«L’affrontement israélo-arabe mobilise, la crise syrienne divise»


Nous avons interrogé le chercheur et politologue français François Burgat à propos du différentiel d’indignation exprimée s’agissant d’une part des intenses bombardements israéliens sur la bande de Gaza pendant quatre semaines et, de l’autre, des tueries quotidiennes en Syrie depuis trois ans.

On a rarement vu de telles mobilisations dans le monde en faveur des Gazaouis sous les bombes. Pourtant les révoltés syriens ont été victimes de massacres pires encore de la part du régime sans qu’on voie des foules indignées envahir les rues en Occident, pourquoi, à votre avis?

La dénonciation de la politique américano-israélienne unit. La lecture de la crise syrienne divise. L’affrontement israélo-arabe mobilise depuis toujours deux camps clairement identifiés, dont les acteurs et les argumentaires n’ont pas sensiblement évolué. Le camp dit «propalestinien» se superpose presque parfaitement à la vaste mouvance «anti-impérialiste», héritière d’une longue tradition d’opposition à la politique étrangère des États-Unis. La dénonciation de la politique israélienne est d’autant plus naturelle qu’elle a le plus souvent valeur de critique d’une classe politique qui, à droite comme à gauche, penche le plus souvent du côté israélien. Uni dans sa condamnation d’Israël et de ses alliés, ce camp «anti-impérialiste» est en revanche divisé moins sur la légitimité de l’opposition syrienne que sur la cohorte hétéroclite de ses alliés, arabes aussi bien qu’occidentaux. La révolte syrienne est en effet intervenue au lendemain d’un profond bouleversement de l’échiquier international. Celui qui a vu les diplomaties occidentales abandonner leur soutien inébranlable aux régimes autoritaires (en Tunisie et en Égypte notamment) pour mettre, assez cyniquement, leurs ambitions dans le panier du soutien aux révolutionnaires arabes. Le trouble généré par ce revirement a été accru par le fait que les Occidentaux, qui avaient boudé jusqu’à la dernière minute les protestations des Tunisiens et des Égyptiens, s’en sont pris pour inaugurer leur nouvelle politique à deux régimes (libyen et syrien) qui leur étaient tous deux traditionnellement hostiles, tout particulièrement sur la question palestinienne. Considérant qu’il a été en fait plus verbal qu’effectif (à la différence de celui de la Russie ou de l’Iran au régime), le soutien occidental s’est ainsi avéré plus préjudiciable qu’autre chose à l’opposition syrienne. On serait même tenté de dire qu’il a constitué à certains égards, pour l’opposition syrienne, un véritable «baiser de la mort». Nombreux sont les militants «anti-impérialistes» – tout particulièrement s’ils sont coupés du terrain syrien – qui hésitent en effet à joindre dans la lutte contre Bachar leurs efforts à ceux (Obama, Cameron, Hollande) qu’ils combattent depuis toujours. Comment aider des révolutionnaires si cela implique de se trouver dans le camp de Bernard Henri Lévy, pour ne rien dire de l’émir du Qatar ou du roi d’Arabie?

Il y a eu depuis trois ans beaucoup de condamnations verbales des horreurs en Syrie de la part des dirigeants de la «communauté internationale» et finalement assez peu à Gaza. La critique d’Israël reste contrainte?

C’est bien le problème. Nombre de militants hésitent à descendre dans la rue pour défendre l’opposition syrienne car ils ont le sentiment que cela revient à soutenir la politique de Hollande! Ils considèrent en quelque sorte qu’une mobilisation populaire aussi légitime que peut l’être la révolte syrienne est devenue infréquentable par le seul fait que des forces politiques illégitimes ont décidé d’essayer d’en tirer profit. Funeste est leur erreur d’analyse bien sûr, est-il besoin de le redire?

La critique d’Israël serait-elle contrainte…? Bien sûr et c’est peu dire! Journalistes, chercheurs, hommes politiques… La liste est longue de tous ceux qui pourraient témoigner des rigueurs multiformes de cette «contrainte»…

Les opinions publiques ne sont-elles pas troublées par l’apparition et par les succès des djihadistes en Syrie (et Irak), qui donnent de la révolte syrienne une image atroce (exécutions, crucifixions, etc.)?

Bien sûr! C’est en fait la question de l’islam politique tout entière qui est au cœur de la suspicion montante des Occidentaux à l’égard des printemps arabes. Sur le registre du «on vous l’avait bien dit», la très réelle et très inquiétante montée en puissance des djihadistes est seulement venue amplifier la réticence d’une écrasante majorité des opinions européennes à l’égard des élus des urnes des printemps arabes et partant, pour certains, à l’égard des printemps dans leur principe même. Nous n’avons sans doute pas assez pris conscience que le quasi-unanimisme européen (si tardif qu’il fût) devant le printemps tunisien était moins fondé sur la chute de Ben Ali que – supposément bien sûr, car l’erreur était de taille – sur la croyance que les islamistes, réputés absents des rangs des révolutionnaires, venaient de sortir de l’histoire.

