L’Etat islamique vu par Vice : commentaire d’un reportage inédit


Camille Polloni | Journaliste Rue89

Cet été, le site américain Vice a diffusé un reportage viral au cœur du groupe terroriste de l’Etat islamique en Syrie. Nous avons demandé à David Thomson, journaliste spécialiste des djihadistes, de l’analyser.

Le site américain Vice est connu pour ses vidéos-choc dans les endroits les plus dangereux du monde. Cet été, le site a diffusé un reportage découpé en cinq épisodes de dix minutes chacun, au cœur de l’Etat islamique en Syrie.

Le reporter de Vice, Medyan Dairieh (DR)

Réalisé par Medyan Dairieh, un journaliste palestinien habitué aux terrains difficiles, le film connaît une grande notoriété dans le monde entier. Le visionner met assez mal à l’aise.

D’un côté, il représente un véritable exploit, en filmant au plus près du groupe terroriste le plus terrifiant du moment – et qui vient de décapiter le journaliste américain James Foley. De l’autre, l’absence de distance entre l’auteur et son sujet fait débat. Il faut dire que pour pouvoir tourner à Racca, il a dû accepter d’être cornaqué en permanence par des combattants de l’Etat islamique, sans réelle liberté de mouvement.

Le journaliste David Thomson (DR)

Nous avons montré l’intégralité du reportage au journaliste David Thomson, à la fois pour recueillir ses impressions sur le discours véhiculé par Vice et ses réflexions sur la progression de l’Etat islamique en Syrie et en Irak.

Reporter à RFI, il a écrit un livre sur les djihadistes français qui partent en Syrie (« Les Français jihadistes », mars 2014, éd. Les Arènes). Quand il travaillait en Tunisie, entre 2011 et 2013, il a aussi réalisé un documentaire sur le groupe salafiste Ansar Al Charia.

Son parti-pris est assez proche de celui de Vice : lorsqu’il parle des djihadistes, il n’émet pas de jugement mais s’astreint à un traitement très factuel. Grâce à cette attitude, il a développé des relations privilégiées avec des combattants habituellement réticents à recevoir la presse. Comme pour d’autres sujets, la confiance joue à plein :

« Quand ils savent qu’il y aura un traitement objectif, qui ne colporte pas de rumeurs, qui tient compte des gens et de leurs codes, ils acceptent. Pour Ansar Al Charia, le pacte de départ était que je ne prenais contact qu’avec eux. Je n’ai pas de contact avec des sources policières ni judiciaires, je ne collabore pas avec les autorités. »

Chacun des cinq épisodes est disponible en intégralité ici.

Les jihadistes de l’EIIL, engagés en Irak et en Syrie, annoncent un « califat »


Publié le 29 juin 2014 à 21h19

Bagdad (AFP)

Les jihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui ont conquis de larges pans de territoires en Syrie et en Irak, ont annoncé dimanche l’établissement d’un « califat islamique » faisant fi des frontières.

Sur le terrain, l’armée irakienne menait sa plus grande contre-offensive au nord de Bagdad pour tenter de reprendre les régions prises par les insurgés sunnites lors de leur offensive fulgurante lancée le 9 juin, notamment la ville de Tikrit.

Dans un enregistrement audio diffusé sur internet, l’EIIL, qui se fait désormais appeler « Etat islamique » pour supprimer toute référence géographique, a désigné son chef Abou Bakr Al-Baghdadi comme « calife » et donc « chef des musulmans partout » dans le monde.

l’article ici

Déclaration du Comité des juifs bagdadis de Ramat-Gan


Bay Area Mizrahi

Déclaration du 14 septembre 2012 – 27 Elul 5772

(PNG)

Deux Juifs Irakiens lors de leur arrivée dans l’État Sioniste en 1950


  • A) – Nous remercions très sincèrement le gouvernement israélien de nous avoir confirmé notre statut de réfugiés après une rapide évaluation, de 62 ans, de nos documents.
  • B) – Nous demandons que les juifs ashkénazes (juifs d’Europe centrale et orientale) soient également reconnus comme réfugiés, de sorte qu’ils n’envisageront pas d’envoyer chez nous les courtois officiers de l’unité Oz chargée de l’application de la loi sur l’immigration.
  • C) – Nous cherchons à exiger l’indemnisation de nos biens et avoirs perdus auprès du gouvernement iraquien – PAS de l’Autorité palestinienne – et nous n’accepterons pas l’option que cette indemnisation de nos biens se fasse au détriment de l’indemnisation de biens perdus par d’autres (à savoir les réfugiés palestiniens) ou que ladite indemnisation soit transférée à des organismes qui ne nous représentent pas (à savoir le gouvernement israélien).
  • D) – Nous demandons la mise en place d’une commission d’enquête pour examiner :
    • 1) – si, et par quels moyens, des négociations ont été menées en 1950 entre le Premier ministre israélien, David Ben-Gourion, et le Premier ministre iraquien, Nuri as-Said, et si Ben-Gourion a informé Said qu’il était autorisé à prendre possession des biens et avoirs des juifs iraquiens s’il acceptait de les envoyer en Israël ;
    • 2) – qui a ordonné le bombardement de la synagogue Masouda Shem-Tov à Bagdad, et si le Mossad israélien et/ou ses agents ont été impliqués ; s’il est établi que Ben-Gourion a effectivement mené des négociations sur le sort des biens et avoirs des Iraquiens juifs en 1950, et ordonné au Mossad de bombarder la synagogue de la communauté afin de précipiter notre fuite d’Iraq, alors nous intenterons une action devant un tribunal international en demandant la moitié de la somme globale de l’indemnisation pour notre statut de réfugiés au gouvernement iraquien, et l’autre moitié au gouvernement israélien.
  • E) – Meilleurs vœux d’heureuse nouvelle année, une année de paix et de prospérité, une année de tranquillité et de fécondité.

