Émission radio « l’agenda militant » de RadioPanik, qui présente le comité; cliquez sur la photo de Hamza Alkhateeb; rectification : la prochaine manif a lieu JEUDI 15 mars et non pas mercredi
Aujourd’hui mercredi 8 février
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17:00 – 20:00
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Ambassade de Syrie, Avenue Franklin Roosevelt 3, , Ixelles, Belgium
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Rassemblement devant l’Ambassade de Syrie ce MERCREDI 08 Février 2012 de 17:00 à 20:00!Il n’est plus question de discussion : il faut agir pour la Justice!!
Rejoignez-nous! Crions notre colère! Nous n’acceptons pas!Bachar est un assassin et les massacres qu’il est en train de commettre sont impardonnables!!
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Ce régime est indéfendable
Massacre à Homs, pilonnée par l’armée syrienne
| 27.01.12 | 13h24 • Mis à jour le 27.01.12 | 21h17

Les corps de onze habitants du quartier de Nasihine à Homs, jeudi 26 janvier, après un assaut attribué aux forces de sécurité syrienne.© Mani pour Le Monde
Homs Envoyé spécial – Des corps d’enfants enserrés dans des linceuls de fortune, des dépouilles ensanglantées de civils fauchés en pleine rue, la violence a gagné une nouvelle fois en intensité jeudi 26 janvier, à Homs. Dans cette ville rebelle où des quartiers entiers résistent depuis plusieurs mois, les armes à la main, aux forces régulières et aux milices du régime de Bachar Al-Assad, les assauts furieux ont pris le relais des tirs de snipers.
Dans le quartier de Karam Al-Zaitoun, acquis à l’opposition et situé au sud de la vieille ville, la journée avait commencé par des tirs en provenance des positions occupées par les militaires. Selon des témoins rencontrés sur place, ces tirs ont touché quatre personnes : trois hommes tués sur le coup, dont deux visés à la tête, et une femme âgée, grièvement blessée à la mâchoire. Peu de temps après, un premier obus tombait devant un dispensaire de fortune installé dans le quartier.
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Révolutions arabes, un an après : Un goût d’inachevé
Cela fait un an que la révolution tunisienne a ouvert le bal à ce qu’on appellera le Printemps arabe. En un an, quatre autocrates au pouvoir depuis des décennies ont été évincés et des monarques ont pour la première fois été inquiétés. Mais d’autres combats restent à mener : les droits de l’Homme, le statut de la femme, la sécularisation et les libertés.
Sécurité et droits de l’homme : La situation pourrait empirer
Un an après le déclenchement du Printemps arabe, les violences l’ayant accompagné n’ont pas cessé. Si la situation sécuritaire et celle des droits humains se sont améliorées dans certains pays, elles risquent d’empirer dans d’autres. C’est la crainte exprimée par Amnesty International à travers son rapport publié lundi : «Une année de rébellion : la situation des droits humains au Moyen-Orient et en Afrique du Nord». Précurseur du Printemps arabe, la Tunisie est le pays qui se porte le mieux un an après l’immolation de Bouazizi.
La situation des droits de l’homme s’est beaucoup améliorée, mais trop lentement, note l’organisation qui a appelé à la rédaction d’une Constitution garantissant la protection des droits humains et l’égalité devant la loi. Pour l’organisation, cela ne saurait tarder. Le président provisoire tunisien, Moncef Marzouki, est un défenseur des droits et des libertés ayant été reconnu par le passé comme prisonnier d’opinion par Amnesty. Fait rassurant, des groupes de défense des droits de l’homme tunisiens se sont joints aux organisations internationales en publiant une déclaration, le 7 janvier, appelant le gouvernement à ne pas extrader l’ancien Premier ministre libyen Al Baghdadi Ali Al Mahmoudi aux nouvelles autorités libyennes. Ces dernières n’ayant jamais condamné la violence perpétrée dans la lutte anti-El Gueddafi.
Dans le même rapport, Amnesty leur reproche de ne pas contrôler les rebelles toujours armés et la détention arbitraire de 7000 personnes dans des centres de fortune. Les récents combats meurtriers entre milices font craindre une guerre civile et une sécession au président du CNT, Moustafa Abdel Jalil, alors que les combats pour la chute du régime auraient fait 50 000 victimes, selon les estimations des ONG et de l’ONU. La situation en Egypte n’est pas plus rassurante. Amnesty pointe du doigt les militaires.
électrocution
La violente répression des manifestations a fait au moins 84 morts d’octobre à décembre 2011 seulement. Des preuves par l’image de la présence de snipers, de tirs à balles réelles et de tabassages contre les manifestants civils accablent les militaires. Aussi, le nombre de civils traduits devant la justice militaire a été plus élevé en un an qu’en trente ans de régime Moubarak et la torture en détention se poursuit, selon Amnesty. La situation est plus alarmante dans les pays où les dirigeants contestés se maintiennent au pouvoir en usant d’une répression féroce, à l’image du président syrien. Des vidéos publiées quotidiennement sur les réseaux sociaux montrent les traces de torture sur les corps sans vie des personnes arrêtées remis à leur famille.
Brûlures, électrocution, fractures multiples, doigts coupés et peau arrachée, certaines images sont souvent retirées d’internet vu leur cruauté. Au bord de la guerre civile, selon les observateurs, l’annonce de la création d’une armée libre, constituée de déserteurs, n’arrange pas les choses. Entre les exactions de l’armée, les ripostes de l’armée libre et les pratiques des shabiha – une forme de baltaguya lourdement armée qui détiendrait réellement le pouvoir -, le nombre de morts depuis le début de la crise dépasserait bientôt les 6000. Tout comme Assad, le président yéménite, Ali Abdallah Saleh, est accusé d’avoir recours à la stratégie du chaos.
A la répression des manifestants s’ajoute le spectre d’une guerre civile féroce entre les partisans du président Saleh – ceux qui défendent la légitimité constitutionnelle -, les différents partis politiques formant l’opposition, les tribus Houthi du Nord en conflit avec les séparatistes du Sud, Al Qaîda qui s’est renforcée depuis la crise en déclarant la région de Zindjibar Etat islamique ainsi que l’armée principale et celle formée par les déserteurs. Le nombre de personnes ayant trouvé la mort depuis une année est estimé à 2700, alors qu’on compte 27 000 blessés. Aussi, la forte répression qui a permis à la monarchie, aidée par la complaisance internationale et plus de 2000 hommes saoudiens et émiratis, d’étouffer la contestation à Bahreïn a fait une quarantaine de morts, dont quatre en prison, et une soixantaine de disparus.