Le paradoxe de la radicalisation djihadiste est qu’elle est en grande partie le résultat de nos atermoiements devant l’opposition modérée (et néanmoins islamiste car ces deux mots peuvent réellement aller de pair, il faut le redire sans se lasser) que nous avons refusé de soutenir efficacement. Notre réticence spontanée et viscérale vis-à-vis du Hamas ou la facilité avec laquelle nous avons accepté la déposition du président égyptien Mohammed Morsi en 2013 vont de pair avec notre suspicion précoce à l’égard du Conseil national syrien (opposition en exil), immédiatement jugé «trop proche des Frères musulmans». Les djihadistes, cela se fabrique. Le paradoxe de notre attitude vis-à-vis des islamistes est que notre rejet des plus modérés participe activement à la fabrication de leurs successeurs beaucoup plus radicaux.

Une partie des partisans de la cause palestinienne refuse de critiquer le régime syrien, qui prétend depuis toujours la défendre, que leur répondez-vous?

Je leur souhaite seulement d’aller exprimer leur point de vue dans les rues du camp palestinien de Yarmouk, à Damas, ou dans n’importe laquelle des villes que le régime syrien martyrise depuis trois ans sous les bombes et les obus. Ils prendraient alors la mesure de leur terrifiante erreur.

Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

Article paru dans Le Soir du 7 août 2014

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Syrie : mettre fin à trois ans d’abjections


Baudouin Loos
Mis en ligne samedi 15 mars 2014, 9h24

Nous en avons vu la semaine dernière dans le camp de réfugiés de Zaatari, à la frontière jordanienne. Des dizaines de milliers de Syriens qui ont fui et continuent à fuir les zones de combats, développant une catastrophe humanitaire sans précédent au XXIe siècle. Combats ? En fait de combats, ce sont souvent des sièges et des bombardements cruels. «  Plus de 250.000 personnes, dénonce une commission de l’ONU ce 5 mars, sont soumises à un siège en Syrie, régulièrement bombardées par l’artillerie et l’aviation. Elles sont privées d’aide humanitaire, de nourriture, de soins médicaux et doivent choisir entre la famine et la reddition. » Des gens meurent de faim en Syrie ! La faim comme arme de guerre. A Yarmouk, un camp palestinien de Damas assiégé, un habitant cité par l’AFP témoigne : «  Des gens meurent chez eux et les rats s’en nourrissent avant même que les voisins ne les découvrent.  » Abjecte méthode.

Les rapports s’accumulent aussi sur la torture généralisée utilisée par le régime, la torture à mort puisque c’est ainsi que, souvent, elle se termine. Le voile se lève aussi peu à peu sur le recours systématique au viol des femmes, qui brise tout un tissu social. Et que dire de la méthode barbare du largage par hélicoptère de barils remplis d’explosifs et de pièces de métal ? Maisons soufflées, corps déchiquetés… Abjectes méthodes.

Et il y a des gens, chez nous et ailleurs, qui défendent peu ou prou ce régime. Par idéologie. Ou par crainte « du pire ». Car l’Occident observe tout cela tétanisé par une angoisse insurmontable : les djihadistes prolifèrent dans le camp des rebelles, dit-on, ils ont même pris l’avantage parmi eux ; un jour, s’ils gagnent, ces partisans du califat se retourneront contre nous, rappelez-vous le 11-Septembre ! En somme, entre deux maux, et puisqu’il n’y en a pas de moindre, on choisit le camp qui se proclame défenseur des laïques, des minorités dont les chrétiens. Et tant pis si ce « laïque » est l’allié sinon l’obligé des très islamistes iraniens et du Hezbollah libanais…

Oui, les djihadistes sont là. Les mafieux aussi d’ailleurs. Certes, l’opposition (mal) armée est hétéroclite et déchirée. Elle recourt parfois à des méthodes atroces. Mais c’est bien la barbarie du régime qui nourrit l’extrémisme islamiste en Syrie. Pas l’inverse.

Que faire, alors ? Développer notre assistance aux déplacés et aux exilés. L’Union européenne fait déjà beaucoup dans la région (mais elle en accueille très peu), et de nombreuses ONG comme Handicap International aussi. Il faut plus de moyens encore. Puis, peut-on laisser les rebelles perdre la guerre ? Risquer l’exode de 15 millions d’êtres humains ? Ou doit-on les aider, comme dans le sud de la Syrie, où ils seraient proches d’une grande offensive sans le concours des brigades d’Al-Qaïda, qui n’est pas partout ?

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En Belgique, Rabat veut contrôler


Et voici un copié collé de l’article signé Baudouin Loos : »En Belgique, Rabat veut contrôler » (Le Soir du 22 février 2014)
Bonne lecture.

« Rabat veut contrôler

Comment contrôler l’immigration? Cette question s’est posée au Maroc dès les années 1960 et le roi Hassan II, à l’époque, n’a pas hésité à investir dans cette tâche. Objectif: maintenir les immigrés dans le giron de son pouvoir, les détourner de la politique et, si possible, faire taire par l’intimidation les opposants exilés.

Ecoutons Mustapha Halla, de Charleroi, un ancien prisonnier politique: «A l’époque, le Maroc envoie, dans toutes les nations où résident des immigrés marocains, des sortes de milices privées nommées les Amicales. Celles-ci ont pour mission d’empêcher leurs congénères de participer à toute forme d’organisation syndicale ou autre organisation de la société civile ainsi que de se faire naturaliser. Ces milices sont actives à partir des années 60 jusque dans les années 90. Ceci n’a évidemment pas favorisé l’intégration, que du contraire. Cette même stratégie se poursuit actuellement par le biais des mosquées.»

