Égypte – La révolution enterrée, les diplomaties occidentales renouent avec la « realpolicy »


Presque quatre ans, jour pour jour, après l’éclatement des soulèvements populaires, le « Printemps arabe » connaît des fortunes très diverses. Alors que la Tunisie s’apprête à élire son nouveau président, les velléités démocratiques en Égypte ont été brisées par une implacable contre-révolution. L’ordre ancien est à présent pleinement rétabli et, tandis que des milliers de condamnations à mort sanctionnent les manifestants de la place Tahrir, la « justice » du régime innocente les responsables de la dictature. Consolidé sur le plan intérieur, le pouvoir militaire a aussi gagné en légitimité internationale ; son engagement dans la coalition contre l’État islamique a accéléré la normalisation des relations diplomatiques avec les pays occidentaux. La « lutte contre le terrorisme » légitime aujourd’hui – comme par le passé – une impitoyable répression de l’opposition pacifique à un régime totalitaire.

u00C9GYPTE -Decembre 2014 - Mehdi KARIMI'Le 29 novembre dernier, la justice égyptienne a innocenté Hosni Moubarak, ainsi que de nombreuses figures de l’ancien régime, dans le procès du meurtre des 238 manifestants tués au cours des évènements de janvier-février 2011.

Si le procureur général a fait appel du verdict, l’ancien président égyptien pourrait être prochainement libéré, puisqu’il a d’ores et déjà purgé une peine de trois ans de prison pour une autre affaire de corruption. Sa libération doit encore être confirmée, mais les conclusions du Juge Mahmoud Rashidy, en charge de l’affaire, constituent déjà la dernière étape d’une l’entreprise de réhabilitation de l’ancien régime et de réécriture de l’histoire de la révolution.

Reprenant à son compte une théorie chère aux fellouls (les fidèles de l’ancien régime), le jugement du tribunal suggère que les Frères musulmans, agents supposés d’un complot « américano-sioniste », ont orchestré les évènements qui ont débuté le 25 janvier 2011 et sont dès lors les seuls responsables de la mort des manifestants.

Le procès était suivi de près par les Égyptiens et le verdict a provoqué une manifestation qui a réuni un millier de personnes aux abords de la place Tahrir, bouclée par la police pour l’occasion. Toléré quelques minutes, le rassemblement a rapidement été dispersé dans la violence et s’est soldé par la mort d’un protestataire.

La veille du prononcé du verdict, le pays avait été secoué par une mobilisation de l’opposition au régime : les heures qui suivent la prière collective du vendredi sont, traditionnellement, un moment privilégié de rassemblement des opposants au coup d’État militaire. Mais les manifestants répondaient à l’appel du Front salafiste, pour un nouveau soulèvement et la restauration de « l’identité islamique » du pays.

Paralysée par les mesures de sécurité exceptionnelles mises en place pour y faire face et le déploiement massif de la police et de l’armée, la capitale, le Caire, a été le théâtre de violences qui ont causé la mort de deux manifestants. Les cortèges, cela dit, ne réunissaient pas autant de personnes qu’escompté et se sont surtout cantonnés dans des quartiers populaires périphériques, bien loin de la place Tahrir.

Cette mobilisation et la manifestation qui a suivi l’acquittement de Moubarak montrent que le rejet du régime militaire persiste et, surtout, qu’il est partagé par une diversité d’acteurs au sein de la société, et ne se limite pas aux seuls Frères musulmans. Mais elles montrent aussi que, si beaucoup d’Égyptiens n’acceptent ni ce verdict, ni le pouvoir militaire, ils sont très peu à prendre le risque de descendre dans les rues. Suffisamment consolidé, le régime peut dès lors revenir sur des acquis et des exigences révolutionnaires très symboliques, sans craindre l’opposition et un soulèvement populaire qu’il ne pourrait pas endiguer, par la répression.

Rares sont ceux qui osent aujourd’hui se dresser devant le rouleau-compresseur contre-révolutionnaire. Le désir des uns de voir revenir la stabilité et la peur des autres face à la répression suffisent à dissuader ceux qui n’adhèrent pas au régime de protester publiquement. Rien ne semble être à même d’empêcher la consolidation progressive du pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi, qui, désormais, jouit en outre d’une légitimité internationale croissante, et ce malgré les violations massives et récurrentes des Droits de l’Homme sous son gouvernement.

La récente condamnation à mort de 188 manifestants n’est que le dernier épisode d’une véritable chasse aux sorcières. Plus tôt, en novembre, 78 mineurs d’âge étaient condamnés à des peines de prison allant de deux à cinq ans.

Depuis le mois de juillet 2013, entre 16.000 et 40.000 personnes ont été emprisonnées, selon Amnesty International (il s’agit d’une fourchette basse).

La torture constitue une pratique systématique dans les prisons égyptiennes. Au cours de ces derniers mois, des dizaines de détenus en sont morts, pendant leur mise en garde à vue. Plusieurs milliers d’autres ont été tués pendant les manifestations.

Instance officielle chargée « d’investiguer » notamment sur les évènements de la place Rabaa al-Adawiya [ndlr : le 14 août 2013, l’armée et la police ont ouvert le feu sur les manifestants rassemblés sur cette place en soutien au président Mohamed Morsi renversé par le coup d’État militaire ; le bilan a a été de plus de 850 personnes tuées ; c’est le massacre de manifestants le plus sanglant de l’histoire récente, selon l’organisation Human Rights Watch], le « Fact-Finding Committee » a présenté ses conclusions : il a désigné les Frères musulmans comme étant les seuls responsables du massacre… de leurs propres partisans…

La pression s’est aussi sensiblement accrue sur la société civile égyptienne. De nombreux militants de défense des Droits de l’Homme sont actuellement détenus ou ont été contraints de quitter le pays. Alors qu’il avait été libéré au mois de septembre, Alaa Abdel-Fattah, figure emblématique de l’opposition libérale, a été de nouveau emprisonné, le 27 octobre, pour s’être opposé à une nouvelle loi restreignant considérablement le droit de manifester.

Le pouvoir poursuit son plan d’éradication systématique de toute voix critique et de tout espace de contestation. Dans son entreprise, il n’hésite pas à encourager le recours à la délation. Un article publié sur le site internet Marsad, « Egypt : The Nation of Snitches makes a comeback », raconte le retour de ces pratiques fascisantes. Interpellé au mois de novembre, Alain Gresh, le directeur-adjoint du Monde Diplomatique, en a fait l’expérience alors qu’il discutait de politique sur une terrasse de café du Caire : dénoncé par une passante qui avait surpris sa conversation et arrêté, le journaliste français a finalement été relâché et convié par la suite au ministère de l’Intérieur, où des excuses lui ont été présentées. Sans doute a-t-il dû sa relaxe à sa qualité d’éditorialiste de renom… Et sans doute aussi doit-il s’interroger sur la pertinence de ses assertions passées, lorsqu’il publiait en 2012, dans les colonnes du Monde diplomatique, que l’Égypte était sur le chemin de la démocratie et que rien ne pouvait la ramener en arrière…

Des faits qui ont eu lieu deux semaines avant la visite d’Abdel Fattah al-Sissi à Paris…

Cette dernière tournée européenne (en France et en Italie) marque une nouvelle étape dans la normalisation des relations diplomatiques entre l’Ègypte et l’Union européenne. Le président al-Sissi devrait aussi se rendre en Allemagne, après les élections parlementaires programmées en mars 2015, et une délégation économique britannique visitera le Caire en janvier prochain…

Le rétablissement de l’ordre ancien en Égypte signifie donc aussi la résurgence de politiques étrangères plus traditionnelles, dont le « Printemps arabe » devait pourtant avoir sonné le glas.

En janvier 2011, la France, par l’intermédiaire de Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires étrangères, avait offert le « savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de [ses]forces de sécurité » à Zine el-Abidine Ben Ali, le dictateur tunisien, contre des manifestants pacifiques. La chute du régime et les révélations sur les amitiés de la ministre avec Aziz Miled, homme d’affaires proche de Ben Ali, entraineront la « démission » de Michèle Alliot-Marie et une rupture dans la politique étrangère de la France à l’égard de pays dont elle a, des décennies durant, soutenu les régimes dictatoriaux.

À l’échelle de l’Union européenne, les changements survenus dans son voisinage sud s’étaient traduits par la définition d’une nouvelle conditionnalité politique, fondée sur « la reconnaissance des erreurs du passé » en matière de démocratie et de Droits de l’Homme.

Tout comme la révolution égyptienne, ces déclarations d’intentions appartiennent à présent au passé.

La contre-révolution a abouti et le pays est aujourd’hui dirigé par un régime répressif plus redoutable encore que celui de Moubarak. Il s’appuie notamment sur une puissante propagande assimilant toute forme d’opposition politique au terrorisme. Autant d’éléments qui n’empêchent nullement les chancelleries européennes de reconnaître le régime militaire.