Le Comité des juifs bagdadis de Ramat Gan (banlieue de Tel Aviv)

http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=12655
14 septembre 2012 – 27 Elul 5772 – Bay Area Mizrahi – Traduction : Info-Palestine.net/JPP

Les crieurs publics du Ramadan se font de plus en plus rares en Irak


OLJ/AFP | 12/08/2012
L'un des derniers mousaheratis de Bagdad en plein action le 1 août 2012. AHMAD AL-RUBAYE
L’un des derniers mousaheratis de Bagdad en plein action le 1 août 2012. AHMAD AL-RUBAYE AFP
RAMADAN « Autrefois, chaque rue avait son propre mousaherati, qui avait son propre tambour ».

Frappant sur un petit tambour en arpentant les rues de Samarra au petit matin, Luay Sabbah crie « S’hour! S’hour! ». Ce crieur chargé de réveiller son voisinage exerce une pratique de plus en plus rare en Irak.

Le jeune homme d’une vingtaine d’années, comme les autres crieurs publics du ramadan, réveille ses voisins pour le premier repas, appelé « s’hour », qui précède la prière de l’aube et le jeûne diurne pendant ce mois sacré pour les musulmans.

Mais ils ne sont plus très nombreux à pratiquer ce réveil public, vêtus de la dishdasha traditionelle, sorte de chemise à manches longues, généralement blanche, descendant jusqu’aux chevilles. La faute au progrès techologique, et aux mesures de sécurité mises en oeuvre après l’invasion américaine de 2003 qui a détrôné le dictateur Saddam Hussein.

Les autorités imposent un couvre-feu de 1 à 4 heures du matin dans les villes les plus importantes du pays. C’est le cas à Samarra aussi, à 110 km de Bagdad. Mais pour le ramadan, la règle s’assouplit afin de permettre à Sabbah, le crieur public ou musaheratis en arabe irakien, et à ses confrères, de sortir à l’aube dans la ville.

« Les mousaheratis ont presque complètement disparu. Il n’y en a plus que quelques-uns, et encore, ils ne travaillent pas tous les jours, » dit Sabbah, qui a repris la fonction que son père a exercée pendant dix-huit ans, jusqu’à sa mort en 2008.

A la fin du Ramadan, pour la fête du Fitr, les mousaheratis font le tour des maisonnées qu’ils ont réveillées, et acceptent des étrennes pour leur travail.

Mais les sommes récoltées sont maigres, alors les mousaheratis ont aussi un travail à l’année: Sabbah, par exemple, vend de l’huile de cuisine.

« Autrefois, chaque rue avait son propre mousaherati, qui avait son propre tambour, » se souvient Abou Jassim, un retraité assis chez un épicier de Bagdad.

« Parfois leurs voix se mêlaient, parce qu’ils étaient très nombreux. Les enfants les accueillaient avec des cris de joie, mais aujourd’hui, la peur et l’insécurité les tiennent à l’écart. »

Après l’invasion de l’Irak, des dizaines de milliers de personnes ont trouvé la mort dans une spirale de violences confessionelles qui a culminé entre 2006 et 2008.

La sécurité s’est améliorée depuis, mais les attaques sont encore nombreuses et le pays a connu un regain de violence depuis le début du ramadan – soixante-neuf personnes ont été tuées les premiers jours d’août.

Couvre-feu, murs anti-explosion et check-points ont été mis en place pour lutter contre ces violences, mais ils rendent les déplacements difficiles.

A Baqouba, capitale de l’une des provinces les plus dangereuses d’Irak, Diyala, Ahmed Abbas, un crieur de 27 ans, a dû demander une autorisation aux autorités locales, et ne peut déambuler que « dans les zones stables. »

Baqouba, qui comptait une soixantaine de mousaheratis l’an dernier, en a moitié moins en raison de l’insécurité et des restrictions pesant sur les déplacements, selon un membre d’un conseil local, qui préfère rester anonyme.

A Mossoul, l’une des villes les plus violentes d’Irak, et dans sa province de Ninive, il n’y a plus du tout de mousaheratis, selon les responsables religieux.

Selon un résident de Mossoul, ouvrier en bâtiment, Mukhlis Jarallah, « de vastes quartiers se réveillaient au son des cris d’un vieux grand-père. » Mais, ajoute-t-il, « l’invasion a mis fin aux mousaherati. »

source

« Les guerres ont décrédibilisé les USA »


Entretien : J-P. Du.