Le royaume chérifien ne lésine pas sur les moyens et on sait que des éléments de la Direction générale des études et de la documentation (DGED, soit les services de renseignement) sont également mis à contribution quand la sécurité du royaume est jugée en cause. La Belgique avait demandé en 2008 le renvoi au Maroc de trois agents du DGED en raison de leur «ingérence» et autres «activités hostiles»…

Certaines mauvaises langues vont jusqu’à affirmer que les dossiers qui ont abouti au Maroc aux lourdes condamnations pour terrorisme de deux Belgo-Marocains, Abdelkader Belliraj (perpétuité en 2008) et Ali Aarrass (12 ans en 2011), n’avaient d’autres raisons que de justifier aux yeux des Belges les activités policières marocaines en dehors du territoire national. Ces allégations ne peuvent être prouvées, mais les deux enquêtes fondant ces procès et verdicts au Maroc ont attiré la suspicion, les deux hommes ayant notamment affirmé avoir été torturés…

Amicales, peu amicales, mosquées sous influence, espions zélés: faut-il s’étonner, dans ces conditions, qu’une certaine peur continue à régner chez les Belges de souche marocaine? «La plupart des Marocains de Belgique, explique Radouane el-Baroudi, caméraman-réalisateur et fils d’un opposant notoire décédé en exil en Belgique en 2007, sont issus de couches immigrées peu éduquées, souvent analphabètes à l’arrivée ici. Chez eux, la peur subsiste en Belgique encore maintenant. Dans la communauté marocaine, on ne cause pas de politique. On peut parler d’omertà. La peur est dans le code génétique des Marocains de Belgique depuis Hassan II.»

Il faut dire que les méthodes, même encore maintenant, peuvent faire réfléchir. «Moi je fais un travail d’archivage de témoignages sur vidéo, poursuit Radouane el-Baroudi. Par exemple, j’ai interrogé les frères Boureqat, victimes du terrible bagne de Tazmamart dans les années 70. Eh bien! on me conseille de me calmer. Ou on passe tout simplement aux menaces: sur YouTube en avril 2011, il y a eu diffusion de mon nom, mon adresse, mon téléphone avec ce commentaire: Ce traître veut semer la zizanie au Maroc. J’ai porté plainte et la police a pris l’affaire très au sérieux. Il y a quand même eu l’agression en 2010 en plein boulevard Lemonnier à Bruxelles d’Ahmed Marzouki, autre rescapé de Tazmamart…»

Le comédien et metteur en scène Sam Touzani abonde dans ce sens. Il se souvient par exemple qu’en 2005, le directeur… d’origine marocaine du Mrax (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), Raoudane Bouhlal, avait reçu une lettre officielle du consul du Maroc lui demandant de retirer du site de l’organisme une interview de l’acteur…

Mais les moyens de contrôle se révèlent aussi plus «soft». Ainsi en est-il des efforts constants de récupération par le Palais des dizaines d’élus issus de l’immigration marocaine. «La grande majorité des élus d’origine marocaine sont courtisés par Rabat, où ils sont reçus, constate Radouane el-Baroudi. En 2011, des mosquées ont été utilisées pour le référendum sur la Constitution, ce n’est pas normal.»

Sam Touzani confirme: «Depuis que les immigrés ont le droit de vote, le Maroc s’assure l’allégeance des élus d’origine marocaine, il n’y a que cinq d’entre eux qui refusent cette mascarade. Il y a des élus qui sont des agents marocains dans les trois grands partis traditionnels. Mais des Belges y participent aussi, comme Philippe Moureaux, qui a organisé naguère des soirées en faveur de la marocanité du Sahara occidental payées par des deniers belges!»

L’histoire personnelle de Touzani est frappante: «En 1972, ma mère s’était rendue avec une grande sœur au consulat du Maroc à Bruxelles pour obtenir des cartes d’identité. Là, on a exigé un bakchich et ma maman, indignée, a refusé. Des gorilles ont surgi, les ont giflées devant tout le monde puis les ont traînées dans les caves pour les tabasser avant de finir par les jeter sur le trottoir. Personne n’avait levé le petit doigt pour elles. Elles ont dû aller à l’hôpital, ont porté plainte, et ensuite subi des menaces pendant des semaines de flics marocains en civil. J’avais 4 ans. J’ai été marqué à vie. C’est mon héritage.»

BAUDOUIN LOOS

 

Le journal Le Soir fête ses 125 ans, mais le coeur n’est pas à la fête


MEDIAS | lundi 10 décembre 2012 à 9h06

Le Soir fête les 125 ans de la première parution du journal

Le Soir fête les 125 ans de la première parution du journal. A cette occasion le Roi se rendra à la rédaction du quotidien. Mais l’esprit n’est pas à la fête. Un plan d’économies sera présenté vendredi lors d’un conseil d’entreprise extraordinaire. Le personnel pourrait alors partir en grève. Le cas du Soir n’est pas isolé.

Toute la presse écrite belge, la quotidienne comme la périodique, se vend moins bien dans sa version « papier ». Les indispensables recettes publicitaires chutent elles aussi. La presse revoit sa méthode de fonctionnement, elle revoit son modèle économique.

Quel est l’avenir du papier, quel est l’avenir du numérique ?