Historiquement, les Frères musulmans se sont limités à l’action politique non-violente ; y compris après la destitution de Mohamed Morsi, alors même que les sit-in de ses partisans étaient dispersés dans le sang. Malgré les nombreuses erreurs commises par la Confrérie, il ne fait aucun doute que cet engagement a permis au pays d’éviter de reproduire un scénario similaire à celui de la guerre civile algérienne des années 1990.

D’autres groupes djihadistes – essentiellement Ansar Bayt al-Maqdis (ABM) et Ansar Misr – ont effectivement recours au terrorisme, depuis le coup d’État militaire. Ils ont revendiqué de nombreux attentats contre les forces de police et l’armée, majoritairement dans le Sinaï.

Apparu en 2011, ABM est à l’ origine de plusieurs attaques contre des gazoducs qui desservent Israël et la Jordanie. Le groupe a également ciblé un car de touristes coréens à Taba (Sinaï), en février 2014, et revendiqué l’assassinat d’un travailleur américain dans le désert occidental.

Bien que les Frères musulmans soient idéologiquement opposés à ces groupes salafistes, le pouvoir, poursuivant sa rhétorique politique, a cependant choisi de mettre la Confrérie et les groupes djihadistes dans le même sac. Une absurdité qu’il pousse jusqu’à assimiler la Confrérie à l’État Islamique (EI) et à al-Qaïda – qui sont pourtant ouvertement hostiles aux Frères musulmans. Le 18 septembre dernier, par exemple, une caricature représentant Hassan al-Banna, le fondateur de la Confrérie des Frères musulmans, paraissait dans le journal d’État al-Ahram Weekly, présentant les Frères comme les mentors du djihadisme.

Cet amalgame audacieux – pour ne pas dire farfelu – permet de déguiser la répression de l’opposition en « lutte contre le terrorisme », alors qu’une coalition internationale est aux prises avec l’EI en Irak et en Syrie.

À la tête de cette coalition, les États-Unis et plusieurs pays européens préfèrent ménager un allié et un soutien jugé nécessaire, en fermant les yeux sur les violations massives des Droits de l’Homme.

Ainsi, pendant la conférence de presse par laquelle s’achevait la visite d’al-Sissi en France, le président François Hollande a apporté son soutien au « processus de transition démocratique » (sic) en Égypte ; un « processus démocratique » imposé par un militaire élu avec 97% des suffrages…

À l’époque de ces élections, en mai 2012, Laurent Fabius, l’actuel ministre français des Affaires étrangères, avait souhaité au nouveau maître du Caire « beaucoup du succès dans l’accomplissement de sa haute mission »…

Muées par une « commune appréciation de ce que peut être l’équilibre du monde » (selon les termes de François Hollande), la France et l’Égypte ont signé lors de cette rencontre de nombreux accords commerciaux et militaires, qui s’ajoutent à d’autres traités déjà conclus au cours des derniers mois.

Selon Amnesty International, le montant des commandes militaires entre les deux pays ont plus que doublé entre 2012 et 2013, passant de 27 millions d’euros à 63 millions d’euros. La France n’a jamais cessé de vendre des armes à l’Égypte, et ce en violation du code de conduite européen en matière d’armement, qui lui en interdit l’exportation « s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires servent à la répression interne ».

François Hollande a justifié ce soutien par « la guerre contre le terrorisme, qui sévit encore au Sinaï ».

Le président français adopte la ligne défendue par John Kerry, le secrétaire d’État américain, qui annonçait, en septembre, au Caire, la livraison d’hélicoptères Apache à l’armée égyptienne.

Ce discours fait pourtant (volontairement) abstraction d’une donnée fondamentale : si l’on ne peut justifier le recours au terrorisme, il faut noter que c’est après la destitution de Mohamed Morsi et en opposition au coup d’État militaire qu’ont émergé Ansar Beit al-Maqdis et Ajnad Misr…

Synonyme de réapparition de l’État répressif et des pratiques fascisantes, le plein retour de l’ordre ancien en Égypte s’accompagne aussi de la résurgence des politiques étrangères occidentales réalistes et de leur soutien à un pouvoir autoritaire.

Le refrain déjà bien connu de « la lutte contre le terrorisme » constitue encore une fois –et en Égypte à présent- le prétexte aux violations massives des Droits de l’Homme et justifie, comme par le passé, l’indifférence complice des États occidentaux.

Plus encore, cette apathie des démocraties occidentales, c’est certainement le dernier clou d’un cercueil… celui qui renferme désormais la dépouille de la révolution égyptienne… et tous les espoirs qu’elle avait suscités.

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Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (III)


Confessions, le mur de la défiance

Les quinze mois de conflits ont creusé un fossé en zigzag entre les religions. Surtout entre les sunnites et les alaouites.

reportage

Djebel Akrad

de notre envoyé spécial

D’un bond, les thouwars (les révolutionnaires) sont sur la route et braquent leurs kalachnikovs sur la voiture qu’ils ont piégée. Un tronc d’arbre barre la chaussée. Ils questionnent le conducteur, terrifié : « Tu vas où ? » « Je suis de Conseba, j’amène des affaires à un cousin ». « T’as des papiers ? » Il fouille dans sa poche, en extirpe une carte d’identité. « T’es un chrétien de Conseba ? » Il acquiesce. « Attends un peu ici, parce qu’on mène une opération plus loin, tu pourras passer ensuite ». Il préfère rebrousser chemin.

Le soleil tape sur la route entre Kabani et Djebel Ahmar en bordure du Djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie. Le trafic est quasiment inexistant et une heure passe avant qu’une camionnette chargée de matériel agricole débouche du virage. Arrêt au check-point, vérification : elle vient de Consaba, et son propriétaire, au volant, est chrétien lui aussi. « C’est bien ma veine, peste Abou Hassan, deux voitures, deux chrétiens ». S’il était tombé sur un alaouite, il l’aurait fait continuer à pied et aurait confisqué la voiture.

A la fin de la journée, lorsque le combattant de l’Armée syrienne libre relate sa mésaventure, ses camarades, réunis dans une cour intérieure, éclatent de rire : l’un deux, Abou Bakr, a été plus chanceux. Il est tombé sur un alaouite du village de Djebel Ahmar, au volant d’une auto presque neuve qu’il a aussitôt confisquée. Oussama relativise la portée du larcin : « Les thouwars n’ont rien contre les alaouites, ils se battent contre les chabihas (miliciens au service de Damas) et contre un régime politique ». Tous autour de la table en plastic acquiescent, en buvant leur thé très noir et sucré. L’un d’eux finit par lâcher : « Les alaouites de Djebel Ahmar sont tous des chabihas. Pour preuve, ils étaient présents en appui de l’armée régulière, lors du sac de Kabani en avril ».

Les 500 habitants du village de Kabani sont tous sunnites ; mais à 5 kilomètres de là, Djebel Ahmar est à 100 % alaouite ; et le bourg de Selma est mixte, alaouite et sunnite ; quant à Consaba, on y trouve des chrétiens, des alaouites et des sunnites. Une mosaïque confessionnelle inextricable. Les rebelles ont établi leur sanctuaire dans la région centrale du Djebel Akrad, qui compte une quinzaine de villages exclusivement sunnites. Mais les combattants ne se hasardent pas sans précautions en périphérie du massif, là où se trouvent les villages alaouites ou mixtes. « Même, s’ils ne sont pas tous des chabihas, les alaouites sont du côté de Bachar al-Assad. Cela explique que nous soyons prudents. A Consaba, par exemple, les moukhabarats (police secrète) ont des informateurs, que nous appelons les yeux, ayoun, en arabe », précise Oussama.

En quinze mois, le conflit a érigé un mur en zigzag entre les différentes communautés religieuses. De part et d’autre, la défiance semble irrémédiablement ancrée. Abou Firaz, un sunnite, traverse plusieurs fois par semaine cette frontière confessionnelle. Il travaille pour le gouvernement, au département des Eaux et forêts, et dépend de l’antenne de Consaba : « J’ai des amis dans toutes les communautés, je n’ai jamais fait la différence. Mais autour de moi, les choses ont changé ». Abou Firaz préfère rester silencieux sur ses relations : « Cela ne regarde pas les gens, ils me prennent déjà pour un excentrique. Avoir des amis alaouites me rendrait suspect aux yeux de certains. Mes voisins jasent parce que je ne prie pas aussi souvent qu’eux. En ces temps difficiles, il vaut mieux être discret ». Dans sa bibliothèque, il a rangé une vieille bible dont il prend grand soin. « Musulmans, chrétiens, alaouites, nous avons toujours vécu en paix dans la Syrie d’avant. Peut-être, les relations étaient-elles un peu plus distantes avec les alaouites, que l’on ne considère pas comme de vrais musulmans. Mais enfin on avait en partage les mêmes problèmes de paysans, les mêmes difficultés économiques. Dans les montagnes, personne n’a de privilège ».