Mis en ligne le 17/12/2011

« La combinaison des conflits d’Irak et d’Afghanistan a déstabilisé le potentiel militaire américain ainsi que la crédibilité internationale des Etats-Unis. En conséquence, leur capacité d’action s’est amoindrie. » Entretien avec Amine Ait-Chaalal Professeur de relations internationales (UCL)Directeur du centre d’études des crises et conflits internationaux (Cecri)
Le bilan de l’intervention américaine en Irak est-il plus positif que négatif ?Il y a eu des éléments positifs. C’est d’abord et avant tout la chute d’une dictature. Ensuite, et de manière paradoxale, le conflit en Irak a établi le caractère illusoire d’imposer une issue politique par la force. La démocratie ne s’impose pas par les armes. Les projets des néoconservateurs ont été remis dans les bibliothèques des idéologues. Il y a d’autre part nombre d’aspects qui sont beaucoup plus négatifs. Le bilan humain est d’abord dramatique. Plus de 4 000 soldats tués en Irak du côté américain. Il faut y ajouter des dizaines de milliers de blessés, ainsi qu’un taux de suicide particulièrement élevé. Et pour tout ce qui relève du “post traumatic stress disorder”, une notion qu’on connaît bien depuis la guerre du Vietnam, on peut estimer que 300 000 soldats ont été atteints par ce syndrome. Le bilan financier est aussi terriblement négatif. Plus de 800 milliards de dollars ont été consacrés pour cette guerre par le budget américain et pour le résultat obtenu, c’est cher payé. Son impact sur l’instabilité économique qu’on connaît est lié à ces dépenses.Et du côté irakien ?

Les chiffres sont plus difficiles à établir, mais on estime à 600 000 le nombre de victimes irakiennes, auxquelles il faut ajouter plusieurs millions de personnes déplacées à l’intérieur ou à l’extérieur du pays.

L’image des Etats-Unis n’a-t-elle pas été dégradée ?

Si. Les images d’Abou Ghraib comme celles de Guantanamo ont beaucoup affecté la crédibilité américaine sur la scène internationale. Dès 2002, Barack Obama avait pris position de manière virulente contre le lancement de cette guerre, alors qu’il existait un consensus favorable à l’intervention. Je voudrais aussi insister sur la perte de temps qu’a occasionnée cette intervention sur le dossier israélo-palestinien, aujourd’hui en perdition. Or, pour l’avenir de la région et la stabilité mondiale, on ne peut que le déplorer.

Est-ce qu’aujourd’hui l’Irak est stabilisé ?

Les informations dont on dispose sur les attentats et les violences ne donnent pas l’impression que la stabilisation soit un processus engagé. Au contraire, cette guerre a avivé un certain nombre de fractures dans la société irakienne.

Cette intervention, et ses échecs, vont-ils amener les Etats-Unis à se désengager du statut de “gendarme du monde” ?

C’est un statut qu’ils n’ont jamais revendiqué de manière officielle. Ceci étant dit, si on prend la situation qui était celle du début de l’année 2001, à l’arrivée de Bush, et celle prévalant 10 ans plus tard, la combinaison des guerres d’Irak et d’Afghanistan a déstabilisé le potentiel militaire américain ainsi que la crédibilité internationale des Etats-Unis. Et donc la capacité d’action des Etats-Unis s’est amoindrie. Pendant ce temps-là, le reste du monde a évolué, un certain nombre de puissances ont émergé, et la position des Etats-Unis s’est affaiblie malgré les tentatives de l’administration actuelle en termes internes et internationaux.

Source

L’armée US dit adieu à l’Irak (The Independent)


Robert FISK

Photo : des soldats US quittent l’Irak en traversant la frontière avec le Koweit. Environ 50.000 troupes vont rester pour former l’armée irakienne.

Lorsqu’on envahit un pays, il y a toujours un premier soldat – tout comme il y a toujours un dernier.

Le premier homme à la tête de la première unité de la première colonne de l’armée d’invasion américaine à fouler la place Fardous dans le centre de Bagdad en 2003 fut le caporal David Breeze du 3ème bataillon, 4ème régiment des Marines. Pour cela, évidemment, il me fit remarquer qu’il n’était pas du tout un soldat. Les Marines ne sont pas des soldats. Ce sont des Marines. Mais ça faisait deux mois qu’il n’avait pas parlé à sa maman alors – inévitablement – je lui ai proposé mon téléphone par satellite pour appeler chez lui dans le Michigan. Tous les journalistes savent qu’on obtient une bonne histoire à raconter si on prête son téléphone à un soldat en guerre.

« Salut ! » a hurlé le caporal Breeze. « Je suis à Bagdad. J’appelle pour dire « salut, je vous aime, je vais bien. Je vous aime. » La guerre sera finie dans quelques jours. On se verra bientôt. » Oui, ils disaient tous ça, que la guerre sera bientôt finie. Ils n’ont pas consulté les Irakiens sur cette agréable perspective. Les premiers kamikazes – un policier dans une voiture et deux femmes dans une voiture – avaient déjà frappé les américains le long de l’autoroute qui mène à Bagdad. Des centaines d’autres allaient suivre. Des centaines d’autres suivront encore.

Alors il ne faut pas se laisser berner par le spectacle à la frontière koweïtienne de ces dernières heures, le départ des dernières troupes de « combat » de l’Irak deux semaines avant la date prévue. Ni par les cris infantiles de « on a gagné » de ces soldats adolescents dont certains n’avaient que 12 ans lorsque George W. Bush envoya son armée dans cette aventure catastrophique. Ils laissent derrière eux 50.0000 hommes et femmes – un tiers de la force d’occupation US – qui seront attaqués et qui devront encore se battre contre l’insurrection.