Depuis la semaine dernière, « Le Soir » propose pour l’instant en version béta une nouvelle édition numérique payante à 17 heures.

« Ici, on est quand même dans une mise en page qui est très standardisée, on a divisé la page en cases, on va dire des cases et il y en a une qui est plus grande, elle représente la manchette », explique Philippe Laloux, le responsable des Médias numériques au Soir.

Il nous invite à consulter son écran de travail, une version numérique destinée à une tablette, se conçoit et est réalisée différemment du traditionnel journal-papier : « On change d’univers, des photos où on joue fort sur la taille des photos, la taille des tipos, ce qu’on n’a pas dans le papier, c’est qu’on peut ajouter de la vidéo, où on peut mettre 20 photos si on le souhaite, on peut avoir des liens ».

L’édition numérique est-elle la bouée ou l’une des bouées de sauvetage de la presse quotidienne ?

« Nous devons adapter nos structures mais c’est aussi le marché qui doit s’adapter à cette nouvelle lecture et accepter le principe du payant. Ce qui est encourageant, c’est qu’on a très peu de gens qui remettent en cause le principe qu’un journal numérique soit payant », explique Bernard Marchand, administrateur délégué du groupe Rossel qui édite Le Soir.

Et ce bon vieux journal-papier qui se vend moins bien d’une année à l’autre, il y a 6 ans, Le Soir a investi dans de nouveaux équipements d’imprimerie : « Les volumes diminueront mais le fait d’avoir investi il y a maintenant 6, 7 ans, nous permet justement d’avoir ça derrière nous et ne plus se poser ces questions-là. On sait qu’on peut imprimer à des coûts compétitifs pour encore longtemps et je rappelle, le journal est portable, ne coûte pas trop cher à réaliser, pas beaucoup plus qu’une tablette et reste un éco-système qui ne disparaîtra pas à mon sens ».

Un support papier pas tout à fait dépassé

Près de 1 million et demi de journaux dans leur version-papier, sont tout de même encore vendus en Belgique, proportionnellement plus en Flandre que dans la Communauté française.

« Il va y avoir une économie numérique sur les tablettes, sur les smartphones, les écrans d’ordinateur, de qualité, qui sera payante mais de manière tout à fait abordable et qui va progressivement de fait remplacer ou substituer le papier mais le papier durera encore pas mal d’années, je crois », estime pour sa part François Laudet qui dirige La Libre Belgique » et La Dernière Heure – Les Sports.

C.B. avec D. Delhalle

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Mourir à Alep


Rédaction en ligne

dimanche 12 août 2012, 15:31

C’est une guerre longue qui s’annonce ici, une guerre d’usure. Chroniques de la révolution syrienne (VI et fin)

Mourir à AlepArchives Reuters

Alep (2 et 3 août 2012) – Le gouvernement a repris l’offensive, avec toute la puissance de son arsenal, continuellement réalimenté par son allié russe. Mais les combattants de la révolution, s’ils manquent de tout, sont implantés partout dans la population ; les chars peuvent passer, ils ressurgiront derrière eux.

Ce matin, je repars pour Salaheddine, vaste quartier du sud-ouest d’Alep. La bataille y fait à nouveau rage ; on entend d’ici les obus qui s’abattent tout autour de la Mosquée de Saladin. Et l’on attend pour ce soir ou demain les colonnes de blindés qui se sont mises en route de Damas et d’Idlib et foncent sur Alep à toute allure.

Mon ami Abdul Rhaman, vétérinaire devenu médecin par le fait de la guerre, me demande d’être prudent : « à Salaheddine, depuis des jours, il tombe toujours quelque chose du ciel ; et, si ce ne sont pas des bombes, ce sera la pluie, ou la neige… « . Domenico, reporter à La Stampa, mon compagnon de voyage, a accepté de prendre à nouveau le risque d’y entrer aussi, pour ne pas me laisser y aller seul. Même si son journal lui a signifié que, pour la Syrie, c’est terminé : « les gens sont sur les plages », m’explique-t-il, désabusé, et l’air plutôt agacé. « Ils veulent lire des choses légères ; alors, les morts, la guerre, et la révolution syrienne… »

Mais, ici, les gens sont loin des plages. Le cortège des blessés, des morts, a repris à l’hôpital, où les corps sont amenés par tous les moyens ; beaucoup proviennent de Salaheddine.

Les troupes du gouvernement sont déployées au-delà de l’autoroute, qui délimite le quartier au nord-ouest. Elles ont été repoussées par les rebelles, par plusieurs jours de combats, depuis l’insurrection d’Alep, le 20 juillet. Seuls quelques pâtés de maisons, au-delà de la rue Hamdanieh, au nord, sont encore occupés par l’armée régulière.

Nous « profitons « du départ d’une ambulance, qui vient à peine de déposer son chargement, pour regagner avec elle Salaheddine. Abdul Rhaman veut aussi être du voyage : « je commence à te connaître, Pierre ; tu vas encore te mettre en danger, je vais avec toi ». Il nous accompagne donc, ainsi que deux miliciens de l’ASL, en armes. Je monte à bord en m’appuyant sur la civière, elle est couverte de sang. Je m’essuie la main, comme je peux, sur le bas de mon pantalon.

