Égypte – La révolution enterrée, les diplomaties occidentales renouent avec la « realpolicy »


Presque quatre ans, jour pour jour, après l’éclatement des soulèvements populaires, le « Printemps arabe » connaît des fortunes très diverses. Alors que la Tunisie s’apprête à élire son nouveau président, les velléités démocratiques en Égypte ont été brisées par une implacable contre-révolution. L’ordre ancien est à présent pleinement rétabli et, tandis que des milliers de condamnations à mort sanctionnent les manifestants de la place Tahrir, la « justice » du régime innocente les responsables de la dictature. Consolidé sur le plan intérieur, le pouvoir militaire a aussi gagné en légitimité internationale ; son engagement dans la coalition contre l’État islamique a accéléré la normalisation des relations diplomatiques avec les pays occidentaux. La « lutte contre le terrorisme » légitime aujourd’hui – comme par le passé – une impitoyable répression de l’opposition pacifique à un régime totalitaire.

u00C9GYPTE -Decembre 2014 - Mehdi KARIMI'Le 29 novembre dernier, la justice égyptienne a innocenté Hosni Moubarak, ainsi que de nombreuses figures de l’ancien régime, dans le procès du meurtre des 238 manifestants tués au cours des évènements de janvier-février 2011.

Si le procureur général a fait appel du verdict, l’ancien président égyptien pourrait être prochainement libéré, puisqu’il a d’ores et déjà purgé une peine de trois ans de prison pour une autre affaire de corruption. Sa libération doit encore être confirmée, mais les conclusions du Juge Mahmoud Rashidy, en charge de l’affaire, constituent déjà la dernière étape d’une l’entreprise de réhabilitation de l’ancien régime et de réécriture de l’histoire de la révolution.

Reprenant à son compte une théorie chère aux fellouls (les fidèles de l’ancien régime), le jugement du tribunal suggère que les Frères musulmans, agents supposés d’un complot « américano-sioniste », ont orchestré les évènements qui ont débuté le 25 janvier 2011 et sont dès lors les seuls responsables de la mort des manifestants.

Le procès était suivi de près par les Égyptiens et le verdict a provoqué une manifestation qui a réuni un millier de personnes aux abords de la place Tahrir, bouclée par la police pour l’occasion. Toléré quelques minutes, le rassemblement a rapidement été dispersé dans la violence et s’est soldé par la mort d’un protestataire.

La veille du prononcé du verdict, le pays avait été secoué par une mobilisation de l’opposition au régime : les heures qui suivent la prière collective du vendredi sont, traditionnellement, un moment privilégié de rassemblement des opposants au coup d’État militaire. Mais les manifestants répondaient à l’appel du Front salafiste, pour un nouveau soulèvement et la restauration de « l’identité islamique » du pays.

Paralysée par les mesures de sécurité exceptionnelles mises en place pour y faire face et le déploiement massif de la police et de l’armée, la capitale, le Caire, a été le théâtre de violences qui ont causé la mort de deux manifestants. Les cortèges, cela dit, ne réunissaient pas autant de personnes qu’escompté et se sont surtout cantonnés dans des quartiers populaires périphériques, bien loin de la place Tahrir.

Cette mobilisation et la manifestation qui a suivi l’acquittement de Moubarak montrent que le rejet du régime militaire persiste et, surtout, qu’il est partagé par une diversité d’acteurs au sein de la société, et ne se limite pas aux seuls Frères musulmans. Mais elles montrent aussi que, si beaucoup d’Égyptiens n’acceptent ni ce verdict, ni le pouvoir militaire, ils sont très peu à prendre le risque de descendre dans les rues. Suffisamment consolidé, le régime peut dès lors revenir sur des acquis et des exigences révolutionnaires très symboliques, sans craindre l’opposition et un soulèvement populaire qu’il ne pourrait pas endiguer, par la répression.

Rares sont ceux qui osent aujourd’hui se dresser devant le rouleau-compresseur contre-révolutionnaire. Le désir des uns de voir revenir la stabilité et la peur des autres face à la répression suffisent à dissuader ceux qui n’adhèrent pas au régime de protester publiquement. Rien ne semble être à même d’empêcher la consolidation progressive du pouvoir d’Abdel Fattah al-Sissi, qui, désormais, jouit en outre d’une légitimité internationale croissante, et ce malgré les violations massives et récurrentes des Droits de l’Homme sous son gouvernement.

