Piccinin : témoignage de Yahia Hakomme qui publie un livre avec le Belge disparu en Syrie


Baudouin Loos
Mis en ligne mardi 21 mai 2013, 16h07

Le Belge Pierre Piccinin reste introuvable depuis son entrée en Syrie il y a un mois et demi. Un exilé syrien, Yahia Hakomme, signe avec lui un livre qui sort cette semaine.

  • AFP/JOSEPH EID

Entré en Syrie au début du mois d’avril, l’enseignant belge Pierre Piccinin da Prata y est toujours porté disparu, tout comme le journaliste italien de la Stampa Domenico Quirico qui était sans doute avec lui. Ce mardi matin, Yahia Hakomme, un jeune Syrien exilé en Belgique depuis quinze mois, a fait le point avec la presse, au moment où il signe, avec Pierre Piccinin, un livre écrit plus tôt cette année et qui sort dans les librairies (1).

Yahia Hakomme n’a pas d’informations nouvelles sur son ami Pierre. « Iln’est pas dans une zone contrôlée par l’Armée syrienne libre (ASL) dans la région où il était entré en Syrie, dit-il. Je puis dire cela car j’ai contacté l’ASL au sein de laquelle mes frères combattent. »

Pierre Piccinin et Domenico Quirico seraient-ils aux mains du régime ou du Hezbollah libanais qui opère aux côtés des forces loyales au régime dans la région de Homs où ils se trouvaient, selon Yahia Hakomme, lors du dernier contact par Skype, le 17 avril ? « Impossible à dire, répond ce dernier. Ronald Barakat, un intellectuel et poète libanais, a récemment interrogé le chef du Hezbollah à ce sujet dans une tribune publiée par L’Orient-Le Jour à Beyrouth, mais il n’y a pas eu de réponse, à ma connaissance ».

Et le Syrien d’ajouter : « S’ils sont aux mains du régime, il y a danger, surtout que Pierre avait déjà été arrêté en mai 2011. Le scénario le plus noir est celui d’un barrage de l’armée ou des chabiha (miliciens pro-régimes) où on les aurait abattus, brûlés et enterrés. Non loin de Sednaya, l’ASL avait ainsi retrouvé 39 cadavres qui avaient subi ce sort il y a quelque temps ».

Mais ce sont des supputations. Rien ne permet d’avoir une idée précise du sort des deux disparus. «Ils vont peut-être un jour servir comme moyen de pression : un groupe de Britanniques récemment arrêtés à Idlib par le régime a été relâché et, ensuite, la BBC en arabe est devenue presque pro-régime ! ».

(1) « Avec les combattants en Syrie », Pierre Piccinin da Prata avec Yahia Hakomme, Editions la Boîte à Pandore. On trouvera une recension du livre dans Le Soir daté du 21 mai 2013.

source

Pierre Piccinin en Syrie : le journal terrible d’un historien et politologue « de guerre »


Ronald Barakat | 10/05/2013
Tribune Pierre Piccinin da Prata, historien et politologue belge, enseignant d’université, a préféré voir de plus près le printemps arabe, inhaler son parfum, mais aussi ses émanations de sueur, de suie et de sang, mêlées à la pestilence des corps démembrés par la cruauté hivernale des régimes tyranniques, capables du pire pour se maintenir contre vents printaniers et marées humaines. Après une tournée mouvementée dans les pays « touchés », tels la Tunisie, le Yémen, l’Égypte et la Libye, c’est en Syrie que ce spécialiste du monde arabo-musulman, ce second « Laurence d’Arabie » (selon ses compagnons), a découvert le nec plus ultra de l’horreur, à en juger de son poignant, bouleversant témoignage dans son livre La bataille d’Alep, chroniques de la révolution syrienne, paru en décembre 2012 aux éditions L’Harmattan.
Ces chroniques, rédigées dans le feu de l’action sur le terrain, et sous un déluge de feu, de fer et de gravats, la plupart à l’hôpital Dar al-Shifaa à Alep, et dont une série a été préalablement publiée dans le quotidien belge Le Soir, relatent, jour après jour, et plus précisément du 30 juillet au 3 août 2012, du 16 au 22 août, puis du 28 octobre au 3 novembre, les affres d’une population prise dans l’œil du cyclone et sous l’œil monstrueux d’un cyclope ailé, crachant impitoyablement le feu de sa mitraille et larguant aveuglément ses missiles sur des quartiers résidentiels coupables d’avoir échappé au contrôle du régime et qui méritent, par conséquent, les pires châtiments, allant de la mise en joue des femmes et des enfants par des francs-tireurs au bombardement délibéré des boulangeries et des hôpitaux.