« Nous sommes en train de violer la Convention de Genève », nous dit Domenico. « Cette ambulance est armée ; il ne s’agit plus de secours, mais d’un transport de troupes, même s’ils ne sont que deux : si les autres veulent tirer, légalement, ils ont le droit de le faire. »

« C’est parce que les hommes de Bashar tirent sur les ambulances que nous devons les protéger », répond Abdul Rhaman.

Je ne suis pas rassuré : Domenico a raison ; mais je suis loin de ma salle de cours et de la théorie du droit international. Les hélicoptères, en effet, visent les ambulances ; nous sommes donc une cible toute désignée.

Nous allons ainsi rejoindre le quartier général de la rébellion à Salaheddine, où nous nous trouvions hier. Cette fois, l’objectif est de gagner le front, la rue Hamdanieh, que les rebelles ont rebaptisée la « 10ème rue ».

Auparavant, cependant, les rebelles veulent nous montrer quelque chose. Ils nous emmènent dans la « 15ème rue », un peu en retrait du front. Elle débouche sur l’autoroute. C’est par l’extrémité ouest de cette rue que les troupes gouvernementales avaient fait irruption dans le quartier au moment de l’offensive de l’ASL, le 20 juillet. Les rebelles les en ont chassées avant-hier, après dix jours de lutte.

La découverte qu’ils y ont faite est macabre : une dizaine de civils, des habitants du quartier, ont été massacrés par les soldats du régime. Leurs corps n’ont pas été évacués pendant ces dix jours de combats ; ils gisent encore là, en décomposition, grouillant de vers et couverts de mouches, suractivées par la chaleur torride de l’été. Je m’approche du premier cadavre, le corps d’un homme, étendu au milieu de la rue, les bras en croix, devant sa camionnette mitraillée. Les dents apparaissent, sous les lèvres rongées par la vermine. Je photographie. Je progresse plus avant dans la rue : un jeune homme, couché sur le dos, a été tué sur le pas de la porte de son immeuble. Je photographie. Plus loin encore, dans le hall d’entrée d’un autre bâtiment, quatre ou cinq corps enchevêtrés pourrissent. J’entre. Une nuée de mouches me fait reculer. L’odeur est pestilentielle. Le sang s’est écoulé jusque dans la rue en une longue traînée noire. Je respire profondément, et j’y retourne. Je photographie à nouveau. Je dois ressortir. Je prends une autre pleine poumonée d’air, et je parcours une troisième fois le couloir qui mène à ces malheureux ; je photographie toujours. Cela ne fait aucun doute : il s’agit d’un crime de guerre. Un de plus…

« Un crime de guerre »; l’expression, que j’enseigne depuis des années, m’apparaît soudainement absurde, après tout ce que j’ai vu depuis mon arrivée à Alep ; plus exactement, elle m’apparaît vide de tout sens et presqu’indécente.

Au bout de la rue, deux autres cadavres sont étendus ; cette fois, il s’agit de soldats du régime.

Nous remontons dans l’ambulance, qui nous conduit au QG du quartier, en compagnie de deux pillards que les rebelles viennent d’arrêter dans les ruines.

Je demande à voir le commandant : hier, j’avais remarqué plusieurs des combattants rebelles, qui ne parlaient pas l’arabe. Je veux lui poser la question clairement : qui sont-ils ? S’agit-il de djihadistes ? De mercenaires ? Ont-ils quelque chose à voir avec al-Qaeda ?

Le commandant, Abou Bakri, me reçoit très aimablement. Alors que je m’attendais à rencontrer un barbu à la peau burinée, je me retrouve face à un jeune homme, coiffé à l’européenne, rasé, étudiant en économie. Il parle un peu le français. Assis près de lui, un autre jeune homme, tout aussi « bon chic, bon genre »; c’est un de ses amis d’université, aussi étudiant en économie, qui l’a rejoint dans la lutte contre la dictature baathiste.

Nous discutons de la question. Ses réponses sont franches, sans détour, et confirment ce que j’avais pu constater à chacun de mes séjours syriens, depuis le début des événements : des groupes djihadistes circulent, en relation avec al-Qaeda. Mais les rebelles syriens ne les acceptent pas. « Ils n’ont rien à faire en Syrie. »

Par contre, Abou Bakri m’explique que, dans son groupe, il y a quelques étrangers, qui se battent aux côté des Syriens insurgés : quelques Tchétchènes, un Irakien, des Afghans… Ils ne sont pas plus d’une vingtaine à Alep, sur environ deux mille combattants, et ils n’ont aucun lien avec al-Qaeda. Ce sont des électrons libres, qui sont venus aider la révolution ; après quoi ils rentreront chez eux.

« Face à ce régime assassin, nous avons besoin de toutes les aides possibles », précise Abou Bakri. « Il y a aussi des Chrétiens dans notre mouvement. Et nous acceptons tout le monde, y compris les étrangers. Ce n’est pas comme l’ASL. »

Ainsi donc, nous n’avons pas affaire à l’ASL. De question en question, les choses deviennent plus claires : il s’agit d’une autre organisation résistante, Jabhet al-Nosra (Les Vainqueurs de la Première Ligne), qui aurait des ramifications dans tout le pays et se composerait essentiellement de jeunes et d’étudiants.