Certes, ils sont sur place officiellement pour former les hommes en armes et les miliciens et les plus pauvres parmi les pauvres qui ont rejoint l’armée irakienne, dont le propre commandant pense qu’elle sera incapable de défendre le pays jusqu’en 2020. Mais le pays sera toujours sous occupation – car il est évident qu’un des « intérêts américains » qu’il leur faudra défendre est celui de leur propre présence – avec les milliers de mercenaires armées et indisciplinés, occidentaux et orientaux, qui se frayent un chemin à coups de feu pour protéger nos précieux diplomates et hommes d’affaires occidentaux. Alors dites-le à voix haute et intelligible : nous ne partons pas.

Au lieu, les millions d’Américains qui sont passés par l’Irak ont apporté la plaie. Depuis l’Afghanistan – pour qui ils ont eu le même intérêt après 2001 qu’ils auront l’année prochaine lorsqu’ils commenceront à « quitter » le pays – ils ont apporté Al Qaeda. Ils ont apporté la guerre civile. Ils ont apporté la corruption à grande échelle. Ils ont marqué Abou Ghraib du sceau de la torture et ont fait de cette prison une digne héritière du régime de Saddam Hussein – non sans avoir au préalable marqué du sceau de la torture celle de Bagram et toutes les autres prisons clandestines en Afghanistan. Ils ont introduit le sectarisme dans un pays qui, malgré toute la brutalité et la corruption du régime de Saddam Hussein, avait néanmoins imposé une unité entre Sunnites et Chiites.

Et parce que les Chiites allaient inévitablement diriger cette nouvelle « démocratie », les soldats américains ont donné à l’Iran la victoire qu’il n’a pas pu obtenir dans la terrible guerre de 1980-1988 contre Saddam Hussein. Les hommes qui ont jadis attaqué l’ambassade américaine au Koweit – des hommes qui étaient alliés aux kamikazes qui ont fait sauter la base militaire US à Beyrouth en 1983 – aujourd’hui participent au pouvoir en Irak. Hier, les Dawas étaient des « terroristes ». Aujourd’hui, ce sont des « démocrates ». C’est drôle comment nous avons oublié les 241 soldats américains qui sont morts dans l’aventure libanaise. Le caporal David Breeze devait avoir deux ou trois ans à l’époque.

Ma la folie continue. Le désastre américain en Irak a infecté la Jordanie voisine avec Al Qaeda – l’attentat contre un hôtel à Amman – et puis le Liban de nouveau. L’arrivée des hommes armés du Fatah al-Islam dans le camp palestinien de Nahr al-Bared dans le nord du Liban – leur guerre de 34 jours contre l’armée libanaise – et les innombrables civils tués furent le résultat direct du soulèvement sunnite en Irak. Al Qaeda est arrivé au Liban. Puis l’Irak sous occupation américaine a réinfecté l’Afghanistan où les kamikazes ont transformé les farouches guerriers américains en poules mouillées.

Peu importe, car à présent ils sont en train de réécrire l’histoire. Prés d’un million d’irakiens sont morts et Tony Blair s’en fiche royalement car ils n’apportent rien aux généreux émoluments qu’il touche. Pas plus que la plupart des soldats américains. Ils sont venus. Ils ont vu. Ils ont été vaincus. Et maintenant ils disent qu’ils ont gagné. Les arabes, qui survivent avec 6 heures d’électricité par jour dans un pays exsangue, doivent vraiment rêver à d’autres victoires comme celle-ci.

Robert Fisk

Hier et aujourd’hui

3.000 : c’est nombre de civils irakiens tués l’année dernière. C’est moins que le dixième des 34.500 tués en 2007 mais indique les dangers auxquels les irakiens doivent faire face au quotidien.

200 : nombre d’Irakiens connus encore détenus par les Etats-Unis – une fraction des 26.000 détenus dans les prisons militaires il y a trois ans.

15,5 : nombre d’heures par jour en moyenne d’électricité à Bagdad, soit une amélioration notable par rapport aux six heures il y a trois ans mais encore inférieur aux 24 heures que connaissaient les villes irakiennes avant l’invasion.

SOURCE
http://www.independent.co.uk/opinio…

Traduction VD pour le Grand Soir
URL de cet article

Près de six Américains sur dix opposés à la guerre en Afghanistan


AP

Mis en ligne le 20/08/2010

En ce qui concerne l’Irak, 65% des Américains sont également opposés à la guerre

Près de six Américains sur dix (58%) sont opposés à la guerre en Afghanistan, selon un sondage GfK pour l’Associated Press qui traduit les doutes de la population, après neuf ans de conflit et alors que le président Obama envoie des dizaines de milliers de soldats supplémentaires au combat.

Plus de 1.100 militaires américains ont trouvé la mort en Afghanistan depuis l’invasion en octobre 2001, dont 66 pour le seul mois de juillet. A l’automne 2009, Barack Obama a autorisé le déploiement de 30.000 hommes de plus, pour porter l’effectif total à 100.000, soit trois fois plus qu’en 2008. Mais de plus en plus de parlementaires s’interrogent sur la possibilité d’un succès militaire sans une campagne vigoureuse contre la corruption, qui sape la confiance des Afghans dans leur gouvernement.

A dix semaines des élections de mi-mandat en novembre, 38% des personnes interrogées soutiennent la stratégie du président en Afghanistan, contre 46% en mars. Seules 19% pensent que la situation devrait s’améliorer la semaine prochaine, contre 29% qui tablent sur une dégradation et 49% qui s’attendent à ce qu’elle ne change pas.