Les autorités ont procédé à 1400 arrestations, selon le Centre bahreïnien des droits de l’homme. Plusieurs condamnations à mort et à perpétuité ont été prononcées contre des manifestants et des personnels médicaux ayant soigné les blessés par des tribunaux militaires avant la levée de l’état d’urgence instauré en mars 2011.
Liberté d’expression : La propagande bien enracinée
Premier signe de changement dans les pays arabes : la parole libérée. Les manifestants ont brisé le mur du silence imposé par des régimes autocratiques en scandant «Dégage!» à leur dirigeant. Un an après, quel est l’état de la liberté d’expression ? En une année, 17 journalistes ont été fauchés durant l’exercice de leurs fonctions selon WAN-IFRA. Un à Bahreïn et en Tunisie, 2 en Egypte et en Syrie, 5 en Libye et 6 au Yémen où les journalistes n’ont jamais bénéficié d’une aussi grande liberté d’expression, selon le journaliste yéménite Nasser Arrabyee, qui qualifie la situation même d’anarchique. Le journaliste déplore l’absence totale de neutralité et de déontologie.
Les réseaux sociaux et le blogging semblent, eux, bien se porter. La célèbre blogueuse anti-pouvoir, Afrah Nacer, a même intitulé l’un de ses posts : «Président Saleh, merci d’avoir laissé libres les médias sociaux». En Tunisie, si Ammar 404 (la censure d’internet) chôme désormais, les professionnels des médias sont en sit-in depuis lundi, et des cas d’agression par des fanatiques islamistes sous l’œil des policiers passifs ont été signalés. La raison de leur colère ? La décision prise en catimini par le Premier ministre, Hamadi Jbali, de nommer les nouveaux directeurs des médias publics, et qui ne sont autres que ceux qui assuraient la machine propagandiste de l’ancien régime. «Après le diktat du violet, celui du bleu !», «Ennahda sur les pas du RCD» ou encore «Ennahda veut du tbendir», pouvait-on lire dans la presse tunisienne. Cependant, «la révolution n’a pas eu lieu, elle est toujours en cours», précise le militant subversif, Aziz Amami. Le combat pour la liberté d’expression continue également en Jordanie qui traverse une crise sans précédent depuis le début de la contestation. Dans ce contexte, la liberté de la presse et les conditions de travail des journalistes se sont beaucoup détériorées.
Confessions «arrachées»
Le journaliste écrivain Basil Okoor déplore «la forte pression des services de sécurité sur la presse. Les libertés sont au plus mal, on a enregistré un recul de plus de dix ans. Un simple agent de sécurité peut dominer la presse. Les journalistes font face à toutes sortes de pressions, même si les menaces ne sont pas directes. On reçoit des coups de fil de parties voulant s’ingérer et tentant de monter la population contre le mouvement de contestation, qui continue malgré une couverture timide par les médias importants, et contre certaines parties de la société». Une situation de crise due à l’absence de volonté politique de réforme et de changement selon le journaliste.
L’état de la presse n’est pas plus réjouissant en Egypte où des titres prêtent désormais allégeance aux militaires au pouvoir, allant jusqu’à faire dans la désinformation. Certaines unes lors des affrontements ayant accompagné le premier scrutin de l’Egypte post-Moubarak ont été qualifiées de scandaleuses par les défenseurs de la vérité. Une situation pourtant bien meilleure que celle de la presse en Syrie. Depuis le début de la crise, la télévision officielle a innové en matière de propagande à la nord-coréenne. Des figurants «jouant» des militaires morts qui se lèvent avant l’arrêt du tournage aux confessions «arrachées» de «fauteurs de troubles», la TV syrienne a poussé le ridicule à l’extrême.
Mais face à cet état des lieux peu glorieux, les chaînes d’information continue ont connu leur heure de gloire en ce Printemps arabe, à l’instar d’Al Jazeera et d’Al Arabya, les principales chaînes d’information dans le Monde arabe ayant couvert les soulèvements. Il est à noter cependant que ces chaînes ont essuyé de vives critiques quant à leur ligne éditoriale très proche des positions politiques des pays les finançant, à savoir le Qatar et l’Arabie Saoudite. La chaîne iranienne Al Manar est montée à l’assaut afin de défendre les intérêts chiites dans la région et une chaîne, Al Mayadeen (les places publiques), du Libano-Tunisien Ghassen Ben Jeddou, devrait bientôt intégrer le paysage médiatique arabe. Celle qui risque de faire le plus parler d’elle dans les prochains jours, c’est la chaîne syrienne Al Raï TV (l’opinion), qui s’est faite la tribune des voix censurées par les autres chaînes. Les El Gueddafi se sont souvent exprimés sur cette chaîne dont le directeur affirme être en possession d’enregistrements ultraconfidentiels compromettants que l’ex-guide libyen lui aurait remis.
Mehdia Belkadi
Samar Yazbek : la Syrie au défi de la peur

samedi 7 janvier 2012, par La Rédaction
En mars, Samar Yazbek est arrêtée et interrogée cinq fois de suite par les moukhabarat, les services secrets. Ils veulent qu’elle se désolidarise des opposants. Pour la briser, ils l’emmènent dans une prison où ils torturent les manifestants. Elle en fera le récit sur les blogs syriens, le texte sera publié dans plusieurs journaux européens : « J’ai vu des jeunes hommes, qui avaient à peine la vingtaine, leurs corps dénudés, reconnaissables sous leur sang, suspendus par leurs mains à des menottes en acier, leurs orteils touchant difficilement le sol (…). A ce moment, un des jeunes releva péniblement la tête. Il n’avait plus de visage ; ses yeux étaient scellés, je n’ai pas vu l’éclat de son regard. Le nez n’existait plus, ni les lèvres. Son visage était une miniature rouge, sans lignes, un rouge imbriqué dans le noir d’un rouge vieilli. Je suis alors tombée à terre. Pour quelques instants, j’ai chaviré dans quelque chose d’opaque, de flottant, avant de reprendre pied sur la terre ferme (…). C’est la notion de Dieu qui disparaît, car si Dieu existait, il n’aurait pas permis que sa créature soit ainsi refaite, distordue, défigurée. »
Samar Yazbek est relâchée « après quelques baffes ». Elle n’a pas cédé. Le régime hésite à torturer ou à tuer une intellectuelle alaouite connue, il veut laisser croire que la communauté est soudée derrière Bachar Al-Assad. Dans les semaines qui suivent, les moukhabarat la menacent de mort. La calomnient. Des tracts distribués dans son village natal l’accusent d’être une « traîtresse ». Profitant d’un répit dans la surveillance, elle s’enfuit à Paris avec sa fille. Depuis, elle n’a cessé de dénoncer le pouvoir syrien.