« C’est que nous ne faisons pas pleinement confiance à ceux qui dirigent l’ASL », poursuit le jeune commandant. « Nous coordonnons nos efforts avec l’ASL, mais nous ne prenons pas nos ordre de leurs généraux : avant de changer de camp, ces hommes occupaient des fonctions importantes dans l’armée de Bashar al-Assad ; ils travaillaient pour le système. Je ne crois pas qu’ils vont changer de mentalité et renoncer à leurs ambitions du jour au lendemain. »

« Et quels sont les objectifs de votre organisation ? Qu’adviendra-t-il, après la révolution ? »

« Nous n’avons pas d’autre objectif que de renverser la dictature pour permettre à notre pays, là où nous vivons, de mettre en place un gouvernement élu, démocratique, qui travaille dans l’intérêt des gens. Nous n’avons aucun agenda caché ; et nous n’avons aucun projet concernant l’Islam, contrairement à ce que beaucoup de journalistes étrangers insinuent lorsqu’ils parlent de la révolution syrienne. Lorsque la révolution sera terminée, nous laisserons nos armes à l’armée et nous rentrerons chez nous ; mon ami et moi, nous reprendrons nos études à l’université. »

C’est avec Abou Bakri et deux de ses hommes que nous avons gagné la ligne de front, la « 10ème rue ». Il a fallu traverser quelques carrefours transformés en champs de tir par les snipers du gouvernement, pour finalement aboutir dans la rue Hamdanieh.

Les combattants des deux camps s’y affrontent face à face, séparés par une quinzaine de mètres à peine, la largeur de la rue. On tire depuis les fenêtres, depuis les trottoirs. Le seul moyen de faire reculer l’adversaire est de prendre immeuble après immeuble, qu’il reconquerra le lendemain.

J’ai accompagné un petit peloton de soldats dans ces combats de rue, cette guérilla urbaine. J’ai ressenti avec eux la peur d’être frappé par la balle d’un tireur embusqué. J’ai vu le courage qu’il faut avoir pour se découvrir et courir à l’assaut de la position adverse. J’ai compris l’effroi de celui qui se retrouve plaqué au sol et, blessé, regarde couler son propre sang, incapable de se relever tout seul…

« Tu as pris de grands risques, aujourd’hui » m’a reproché Domenico. « Et pourquoi ? Ce n’est pas notre guerre. Ici, n’oublie pas que nous sommes des intrus. »

Pour cette fois, je n’étais pas d’accord avec lui. Oui, c’est aussi ma guerre. C’est ma guerre de citoyen du monde, à chaque fois que la justice et la vérité sont contestées et qu’on torture des gens pour les faire taire. C’est ma guerre de chrétien, de témoigner de la souffrance des humbles. C’est enfin ma guerre d’homme, de ne pas rester indifférent à ce qui se passe derrière une frontière, parce que, au-delà de la frontière, ce sont aussi des hommes.

Avec ses moyens militaires, le gouvernement du président Bashar al-Assad pourrait raser la ville en quelques heures seulement. Il hésite cependant, car, après un tel acte, qu’adviendrait-il de l’État ?

Mais la peine est immense ; le supplice est cruel ; et le combat, inégal.

Ma tâche est terminée. J’ai témoigné de mon mieux, pendant six jours, de la réalité journalière de la bataille d’Alep ; de ce quotidien qui accompagnera les habitants de la ville pendant de longues semaines encore, pendant des mois peut-être ; du courage et de l’abnégation des médecins de l’hôpital Dar al-Shifaa et de la souffrance de ses salles d’opération ; de la douleur de la guerre urbaine ; de l’indécence de la guerre, et plus encore lorsqu’elle est organisée par un gouvernement contre son peuple.

Je quitterai donc Alep, demain. Les médecins le regrettent. Je le lis bien sur leur visage. Ils voudraient que nous restions, que nous ne les laissions pas seuls, que nous continuions à témoigner. Nous étions un lien avec le monde. Ils avaient ainsi l’impression de ne pas être isolès dans leur Enfer, dont la porte va se refermer derrière nous. Ils nous souhaitent bon voyage, que notre route, que nous parcourrons en une traite jusqu’à la frontière turque, soit sans danger. Moi, je pense déjà à ma campagne et au confort de ma maison.

Il reste certes quelques formalités : retrouver notre passeur ou tenter de nous présenter à un poste de la frontière turque ; mais les Turcs ne laissent pas rentrer les journalistes sortis sans recevoir le tampon de la douane, pas sans leur infliger préalablement quelques désagréments : quelques heures ou quelques jours de prison, et une amende de sept-cents euros. Je trouve ce comportement parfaitement ignoble, à l’égard de ceux qui risquent leur vie pour témoigner de la souffrance du monde.

Demain, les chars d’assaut qui montent de Damas et d’Idlib seront ici. Depuis le début de la nuit, les bombardements ont repris avec intensité…

J’ai le sentiment d’abandonner des amis. Je pense à Reda et à Ahmed. Au commandant de Salaheddine. À Abdul Rahman. Je pense à Manhal, à Nori, à ceux de Tal-Biseh…

Je pourrais rester ; je devrais rester.

Ce matin du 3 août, nous sommes réveillés par des explosions toutes proches. Domenico entre en trombe dans ma chambre : il faut partir ; les soldats sont à trois cents mètres de l’hôpital, à deux rues d’ici.

Nous descendons au rez-de-chaussée et sortons dans la rue : les miliciens de l’ASL sont en embuscade, mitrailleuses tournées vers l’ennemi ; c’est le silence de l’attente angoissante.