Cette perception pourrait coûter cher au chef de l’Etat et à la majorité démocrate, confrontés à un chômage élevé (9,5% en juillet), une reprise économique poussive et un déficit budgétaire qui devrait dépasser les 1.300 milliards de dollars (1.015 milliards d’euros). Une forte opposition à la guerre en Afghanistan pourrait décourager les sympathisants de la majorité alors que le Parti démocrate, majoritaire aux deux chambres du Congrès, a désespérément besoin de mobiliser ses partisans pour le scrutin de novembre.

En ce qui concerne l’Irak, 65% des Américains sont également opposés à la guerre (31% sont pour), après sept ans de conflit, mais 68% approuvent la décision de Barack Obama de mettre fin aux opérations de combat. La dernière brigade de combat américaine a quitté le pays jeudi, devançant la date-butoir du 31 août fixée par le président.

Ce sondage a été réalisé par téléphone du 11 au 16 août auprès de 1.007 adultes. Marge d’erreur de plus ou moins 4,5 points de pourcentage.

Source

Un espoir pour les gueules cassées d’Irak


anniebannie : il n’y a pas de pardon, pas d’expiation pour de tels crimes, pour ces vies brisées.

dimanche 18 juillet 2010, par Annick Cojean

Ici s’exprime toute la souffrance d’Irak. Ici, au cœur d’Amman, à quelque mille kilomètres de Bagdad, résonnent les pleurs et les prières, les cris et les cauchemars, les râles et les colères d’un peuple fracassé et saigné à vif. Ici, dans cet hôtel désuet d’un quartier populaire, bat le pouls d’un pays saccagé, devenu fou.

Les couloirs sont tranquilles. Le personnel attentif fait en sorte que les pensionnaires en provenance du chaos trouvent un maximum de quiétude et de sérénité entre deux soins vitaux prodigués à l’hôpital tout proche. Pourtant, c’est la guerre que l’on respire ici et que l’on touche du doigt. La guerre, ses stigmates, ses dégâts.

Chaque chambre cache une histoire horrible. Chaque visage, défiguré, raconte une vie brisée. Les blessés qui parviennent dans ce lieu sont parmi les plus graves qui existent. Ce ne sont pourtant que de simples civils. L’un a sauté sur une mine en allant à l’école. L’autre, jouant au foot sur une place de marché, fut victime d’un attentat-suicide. Un troisième, sortant de sa maison, s’est retrouvé au milieu d’un tir croisé entre Américains et Irakiens. Ils ont perdu des membres, leur corps est en miettes et leur chair brûlée. Pour chaque mort dans cette guerre sans nom, il faut compter au moins quatre à cinq blessés. Le vieil Amman Palace pourrait être renommé l’Auberge des gueules cassées d’Irak.

Abdullah n’avait que 6 ans, le 16 octobre 2006, lorsque sa vie a basculé. C’était un jour spécial, celui des funérailles de son grand-père assassiné la veille par un groupe militaire. Pour la première fois, le petit écolier avait été admis dans le groupe des hommes. Fier et droit, il se tenait près de son père, Dahoud, près de la tente abritant la dépouille du grand-père dans le quartier Shaab de Bagdad, lorsqu’une bombe explosa dans un marché, de l’autre côté de la rue.

Les cris, le sang, la pagaille attirèrent un afflux de sauveteurs et curieux. Dahoud, officier de police, avait trop l’expérience de ce type d’attentat pour ne pas savoir qu’une explosion est souvent suivie d’une seconde, à l’endroit où la foule s’est concentrée. D’un geste assuré, il pria Abdullah et ses proches de ne pas bouger.

C’est alors qu’est arrivée une voiture. A toute vitesse. Avant l’explosion, Dahoud put juste apercevoir le véhicule modifier sa trajectoire et foncer sur le groupe en deuil. Dix secondes plus tard, grièvement brûlé et blessé à une jambe, il sombrait dans le coma. Six membres de la famille furent tués, quinze autres blessés. Uniquement des hommes, les femmes étaient restées à la maison. On les transporta dans les hôpitaux alentours ; ils furent si dispersés qu’il fallut quelques jours pour recenser tout le monde. Et trouver Abdullah. Déchiqueté par la bombe, méconnaissable, il gisait sur un lit du vaste complexe médical où l’avait déposé un voisin.

A son réveil, Dahoud n’eut qu’un seul cri : « Abdullah ! Où est-il ? » La famille lui mentit. « Il va bien, un peu blessé, bien sûr, mais ça va. » Dahoud n’y a pas cru. « Conduisez-moi auprès de lui ! » Cela prit du temps, le père étant lui-même en très mauvais état. Mais il put se rendre au chevet de son fils. Et là… « Il n’avait plus de visage, dit-il d’une voix grave et posée, la barbe taillée de près et le regard profond. On voyait les os des pommettes, la mâchoire inférieure était broyée, les dents, le nez, un œil avaient disparu. Il lui manquait aussi un pied. Je n’ai pas pu rester. »

Il était clair qu’à l’intérieur du système médical irakien, Abdullah, qui ne pouvait ni parler ni s’alimenter, était foutu. Les sanctions internationales et l’embargo à l’encontre de Saddam Hussein avaient gravement détérioré la qualité des soins. Les années de guerre ont achevé d’anéantir le système de santé.