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Ces chroniques sont le témoignage vécu par un universitaire transformé en correspondant de guerre, en aventurier qui, parti au tout début pour « tuer l’ennui », en est arrivé à préférer se tuer plutôt que renoncer à raconter, au jour le jour, « la guerre sans pitié que le gouvernement de Bachar el-Assad fait à son peuple » afin d’en rendre témoignage. D’où, son bénévolat auprès d’un bon peuple, amical, hospitalier et généreux, abandonné à son sort par le monde entier, y compris son monde à lui, celui des droits de l’homme, qu’il égratigne souvent au fil de son journal. D’où aussi son volontariat auprès des rebelles qu’il accompagne sur les lignes de front de Salaheddine, Saïf al-Daoula, Tarik al-Bab, Jdeidé, Karm al-Jabal, Sheikh Qudur, Bustan al-Pasha, etc., dont il témoigne de la bravoure, du sacrifice et de la détermination, malgré le combat inégal qui les oppose à une machine de guerre lourdement équipée, avec lesquels se noue une camaraderie, une sympathie, une symbiose dans le danger.
Et les cris de détresse et d’Allah Akbar qui déchirent les sombres pages du livre viennent s’apaiser, pour un moment, l’espace d’un casse-croûte fait de pain, d’olives et de thé avec les compagnons de route… et de déroute parfois, l’espace d’une interview avec un commandant de « katiba », riche en révélations, telles que les rapports tendus entre l’ASL et Jabhet el-Nosra, et les rapports étroits entre Jabhet el-Nosra et el-Qaëda (bien avant l’annonce officielle !), ou l’espace d’une confidence avec le guide et l’ami de l’auteur, Abdul Rhaman (qui mourra en ambulancier-martyr), dont le récit de la torture par les bourreaux du régime vient faire oublier à l’auteur ses propres « électrocutions », lorsqu’il fut arrêté et emmené à Homs, après être passé de témoin favorable au régime, lors de ses deux premiers séjours en Syrie où il a constaté les exagérations du nombre de manifestants par l’OSDH (Observatoire syrien des droits de l’homme), à témoin défavorable dès le troisième séjour au cours duquel il a vu la révolte pacifique se muer en révolution légitime, suite à la « mascarade électorale » du 7 mai 2012 qui fut l’élément déclencheur (selon la causalité de l’auteur), pour le désenchantement décisif que celle-ci causa parmi la population, sur la question des réformes promises une décennie durant.
Ces chroniques d’un historien de terrain, dont le témoignage historique, ainsi que celui, émouvant et bien documenté, des « acteurs » civils et militaires (au sens sociologique et non cinématographique), pris dans la tourmente, constituent une pièce à conviction supplémentaire (et de poids) pour les enquêtes sur les violations des droits de l’homme et les crimes contre l’humanité perpétrés dans ce pays, d’autant plus que l’auteur, contrairement à d’autres qu’il écorche au passage, fonde la crédibilité de son témoignage par ses séjours prolongés, son immersion au tréfonds de l’enfer quotidien, sa visite de plusieurs quartiers d’Alep, sa participation aux secours hospitaliers et son accompagnement des rebelles au front, jusqu’aux lignes les plus avancées, où il a failli à plusieurs reprises y laisser sa plume.
C’est ainsi qu’il a pu palper, entre autres, auprès de plusieurs « katibas », y compris islamistes, les bonnes dispositions des combattants envers les minorités, leur esprit convivial et leur intention sincère de ne vouloir supprimer la tyrannie que pour instaurer un État laïque et démocratique, garant des libertés de croyance et de culte, un État protecteur et rassembleur, ce qui vient démentir la propagande des prorégime qui diabolisent les révolutionnaires, leur collant l’étiquette de « terroristes », et qui utilisent et entretiennent la peur pour les minorités comme épouvantail pour le maintien d’un régime dictatorial fondé sur le parti et la famille uniques. Et ce qui vient discréditer les (faux) prétextes d’une communauté internationale qui adopte la thèse du régime sanguinaire et rechigne à fournir des armes de qualité aux rebelles, de peur que celles-ci ne tombent entre de « mauvaises mains », laissant les « bonnes » perpétrer leurs massacres journaliers.
Ces chroniques du martyre et de l’endurance de citoyens démunis, largués par le monde entier, de l’héroïsme de déserteurs, de secouristes, de ravitailleurs, de chirurgiens, de reporters… qui payent ou paieraient de leur vie et celle de leurs proches leurs actes humanitaires, mais aussi ces chroniques de la barbarie chronique d’un régime insatiable, devant l’impassibilité des impuissances occidentales, et l’indifférence du genre (in)humain, ces chroniques d’encre sanguinolente, viennent tracer le portrait crispé de l’homme, de la femme, de l’enfant, du vieillard, du rebelle syriens, que seule la foi, tenace, indéfectible, envers et contre tout, parvient à détendre, à dérider, à « lifter », pour annoncer une nouvelle jeunesse, une nouvelle Syrie, libre et renaissante, un renouveau citoyen : citoyen de Syrie, toutes confessions confondues, et citoyen d’un monde, surtout occidental, qui portera l’opprobre de sa lâcheté, de son hypocrisie, de son indifférence, de sa complicité, voire de sa cruauté, comme une croix qui ira en croissant, jusqu’à son humanisation, devenue impérative, après que la tragédie syrienne eut dévoilé son inhumanité.