La récente condamnation à mort de 188 manifestants n’est que le dernier épisode d’une véritable chasse aux sorcières. Plus tôt, en novembre, 78 mineurs d’âge étaient condamnés à des peines de prison allant de deux à cinq ans.

Depuis le mois de juillet 2013, entre 16.000 et 40.000 personnes ont été emprisonnées, selon Amnesty International (il s’agit d’une fourchette basse).

La torture constitue une pratique systématique dans les prisons égyptiennes. Au cours de ces derniers mois, des dizaines de détenus en sont morts, pendant leur mise en garde à vue. Plusieurs milliers d’autres ont été tués pendant les manifestations.

Instance officielle chargée « d’investiguer » notamment sur les évènements de la place Rabaa al-Adawiya [ndlr : le 14 août 2013, l’armée et la police ont ouvert le feu sur les manifestants rassemblés sur cette place en soutien au président Mohamed Morsi renversé par le coup d’État militaire ; le bilan a a été de plus de 850 personnes tuées ; c’est le massacre de manifestants le plus sanglant de l’histoire récente, selon l’organisation Human Rights Watch], le « Fact-Finding Committee » a présenté ses conclusions : il a désigné les Frères musulmans comme étant les seuls responsables du massacre… de leurs propres partisans…

La pression s’est aussi sensiblement accrue sur la société civile égyptienne. De nombreux militants de défense des Droits de l’Homme sont actuellement détenus ou ont été contraints de quitter le pays. Alors qu’il avait été libéré au mois de septembre, Alaa Abdel-Fattah, figure emblématique de l’opposition libérale, a été de nouveau emprisonné, le 27 octobre, pour s’être opposé à une nouvelle loi restreignant considérablement le droit de manifester.

Le pouvoir poursuit son plan d’éradication systématique de toute voix critique et de tout espace de contestation. Dans son entreprise, il n’hésite pas à encourager le recours à la délation. Un article publié sur le site internet Marsad, « Egypt : The Nation of Snitches makes a comeback », raconte le retour de ces pratiques fascisantes. Interpellé au mois de novembre, Alain Gresh, le directeur-adjoint du Monde Diplomatique, en a fait l’expérience alors qu’il discutait de politique sur une terrasse de café du Caire : dénoncé par une passante qui avait surpris sa conversation et arrêté, le journaliste français a finalement été relâché et convié par la suite au ministère de l’Intérieur, où des excuses lui ont été présentées. Sans doute a-t-il dû sa relaxe à sa qualité d’éditorialiste de renom… Et sans doute aussi doit-il s’interroger sur la pertinence de ses assertions passées, lorsqu’il publiait en 2012, dans les colonnes du Monde diplomatique, que l’Égypte était sur le chemin de la démocratie et que rien ne pouvait la ramener en arrière…

Des faits qui ont eu lieu deux semaines avant la visite d’Abdel Fattah al-Sissi à Paris…

Cette dernière tournée européenne (en France et en Italie) marque une nouvelle étape dans la normalisation des relations diplomatiques entre l’Ègypte et l’Union européenne. Le président al-Sissi devrait aussi se rendre en Allemagne, après les élections parlementaires programmées en mars 2015, et une délégation économique britannique visitera le Caire en janvier prochain…

Le rétablissement de l’ordre ancien en Égypte signifie donc aussi la résurgence de politiques étrangères plus traditionnelles, dont le « Printemps arabe » devait pourtant avoir sonné le glas.

En janvier 2011, la France, par l’intermédiaire de Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires étrangères, avait offert le « savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de [ses]forces de sécurité » à Zine el-Abidine Ben Ali, le dictateur tunisien, contre des manifestants pacifiques. La chute du régime et les révélations sur les amitiés de la ministre avec Aziz Miled, homme d’affaires proche de Ben Ali, entraineront la « démission » de Michèle Alliot-Marie et une rupture dans la politique étrangère de la France à l’égard de pays dont elle a, des décennies durant, soutenu les régimes dictatoriaux.