L’électricité est une denrée aléatoire et limitée dans les hôpitaux publics, de même que certains produits pourtant indispensables. Les conditions d’hygiène sont déplorables, aucune opération sophistiquée de plus de deux heures ne peut y être tentée. Les meilleurs spécialistes ont d’ailleurs déserté le pays entre 2004 et 2006, angoissés devant les vagues d’assassinats et de kidnappings touchant le corps médical, certains attentats se produisant à l’entrée même des hôpitaux.
« Des médecins généralistes lui ont prodigué les soins de première urgence, raconte Dahoud. Mais l’hôpital était gorgé de blessés, il en arrivait même chaque jour. Abdullah, en Irak, n’avait aucun avenir. »

Sa chance fut qu’un docteur jordanien de Médecins sans frontières (MSF) passe un jour dans l’établissement, s’intéresse au cas du petit garçon et informe ses parents d’un programme exceptionnel visant à acheminer en Jordanie les blessés les plus graves afin de leur prodiguer gratuitement les soins sophistiqués adéquats.

Un dossier fut rapidement établi et Abdullah est parti pour Amman, avec un oncle, Dahoud étant encore hospitalisé à Bagdad. Puis il a pris le relais, quémandant auprès de sa hiérarchie un congé sans solde de près d’un an, revenant quelques mois en Irak, puis repartant au gré des soins et opérations requis pour son fils. « Ces congés de plusieurs mois commencent à poser un sérieux problème professionnel, confesse-t-il. J’ai songé à démissionner. Mais comment me le permettre alors que seize personnes dépendent de mon salaire ? » Seize. Sa mère, sa femme, ses enfants, les enfants d’un frère mort dans l’attentat, ses sœurs dont les maris sont décédés le même jour, ainsi que leurs enfants…

Abdullah a dû subir de multiples opérations. Un chirurgien allemand, André Eckardt, est même venu spécialement à Amman pour amorcer la reconstitution de son visage et greffer sur ses pommettes un morceau de peau et de muscle prélevé sur son dos. On lui a refait une paupière et fourni un œil artificiel. Il faut aussi lui fabriquer un nez et peaufiner les lèvres, car les mouvements de sa bouche sont encore trop limités.

« Mais il revit ! Il ne porte plus de masque, s’est habitué à courir avec sa prothèse, s’est fait des copains presque aussi fracassés que lui et ne rêve plus que de retourner à l’école. Il a déjà perdu deux ans, alors qu’il veut désormais être médecin ! »
Le cas d’Abdullah est bien connu du personnel MSF en charge de ce programme démarré à l’automne 2006. Mais il est tant d’autres noms que pourraient citer médecins, chirurgiens, infirmiers, kinés ou psychologues. Tant d’autres histoires qui les ont bouleversés et auxquelles ils ont tenté de donner à tout prix un prolongement heureux. En quatre ans, 1 030 blessés ont été accueillis ainsi et soignés. Et des centaines de demandes sont en attente.

« Chaque patient qui arrive ici me lance un défi personnel, explique le docteur Ali Al-Ani, chirurgien orthopédique. Chaque cas est d’une complexité extrême, non seulement à cause de la gravité des blessures, mais aussi de leur ancienneté, de leur infection et de leur résistance aux médicaments. Cela nécessite parfois des opérations de douze heures, un suivi, des mois d’hospitalisation. » Tout ce qui s’avère impossible en Irak.

« Nos professeurs, à la fac de médecine, avaient déjà une belle expérience de la chirurgie de guerre. Mais ici, chaque cas pose des problèmes presque inédits. Je retourne vers mes livres, recherche de l’information, discute avec mes confrères, rapporte radios et photos à mon père, lui aussi médecin réfugié, pour quêter son avis. Ce que nous voyons est effroyable. Mais chaque amputation évitée est une victoire. Et nos patients arrivés en civière ou en fauteuil roulant repartent tous debout. »

Ce programme conçu par MSF est fascinant. Contrainte de quitter l’Irak au moment où le pays connaissait une vague d’attentats sans précédent et où les médecins étaient une cible favorite des gangs et groupes divers, l’organisation ne pouvait se résoudre à laisser la population sans soins. Ainsi est née l’idée de soigner hors frontières.

Pas simple, et forcément coûteux : de 12 000 à 15 000 dollars (9 500 à 12 000 euros) par patient. Car cela impliquait un dispositif rigoureux pour repérer les blessés, les acheminer en terre étrangère en veillant à leur visa et leur sécurité, les loger et les prendre entièrement en charge pour plusieurs mois… MSF n’avait encore jamais conçu pareil projet. Mais la Jordanie s’est révélée accueillante.

L’organisation y loue un étage de l’hôpital du Croissant-Rouge d’Amman, une cinquantaine de lits, deux blocs opératoires. Ainsi qu’un hôtel capable d’accueillir 150 personnes (une centaine de patients et leurs accompagnants) où ont été aménagées des salles de kiné et d’exercices, de rencontres et de soins. Le personnel (85 personnes) est essentiellement irakien et jordanien, au service d’une chirurgie orthopédique, maxillo-faciale et plastique reconstructrice.