En file indienne, les fidèles reprennent leurs chaussures après la prière du vendredi, à la sortie de la mosquée d’Akko. Durant son sermon, le cheikh a béni les révolutionnaires et rappelé que seul Dieu pourrait leur donner la victoire. Son affectation est nouvelle. Depuis avril, il fait chaque vendredi le déplacement de Selma, distante d’une trentaine de kilomètres. Mais les jeunes lui préfèrent son prédécesseur, qui se montrait plus véhément et enflammé : « Il a été menacé par le régime et contraint de quitter la région. Le sermon d’aujourd’hui était un peu mou », regrette Ahmed, un jeune combattant qui arbore une barbe noire, encore peu fournie.

Sur le perron de la mosquée, en plein soleil, des petits groupes se sont formés. Les vieux sont presque tous rasés de près, comme Abou Firaz. Deux ou trois arborent une petite moustache, rappelant celle de Hafez-al-Assad, le père de Bachar al-Assad. Au contraire, les jeunes ont la barbe. « La plupart des thouwars portent la barbe sans moustache, à la manière des salafistes. C’est presque devenu un signe de reconnaissance », explique Ahmed, dont la barbe est née avec le soulèvement : « La révolution m’a révélé ma foi, j’ai compris l’importance des valeurs morales, je ne pensais qu’à moi, j’étais un étudiant égoïste. Je veux désormais régler ma vie selon les principes de l’Islam ».

Il n’est pas le seul à vouloir prêter à la révolution une dimension morale. Son ami Hassan, aussi. Il montre une vidéo sur son portable : « Des moukhabarat entrent dans une mosquée sans se déchausser, ils ne respectent pas la religion ». Ahmed et Hassan voient dans la lutte contre le régime un combat pour faire triompher les valeurs de l’islam. Mais aucun des deux n’entretient de relation avec un parti politique religieux. L’un comme l’autre réfutent toute influence étrangère dans l’affirmation de leur foi. « Mon évolution s’est faite naturellement, en discutant, avec les autres combattants. Lorsqu’on a peur, penser à Dieu rassure, et l’on se dit que notre vie ne nous appartient pas ».

Un combattant arrive, à la barbe très fournie. Les autres l’appellent « le cheikh », mi-sérieux, mi-moqueurs, en raison de sa piété. « Voilà notre terroriste d’al-Qaida ? », plaisante Hassan, avant de préciser : « Il connaît le coran mieux que nous, il nous guide lors de la prière. » Abou Mohammed a aussi gagné le respect des autres combattants sur le champ de bataille. Alors que l’urgence sème le désordre, il se montre calme et impassible. Mais lorsqu’il surprend sur un portable la photo anodine d’une jeune fille non voilée, autour de laquelle ses frères d’armes se penchent, sa condamnation est sans appel et menaçante : « Ahram ! » (« Impur »).

Avant de rejoindre les thouwars, Ahmed étudiait à Lattaquié, sur la côte : « A l’université, les cours sont mixtes, j’ai fait beaucoup de rencontres. Et je suis tombé amoureux, une étudiante en anglais, alaouite ». Il aurait passé au mois de juin sa troisième année, si la révolution n’avait tout bousculé. « J’étais des premières manifestations en avril 2011, et je me suis engagé dans des organisations clandestines de l’opposition ». Sa copine s’inquiète de le voir courir des risques. « Elle était au départ bienveillante à l’égard de la révolution, mais les désapprobations de sa famille l’ont influencée. Mon engagement prenait de plus en plus de place. Elle a fini par le désapprouver complètement ». En automne, Ahmed se voit contraint de fuir la ville et d’abandonner ses études d’ingénieur : « Nous avons rompu dans l’incompréhension mutuelle ».

D’autres au village ont noué des relations amoureuses avec des alaouites. Ismaïl a vécu cinq ans à Lattaquié où il a rencontré son amour. Il espérait pouvoir épouser Maryam avec laquelle il s’était secrètement fiancé. Avant, les mariages mixtes étaient fréquents, même si pour Ismaïl la question ne se posait pas encore. Pour cet étudiant en informatique, ce qui compte chez une femme, c’est d’abord le niveau d’études et une communauté de vues. « Les étudiantes alaouites que j’ai fréquentées à l’université étaient plus ouvertes, plus libres, que leurs camarades ». Son exil dans le Djebel Akrad a malmené son couple : « Elle voulait qu’on reste ensemble, mais ma famille n’aurait jamais accepté ». Ismaïl baisse les yeux, sort de sa poche son téléphone. « Je n’ai pas coupé les ponts. Nous nous parlons presque tous les jours. En cachette. Mais un de mes frères m’a surpris et depuis ils se moquent de moi ». Compagnes courtisées auparavant, les femmes alaouites sont aujourd’hui raillées par la jeunesse sunnite pour leur prétendue légèreté.

Vendredi, alors que le cheikh se mêle aux villageois, Ismaïl profite d’un creux dans les conversations pour lui poser la question qui le démange : le mariage avec une femme d’une confession différente. « Avec une chrétienne, cela ne pose aucun problème. » « Et avec une femme alaouite ? » Après un silence, le cheikh tranche : « Ce n’est pas conforme à notre loi ».

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Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (II)


MABILLARD,BORIS

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Mardi 5 juin 2012

Syrie (série II/IV)»

Une armée de pieds nickelés face à Damas

En Syrie, des officiers véreux sont la seule source d’approvisionnement en armes de l’Armée syrienne libre. La jeune rébellion pâtit de sa désorganisation.

reportage

djebel akrad

de notre envoyé spécial

Hussein cache un trésor dans le fond d’une chaussette : quinze cartouches. Il les examine et les replace dans leur écrin improvisé. Il ne possède pas d’arme mais emprunte, selon les besoins, une kalachnikov à ses compagnons. Dans son unité, ou katiba, une centaine de combattants se partagent 80 armes en tout. Et ce nombre inclut les vieilles pétoires, les fusils de chasse à chevrotine et quelques pistolets. Ici dans le djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie, comme ailleurs, l’Armée syrienne libre (ASL) étend son influence sur les campagnes et les montagnes. Son ambition est de résister à l’armée régulière, de la défier, mais pour cela il lui faudra s’organiser, s’aguerrir et surtout obtenir armes et matériel.

Dans la Syrie en guerre, le prix des armes flambe. Une vieille kalachnikov vaut désormais 2.000 dollars, et un modèle récent beaucoup plus. Les cartouches sont à 5 dollars pièce. Alors aux entraînements, les tirs sont parcimonieux. Les hommes des capitaines Ahmed et Abou Hani mènent un exercice conjoint. Trois ou quatre par moto, ils ont rejoint une trouée dans la forêt qui fait office de stand de tir.

Sur les souches, le capitaine Ahmed pose bouteilles et conserves, tout ce qui peut servir de cible. Deux tirs chacun. Ahmed, un déserteur de l’armée régulière, fait mouche. Il assoit sa réputation de meilleur tireur du djebel. Mais Nasser, un volontaire, trop jeune pour être passé par le service militaire obligatoire (près de deux ans en Syrie), manque sa cible. Cet apprenti sniper n’a tiré que 8 fois dans sa vie. Vexé, il incrimine l’arme défectueuse : « Le viseur est foutu, l’arme obsolète. » L’entraînement continuera le lendemain, si tout est calme.

De retour à leur quartier général, dans une bâtisse isolée au milieu d’une oliveraie, les combattants du capitaine Ahmed se répartissent les tâches : les rondes, le guet, la garde et la cuisine, sur un feu de bois à l’extérieur. L’ordinaire est simple, mais ce jour, la visite d’Abou Ramadan, le plus haut gradé du djebel, oblige à quelques préparatifs supplémentaires.

Abou Ramadan avait le grade de colonel dans l’armée de Bachar el-Assad. Il a déserté quelques mois plus tôt, est passé clandestinement en Turquie avant de revenir en avril dans son djebel natal pour y chapeauter cinq katibas.

La petite assemblée se lève comme un seul homme à l’arrivée de son chef. Abou Ramadan serre les mains, embrasse ses amis. L’heure est grave : contrairement aux promesses de l’état-major de l’ASL en Turquie, du Conseil national syrien (CNS) et du Qatar, les armes n’arrivent pas. Les forces sécuritaires du régime n’ont pas mené d’opération d’envergure dans le djebel depuis trois semaines, mais des mouvements de troupe font craindre l’imminence d’un assaut.

« Lors de l’attaque contre les villages d’Akko et de Kabani, on est resté impuissants contre les hélicoptères et les armes lourdes. Et même contre les tanks, nos lance-roquettes se sont révélés inopérants », commence Abou Ramadan. Un combattant s’emporte contre son RPG7, un lance-roquettes antichar de fabrication russe : « J’ai visé le tank, mais la roquette a fait pschitt contre le blindage, elle n’avait pas de charge explosive. » Abou Ramadan soulève une roquette qui lui paraît légère : « Le dernier lot que nous avons acquis était pourri. »

Rares sont les armes qui proviennent de Turquie, où l’armée lutte efficacement contre la contrebande afin d’éviter que le PKK (Parti des travailleurs kurdes, considéré par Ankara comme une organisation terroriste) ne s’approvisionne. Au Liban, les armes circulent mais leur prix est prohibitif et l’acheminement, de la frontière libanaise jusqu’au djebel Akrad, à travers le gouvernorat de Homs, quasiment impossible.

