.

Interdire Dieudonné n’a pas de sens. Surtout quand c’est Valls qui s’en mêle et qui prétend combattre Dieudonné au nom des « valeurs républicaines ». Quelles valeurs ? Celles de la république française héritière des guerres coloniales ? Celles qui en organisant la destruction des acquis sociaux a transformé des territoires entiers en zones sans présent ni avenir ? Il faut combattre Dieudonné idéologiquement. Il n’est pas une victime. Il est la face complémentaire de l’idéologie dominante.

Pierre Stambul

CAPJPO-EuroPalestine