« Personne ne peut avoir idée des souffrances du peuple irakien !, observe le docteur Zaineb Razzak, anesthésiste formée elle aussi en Irak. Combien sont-ils qui ne peuvent plus bouger, manger, se laver, ouvrir une porte ? On annonce des attentats qui font 30 ou 50 morts. Et puis on tourne la page. Mais combien de blessés, brûlés, mutilés, défigurés, enfermés et cachés à jamais au fond de leur logis ? Les explosions font des dégâts qu’on ne peut imaginer. Mais le monde s’en fout et le départ prochain des Américains ne fera qu’accroître l’indifférence. Quelle détresse, pourtant, en Irak ! Quelle misère ! Quelle folie !  »

Les médecins se battent. Heureux, hors d’Irak, de travailler pour les Irakiens. Satisfaits d’apporter aux plus miséreux ce qu’ils ne pourraient assurer en Irak. Etudiant avec intensité les dossiers – radios, photos, analyses – des candidats aux soins transmis via Internet par un réseau d’une dizaine de médecins opérant en Irak, chargés de visiter les hôpitaux et de repérer les patients éligibles au programme MSF. Soucieux, enfin, de perfectionner leur technique et d’offrir les meilleurs soins du monde : allongement des os, greffes, chirurgie micro-vasculaire… « Certains pays de l’Ouest ont certainement plus de connaissances théoriques. Mais c’est ici que nous avons le plus d’expérience ! », note le docteur Nasr Al-Omani, chirurgien plastique.

Kefah avait 23 ans et rêvait de devenir journaliste quand, en 2003, un tir de roquette américain a fracassé la porte de sa maison, propulsé sa maman dans un sillage de sang et lui a brûlé une partie du visage et du corps. « Désolé ! », a simplement dit un soldat américain revenu sur les lieux, un an plus tard. La jeune femme arrange le voile qui la cache en partie et esquisse un sourire en regardant son père, rongé, lui, de colère et de chagrin.

« Tout ça pour quoi ? Pour qui ? demande-t-il. Où est la démocratie promise par les Américains ? Ils nous ont massacrés, pillés, humiliés. Et voilà qu’ils partent en laissant une population dans une pétaudière ! Qui nous rendra justice ? Qui dira la vérité ? »

Kefah a longtemps traîné dans les hôpitaux irakiens. « C’était terrible. Les gangs avaient tout pris : médicaments, instruments, produits de stérilisation. Il n’y avait presque plus de pansements ! Mais même défigurée et à moitié paralysée, j’étais au paradis quand je me comparais à d’autres. J’ai vu tant d’amputations, tant de gens hurler et mourir à mes côtés. »
Quand un des agents MSF s’est intéressé à son dossier, Kefah a repris espoir. Et les cinq opérations subies depuis son arrivée à Amman ont déjà transformé la jeune femme qui s’est remise à écrire des poèmes sur sa machine à écrire, couvée des yeux par son père, et sous la photo de Saddam Hussein, le dictateur qu’ils ne cessent de vénérer.

Mahmoud Abdel Hadi a voulu mourir quand il s’est réveillé, trois jours après avoir sauté sur un explosif à Bagdad, avec un œil, une jambe et un bras en moins. Il avait 25 ans. « J’aurais pu m’y attendre, cela arrivait sans cesse, ces surprises à l’explosif. Il y en avait dans les générateurs, les boîtes aux lettres, les poubelles ; certains en glissaient même dans des cadavres. Al-Qaida ? Une milice ? Comment savoir ? Et d’ailleurs, peu importe ! A l’origine de ce merdier, ce sont les Américains. »

Il est resté deux ans sans traitement et sans soins, planqué dans l’obscurité de la maison. Il ne voulait pas de visite, dépendait de sa mère pour tout. Et puis il y a eu le voyage à Amman. Une lueur d’espoir. Dans deux jours, on lui fera une greffe d’os pour permettre une prothèse de la jambe. Et puis on s’attaquera à sa main, en partie inerte.  » Jour après jour, explique-t-il. C’est cela ma vie. Jour après jour.  »

Dans la chambre qu’il partage avec son père, Kussaï pourrait revenir des heures sur l’attentat-suicide qui lui a arraché le visage et fait perdre la vue, alors qu’il disputait un match de volley-ball. « J’étais fort, j’avais 20 ans, je me souviens du moindre détail. Y compris de la voix de ce médecin irakien annonçant à mon père qu’on ne pouvait plus rien faire pour moi et qu’il allait rédiger le certificat de décès. »

« Je n’avais même pas reconnu mon fils parmi tous les blessés, dit le père. C’est lui qui, entendant ma voix, a crié : “Ne me laisse pas mourir ici, Papa !”  » Comme ils se sont battus tous les deux ! Main dans la main. Et le récit de leurs péripéties prend un après-midi. Mais ils sont là, infiniment reconnaissants envers les médecins de MSF qui, peu à peu, reconstruisent le visage du jeune homme et l’ont mis en rapport avec une association de non-voyants qui a redonné de l’élan à Kussaï.
« J’ai de l’avenir dans l’informatique, dit-il. Il y a des programmes audio conçus pour les aveugles. » Le père se redresse. Il n’est rien qu’il n’aurait tenté pour son fils. Et sa mission n’est pas encore achevée. A la maison, à Mosel, les autres enfants se serrent les coudes autour de leur mère et de leurs cousins. « Ce n’est pas rien, vous savez, la solidarité et la force familiales. Les Américains nous ont apporté le désastre. Mais les Irakiens sont vaillants ! »

Il voudrait dire sa gratitude aux médecins de MSF. Pour leur travail, leur tact, leur engagement total aux côtés des blessés, quels que soient leur religion, identité, positionnement. « Notre pays de douleur est en train d’exploser. » Un silence. Un soupir. Et avec un regard en direction de son fils : « Ah ! Si seulement nous avions encore Saddam… »