Alors, à défaut, comme l’explique Adil, une recrue qui vient d’assister à un marchandage important, l’ASL achète la plupart de ses armes à des officiers corrompus de l’armée régulière : « Un camion chargé de kalachnikovs et de munitions est arrivé. On avait 100.000 dollars en cash. Nous avions peur que ce soit un piège. Mais en un rien de temps, l’affaire était conclue. » Abou Ramadan promet qu’il y aura d’autres transactions, « mais en attendant, il n’est pas question d’affronter les forces de Bachar el-Assad, à moins qu’elles n’attaquent la population civile ».

Un villageois a mis à disposition des rebelles sa maison. Il ne fait pas directement partie de l’ASL : à soixante ans, il ne veut pas battre la campagne, mais prête main-forte chaque fois qu’il le peut. Ses trois fils ont rejoint les rangs des insurgés. Et sa femme cuisine à midi et le soir pour les combattants qui ont fait du lieu un point d’ancrage dans le village.

Ce vendredi matin, les thouwars (révolutionnaires), comme on appelle ici les membres de l’ASL, consultent leurs portables pour savoir quel sera le slogan de la manifestation du jour. Plusieurs options sont proposées au vote, dont une diatribe hostile à l’ONU qui fait ici l’unanimité mais sera écartée au profit d’une phrase politiquement plus correcte : « La victoire est proche, grâce à Dieu. »

Les manifestations après la grande prière du vendredi sont l’occasion d’un bain de foule pour les thouwars. Ce vendredi, c’est le village de Chilif qui les accueille : des quatre coins de la montagne, tracteurs, pick-up et camionnettes amènent des jeunes manifestants. Quelques combattants de l’ASL se tiennent à l’écart et montent la garde. D’autres encadrent et même participent à la manifestation qui tourne à la fête. Après les chants anti-Bachar, l’ambiance retombe et les rebelles s’en vont. Yasin, 14 ans, voudrait absolument rejoindre les rangs de l’ASL. Il rêve comme tous les ados du djebel d’avoir sa propre kalachnikov. Ce qui fait enrager son grand-oncle qui a regardé la manifestation : « Il n’arrive pas à tenir son stylo correctement et voudrait se battre. Quel ridicule ! Heureusement que, faute de pouvoir leur donner des armes, les rebelles ne peuvent accueillir ces gamins écervelés. »

Abou Hani a convoqué en urgence une réunion avec ses hommes. Des armes viennent d’être achetées à un officier alaouite d’une caserne de la région d’Idlib. Le gros de la marchandise est destiné aux rebelles du djebel Haffé, et la katiba qu’il commande a été sollicitée pour les convoyer jusqu’au bourg de Selma. Un autre groupe prendra le relais. Et ainsi de suite jusqu’à destination. La coordination présente des difficultés : impossible d’utiliser les réseaux de communication syriens, tous surveillés. Alors, il faut ruser, utiliser les réseaux turcs lorsque c’est possible : « L’une des katiba chargées du transport ne répond pas, mais les armes sont déjà en chemin. C’est risqué », précise Abou Hani.

Un accroc se produit après Selma. La katiba de Haffé est tombée dans une embuscade. Dans une pétarade désordonnée, les thouwars appelés à la rescousse enfourchent leurs motocyclettes et filent, deux voitures et une camionnette complètent le convoi. Une foule se tient sur la place centrale, en émoi : les combattants sont tous des enfants du village. Les phares dessinent une trajectoire dans le noir d’un massif au loin puis disparaissent derrière une arête. Mais personne ne quitte la montagne des yeux.

Une motocyclette revient enfin, il y aurait des morts et des blessés. Suit une camionnette dont s’extirpent des rebelles : « Abou Mazem et Nouredine font partie des blessés ! » L’annonce déclenche une cohue et des cris. Ils ont fait un accident à moto, mais rien de grave. Faute de médecin, un jeune rebelle de quinze ans est préposé aux premiers secours. Il a une trousse et quelques médicaments dont il ignore la nature. Dans le djebel insurgé, une hémorragie peut être mortelle. Revenant à son tour de Selma, Abou Hani résume : « Quatre blessés dans trois accidents de moto. Malheureusement, la katiba de Haffé, elle, a perdu deux hommes dans les combats. » Le bilan est sombre pour cette armée aussi intrépide que dépourvue d’expérience.

Le débriefing se poursuit le lendemain. Abou Ramadan, Ahmed et Abou Hani analysent l’équipée de la veille : « Au moins les armes sont arrivées à bon port ». L’absence de moyens de locomotion appropriés et la désorganisation ont coûté cher : « On ne peut plus attendre que le matériel arrive, nous devons le prendre à l’ennemi », argumente le capitaine Ahmed. L’axe autoroutier Alep-Lattaquié longe une partie du djebel Akrad. Les convois militaires y sont fréquents, une aubaine. Des opérations coup-de-poing permettraient de constituer un trésor de guerre en armes et en véhicules. Mais l’armée surveille cet axe essentiel et maintient des camps militaires à intervalles réguliers sur le parcours. En embuscade dans la forêt qui surplombe la route non loin du village de Chilif, les thouwars attendent le signal. La pluie s’est mise à tomber. Rapide comme l’éclair, la troupe est parvenue à fuir avant l’arrivée des renforts en emportant un butin.

Malgré les succès des dernières opérations, Abou Hani se montre taciturne et inquiet : « Aujourd’hui, le convoi était précédé de blindés légers qui ont tiré au hasard de part et d’autre de la route. Ce sera dur de le refaire. » La veille, ses hommes ont arrêté un capitaine de l’armée et six soldats qui rentraient chez eux en permission. Ce sont ses premiers prisonniers. « Les hommes ont promis de ne pas retourner auprès de leur hiérarchie, nous allons les considérer comme des déserteurs, seule manière de les exfiltrer vers la Turquie sans froisser Ankara. Mais le capitaine, alaouite, a participé aux bombardements contre des civils à Idlib, il a donné l’ordre de tirer des obus de mortier. C’est un criminel de guerre, il doit être jugé et tué. »

L’ASL ne dispose d’aucun lieu de détention et ses cadres ignorent leurs obligations envers les prisonniers de guerre, régies par les Conventions de Genève. A force de discussions, Abou Hani s’est résolu à traiter correctement le détenu. Les responsables de l’ASL, réfugiés Turquie, ne lui ont pas donné de consignes.

Abou Ramadan l’admet, l’ASL doit s’organiser et renforcer les liens et la communication entre les différents groupes. « En l’état, même si nous recevions des armes, ce ne serait pas suffisant pour renverser Bachar el-Assad. Cela nous permettrait juste de mieux nous défendre. Et surtout, il ne faut pas nous donner des armes lourdes ou sophistiquées, qui pourraient tomber entre de mauvaises mains. La victoire contre le régime, ne pourra venir que d’une intervention extérieure ».

Source

Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (première partie)


source

LOOS,BAUDOUIN; MABILLARD,BORIS

Page 8

Lundi 4 juin 2012

Au cœur du Djebel Akrad, le petit village syrien d’Akko est devenu l’épicentre d’une insurrection des campagnes. Sans états d’âme, la jeunesse s’y engage massivement dans les rangs de l’Armée syrienne libre.

reportage

DJEBEL AKRAD

De notre envoyé spécial

Mes contacts avaient dit que tout serait facile, mais rien ne l’est. Dix jours ont passé sans qu’aucune des propositions de voyage clandestin en Syrie ne se concrétise. Lassé d’attendre à Antioche, au sud-est de la Turquie, j’actionne un autre réseau, basé à Londres. Et soudain, tout s’accélère. Un départ s’improvise : dans deux heurs nous prendrons la route. Pour la première fois depuis dix jours, la Syrie semble proche. Presque trop et j’ai peur. A peine le temps de passer un coup de fil pour prévenir quelques proches, un autre à un ami pour lui donner des consignes en cas de pépin. Il est 16 heures, mercredi 9 mai.

Hamza, membre d’une organisation de l’opposition syrienne et chauffeur de taxi, fonce dans la nuit pour avaler les 30 kilomètres qui nous séparent de la frontière. Il traverse une bourgade endormie, éteint les phares et stoppe à un embranchement. Un type débarque, son rendez-vous est en retard. Il ne faut pas rester là, pour ne pas éveiller les soupçons. On roule jusqu’aux dernières maisons. L’appel du muezzin retentit, deux corniauds y répondent. La nervosité de Hamza est contagieuse, il rumine : « On va se faire repérer, qu’est-ce que je fous là, pour un prix dérisoire ». En fait, Hamza prend près de 100 dollars pour conduire et organiser le passage. C’est une somme dans cette partie de la Turquie.