Nous avons retrouvé Samar Yazbek dans un café parisien. C’est une belle femme de 40 ans, le regard clair, le visage creusé, la voix basse et grave. Craint-elle pour sa famille restée à Damas ? Pas de commentaire. Elle entend se présenter comme une Syrienne qui a pris le risque de s’engager, comme tant d’autres. Elle préfère parler de la peur et du courage des opposants. « Tout Syrien a grandi dans la peur. Elle pèse sans cesse sur nous, nous la connaissons bien. Pourtant, malgré la peur, les manifestations ont démarré. Quand la répression est devenue beaucoup plus violente et sauvage, cela a changé notre rapport à la peur. Cela l’a précisé. » Que veut-elle dire ? « Avant les manifestations, j’avais si peur que je ne me reconnaissais plus. Je tremblais. Pourtant, ma volonté de rejoindre les autres était inébranlable. J’étais déchirée. Tous les manifestants éprouvent ce déchirement où la peur le dispute au courage. Et puis le courage l’emporte, même si la peur est toujours là, si humaine… » Même quand on sait qu’on risque d’être mutilé, torturé ? « Il existe comme un plafond de la peur. D’abord, il nous écrase. Quand on apprend l’horreur de la répression, la peur décuple. Ensuite, les manifestants ont compris que, s’ils s’arrêtaient maintenant, le pire les attendait. Le régime se vengerait d’eux. Ils ne pouvaient plus revenir en arrière, comme en Tunisie, en Egypte. Alors le plafond de la peur s’est relevé. »
Le 10 octobre 2011, plusieurs organisations de dissidents et d’étudiants syriens se retrouvent à une soirée de solidarité, « La Syrie… vers la liberté », au Théâtre de l’Odéon. Ce soir-là, pour la première fois, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, serre la main de Burhan Ghalioun, le porte-parole du Comité national syrien, le principal regroupement de l’opposition. Les socialistes Lionel Jospin, Catherine Tasca, Bertrand Delanoë, et le communiste Jack Ralite se sont déplacés. Dans les coursives, les Syriens ne lâchent pas leur téléphone. Un étudiant apprend qu’un ami palestinien a été arrêté à Damas ; une cinéaste, que les services secrets ont assassiné un opposant à Beyrouth. Elle dit : « La Syrie n’a pas beaucoup de pétrole. Alors le prix des morts a moins de valeur pour l’Occident. Ils laissent faire… » Selon les Nations unies, la répression a fait 5 000 morts, dont 300 enfants, entre mi-mars et mi-décembre 2011. S’y ajoutent plus de 14 000 arrestations et 12 400 réfugiés, des exécutions sommaires, des disparitions forcées, des tortures, parfois avec des violences sexuelles.
Samar Yazbek est à l’Odéon avec sa fille de 16 ans. Certains trouvent qu’elle a eu beaucoup de chance d’échapper aux services secrets. Elle le sait. Sur scène, elle fait lire des témoignages de Syriens arrêtés qu’elle a recueillis. Un fils emprisonné écrit à son père : « Badigeonne notre porte avec mon sang. Crie : Je ne transigerai pas ! Mon sang n’est pas gratuit, mon père. Ne cède pas. » Ensuite, elle montre la grande photo d’un jeune homme, pour dire en arabe : « »N’entamez aucun dialogue avec votre bourreau. Ne désespérez pas, même si le monde entier vous tourne le dos. » Voilà ce qu’écrivait Ghiat Matar, dont le cadavre mutilé fut rendu à sa mère le 10 septembre. Il avait 26 ans. J’ai souhaité sa présence ce soir pour que vous puissiez le regarder (…). Ghiat et son histoire résument l’histoire des jeunes dans la révolution syrienne. Il a été un des premiers à lancer l’appel pour offrir une rose et de l’eau aux soldats. Il n’appartenait à aucun parti, il était pacifiste. Les services secrets ont rendu son corps avec une grande blessure à travers le ventre. » Puis elle appelle à une minute de silence pour les jeunes martyrs de la révolution syrienne.