Alors que nous quittons Alep et que je monte dans une ambulance qui évacue des blessés vers la Turquie, Abdul Rhaman et moi nous disons adieu.

Ainsi furent ses derniers mots : « Les Arabes disent : les montagnes ne vont pas les unes vers les autres ; mais les hommes ont été créés pour se rencontrer. »

Pierre PICCININ (Historien – Politologue), en Syrie, juillet-août 2012

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Cinquième partie

Le conflit syrien aimante les djihadistes


LOOS,BAUDOUIN

Mercredi 1er août 2012

SYRIE Les militants extrémistes se font plus nombreux mais restent très minoritaires

ANALYSE

Selon les allégations du régime syrien depuis le début de la contestation (devenue révolte) en mars 2011, les opposants appartiennent à la mouvance « terroriste », à savoir à l’islam extrémiste façon Al-Qaïda. Ce qui n’a longtemps été qu’un moyen pour Bachar el-Assad d’apeurer l’Occident devient peu à peu partiellement vrai.

Si quelques « fous d’Allah » étrangers avaient été repérés ici ou là en Syrie l’an passé – mais curieusement jamais arrêtés par l’armée loyale au régime… –, il apparaît maintenant que des djihadistes provenant d’une multitude de pays y arrivent par dizaines sinon plus pour combattre la secte « hérétique » alaouite dont le pouvoir provient.

Les témoignages se multiplient en ce sens. L’un de ceux-là est dû à deux photographes, hollandais et britannique, qui ont été détenus entre le 19 et le 26 juillet par un groupe de djihadistes étrangers. Leur mésaventure débuta tout juste après leur entrée en Syrie par la Turquie ; les militants qui les avaient arrêtés venaient du Bangladesh, du Pakistan, de Grande-Bretagne et de Tchétchénie.

« Ils étaient entre 30 et 100, tous étrangers, ont déclaré les journalistes au New York Times. Ils étaient extrêmement religieux. Ils n’étaient pas d’Al-Qaïda, ils étaient trop amateurs pour cela. » Les deux hommes ont été menacés de mort puis finalement libérés grâce à l’intervention énergique d’un groupe de combattants « sans doute de l’Armée syrienne libre » (ASL).

Un reporter de l’Agence France Presse a aussi rencontré des djihadistes dans la même région de Bab al-Hawa. Sans pouvoir vérifier leurs dires, il cite les origines revendiquées par les militants : Algérie, Maroc, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Egypte, Libye, Tunisie, Tchétchénie ou Somalie… Ils sont souvent venus dans le pays grâce aux informations recueillies sur des sites de propagande ultra-islamistes qui appellent les jeunes musulmans du monde entier à rejoindre le djihad en Syrie.

Ayman al-Zawahiri, l’Egyptien qui a pris la tête d’Al-Qaïda après la mort de Ben Laden, avait d’ailleurs lancé un appel en ce sens le 12 février dernier destiné « à tout musulman et à chaque personne honorable et libre en Turquie, Irak, Jordanie et au Liban », soit les voisins de la Syrie.

Le quotidien allemand Die Frankfurter Allgemeine Zeitung écrivait il y a un mois que les services secrets allemands estimaient à 90 environ le nombre d’« attentats » perpétrés par des groupes proches d’Al-Qaïda ou d’organisations similaires.

Mais les renseignements confirmés sur l’importance de la mouvance djihadiste étrangère en Syrie manquent. Même la CIA éprouve des difficultés à s’y retrouver, clame un article du Washington Post du 24 juillet en citant des sources officielles américaines. Pour ces sources, toutefois, si « la présence d’Al-Qaïda a pris de l’ampleur en Syrie ces six derniers mois, elle ne représente toujours qu’une petite fraction de l’opposition à Assad ». Un officiel précise : « Les rebelles tentent de garder leurs distances avec Al-Qaïda, ce qui laisse le groupe déconnecté du reste de l’opposition ». Une opinion corroborée par divers témoignages recueillis sur le terrain.

Cette méfiance est peut-être accentuée par des phénomènes comme certaines horreurs (tortures, notamment) attribuées par des vidéos à ces militants exaltés, et aussi par des bruits insistants sur les manipulations par le régime de certains groupes islamistes extrémistes comme ceux qui concernent l’un des principaux d’entre eux, Jabhat al-Nusra.

L’Armée syrienne libre, de son côté, a officiellement rejeté les djihadistes mais, sur le terrain, les choses se passent parfois autrement, hors de son contrôle. Ainsi, par exemple, le cas documenté par un reporter du Guardian à Deir el-Zouhour, non loin de la frontière irakienne : là, l’équipe d’un certain « Abou Khouder » se revendique à la fois d’Al-Qaïda et proche de l’ASL : nous apportons notre expérience acquise en Irak qui manque cruellement à nos frères de l’ASL, explique en substance le chef du groupe.

Enfin, comble de l’ironie, des témoignages donnent à penser que l’absence d’aide occidentale pousse certains dans les bras du militantisme religieux, comme l’explique au New York Times un Syrien exilé à Paris : « Le radicalisme est résultat de la perte de l’espoir ».

faits du jour

Les combats continuent à Alep

Les rebelles syriens ont usé de ruse et d’audace pour s’emparer mardi du plus important commissariat du sud d’Alep et abattre son chef, un général connu pour sa participation à la

répression. Cette bataille était l’un des principaux objectifs

des rebelles. Les forces gouvernementales et les rebelles envoient des renforts vers Alep, où des milliers de civils cherchent refuge dans les écoles, universités et mosquées. Par ailleurs, plus de 900 Syriens se sont installés dans le premier camp de réfugiés syriens en Jordanie. (afp)

Gouvernement en exil ?