Des appels de phare, c’est le signal qu’Hamza attendait. Il échange quelques mots, un plan de route mystérieux. La voiture repart, à l’aveugle, tout doucement, sans un bruit. Un kilomètre au ralenti. Des silhouettes se déplacent autour d’une camionnette garée sur le talus. La vieille Peugeot s’immobilise tête-bêche. Une escouade de jeunes gens, certains en treillis, se hâtent de décharger des sacs. La frontière n’est plus qu’à une dizaine de kilomètres, le voyage se poursuivra à pied. Une piste plonge à gauche dans la forêt. « Eteignez les portables, pas de cigarette, pas de lumière, pas un bruit. » Les cailloux roulent, les buissons accrochent les pantalons. Noir total.

Plus bas, le chemin longe une base militaire. Du haut des miradors, plusieurs projecteurs baignent de lumière orangée les abords du camp. Les autorités turques montrent de la bienveillance à l’égard de la rébellion syrienne. Elles ferment les yeux sur le remue-ménage nocturne à la frontière, laissent les réfugiés traverser. Et les rebelles passer dans les deux sens. Mais, comme je l’apprendrai sur la route du retour, elles veulent aussi savoir précisément ce qui se passe. Ainsi, dix-sept jours plus tard, en passant la frontière dans l’autre sens avec six déserteurs de l’armée régulière syrienne, nous nous faisons cueillir par les militaires turcs. Bras en l’air, fouille au corps, quinze heures d’interrogatoires d’un service à l’autre : « T’es un espion du Mossad. Allez, crache le morceau ! » Puis : « Quels sont tes liens avec le PKK (Parti des travailleurs kurdes considéré comme un groupe terroriste par Ankara) ? » Au détour des échanges, les officiers confirmeront la présence de mines antipersonnel du côté syrien de la frontière. Elles ont, disent-ils, déjà tué.

Premier checkpoint

Au fond d’un ravin, le passage se fait par un trou dans la clôture barbelée entre les deux pays. Pas de comité d’accueil sur l’autre versant, mais des explosions répétées : les détonations semblent venir de l’autre côté de la montagne, à quelques kilomètres. Le rythme s’accélère, il faut quitter la zone des bombardements. Au sommet du massif, probablement au nord d’Idlib, enfin, la lune se lève et donne de l’assurance à nos pas. Après 6 heures de marche, notre groupe rejoint une route carrossable. Une camionnette attend. « Où est l’étranger, il vient avec nous ! » Une lampe torche braquée droit devant, des hommes sont au milieu de la chaussée.

Ce n’est pas une embuscade mais le premier check-point de l’Armée syrienne libre (ASL). D’autres arrêts et chaque fois le même ballet, deux ou trois gaillards en uniforme dépareillé sortent des fourrés, armes à la main, et scrutent les passagers du van : « Bienvenue dans la zone libre ! Contrôlée par l’ASL. » Le terminus est une bergerie isolée, muée en camp de fortune, aux avant-postes. Dans les trois pièces, quelques matelas à même le sol que se partagent une petite dizaine de dormeurs. Une théière, des petits verres laissés sur un plateau en fer, des cendriers improvisés qui débordent sur les nattes. Et des kalachnikovs qui traînent çà et là. Il est presque 5 heures du matin, et au milieu du désordre, un combattant barbu – que les autres appellent le cheikh – invite ses coreligionnaires à faire la première prière.

Le va-et-vient des factionnaires ne cesse qu’au petit matin. La bâtisse se trouve au centre d’un verger et domine une vallée en pente douce, boisée, aucun village en vue. Deux combattants, de retour de leur tour de garde, croquent des prunes encore vertes. L’un des deux, Abou Oussama, tend son bras vers l’ouest : « Derrière cette colline, c’est Chilif, et plus loin la route qui relie la ville de Lattaquié, sur la côte, à Alep. Il s’y trouve plusieurs bases militaires de l’armée régulière. De l’autre côté, c’est Idlib et Alep, nous sommes au milieu. » Les montagnes du Djebel Akrad abritent une quinzaine de villages, tous sous le contrôle de l’ASL. En revanche, la route principale est tenue par l’armée. Et, au-delà, c’est Haffé, un autre djebel aux mains des révolutionnaires. Abou Oussama m’indique une direction : « A cinq kilomètres, c’est mon village, Akko, protégé par les montagnes. »

Akko la clandestine

Akko a été promu capitale clandestine du djebel. C’est désormais l’un des chefs lieu de la résistance, au nord-ouest de la Syrie. Ses habitants, 600 avant le début de la révolte, vivent de l’agriculture. Les représentants du régime ont fui la région, qui désormais vit en autarcie, coupée du reste du pays. « Ici, nous sommes libres, c’est un avant-goût de ce que sera la Syrie quand on aura renversé le régime », explique Abou Oussama. Son père, Abou Mohammed, sourit, un rien narquois. Lui et ses fils – Abou Oussama, le plus jeune, 23 ans, Ahmed, 25, ans, Ismaïl 27 ans et Fadi, 29 ans – sont assis en cercle autour d’un grand plateau de fer sur lequel est servi le déjeuner. « Les olives viennent de mes terres, le fromage, de mes brebis, la confiture, de mes abricotiers, nous avons tout ici, mais nous sommes pauvres », explique le père, « et les jeunes ne veulent pas de cette vie-là ».

La maison de béton blanchi a remplacé celle des aïeux en pierres sèches. Abou Mohammed possède plusieurs parcelles en contrebas du village. Tous les coteaux sont plantés de fruitiers. Des vergers en terrasses, des pommiers, des pruniers, des oliviers et des abricotiers dont il est très fier : « Les meilleurs que l’on puisse trouver en Syrie, avec ceux des environs de Homs peut-être. » Des herbes folles courent sur les plates-bandes et une partie du muret s’est écroulée. « Aucun de mes fils ne m’aide pour s’occuper des arbres. Abou Oussama et Ahmed ont rejoint l’ASL et les deux autres sont des paresseux. » Abou Mohammed montre le paysage : « Ce serait paradisiaque, s’il n’y avait pas la guerre. »

Soudain, alerte générale, branle-bas de combat, la mère regroupe les couvertures, sa fille l’en empêche : « Deux suffiront, on n’a pas le temps. »

– « Et les affaires des petits ? »

– « Il faut filer vite, les chabihas [milices à la solde de Bachar al-Assad] peuvent débarquer d’une minute à l’autre. » Dans les ruelles, c’est la panique. Il ne reste plus que les civils, les enfants, les femmes et les vieux : la plupart des jeunes hommes font partie de l’ASL. Une charrette attelée à un vieux tracteur emmène une dizaine de femmes avec leurs marmots. On court dans tous les sens. Des informations contradictoires circulent sur l’avancée des blindés de l’armée. Le village se vide en une poignée de minutes. La peur se lit sur les visages des retardataires. Chacun sait que l’ASL ne tiendra pas longtemps face à une armée supérieure en hommes et, surtout, en armes. Elle peut faire diversion, pas plus.

L’attente est longue dans la forêt où ils ont trouvé refuge, personne ne pipe mot. Certains manquent à l’appel : « Où est Fadi ? »

– « Il est parti parmi les premiers avec Noureddine pour l’aider à se déplacer ». Noureddine, déserteur et blessé, sait que s’il est découvert, il risque la mort en plus de la torture.

– « Et son frère Ismaïl ? »

– « Il est avec un des groupes de femmes. » D’autres planques à couvert sous les pins, dans le creux des vallées, accueillent le reste des villageois. Quelques vieillards ont sorti leurs pétoires, dérisoires. « La dernière fois, en avril, des hélicoptères ont mitraillé au hasard la forêt. » Cette fois-ci, heureusement, la fuite aura été inutile : les forces de l’armée syrienne ont rebroussé chemin à l’orée du djebel.

Le lendemain, l’histoire se répète. Une colonne de blindés légers est signalée en direction d’un village voisin. De nouveau, la panique gagne la population, « aujourd’hui, on n’y échappera pas ». Pour tenter d’y voir clair, des ados à moto font la navette entre la place centrale devant la mosquée et les positions de l’ASL, à trois kilomètres, sur une des routes d’accès au village. Selon les dernières informations, rassurantes pour ceux d’Akko, les militaires auraient bifurqué vers deux autres localités de la région. Les derniers avant la plaine, pas bien loin de l’autoroute et des camps de l’armée. On est sans nouvelle de la population des deux villages. Ce qui fait craindre le pire. Un capitaine des rebelles décide alors d’envoyer des éclaireurs.