En Syrie, Samar Yazbek a publié un roman, La Boue (2005, non traduit), où elle dresse le portrait de deux officiers proches d’Hafez Al-Assad, qui instaura la dictature du parti Baas. L’un approuve le coup d’Etat de 1970, le second non. Les deux hommes sont alaouites, partagent des valeurs religieuses, pourtant ils s’affrontent. « J’ai essayé de décrire comment le régime a détruit toute relation humaine, toute valeur, explique-t-elle, et comment l’arrivisme, l’opportunisme l’emporte chez les uns, pas chez tous. » Dans un autre roman, Le Parfum de la cannelle (2008, non traduit), elle raconte l’histoire de deux femmes. L’une vit dans le luxe à Damas, exploitant l’autre, sa domestique, très pauvre. « Je décris le monde secret des femmes syriennes. Je montre comment les riches maltraitent les pauvres, les dominent. Sexuellement aussi. »
Dans un texte récent sur la révolution, Samar Yazbek écrit : « On dit qu’écrire un roman nécessite beaucoup d’imagination, et moi je dis qu’il a d’abord besoin de réel, ensuite de réel, et enfin de réel. » L’expérience de la peur a-t-elle changé son écriture ? « Ce que j’ai vécu en Syrie dépasse l’imagination. C’est mille fois plus terrible que l’imagination. Cela me confirme que, pour écrire, la réalité est plus forte. » Justement, elle écrit avant les manifestations que l’amour et la mort lui semblent les deux faces d’une même pièce. Qu’en pense-t-elle maintenant ? « La mort pour moi était abstraite. Une idée. Pendant ces mois, j’ai approché la mort, j’ai senti son odeur, je l’ai vue. Aujourd’hui, pour moi, l’amour et la mort constituent deux mondes à part. La mort n’a rapport avec rien, et surtout pas avec l’amour. » Dans son témoignage sur la torture, elle dit qu’il n’y a pas de mots pour exprimer ce qu’elle a vu. Pas de mots ? « Quand tu te sens impuissant devant la mort, tu te sens responsable, comme si tu avais participé à cette mort. D’où vient ce sentiment d’impuissance ? Les mots n’arrivent pas à exprimer ce qu’on est en train de vivre… »
Samar Yazbek n’a pourtant pas renoncé à écrire sur ces moments. Elle a tenu un journal, à sortir en mars. Elle en a lu des extraits à l’Odéon : « L’écriture m’a toujours aidée dans les moments difficiles de ma vie. Parce que je suis écrivaine, je pouvais me sentir plus libre avec moi-même et avec les fils enchevêtrés de ma vie. Je les nouais et dénouais comme les ficelles des marionnettes, à la seule différence que, cette fois-ci, je suis le jeu, les ficelles et la grande main mystérieuse qui les manipule. Je suis devenue le roman le plus authentique que je pourrais écrire. »
(Frédéric Joignot – Le Monde du 7 janvier 2012)
repris d’ici
En Syrie, la révolution des gens ordinaires
Yassin Al Haj Saleh, écrivain, médecin et ancien prisonnier politique syrien (1), a écrit une longue analyse traitant de questions importantes reliées à la révolution et son avenir. Voici la traduction de son texte, initialement publié dans la Revue d’Etudes Palestiniennes à Beyrouth, Numéro de l’Automne 2011.
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La révolution populaire syrienne constitue une expérience extraordinaire, hors du commun; une expérience aussi bien morale que politique, un renouvellement psychique autant qu’un changement social. C’est une insurrection tant sur le soi que sur le réel.
• Révolution comme défi
Défiant les dangers de la détention, de la torture et de la mort, des jeunes et des moins jeunes, des femmes et des hommes changent leurs vies et se renouvellent à travers la participation au mouvement de protestation. Ils sortent de l’affrontement avec les dangers, plus forts, plus courageux et plus entreprenants. Ils s’estiment davantage. Celui qui ne participe pas à la protestation n’a pas accès à cette expérience. En fait, environ deux générations n’ont pas eu cette possibilité, avec cette ampleur. Par l’implication dans ce «risque» collectif et coûteux, ces nouveaux Syriens développent un esprit d’altruisme et de solidarité, sans pareil dans l’histoire de deux générations. Par leur sacrifice pour un objectif collectif, ils se libèrent à la fois de la peur et de l’égoïsme. Le trait extrême, dangereux de ces expériences et dramatique pour beaucoup d’entre elles, est susceptible de les ancrer dans la mémoire nationale pour des générations.
On doit, donc, parler effectivement d’une révolution, puisque beaucoup de Syriens changent eux-mêmes, en luttant pour transformer leur pays et libérer leur peuple. Pour cette raison, il est, sans doute, difficile de les réprimer et les faire taire définitivement. Il n’est pas possible, pour un régime appauvri moralement, politiquement et intellectuellement, un régime pétri de corruption et d’orgueil, de vaincre, par la force, cette âme hardie et forte.
Pendant quarante ans, le régime en place a imposé aux Syriens une vie, étroite, sans courage, sans renouvellement et sans joie. Une vie matérielle, appauvrie de toute dimension morale, spirituelle ou esthétique. Dans ce désert de vie, la religion a été un des seuls éléments spirituels, le refuge unique contre le pourrissement d’une vie résolument axée autour du pouvoir.
Aujourd’hui, la révolution procure de nouvelles expériences aux Syriens. Elle est démocratique dans ce sens où les participants s’y engagent volontairement. Une chose qui n’a jamais existé sous le régime du Baas.
• Révolution comme mémoire
Grâce aux progrès technologiques, la distance s’est réduite entre les activités du terrain et leur couverture médiatique. On a vu apparaitre de nouvelles formes d’organisation et de gestion, plus démocratiques, plus proches du mouvement du terrain et basées essentiellement sur les nouveaux moyens de communication: le téléphone portable, les séquences vidéo diffusées sur Internet et les réseaux sociaux. En se substituant aux journalistes, interdits de couvrir les événements en Syrie, les jeunes révoltés ont assuré une couverture intensive des événements.
Chaque activiste est doublement créateur d’une nouvelle réalité: il le fait une fois en sortant dans la rue pour défier et changer le pouvoir tyrannique qui représente dorénavant le passé, et une deuxième fois en documentant cette nouvelle réalité. Ce faisant, il transforme, d’un côté sa réalité en une réalité commune qui atteint les différents créneaux médiatiques et d’un autre, il apporte une relative caution à ce mouvement protestataire. Il s’adresse à l’opinion publique du pays mais aussi du monde, il attire plus de sympathie, aussi bien syrienne qu’arabe et mondiale. Faute de ce système nerveux (les jeunes qui couvrent les différents points du mouvement), la révolution aurait été isolée et par conséquent facile à étouffer par le régime.
Ainsi, moyennant le téléphone portable comme arme, cette activité est en train de constituer une mémoire objective à la révolution et construire une archive visuelle colossale qui est en soi une immunité naturelle contre l’oubli, puisque la mémoire verbale, bien qu’essentielle dans la mémoire collective, est toujours plus fragile que la mémoire visuelle. Le téléphone portable, ainsi que les pages personnelles sur Facebook ont eu un rôle unique en contribuant à la genèse des individualités et des subjectivités indépendantes. Un rôle démocratique qui a pu élargir la possibilité de participer à la production des informations et à concevoir un espace public différent, «virtuel» et inaccessible à la colonisation du régime. Un rôle communicatif qui permet de nouveaux rassemblements dont le dispersement est laborieux.