P.S. : au moment de délivrer cet article, nous apprenons avec beaucoup d’inquiétude que l’auteur du livre, Pierre Piccinin da Prata, est porté disparu dans l’ouest syrien, lors de sa septième récente visite testimoniale dans le pays. Prions pour son retour sain et sauf.

Tunisie/Égypte – Un laboratoire exemplaire ? (Les Cahiers de l’Orient 109, printemps 2013)


Tunisie---Liberte

photo © Pierre Piccinin da Prata (Tunis – place de la Kasbah – février 2011)

Conviendrait-il de conclure que, au mieux, le « Printemps arabe » se résumerait désormais aux cas tunisien et égyptien ?

Les clefs d’un désastre…

Le « Printemps arabe », en effet, ne semble pas vouloir tenir ses promesses ou, plus exactement, celles des nombreux observateurs euphoriques qui ont cru déceler, dans cette « vague révolutionnaire déferlant sur tout le monde arabe, du Maroc aux portes de l’Iran », l’émergence soudaine et généralisée d’une société civile suffisamment forte pour transformer politiquement l’Afrique du nord et le Moyen-Orient, en renversant des régimes dictatoriaux et en imposant des règles sociales et économiques nouvelles.

Quelques erreurs d’approche, d’abord, ont faussé l’analyse et produit cette expression-même de « Printemps arabe », qui résume à elle seule la distorsion existant entre les conclusions des commentateurs et la réalité du terrain ou, plus justement dit, « des » terrains : la passion générée par cet ensemble d’événements spectaculaires et l’emballement naïf qui en a résulté ; les comparaisons incongrues avec des épisodes de l’histoire européenne en apparence similaires (la Révolution française de 1789 ou le « Printemps des peuples » de 1848), qui ont conduit à l’application de schémas et de grilles d’analyse complètement inadéquats, produisant de ces révoltes arabes une image déformée et une interprétation prospective qui est désormais invalidée par les événements ; l’explication mono-causale de ces « révolutions », alors que les États concernés présentent des modes de fonctionnement politiques, socio-économiques, mais communautaires et religieux également, très divers, qui ont démultiplié les raisons et les configurations de la contestation ; l’erreur sémantique, qui a généré la confusion entre « révolte » et « révolution » ; et l’attrait de l’actualité, aussi, qui a nié la perspective des mouvements de contestation, dont la plupart ne sont pas nouveaux, mais existent depuis les années 1980’ et ont reçu depuis trente ans des réponses identiques à celles qui leur ont été données aujourd’hui, au Maroc, par exemple, en Algérie ou en Jordanie. Rappelons aussi que, des vingt-deux États membres de la Ligue arabe, seulement six pays sont concernés par ce « Printemps ». Enfin, la question se pose de savoir ce qui a motivé les jeunesses arabes : leur révolte avait-elle pour objectif la démocratie ou bien s’est-il agi d’une frustration au regard du pouvoir de consommer de l’Occident ?

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