L’opposant Haytham al-Maleh a annoncé mardi avoir été chargé par une coalition de Syriens « indépendants sans affiliation politique » de former un gouvernement en exil qui sera basé au Caire. Le principal groupe d’opposition, le Conseil national syrien, a estimé cette annonce « prématurée ». (afp).

source

Syrie : Le monde se contente de « condamner » la répression


Les raisons de la passivité

LOOS,BAUDOUIN

LeSoir Page 9

Vendredi 5 août 2011

ANALYSE

Deux poids deux mesures. D’un côté une intervention militaire internationale déterminée en Libye contre le régime qui réprime ; de l’autre, un attentisme international choquant en Syrie, où le régime réprime plus encore. A New York, même constat. Alors que le Conseil de sécurité des Nations unies avait adopté en mars avec une célérité sans précédent une résolution autorisant le recours à la force en Libye, le même organe n’a accouché ce 3 août que d’une déclaration, non contraignante, qui « condamne les violations généralisées des droits de l’homme et l’usage de la force contre les civils par les autorités syriennes ».

Il existe une série de raisons qui se liguent pour expliquer la passivité de la communauté internationale en Syrie.

Pourquoi risquer la chute du régime ?

Quelle chancellerie prendrait la responsabilité de miser sur un changement de régime dans les circonstances actuelles en Syrie ? La crainte d’une prise de contrôle par les islamistes radicaux locaux, naguère assez puissants que pour menacer le régime à la fin des années 70, suffit déjà à calmer toute ardeur belliciste aux Etats-Unis, en Europe et même en Israël. Mine de rien, ce dernier pays craint comme la peste la chute d’un dictateur qui lui est pourtant très hostile.

Le paradoxe n’est qu’apparent : Bachar el-Assad partage la grande prudence de feu son père : s’il pactise en effet avec les pires ennemis d’Israël (le Hezbollah libanais, le Hamas palestinien et la république islamique d’Iran), il n’en a pas moins toujours garanti le calme et la stabilité sur les hauteurs du Golan, où Israël occupe des terres syriennes depuis 1967.

Une grosse différence avec la Libye : les très nationalistes Syriens de tous bords qui composent l’opposition n’ont jusqu’ici pas voulu appeler à l’aide militaire étrangère.

Pas d’appel de l’opposition

Il est vrai que l’opposition syrienne n’a pas de colonne vertébrale, contrairement au paradigme libyen où le Conseil national de transition (CNT) s’est rapidement imposé, au moins à Benghazi (même si le récent assassinat du chef militaire rebelle à Benghazi l’a affaibli).

Mais aucun notable de l’opposition syrienne, aucune coordination locale de résistance n’a appelé à l’intervention militaire étrangère.

Et, si c’était le cas, qui éprouverait l’envie de se mêler sur le terrain d’un conflit qui risque, à l’image des développements libyens, de sombrer dans la guerre civile tant il est vrai que le régime en place à Damas dispose du soutien de certaines couches de la population ?

Pas de mandat de l’ONU

Quand bien même une partie de la communauté internationale souhaiterait intervenir en Syrie (ce qui n’est donc pour le moment même pas le cas), il n’y a aucune chance que le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution en ce sens.

Moscou et Pékin s’étaient retenus de mettre leur veto dans le cas libyen de crainte d’être accusés d’avoir laissé faire, par ce geste, un massacre du côté de Benghazi par la soldatesque kadhafiste.

Mais ils sont très échaudés, surtout les Russes, d’avoir vu le mandat de l’ONU en Libye (protection de la population civile) être exploité par la coalition pour tenter d’abattre le régime du colonel Kadhafi. A Moscou et à Pékin, qui n’hésitent guère à réprimer dans le sang les séditions internes (Tchétchénie ou Tibet, par exemple), on ne plaisante pas avec la notion de non-ingérence.

Contexte régional

Certes, dans le cas des guerres menées par l’Otan contre la Serbie en 1999 puis par la coalition conduite par les Etats-Unis en Irak en 2003, aucune résolution de l’ONU n’est venue appuyer ces assauts, contestables au regard du droit international. Mais, encore une fois, qui souhaiterait se lancer, la fleur au fusil, en Syrie ? Le contexte régional suffirait à décourager les plus zélés. Les capacités de nuire du régime restent d’ailleurs sans doute importantes, au Liban (donc en Israël) grâce au puissant Hezbollah, et en Irak, qui tarde à trouver une réelle stabilité. Pour ne rien dire de la question kurde (Turquie).

Qui plus est, des pays arabes influents par leurs ressources naturelles et la fortune qui en découle se montrent hostiles à une intervention en Syrie. L’Arabie saoudite, surtout, bien qu’ayant peu de sympathie pour un régime qui s’acoquine depuis des décennies avec le « diable » chiite iranien, ne peut se résoudre à prôner l’ingérence : on ne sait jamais ce qui peut se passer au sein du royaume à l’avenir…