Outre l’archive visuelle, il existe des témoignages qui se multiplient, écrits par un grand nombre de participants directs au mouvement. En protégeant la mémoire collective contre la confiscation et l’oubli forcés, la documentation photographique a assuré une victoire définitive dans la bataille médiatique. Le régime syrien ne dispose pas de la moindre crédibilité ou dynamisme qui caractérisent la couverture médiatique non coûteuse de la révolution, si on la compare à la facture humaine, probablement très élevée. En soi, cela a fondé sa supériorité morale; ceux qui sacrifient leurs vies ne sont pas comparables ni avec ceux surnommés par les égyptiens «le parti du canapé», qui suivent la révolution, assis en face de leurs écrans, ni avec ceux qui vénèrent le régime et lui cherchent des justifications, les Shabihas des médias et les idéologues. Inutile donc de les comparer avec les grands ou les petits tueurs.
Le courage et les sacrifices des révolutionnaires constituent une expérience nationale fondatrice; une expérience qui formera le pays à nouveau.
Un régime qui mène une guerre contre la révolution de ses gouvernés, ne pourra jamais mener une guerre contre leur mémoire. Même s’il pouvait réprimer momentanément par la force, cela ne serait qu’une séquence d’une longue lutte dans laquelle les Syriens sont équipés d’exceptionnelles expériences, de vrais piliers pour leur libération.
• Révolution et Régime
Aujourd’hui, en Syrie, il existe deux forces: le régime et la révolution.
La première possède les armes, l’argent et la peur mais est dépourvue de tout sens. La deuxième possède le défi de la peur et le goût de la liberté. La révolution est l’incarnation de l’altruisme extrême: le sacrifice. Le régime est l’incarnation de l’égoïsme extrême qui pourrait mener à la destruction du pays pour faire survivre une junte gouvernante pauvre sur tous les niveaux : intellectuel, politique et éthique. La révolution est une révolte morale et politique, elle produit la plus grande différence dans l’histoire contemporaine de la Syrie, depuis l’indépendance. En revanche, le régime est une révolte contre la société syrienne; il ne tiendra pas, à moins que la société ne reste malade, divisée et méfiante. La révolution est une force de vie, le régime est une force de mort.
La révolution nomme, le régime anéantit les noms. Ce dernier impose à tout le pays un seul et unique nom, Al-Assad. La rue est à son nom, les places, le plus grand lac du pays, l’hôpital, la bibliothèque nationale et la Syrie même est à son nom. La révolution nomme ou plutôt ressuscite les lieux: Deraa (Jasem, Nawa, Dael, Inkhel); Damas (Kanaker, Douma, Harasta, Midan, Barzeh, Rukin Eldin, Mouadamyeh, Attal, Alkusweh, Qatana, Jdaydet-Artouz); Homs (Bab Elsibaa, Bab Dreb, Al Waer, Al Rastan, Talbisa, Qusair); Hama (Al Hader, Al Souq, la place AL Assi, Al Salamieh); Idleb (Muarat Elnu’man, Jisr Elshougour, Binnech, Khurbet Aljoz, Jabal Alzawieh) ; Alep (L’université, Sayf Aldawleh, Saladin, Al Sakhour, Ein Arab, Tal Rifaat, Manbej, Al Bab) ; Al-Hasakeh (Al Qamishli, Ras Alein, Al Dirbasieh) ; Lattaquié (Al Slaybeh, le camp palestinien Arramel, Elskantouri, Jableh); Tartous (Banyas, Albeda); Arraqa (Attabaqa). Der Ezzor (Mayadin, Al Boukamal, Alquryeh)…
La révolution nomme les jours, notamment les vendredis, «Vendredi Saint» par allusion au vendredi qui a précédé Pâques, Vendredi «d’Azadi» (liberté en kurde), Vendredi de Saleh Al-Ali (un résistant Alaouite connu lors du mandant français en Syrie), Vendredi de «Dégage!». On libère le nom du pays, dorénavant la Syrie n’est plus celle d’Al-Assad ou du Baas.
En nommant et en ressuscitant les noms, la révolution se fait créatrice de subjectivités, de l’initiative et de l’action libre, tandis que le régime a tout fait pour réduire la Syrie et les Syriens à des objets pour une et unique subjectivité libre: «la subjectivité Al-Assadienne».
La révolution dévoile la richesse réprimée de la Syrie, sa richesse sociale, culturelle et politique. Elle découvre la richesse des enfants de la Syrie, dont les traits ont été effacés. Elle leur donne la parole publiquement: ils crient, ils protestent, ils se moquent, ils chantent et ils reprennent l’espace public ou plutôt ils le libèrent d’une occupation presque totalitaire.
A travers l’acte de nommer, les Syriens regagnent la maitrise de leurs propres vies et leurs environnements; ils relatent leurs histoires et restaurent leur langue en l’ouvrant sur des émotions vives et extrêmes.
• Révolution, idéologie et modernisation
Pendant des décennies, les élites politiques du monde arabe, notamment en Syrie, ont renoncé à la morale pour l’idéologie. Trop d’idéologie pour couvrir peu de morale. Par conséquent, on est arrivé à un moment où nous sommes gouvernés, dans nos pays, par des gens peu scrupuleux. Ces deniers tuent, volent et mentent effrontément tandis qu’ils s’érigent en exemple du patriotisme, de la sagesse, voire de la morale.
Aujourd’hui, les révolutions arabes dont la révolution syrienne sont une révolte contre ces élites immorales, et une libération du joug infaillible des idéologies. Leur aspiration à la liberté et à la dignité est revêtue de morale qui ne trouve d’appui que sur la vocation innée pour la justice et la culture religieuse.
Le caractère moral de la révolution syrienne et des révolutions arabes d’un côté et le manque de morale dans nos systèmes de valeurs dites «modernes» (en raison de la partialité d’une grande partie de nos élites politiques et culturelles pour des structures de modernisation dépourvues de toute morale), a fait en sorte que la grande base populaire de la révolution en Syrie soit plus proche des structures sociales «traditionnelles», que des plus modernes. Ce dernier point est d’autant plus sensible en Syrie qu’il existe une double superposition entre «la modernité» et «la tradition». La modernité porte en son sein des considérations de classe. Il y a donc d’un côté des formations religieuses, confessionnelle héritées et d’un autre côté, des «distinctions» entre les classes sociales qui sont devenues, ces dernières années, plus tangibles et plus ancrées.