Les mains broyées

Une dizaine de combattants d’Akko, des déserteurs plus aguerris que les nouvelles recrues, montent dans une camionnette, la seule dont les rebelles disposent. La campagne est traversée à tombeau ouvert. Le bolide manque de percuter des villageois qui reviennent de leur cachette dans la forêt. Au check-point ami, les derniers renseignements sont pris : ils n’ont rien vu, mais entendu des détonations. Il faut continuer plus prudemment pour ne pas risquer de tomber nez à nez sur les forces de Bachar al-Assad, ce serait un carnage. Une moto ouvre la route et s’assure que la voie est sûre. A Kneide, la plus grande confusion règne. Abou Bakr, le chauffeur, s’énerve : « Les soldats sont-ils encore dans le village ? » Ils viennent à peine de partir et seraient à 4 kilomètres, à Tardin, où il y aurait des morts. Ici, ils ont volé une voiture, tabassé un villageois et emmené un prisonnier.

Au milieu d’un petit attroupement, un homme en larmes exhibe des mains monstrueuses, boursouflées et violacées. Il se tord de douleur. Il lui faudrait un médecin, il n’y en a pas. Des soldats ont fait irruption. Il les a vus emmener son voisin qui travaillait simplement dans son champ. La scène l’a surpris et son tort a été de demander pourquoi ils s’en prenaient à un paysan qui n’avait rien fait de mal. La remarque a suffi à déclencher leur fureur. « Ils m’ont jeté à terre. L’un deux a ramassé ce rondin, là. Deux autres m’ont immobilisé, et ils se sont acharnés sur mes mains et mes avant-bras, en rigolant. » Un de ses fils, âgé de douze ans, lui verse du thé dans la bouche. Les larmes coulent. Pas de noms, pas de photos, ils ont trop peur de voir les militaires revenir et se venger.

Tardin, à quatre kilomètres. Un gosse de 15 ans armé d’un fusil erre au milieu de la chaussée. Il est le premier à être revenu dans le village. Il était caché et a vu repartir les militaires une dizaine de minutes plus tôt. « Ils ont pillé, saccagé, brûlé. A un moment il y a eu des coups de feu, ça venait de la forêt. Un accrochage avec un groupe de rebelles, je crois qu’il y a un mort. » Peu à peu, apeurés, les villageois constatent les dégâts. Une femme découvre qu’on lui a volé de l’huile, de l’argent. Sa maison est sens dessus dessous. « Je dois vérifier, je ne sais pas encore tout ce qu’ils ont pris. » Ici, une mobylette incendiée est couchée sur le côté. Plus loin, une voiture est calcinée. Son propriétaire a travaillé trois ans au Soudan pour s’offrir ce rêve parti en fumée. Les récits se recoupent : en plus d’un rebelle qui aurait été tué dans les bois alentours et dont le corps aurait été emporté, un jeune homme manque. Peut-être a-t-il été embarqué au hasard. L’hypothèse se confirmera, plusieurs jours plus tard.

Ces représailles brutales, arbitraires, font régner la terreur. Mais elles ont aussi durci la détermination des révolutionnaires. Et même terrifiés, les villageois plébiscitent la rébellion. Ils ne rêvent que de la chute du tyran, de la fin de la dictature et de vengeance contre les tortionnaires. Tout a basculé au mois d’avril, explique Fadi. « Les premières expéditions punitives dans le djebel, celle contre Akko, et l’autre, une semaine après, contre Akko à nouveau et la bourgade voisine de Kabani, ont scellé le destin de nos villages. A partir de là, nous avons pris le chemin de la dissidence. » Partout dans les campagnes syriennes, c’est la même chose, il n’est plus une région qui soit épargnée par les violences. « Dans le centre d’Alep et de Damas, la vie se poursuit peut-être presque normalement, sans pénuries. Mais ailleurs il est impossible d’ignorer le conflit. »

Le pays s’est irrémédiablement déchiré et Fadi ne croit pas qu’une réconciliation soit encore possible : « Tu dois choisir un camp, si tu ne le fais pas, on le choisit pour toi. Car pour le régime, si tu ne dénonces pas tes voisins, tes amis, ta famille, tu es complice. » Ce qui fait du djebel dans son ensemble, aux yeux du pouvoir, une région criminelle. Chaque famille a désormais quelqu’un au sein de la rébellion. « Mes amis, ailleurs dans le pays me disent la même chose : il y a deux camps et pas de place au milieu. »

Otages de l’eau

Depuis qu’il s’est insurgé, le djebel vit en état de siège. En plus des attaques des forces de sécurité, les difficultés matérielles empoisonnent le quotidien. Le médecin local a été arrêté et, depuis, il n’y a plus d’accès aux soins. Les écoles ont fermé. Fadi est l’un des instituteurs : « Les maîtres qui venaient de l’extérieur n’osent plus venir. » Les adolescents qui étudiaient à Lattaquié, la grande ville la plus proche, ont renoncé à faire des allers retours : « Sur l’axe principal, contrôlé par l’armée, les check-points sont nombreux. Il suffit de venir du djebel pour être suspect. Et c’est pour les jeunes, dans l’âge de combattre, 16 – 30 ans, que c’est le plus dangereux. C’est la loterie, une fois tu passes, une autre fois tu es arrêté, et plus personne n’entendra parler de toi. »

Deux fillettes sont venues quémander de l’eau, elles n’ont que deux bidons à remplir et depuis une semaine, les robinets sont à sec. Fadi consent d’un geste, la maison est pourvue d’une grande citerne qui contient plus d’eau que sa famille n’en consomme. Mais son père fulmine, « tout le village vient chez nous, bientôt, nous n’aurons plus une goutte non plus. » Akko dépend pour son approvisionnement en eau courante de la station de pompage de Jebel Ahmar, un village distant d’une dizaine de kilomètres et, supposément, acquis au régime. « Les habitants sont alaouites et, parmi eux, il y a des chabihas. Ce sont eux qui ont coupé l’eau », précise Fadi. Mais il n’y a pas que l’eau qui manque, les coupures de courant sont de plus en plus longues et nombreuses. Le gaz est devenu rare et ses prix ont flambé. Il n’est plus à la portée de la population du djebel. « Depuis des mois, nous sommes condamnés à cuisiner au bois. Les gens coupent les arbres en forêt. C’est interdit, et nous savons que ce n’est pas bien, mais il n’y a pas d’autre choix », dit-il en montrant des pentes presque dénudées : « Il y a trois mois, il y avait là des grands pins. »

– « Fadi, pourquoi, ne rejoins-tu pas l’ASL ? »

– « Je n’ai pas l’âme d’un combattant. Je ne suis pas comme mes deux frères, je me sens faible, je n’ai pas leur force, leur courage. » La révolution a bouleversé les familles. Réunis dans le salon, Abou Oussama, Fadi et Ismaïl écoutent leur frère Ahmed, capitaine chez les rebelles. Et bien que ce dernier ne soit pas le plus vieux, personne n’ose l’interrompre. « Avant, les chefs de famille s’entendaient dans une assemblée informelle. Les plus jeunes écoutaient leurs aînés. Mais depuis, ce sont les rebelles qui font la loi. Et c’est normal, puisqu’ils nous protègent. »

Le père de Fadi se nomme Walid, mais tout le monde l’appelle Abou Mohammed, père de Mohammed, du nom de son premier fils. C’est la coutume, les pères ont un surnom formé sur le nom de l’un des enfants, l’aîné ou le préféré. Les rebelles ont pris eux aussi, mais pour des raisons de sécurité, des pseudonymes. Ils sont, même sans enfant, tous « Abou untel ». Ainsi, le frère de Fadi, Ahmed, est devenu Abou Walid, le père de son père, Walid. « La révolution est une affaire de jeunes. Ils se battent pour remplacer l’ordre établi dont leurs parents s’accommodaient », explique Fadi. Abou Oussama, 23 ans, le plus jeune de la fratrie, reprend : « A l’université, les alaouites étaient favorisés. Ils le sont encore, diplôme en poche, lorsqu’il s’agit de postuler pour un emploi. Mais pour moi, comme pour tous les autres jeunes du djebel, il n’y a aucune perspective d’emploi. Aucun avenir sous la dictature de Bachar. »

Ma vie est foutue

Ce matin, Mohammed, l’aîné, est arrivé de Lattaquié, avec ses trois filles et sa femme. Pas de joie pourtant pour ces retrouvailles. Mohammed craint pour sa vie, et pour sa famille aussi. « Abou Walid est un déserteur. Qui plus est, capitaine dans l’ASL. Mon autre frère, Abou Oussama, a rejoint l’ASL aussi. Les autorités l’apprendront tôt ou tard. Et c’est à moi qu’elles demanderont des comptes. » Il sait qu’il n’arrivera pas à convaincre ses frères d’abandonner la lutte. Mais il veut au moins qu’ils l’aident à trouver une solution, « moi je n’en vois pas sauf quitter mon boulot, dans les chemins de fer, que je ne retrouverais sans doute jamais, laisser tous mes biens derrière moi, et me réfugier en Turquie. Ma vie est foutue. »