Annick Cojean, Le Monde du 17 juillet 2010 relayé par Al Oufok

Les effets dévastateurs des armes américaines sur les habitants de Falloujah dépassent ceux d’Hiroshima


jeudi 15 juillet 2010 – par Nabil Ennasri

Dans l’histoire récente de l’occupation de l’Irak par l’armée américaine, la bataille de Falloujah restera certainement l’un des épisodes les plus noirs. Du 6 au 29 novembre 2004, des milliers de soldats américains réduiront en cendres cette localité située à 70 km à l’ouest de Bagdad dans laquelle des centaines de djihadistes et de résistants irakiens avaient trouvé refuge. Véritable bastion de l’insurrection sunnite, la ville avait été soumise à un déluge de feu pendant des semaines. Le bilan fut très lourd : à côté de la centaine de soldats américains ce sont près de 4 000 personnes qui tomberont du côté irakien dont plusieurs centaines de femmes et enfants.

Aujourd’hui, la chaîne Al Jazerra nous apprend que les retombées de cette offensive sont désastreuses au niveau de la santé publique : dans toute la région de Falloujah, le nombre de nourrissons nés avec des malformations ne cesse d’augmenter de façon alarmante et les cas de cancer et de maladies génétiques graves se multiplient.

L’émission Bila Houdoud (“Sans limites“), un des programmes phares de la chaîne qatarie, a en effet consacré son émission fin juin à ce drame. L’invité du jour était le Professeur Chris Busby, un des spécialistes britanniques les plus réputés en matière de maladies cancerigènes[1]. Son constat est sans appel : son enquête de deux mois menée auprès de 711 foyers de la région de Falloujah regroupant plus de 4 000 personnes l’amène à la conclusion suivante : les effets dévastateurs de l’utilisation démesurée d’armes de destruction massive, chimiques et radiologiques ont engendré des rétombées terribles sur la population locale.

Il faut dire que l’armée américaine ne s’était pas gênée. Pendant son offensive, les Marines avaient largement fait appel à toute la panoplie d’armes chimiques pourtant interdites par les conventions internationales : des centaines de tonnes de bombes au phosphore blanc (les mêmes que l’armée israélienne utilisera à Gaza quelques années plus tard), au napalm, à fragmentions et à l’uranium appauvri avaient été déversées sur la ville. De nombreux témoignages faisant état de corps humains trouvés « fondus » dans les rues attestaient déjà à l’époque de l’utilisation de ces armes prohibées. Comme souvent, le Pentagone avait d’abord nié avant de se rétracter devant les preuves accumulées par de nombreux journalistes.

Aujourd’hui c’est une équipe médicale occidentale qui confirme ces faits en y ajoutant l’information frappante selon laquelle des générations entières d’Irakiens sont désormais condamnées à vivre avec des maladies atroces. Selon le Professeur Busby, les conséquences de l’attaque de Falloujah sont proportionnellement plus dramatiques que celles causées par l’utilisation de l’arme atomique à Hiroshima et Nagasaki[2]…

Dans un pays aux infrastructures sanitaires sinistrées, on imagine le mal que peut causer ce genre de pathologies. Car l’Irak est exsangue : depuis le début de la guerre, des milliers d’universitaires, intellectuels, et médecins ont été exécutés et des dizaines de milliers d’autres ont fui le pays le vidant de ses principales forces vives. Véritable bombe à retardement, les maladies et malformations qui touchent un taux anormalement élevé de la population de Falloujah et de ses alentours obèreront pendant longtemps le développement d’une ville-martyr que l’armée américaine à voulu punir pour donner une leçon à tous ceux qui contesteront son occupation.

Plus largement, c’est tout l’Irak d’aujourd’hui qui souffre dans l’indifférence générale. Le pays qui figurait dans les années 70 comme l’un des espoirs du monde arabe et où les indicateurs de développement humain se rapprochaient de ceux des pays occidentaux, est aujourd’hui, après deux décennies de guerre, renvoyé au Moyen-âge.

Dans n’importe quel endroit du monde, la révélation de telles pratiques et de telles conséquences auraient soulevé un tollé et nombreux sont ceux qui les auraient qualifiés de crimes contre l’humanité. Mais il s’agit de l’Irak dont peu de monde semble désormais s’intéresser et quasiment aucun des grands médias occidentaux n’a relayé les conclusions du Professeur Busby. Les habitants de Falloujah sont désespérés de l’omerta mondiale sur leur drame et indignés par cette impunité collective octroyée à l’armée américaine. Comme pour l’agent orange qui causa des ravages pendant et après la guerre du Viet-Nam, l’US Army ne paiera pas.

Pourtant, à Falloujah comme ailleurs en Irak et dans le monde arabe, tout est malheureusement mis en place pour que les habitants, révoltés, n’expriment leur frustration et leur colère par le seul moyen mis à leur disposition et qui effraie tant l’Occident : la résistance légitime que d’autres appellent “terrorisme“.

Notes

[1] http://www.aljazeera.net/NR/exeres/B5F1C02B-C8D0-461F-B8DB-DAC8E81B6055.htm

[2] http://yubanet.com/world/Genetic-damage-and-health-in-Fallujah-Iraq-worse-than-Hiroshima.php

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