La politique de Bachar Al-Al-Assad, celle de la «modernisation et du développement», se base essentiellement sur le renouvellement des outils et des appareils (nouvelles voitures, centres commerciaux, hôtels et restaurant luxueux, banques, écoles et universités privées pour l’élite du pays), mais sans contenu humain ou politique. Rien au niveau de la reconnaissance des droits politiques, des libertés publiques, de la solidarité sociale et de la culture. Bien au contraire, la solidarité sociale et nationale entre les Syriens s’est gravement délitée. Les dimensions émancipatrices de la culture se sont effacées en faveur des idéologies sectaires et fanatiques, consacrées de surcroit par des intellectuels réputés.
Cette composition entre un régime politique dépassé et inhumain d’un côté et une vitrine matérielle brillante d’un autre côté est la marque de fabrique du système en place. Ceci fait de lui plus qu’un régime politique autoritaire: Il s’agit d’un système social, politique et intellectuel basé sur la discrimination presque raciale pratiquée sur la population à partir du monopole du pouvoir et de la richesse nationale. Ce monopole est une des sources de la protestation populaire et justifie, en partie, la raison pour laquelle cette dernière a eu comme point de départ les régions périphériques et rurales du pays et les banlieues des villes. La libéralisation économique qui a eu lieu en Syrie, il y a quelques années, a généré un modèle de développement favorable aux villes au détriment de la province, favorable aux centres des villes au détriment des quartiers «périphériques» et enfin profitable à de nouvelles banlieues riches au détriment des banlieues traditionnelles vers lesquelles on a expulsé la population déclassée du modèle de développement libéral autoritaire. Ces zones-là ont été marginalisées, le chômage y est élevé à cause des nouvelles compétences requises (maîtrise des langues étrangères et des nouvelles technologies). Tout cela va de pair avec le recul du rôle social de l’Etat et la transformation des représentants du pouvoir en riches hautains. Tout se passe comme s’ils étaient des détachés étrangers gouvernant des indigènes pour lesquels ils n’ont aucun respect et n’expriment aucune solidarité. Atef Najib, le cousin du président, a détenu les enfants de Deraa, les a torturé et a cyniquement suggéré à leurs pères de «féconder» leurs épouses pour remplacer les enfants détenus au cas où les pères n’en seraient pas capables. Cette personne est l’exemple type de l’homme de pouvoir, brute, inhumain et cautionné par le système.
L’évolution de la situation en Syrie jusqu’à ce point d’aliénation et de mépris explique la rage des Syriens. Rien n’est nouveau, mais la séparation sociale et culturelle a débouché sur du racisme. Et là je dois mentionner le rôle des intellectuels réputés consacrer l’atmosphère agressive avec plus ou moins d’intelligence, par l’attaque sans retenue contre ce fantôme nommé «l’islam». Ils le font sans faire la part des choses entre l’islam en tant que religion et héritage culturel de nos sociétés et «l’islam politique». Ce type de «laïcité» aveugle est le dogme des forces de sécurité syriennes. Le dogme fonctionnel de l’appareillage protecteur du régime «développement et modernisation». Certains intellectuels syriens connus ont accepté une sorte de pacte avec les généraux de la sécurité tout en avançant des justifications personnelles ou publiques. Certains ont développé toute une théorie sur «l’Etat» et sa modernité et sur la «société» formée d’individus. Ils sont allés même jusqu’à exprimer volontairement leur agressivité contre tout opposant à cet Etat. Ainsi ils se sont placés en tant qu’intellectuels organiques dans ce régime.
Si je m’étends sur ce débat, ce n’est pas pour des raisons idéologiques mais parce que cette notion aristocratique et mensongère de la laïcité a fourni une justification à des méthodes très brutales du pouvoir politique. Elle a baissé le seuil intellectuel et moral garant des vies des petites gens et finalement s’est imprégnée d’une atmosphère culturelle et politique raciste (le racisme étant une idéologie de classe et non pas d’identité, comme le démontre Benedict Anderson). Ceci a constitué une caution qui va dans le sens de la légitimation du pouvoir et sa monopolisation entre les mains des gouvernants en Syrie. Atef Najib n’est pas issu de la pensée d’Adonis, de Georges Trabichi ou d’Aziz Azmeh. En revanche, cette pensée-là diminue largement les contraintes symboliques et morales de la répression dans la rue.
Pour résumer, la révolution syrienne a eu lieu contre la modernisation définie comme une libéralisation favorable aux riches, comme une idéologie moderniste, dépourvue de tout contenu moral; comme une modernité d’outils et de choses, allant des banques aux universités privées et aux voitures. Il s’agit d’une révolution contre le régime qui a fait du «développement et modernisation» un dogme voilant une relation illégitime de privilège entre le pouvoir et la fortune. C’est une révolution contre les riches du régime qui ont volé des millions pendant l’ère socialiste baassiste et sont devenus les maîtres de l’économie de l’époque libérale. Finalement c’est une révolte contre les idéologues du régime qui ont fait de la «modernité» une religion, une politique et une culture. «Le développement» et la «modernisation» en sont l’exemple tangible.
• Révolution et milieux traditionnels
Le fait que la base de la révolution réside dans les milieux sociaux «traditionnels» évoque une question de nature politique à propos de la relation entre cette base et la démocratie. Ces structures sociales souffrent d’une persécution politique et d’une aliénation culturelle et exploitation économique. Par conséquent, elles regagnent une partie de leur dignité à travers la participation brave et large dans la révolution. Elles essayent de se libérer politiquement en affrontant un régime tyrannique «modernisant» mais extrêmement rétrograde. Leur présence politique en ce moment pourrait équilibrer les forces socio-économiques en leur faveur.
Est-ce le fondement d’une démocratie stable et apte à se développer? Pas dans l’immédiat. La dégradation effroyable au niveau de l’éducation et de l’enseignement, le dérèglement de la structure nationale de la société (fissures verticales profondes), la dépendance de l’état au régime et le niveau modeste des élites politiques découragent les anticipations optimistes.