Fadi aussi partage la même peur : « Avant que le djebel ne passe à l’insurrection, il y a deux mois, les rebelles demeuraient le plus clair du temps en forêt. Ils ne passaient que furtivement par les villages. Depuis, ils ont leurs quartiers ici, et je redoute que cela nous attire des ennuis. » Il ne jette pour autant pas la pierre à l’ASL, « avec ou sans elle, l’armée commet ses crimes. » Mais l’angoisse le tenaille sans répit : « Tôt ou tard, les tanks lanceront une offensive massive pour juguler la révolution dans le djebel. Nous ferons des martyrs comme ceux de Baba Amro. Mais je ne partirai pas. »

Pour son père, le choix est fait aussi : « Je n’en peux plus, cette attente est insupportable. Je pars en Turquie. Au moins, là-bas, je pourrai dormir. »

– « Et qui s’occupera des pommiers ? »

– « Ce temps-là est révolu, je ne les verrai plus fleurir. Dix ans passeront avant que la paix ne revienne. Il n’est plus possible de revenir en arrière. »

Trois jours plus tard, après cinq tentatives infructueuses, je réussis à regagner la Turquie. Le téléphone sonne, ma main se crispe sur le chapelet qu’Abou Walid m’avait donné en disant « Prends-le, il te portera chance » : le capitaine insurgé a reçu vendredi 26 mai une balle dans l’épaule qui lui a sectionné un nerf. Ses compagnons d’armes sont parvenus à le faire passer en Turquie. Il est aux soins intensifs dans un hôpital d’Antioche. Il ne pourra plus jamais tenir une kalachnikov.

«Il nous faut des armes», le cri de désespoir de l’Armée syrienne libre


 

avril 17, 2012

SYRIE-Idleb: défection spectaculaire de l’Armée Syrienne SOUS-TITRES FRANCAIS

Le capitaine Hajj Mouhammad Hassan de la 3ème division annonce la formation dans la banlieue d’Idleb, de la brigade Al-Tahrir de l’Armée Syrienne Libre:

[…] Dans le but de vaincre les gangs d’Assad et protéger les manifestants pacifiques, et pour atteindre les objectifs de notre révolution.

Vive la Syrie libre et digne.

Et victoire à notre révolution […]

Publiée le 11 avril 2012 par

Défection de combattants à Idleb pour rejoindre l’Armée Syrienne Libre Cliquez sur CC pour l’affichage des sous-titres

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Le 14 avril, le cargo allemand “The Atlantic cruiser” était stoppé en Méditerranée. Des transfuges syriens avaient dénoncé une tentative de livraison d’armes iraniennes au régime d’al-Assad. Le navire avait quitté Port Saïd en Egypte pour la destination de Tartous en Syrie:

[…] Un cargo allemand avec des armes iraniennes à destination du régime syrien a été stoppé à 80 kms au large du port syrien Tartus, affirme aujourd’hui l’hebdomadaire allemand Der Spiegel sur son site internet […]

Le cargo avait été loué à la firme ukrainienne White Wale Shipping à Odessa. L’ONU enquête sur des transferts d’armes de l’Iran vers la Syrie qui ont été opérés ces derniers mois en violation des sanctions internationales contre Téhéran. La résolution 1747 du 24 mars 2007 instaure notamment un embargo sur les achats d’armes iraniennes.

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Par Rania Abouzeid, Traduit par Felix de Montety. Slate.fr le 17 avril 2012:

«Il nous faut des armes», le cri de désespoir de l’Armée syrienne libre

Pour obtenir chaque boîte de balles qu’ils font passer de l’autre côté de la frontière pour combattre Bachar al-Assad, les rebelles syriens sont obligés de négocier pendant des heures. Et leur frustration commence à se voir.

Dans la fraîcheur d’une pièce vide d’Antioche, une ville du sud de la Turquie, «Fouad», un Syrien maigre comme un clou, qui a l’air d’avoir dix ans de plus que ses 25, se penche en avant. «J’ai besoin de munitions», dit-il à Abu Mohammad, un marchand d’armes turc râblé. «Je payerai 5,50.» Il évoque le prix en livres turques, équivalent à 3 dollars par balle.

Abu Mohammad sourit, l’air satisfait. Il place avec attention sa tasse de café sur la petite table qui se trouve devant lui. «Elles sont à 7 l’unité», dit-il. «Si tu en trouves à 5,50, je te les achète.» Fouad remue la tête, aspire une nouvelle bouffée de cigarette, et cède lentement sur le prix, après s’être plaint qu’une balle il y a encore un mois ne coûtait que 3 livres. «Et les armes? On m’a dit qu’il y a un stock de 4000 balles et des tas d’armes, mais qu’elles sont proches d’un village alaouite (dans le sud de la Turquie).»

Difficulté d’acheter clandestinement des armes

Abu Mohammad confirme l’information, mais dit qu’il va être difficile d’acheter clandestinement des armes dans les surplus militaires turcs. Et encore plus difficile de les transporter en dehors du village, qui est habité par des coreligionnaires, sympathisants supposés du président syrien Bachar el-Assad.

«Tu sais, je n’ai rien contre toi», dit Abu Mohammad. «Je suis sunnite aussi, je veux juste t’aider.» Fouad esquisse à son tour un rictus. Le commerçant turc sort son téléphone de sa veste en cuir et appelle un de ses associés, passant de l’arabe au turc. Après quelques minutes, son téléphone retourne dans sa poche. «Je te trouverai ce dont tu as besoin», affirme-t-il à Fouad. «Mais tu sais, c’est beaucoup de travail.»

«Ne t’inquiète pas, tu seras payé pour ta peine», dit Fouad, en se tournant vers un syrien aux cheveux blancs également présent dans la pièce. «Ces Turcs, dit-il dédaigneux, ils parlent beaucoup, n’est-ce pas? Depuis Erdogan (le Premier ministre turc) jusqu’en bas, tous, ils parlent, ils parlent, ils parlent, mais pour le moment, ils ne font que parler. Si Dieu le veut, celui-là est différent.»

Le marché noir s’est asséché

Abu Mohammad ne relève pas la pique. C’est un marché de gros, et peu d’options se présentent aux contrebandiers professionnels comme Fouad. Un civil qui fournit des armes aux bandes informes de rebelles syriens de l’Armée syrienne libre (ASL), qui opèrent de l’autre côté de la frontière, dans la province d’Idlib. «C’est comme si le marché noir s’était asséché, remarque le contrebandier, après la brève rencontre. Au Moyen-Orient! Vous y croyez?»

Un point de vue largement partagé aussi bien par les déserteurs, les marchands d’armes et les réfugiés, le long de la frontière turco-syrienne. Pendant des mois, les opposants d’Assad ont acheté des armes au marché noir dans les pays limitrophes de leur État en ébullition: en Turquie, au Liban, en Irak, en Jordanie, et même en Syrie. Principalement auprès de membres du régime corrompu ou de sympathisants militaires restés parmi les loyalistes. Mais cela devient de plus en plus difficile. L’argent ne semble pas être le principal problème, c’est de trouver des stocks qui l’est.

Aucune décision occidentale

La communauté internationale débat depuis plusieurs mois s’il faut ou non armer l’Armée syrienne libre. Une bande informe de déserteurs et de thuwars (combattants révolutionnaires) civils. Juste avant la réunion le 1er avril des «Amis de la Syrie», un groupe de pays soutenant les forces anti-Assad, les États-Unis et la Turquie se sont entendus pour mettre en place une structure destinée à permettre le transfert de matériel non-létale aux rebelles. Mais cette aide, tout comme la conversation avec le marchand d’armes turc, tient, pour le moment, plus du discours que de l’action.

Les monarchies du Golfe, les ennemies les plus constantes d’Assad, n’ont pas non plus ouvert leurs armureries aux rebelles. Fin février, le ministre des Affaires étrangères saoudien, le prince Saud al-Faisal a nourri les espoirs de l’Armée syrienne libre en déclarant qu’armer les opposant d’al-Assad était «une excellente idée». Cependant, plus d’un mois plus tard, les aides saoudiennes ne sont toujours pas parvenues sur le front.

Les débats internationaux reflètent la profonde fragmentation de l’opposition syrienne. Le Conseil national syrien (CNS), le représentant politique des forces anti-Assad, a longtemps offert aux rebelles un soutien timide et tardif, mais il a récemment changé de ton pour ouvertement réclamer des armes. La plupart des unités de l’Armée syrienne libre opèrent avec peu de coordination et de direction de la part du colonel Riad al-Asaad, chef des rebelles, et de ses officiers. Tous enfermés dans un camp de réfugiés inaccessible aux journalistes dans le sud de la Turquie.

