Mahmoud : Passants parmi des paroles passagères


[youtube https://youtu.be/2rs0kCK5JIs?]

Texte en arabe

Passants parmi des paroles passagères

1.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
portez vos noms et partez
Retirez vos heures de notre temps, partez
Extorquez ce que vous voulez
du bleu du ciel et du sable de la mémoire
Prenez les photos que vous voulez, pour savoir
que vous ne saurez pas
comment les pierres de notre terre
bâtissent le toit du ciel

2.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
Vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang
vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chair
vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres
vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie
Mais le ciel et l’air
sont les mêmes pour vous et pour nous
Alors prenez votre lot de notre sang, et partez
allez dîner, festoyer et danser, puis partez
A nous de garder les roses des martyrs
à nous de vivre comme nous le voulons.

3.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
comme la poussière amère, passez où vous voulez
mais ne passez pas parmi nous comme les insectes volants
Nous avons à faire dans notre terre
nous avons à cultiver le blé
à l’abreuver de la rosée de nos corps
Nous avons ce qui ne vous agrée pas ici
pierres et perdrix
Alors, portez le passé, si vous le voulez
au marché des antiquités
et restituez le squelette à la huppe
sur un plateau de porcelaine
Nous avons ce qui ne vous agrée pas
nous avons l’avenir
et nous avons à faire dans notre pays

4.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
entassez vos illusions dans une fosse abandonnée, et partez
rendez les aiguilles du temps à la légitimité du veau d’or
ou au battement musical du revolver
Nous avons ce qui ne vous agrée pas ici, partez
Nous avons ce qui n’est pas à vous :
une patrie qui saigne, un peuple qui saigne
une patrie utile à l’oubli et au souvenir

5.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
il est temps que vous partiez
et que vous vous fixiez où bon vous semble
mais ne vous fixez pas parmi nous
Il est temps que vous partiez
que vous mouriez où bon vous semble
mais ne mourez pas parmi nous
Nous avons à faire dans notre terre
ici, nous avons le passé
la voix inaugurale de la vie
et nous y avons le présent, le présent et l’avenir
nous y avons l’ici-bas et l’au-delà
Alors, sortez de notre terre
de notre terre ferme, de notre mer
de notre blé, de notre sel, de notre blessure
de toute chose, sortez
des souvenirs de la mémoire
ô vous qui passez parmi les paroles passagères

Adieu Syrie, bonjour Liban


Je n’ai rien posté pendant trois semaines car j’étais au Liban où la vitesse de connexion est extrêmement lente.

Le seul moyen de revoir mes amis syriens (ils ne peuvent pas tous faire le voyage en Europe) est d’aller dans un pays voisin. Le plus proche de la Syrie, à tous les égards, est bien le Liban. A Damas, je vivais dans une bienheureuse claustrophilie et je n’étais guère curieuse de découvrir les pays alentour. Baalbek exceptée, je ne connaissais pas le Liban.

Je viens pour une découverte de trois semaines.

Me voici donc à Aley dans l’appartement d’une amie de Bruxelles. Aley, petite ville à 17 km de Beyrouth, est un lieu de villégiature estivale fréquenté principalement par des gens du Golfe. On y fait la fête toutes les nuits jusqu’à 3 heures du matin comme j’ai pu m’en rendre compte la nuit dernière.
D’ici, on voit Beyrouth et la mer. Arrivée à l’aéroport, je passe le contrôle de police et je m’inquiète un moment de voir que l’on scrute l’écran des suspects avec, me semble-t-il, beaucoup d’insistance. Il n’est quand même pas relié à Damas ? (Là-bas, le mystère reste entier. Toujours bannie et sans motif déclaré. De quel enjeu suis-je victime ?)

Ouf, je passe. A la sortie, mon nom sur une pancarte : N. est venue m’accueillir. Son mari nous attend à l’appartement à Aley.

Cela change des premières arrivées anonymes habituelles dans un nouveau pays.
J’ai trois valises assez lourdes, mais comme mes amis ont passé un marché avec le responsable pour que l’ascenseur marche, je ne m’en fais pas outre mesure. L’ascenseur fonctionne peut-être, mais comme il n’y a pas d’électricité, il ne sert pas à grand-chose.

Heureusement, il y a un homme en pleine forme qui me trimbale mes impedimenta jusqu’au quatrième.
L’immeuble est assez vide en cette saison. Mes amis m’installent, me donnent les clés, et reviendront le lendemain pour m’apporter une carte sim grâce à laquelle je serai en contact avec le monde.
Une fois mes affaires déballées, je m‘apprête à aller faire quelques courses, car, mis à part le café que j’ai eu la précaution d’embarquer à la dernière minute, je n’ai rien dans la maison.

Surprise ! La clé refuse de se dégager de la serrure.

Je ne peux pas sortir et fermer la porte derrière moi pour aller téléphoner à l’aide dehors, car c’est pour le coup que l’on ne pourrait plus rentrer; quant à laisser la porte grande ouverte, je n’ose pas m’y risquer. Me voici donc bloquée jusqu’au lendemain midi quand N. m’apportera ma carte sim.

Pas grave.

Je me couche tôt après avoir vu à la télévision un épisode d’un feuilleton égyptien sur Asmahan, sœur de Farid el Atrache, et une de mes chanteuses favorites.

Et manger ? Je découvre un sac de riz. Du riz à l’eau c’est très bon pour mon tour de taille et quand on a faim, le riz c‘est délicieux.

Le sauvetage a lieu le lendemain à midi et, honte sur moi, c’était si simple que j’ai hésité à vous le raconter.
(à suivre)