Cependant, les contraintes probables n’ont rien à voir avec une incompatibilité intrinsèque quelconque entre la démocratie et les milieux «traditionnels». Ces milieux sont le résultat à la fois de l’exclusion de la vie publique, du niveau de revenus, d’une éducation très faible et d’une vocation naturelle pour l’indépendance. Ces milieux sociaux étaient sur le point de disparaître dans les années soixante-dix du siècle passé, sauf qu’ils ont été instrumentalisés par le règne Al Al-Assad. Aujourd’hui, ils sont beaucoup plus faibles et moins cohérents que ne laisse entendre la première impression. Dans le cas d’une ouverture politique, ces structures sociales pourraient flotter à la surface, surtout au début. Mais elles ne pourraient pas à long terme résister aux nouveaux mécanismes relatifs à l’économie et l’éducation nationales. La coupure volontaire et hautaine avec ces structures était un pilier de la tyrannie politique avant que cette même tyrannie ne réalise que préserver ces structures sociales valait mieux, pour elle, que de les démonter.
Par ailleurs, une plus grande indépendance au niveau local et un plus grand degré de décentralisation auraient une meilleure chance d’être accueillis positivement au niveau du développement, administratif et politique. Le centralisme était un obstacle, un appauvrissement social et culturel et appui à la dictature. Nous devons, par contre, penser cela comme un processus historique plus long et qui va au-delà de la délivrance du tyran pour réformer l’éducation et la loi et pour reconstruire l’état national et moderne.
• Révolution et créativité
Une autre question est aussi importante que la précédente: comment peut-on comprendre le fait que la révolution soit une expérience de créativité accessible à des centaines de milliers de Syriens et en même temps le fait que la base sociale de cette révolution soit de nature «traditionnelle»? Est-ce que ces milieux sociaux sont compatibles avec la créativité et la réinvention de soi? La tradition ne signifie-t-elle pas que le modèle idéal du soi est déjà existant et qu’il suffit juste de s’y identifier? Ceci paraitraît contradictoire si l’on partait d’une notion idéologique de la tradition, en opposition à une modernité, définie elle aussi idéologiquement. Le fait est qu’on copie le modèle de la classe moyenne européenne moderne et on l’oppose à la tradition tout en chargeant cette dernière toutes les connotations négatives telles que l’irrationalité et la stagnation. On la considère comme un défaut qui ne trouve sa réparation et sa complétude qu’en simulant le modèle européen, ou plutôt en imitant ceux qui l’imitent.
S’il est vrai que la révolution syrienne se compose d’un côté de milieux locaux et traditionnels (se révoltant contre diverses privations et l’invasion permanente de l’appareil de répression dans tous les aspects de la vie ou de la solidarité) et d’un autre côté d’éduqués, instruits et intellectuels modernes, hommes et femme poussés par leurs aspirations à la liberté, à l’individualité et l’indépendance (une classe moyenne instruite émancipée de ses références traditionnelles), c’est qu’il existe donc un trait saillant unifiant qui est la valeur du travail pour les deux formations de populations. Ce qui les unit est leur dépendance au travail comme source exclusive de vie, de morale et de représentation du monde. Ces deux types de populations représentent le grand public syrien en opposition avec «la classe privée» qui se définit en termes de pouvoir, de fortune et certains privilèges culturels présumés.
La liberté pour laquelle crient et se sacrifient des jeunes croyants, pratiquants et non croyants, des jeunes de la classe moyenne instruite et des jeunes des classes moins instruites, signifie la reconstruction du système politique et le système des valeurs autour du travail. Le travail ici s’oppose du point de vue social, politique et du point de vue des valeurs avec le pouvoir et les privilèges sur lesquels se fonde une alliance sociale qui n’éprouve aucun scrupule à tuer et torturer les Syriens.
Mais pourquoi la liberté et non pas la justice alors même que la valeur travail est centrale chez tous les insurgés syriens et la justice centrale en islam? Ceci est probablement dû à une profonde assimilation du lien entre le centralisme absolu au sein du pouvoir et le système de privilèges sociaux existants qui a causé l’écroulement du Travail comme valeur matérielle et morale. La priorité de la Liberté dans la révolution syrienne indique que la justice est conditionnée par l’affranchissement de la tyrannie. Cela est une condition nécessaire bien qu’insuffisante. Il s’agit d’un pas vers le chemin de la restauration des valeurs suprêmes. Dans ce sens, la liberté sera la première valeur sur laquelle on pourra fonder la justice.
Pour résumer, on peut dire que ce qui diverge entre les deux composantes de l’alliance insurgée en termes de goûts et de mode de vie est beaucoup plus minime que ce qui les sépare des nouveaux féodaux qui possèdent et gouvernent mais ne travaillent pas.
• Révolution et islamisme
Est-il possible que l’évolution politique en Syrie d’après Al Al-Assad dérive vers une «tyrannie de la majorité»? Est-ce qu’on s’attend à une tyrannie islamique hostile aux minorités religieuses (principalement chrétiens), ou à une tyrannie sunnite contre (les Alaouites, les Druzes, les Ismaélites et les Chiites)? La question n’est pas importante, sauf que des «modernistes syriens» dont trois noms sont cités plus haut ont lancé des mises en garde. Ils l’ont fait bien avant que la révolution n’effleure leur esprit, pendant que la société syrienne subissait la tyrannie de la junte oligarchique…
En réalité cette crainte n’a pas de fondement dans l’Histoire contemporaine de la Syrie. Avant l’ère baassiste, la situation sociopolitique tendait vers une réduction des disparités matérielles et politiques entre les différentes composantes de la population et non pas vers leur aggravation. Le Baas lui-même, y compris les deux volets assadiens, n’aurait pas été possible sans cette évolution. Avant qu’ils ne soient exclus par le système du parti unique totalitaire, les partis politiques actifs assuraient une accessibilité à l’espace public pour les individus issus des milieux religieux, confessionnels et ethniques divers. Les deux partis nationaliste et communiste présentaient des alternatives à la société pour dépasser ses divisions verticales. Il est connu que le parti Baas comprenait des chrétiens, des musulmans, des sunnites, des alaouites et bien d’autres. Le parti communiste a rassemblé en plus des Arabes, des Kurdes, des Arméniens et des Juifs. Quand toutes ces structures ont été détruites, y compris le parti Baas, les gens n’avaient plus que leurs références traditionnelles comme recours. Ajoutons que la destruction pratiquée lors du règne de Hafez Al Al-Assad s’est accompagnée de l’assujettissement de l’armée dont le caractère indépendant et national a été aboli, l’assujettissement des universités et des syndicats, incapables d’endosser un quelconque rôle public depuis. Ceci s’est accompagné également de la tyrannie d’un individu, menant le pays vers une autorité familiale. Voilà contre quoi les Syriens se révoltent aujourd’hui…
Ceux qui connaissent la société syrienne savent très bien qu’on ne peut pas définir les musulmans sunnites uniquement par défaut. Rien ne les réunit à part leur distinction des autres, à savoir le fait qu’ils ne soient ni chrétiens, ni alaouites, ni druzes, ni ismaélites. Ceci nuit, avant tout, aux islamistes qui cherchent à se faire les représentants naturels des Syriens sunnites et nuit également à d’autres fanatiques confessionnels qui ne se distinguent en rien des islamistes. Le fait qu’il n’existe pas une seule essence sunnite unificatrice a des explications psychologiques et historiques sur lesquelles nous n’allons pas nous attarder ici. Cependant il est surprenant que cette analyse échappe aux penseurs qui alertent contre «la tyrannie de la majorité».