Colère contre l’opposition exilée en Turquie

Et pourtant, la colère et le ressentiment de nombreux activistes et de combattants sur le terrain sont dirigés contre les soi-disant chefs de l’opposition, tous en exil. L’importance de cette colère a sans doute été la mieux exprimée dans une courte vidéo dans laquelle un groupe d’hommes en civil se tient devant un olivier, portant des écharpes pour ne pas révéler leurs identités. Cette séquence ne prétend pas montrer des membres de l’Armée syrienne libre, mais aucun des neuf hommes qu’on y voit ne porte une arme. Quant à leur porte-parole, il déclare:

«Au nom de Dieu, le miséricordieux, le compatissant… Nous, les hommes libres d’Idlib, annonçons la formation de la  brigade de ceux qui veulent des armes. Nous n’avons pas d’armes. Nous demandons au Conseil national et au commandant de l’Armée libre de tenir leurs promesses et d’arrêter de promettre monts et merveilles aux révolutionnaires sur le terrain sans leur envoyer des armes, parce que vos promesses nous tuent.»

Le colonel Ahmad Hijazi, le chef d’État major de l’Armée syrienne libre, dit qu’il peut comprendre ce ressentiment. «Je ne les blâme pas, dit il. Les gens sont en colère et ils dirigent leur frustration contre nous. Mais que pouvons-nous faire? (…) Les gouvernements étrangers doivent soutenir l’Armée libre.»

En l’absence d’une telle aide, les déserteurs de l’armée syrienne ne font qu’attendre. Le camp qui abrite les officiers de l’ASL ressemble à tous ceux que la Turquie a mis en place pour les milliers de civils qui ont fui la Syrie. Des rangées de tentes blanches sont soigneusement alignées le long de gravier blanc. Mais à la différence des autres, le camp des officiers est isolé des villes et villages voisins. Il se situe au cœur d’une plaine agricole fertile à Apaydin, à 19 km d’Antioche.

Manque d’influence du commandement de l’Armée syrienne libre

Des soldats turcs montent la garde à l’entrée du camp, comme ils le font à l’entrée d’autres camps de réfugiés, vérifiant les papiers de quiconque souhaite entrer. Les coupures d’électricité sont communes ici, rendant les communications par internet impossible pendant plusieurs heures. L’Armée syrienne libre a beau prétendre diriger depuis le camp «un centre de commande et de contrôle» de l’effort militaire anti-Assad, il est incertain qu’il soit possible de contrôler quoi que ce soit dans ces conditions. Ses détracteurs, comme la «brigade de ceux qui veulent des armes», disent qu’elle n’a pas proposé grande chose aux hommes qui combattent et meurent en son nom en Syrie.

Comment ses commandants justifient-ils leur manque apparent d’influence sur le terrain? Dans une des nombreuses tentes identiques du camp des officiers, Hijazi remue, mal à l’aise, sur sa chaise de plastique. Il n’aime pas cette question. Son camarade officier le commandant Maher Nuami, qui est assis sur le seul lit de la tente, non plus… «C’est un sujet sensible», dit finalement Hijazi. Ils ne diront pas si l’Armée syrienne libre a envoyé des émissaires en Arabie saoudite, au Qatar ou en Libye, laquelle a récemment promis cent millions de dollars à l’opposition syrienne, mais insistent sur le fait qu’ils n’ont reçu aucune aide sur le terrain de la part de ces États.

L’occident craint l’explosion de la poudrière

Il y a de nombreuses raisons aux réticences arabes et occidentales. La Syrie se tient sur à peu près toutes les lignes de fracture qui traversent le Moyen-Orient. C’est un chaudron multi-religieux, multi-ethniques, à la frontière d’États arabes qui sont des poudrières, ainsi que d’Israël.

Les officiers comprennent les difficultés géopolitiques, et les inquiétudes concernant l’après Assad et font leurs propres -terrifiantes- prédictions. Selon le commandant Nuami, si la communauté internationale ne les arme pas et ne leur fournit pas de soutien logistique, «tout» ce que le monde s’inquiète de voir arriver, arrivera. «Nous savons de quoi ils ont peur, dit-il. Ils s’inquiètent à propos de la frontière avec Israël et craignent un massacre d’alaouites.» «Les gens trouveront des armes, d’une façon ou d’une autre, donc aidez nous», continue-t-il.

«Si vous nous donnez des armes, nous saurons les contrôler. Nous voulons la chute du régime, pas celle de l’État. Si la communauté internationale nous aide, nous les aiderons. Si elle ne le fait pas, notre peuple ne peut rien garantir.»

L’important, trouver des armes

Hijazi dit que l’Armée syrienne libre reçoit des dons, principalement de particuliers, et les distribue aux officiers sur le terrain, mais que cela n’est pas du tout suffisant. «C’est comme si vous aviez soif et que l’on vous donnait le contenu d’un bouchon d’eau.» L’argent va à des hommes comme le capitaine Alaaeddine, commandant de la brigade de Salahedine al-Ayoubi, qui opère dans la ville de Jisr al-Choughour au nord du pays, à la frontière avec la Turquie. Le capitaine, un homme de trente ans, a déserté il y a presque un an en quittant Damas, où il était stationné, pour venir défendre ses amis et sa famille. Le commandement de l’Armée syrienne libre lui a récemment confié, à lui et à trois autres officiers d’autres unités, 22.000 dollars à se partager.

L’argent est allé en partie vers une commande d’armes et de munitions de 90.000 dollars qu’un intermédiaire turc, «Mehmet», essaie d’obtenir pour le capitaine. Alaaeddine ne veut pas révéler la source du reste des fonds. «Nous avons nos réseaux», est tout ce qu’il accepte de dire. Il raconte aussi qu’il ne connait pas l’origine des armes qu’il achète.

«C’est dur de voir nos hommes sans munition»

Lors d’une soirée du milieu du mois de mars, Alaaeddine, son adjoint le sergent Ahmad Mokbat et Mehmet, un contrebandier professionnel, se réunissent dans une maison sûre à Antioche autour d’un dîner, afin de discuter des derniers détails avant que Mehmet ne parte accomplir sa mission. Les deux déserteurs syriens ont traversé la frontière quelques jours plus tôt pour finaliser la transaction. La première de cette ampleur qu’ils aient tenté de mettre en place. «Nous sommes comme face à un puits sans eau, déclare Mokbat, maussade. C’est dur de voir nos hommes sans munition. C’est très dur.»

«Il y a toujours les lance-pierres», plaisanta Mehmet dans une tentative vaine de réduire la tension ambiante. Son téléphone sonne à la fin du dîner, il est temps qu’il parte. Mokbat sort une grosse liasse de billets, la dernière de l’acompte, de sa veste en cuir et un pistolet de l’arrière de son pantalon. Mehmet prend l’argent, mais refuse l’arme. «Pourvu que tu réussisses, si Dieu le veut», dit Alaaeddine tandis que Mehmet ferme la porte derrière lui.

Les loyalistes face à l’opposition

Le besoin de réserves se fait pressant. Ce matin, à cinq heures, des troupes fidèles au régime syrien se sont attaquées aux hommes d’Alaaeddine. A Jannoudiye, sa ville natale, un hameau du nord de la Syrie, à peine à dix kilomètres de la frontière turque. Le capitaine dit qu’il va appeler les chefs d’autres unités de rebelles plus importantes des environs, à Idlib et al-Zawiya, pour «commencer quelque chose» et attirer l’attention des forces de sécurité dans une tentative désespérée de soustraire une partie de la pression qui pèse sur son petit groupe d’hommes mal équipés.

Cela n’a pas ralenti les loyalistes. Alaaeddine passe la majorité de la soirée au téléphone, recevant des nouvelles de ses hommes. Les nouvelles ne sont pas bonnes. À neuf heures du soir, les rebelles battent en retraite et sont presque à court de munitions. Il dit que des civils sont utilisés comme boucliers humains par les soldats fidèles à Assad, lesquels les font marcher devant les chars (une information confirmée par Human Rights Watch). Des familles entières, dont certaines parentes du capitaine, ont fui vers les collines, où elles passent une nuit dans le froid. «Jannoudiye est tombée», dit Alaaeddine, en manipulant un chapelet rouge.

«Ne perds pas espoir, mon frère» dit Mokbat, mais lui aussi devient lugubre. Deux appels à Mehmet ne reçoivent aucune réponse. Mokbat s’interroge:

«Je ne comprends pas. Où sont les moudjahidine? Cela me surprend beaucoup. Pourquoi nos frères arabes, chrétiens et musulmans, restent-ils silencieux?»

Selon les officiers de l’Armée syrienne libre, la prétendue présence de combattants étrangers en Syrie, confirmée par le régime Assad, est extrêmement exagérée. Un libyen isolé aurait été volontaire pour combattre avec leur unité récemment, mais serait reparti après quelques jours. Mokbat se souvient:

«Il a dit: “vous êtes fous, c’est du suicide, vous n’avez pas d’armes”. Il avait raison. J’aimerais que la révolution revienne en arrière, c’était mieux avant. On tirait en l’air, on ne se préoccupait pas des munitions. Maintenant on doit bien réfléchir avant d’utiliser la moindre balle.»

Retour bredouille

Cinq heures plus tard, Mehmet n’est toujours pas de retour. Il ne reviendra qu’une semaine plus tard, les mains vides [… Lire la suite sur slate.fr]