La seule question pertinente dans ce cas de figure est la suivante: qu’est ce qui justifie la mise en garde contre la tyrannie de la majorité avant même de dénoncer une tyrannie effective et qui dure depuis des décennies? Il se peut que cela soit lié au dogme du modernisme qui lie intrinsèquement le modernisme à l’Occident. Ce dogme ne voit pas que ce lien est un fait historique. Par conséquent ces penseurs expriment une hostilité «occidentale» classique vis-à-vis de l’islam.
Or, on serait dans une meilleure posture pour contester toute islamisation possible de nos révolutions actuelles et toute islamisation de nos sociétés postrévolutionnaires si on dissociait cette objection de toute hostilité fondamentale vis-à-vis de l’islam. Il n’y a aucun contenu démocratique ou libérateur dans cette hostilité. Plus encore, c’est un contenu rétrograde, tyrannique et raciste. Un véritable laïque démocratique ne peut logiquement pas être partisan de ce courant essentialiste.
• Révolution et post-baassisme
Est-il possible que le dernier mot en Syrie de l’après Baass soit celui des islamistes politiques? En Tunisie, ils ont la présence la plus forte depuis l’indépendance, il y a 60 ans. En Egypte, ils sont les candidats les plus favorables pour gouverner et occuper des positions sensibles au pays. Rien ne laisse supposer qu’ils ne le seront pas dans la nouvelle Syrie.
Mais cela en soi ne pose pas de grave problème. Disons plutôt, que le problème n’est pas nouveau d’un côté, et d’un autre côté, il n’est pas plus grave que les dictatures familiales et individuelles.
Il n’est sans doute pas évident d’intégrer les islamistes à l’intérieur de nos nouveaux systèmes politiques, cependant, leur exclusion a déjà été expérimentée et ses résultats sont connus. En outre, dans tous les pays arabes où les islamistes ont été persécutés (l’Egypte, la Tunisie, la Syrie et la Lybie), bien d’autres l’ont été également. Cette double répression a fondé la tyrannie. Le fait est que la tyrannie ne se limite pas exclusivement à celle des juntes oligarchiques, mais elle caractérise aussi certains islamistes, fanatiques du point de vue religieux et violents politiquement qui sont apparus et se disputent le pouvoir avec ces mêmes juntes. De plus, ils mènent des conflits avec les gouvernés, religieusement, moralement et culturellement, ce qui n’est guère une évolution souhaitée. L’apparition légitime des islamistes sur la scène sociale et politique dans nos sociétés changeantes pourrait placer les conflits de politique et de pensée à l’avant-scène. Elle pousserait les opposants à la supposée tyrannie des islamistes, à articuler de nouveau la démocratie et la laïcité. La dissociation de ces deux valeurs durant la dernière génération avait affaibli la démocratie, corrompu la laïcité et servi les juntes au pouvoir.
• Révolution et attentes
Qu’est ce qu’on attend de la révolution Syrienne ?
La réponse à cette question est très importante afin d’éviter les surestimations et par la suite les déceptions. Anticiper une démocratie stable dès les premières années qui suivent le changement politique serait d’un optimisme exagéré. L’opération révolutionnaire doit avant tout assurer la transition de la Syrie vers des conditions politiques qui accepteraient la réforme et répondraient avec souplesse aux aspirations des Syriens. La Syrie de l’après Baas doit relever des défis colossaux: la reconstruction de l’Etat et de la société, réconcilier les Syriens entre eux en se basant sur la citoyenneté, après ce que le régime a détruit, après ce qu’il a propagé comme atmosphère de guerre froide permanente entre les citoyens. Il a même essayé de transformer cette guerre froide en guerre déclarée pendant la révolution. La Syrie sera viable si elle parvient à protéger sa cohésion, si elle arrive à inventer des mécanismes et des processus d’auto-changement. Alors, de nouvelles élites naitront, vivront pour la politique et non pas de la politique (selon la distinction de Max Weber) comme c’est le cas de l’élite gouvernante actuelle.
Dans l’immédiat après la révolution, il sera urgent de réformer l’éducation, le secteur juridique et administratif, sans oublier la reconstruction du système politique en se basant sur de nouveaux fondements. On devra restructurer la fonction sécuritaire sur de nouvelles bases, puisque les structures sécuritaires existantes comportent intrinsèquement l’hostilité vis-à-vis du peuple. Il sera impératif de repenser entièrement les médias. Les médias actuels se basent sur le mensonge et la vénération du régime. Enfin, il y a la reconstruction de l’armée après que la notion d’«armée doctrinale» ait détruit l’armée et en ait dénaturé son caractère national.
Du déblayage des ruines laissées par le Baas jusqu’à la construction du pays sur de meilleures bases, une charge gigantesque pèse sur les épaules de la génération des jeunes Syriens. Cette génération qui avance à grand pas et paye le prix exorbitant de sa réappropriation du politique… et de la vie.
(1) Yassin Al Haj Saleh a passé 15 ans en prison pour appartenance au parti communiste (bureau politique), et vit depuis mars dernier dans la clandestinité. Lire son précédent article sur Mediapart: De la biographie d’une société minée (1er novembre 2011).