À l’échelle de l’Union européenne, les changements survenus dans son voisinage sud s’étaient traduits par la définition d’une nouvelle conditionnalité politique, fondée sur « la reconnaissance des erreurs du passé » en matière de démocratie et de Droits de l’Homme.

Tout comme la révolution égyptienne, ces déclarations d’intentions appartiennent à présent au passé.

La contre-révolution a abouti et le pays est aujourd’hui dirigé par un régime répressif plus redoutable encore que celui de Moubarak. Il s’appuie notamment sur une puissante propagande assimilant toute forme d’opposition politique au terrorisme. Autant d’éléments qui n’empêchent nullement les chancelleries européennes de reconnaître le régime militaire.

Historiquement, les Frères musulmans se sont limités à l’action politique non-violente ; y compris après la destitution de Mohamed Morsi, alors même que les sit-in de ses partisans étaient dispersés dans le sang. Malgré les nombreuses erreurs commises par la Confrérie, il ne fait aucun doute que cet engagement a permis au pays d’éviter de reproduire un scénario similaire à celui de la guerre civile algérienne des années 1990.

D’autres groupes djihadistes – essentiellement Ansar Bayt al-Maqdis (ABM) et Ansar Misr – ont effectivement recours au terrorisme, depuis le coup d’État militaire. Ils ont revendiqué de nombreux attentats contre les forces de police et l’armée, majoritairement dans le Sinaï.

Apparu en 2011, ABM est à l’ origine de plusieurs attaques contre des gazoducs qui desservent Israël et la Jordanie. Le groupe a également ciblé un car de touristes coréens à Taba (Sinaï), en février 2014, et revendiqué l’assassinat d’un travailleur américain dans le désert occidental.

Bien que les Frères musulmans soient idéologiquement opposés à ces groupes salafistes, le pouvoir, poursuivant sa rhétorique politique, a cependant choisi de mettre la Confrérie et les groupes djihadistes dans le même sac. Une absurdité qu’il pousse jusqu’à assimiler la Confrérie à l’État Islamique (EI) et à al-Qaïda – qui sont pourtant ouvertement hostiles aux Frères musulmans. Le 18 septembre dernier, par exemple, une caricature représentant Hassan al-Banna, le fondateur de la Confrérie des Frères musulmans, paraissait dans le journal d’État al-Ahram Weekly, présentant les Frères comme les mentors du djihadisme.

Cet amalgame audacieux – pour ne pas dire farfelu – permet de déguiser la répression de l’opposition en « lutte contre le terrorisme », alors qu’une coalition internationale est aux prises avec l’EI en Irak et en Syrie.

À la tête de cette coalition, les États-Unis et plusieurs pays européens préfèrent ménager un allié et un soutien jugé nécessaire, en fermant les yeux sur les violations massives des Droits de l’Homme.

Ainsi, pendant la conférence de presse par laquelle s’achevait la visite d’al-Sissi en France, le président François Hollande a apporté son soutien au « processus de transition démocratique » (sic) en Égypte ; un « processus démocratique » imposé par un militaire élu avec 97% des suffrages…

À l’époque de ces élections, en mai 2012, Laurent Fabius, l’actuel ministre français des Affaires étrangères, avait souhaité au nouveau maître du Caire « beaucoup du succès dans l’accomplissement de sa haute mission »…

Muées par une « commune appréciation de ce que peut être l’équilibre du monde » (selon les termes de François Hollande), la France et l’Égypte ont signé lors de cette rencontre de nombreux accords commerciaux et militaires, qui s’ajoutent à d’autres traités déjà conclus au cours des derniers mois.

Selon Amnesty International, le montant des commandes militaires entre les deux pays ont plus que doublé entre 2012 et 2013, passant de 27 millions d’euros à 63 millions d’euros. La France n’a jamais cessé de vendre des armes à l’Égypte, et ce en violation du code de conduite européen en matière d’armement, qui lui en interdit l’exportation « s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires servent à la répression interne ».

François Hollande a justifié ce soutien par « la guerre contre le terrorisme, qui sévit encore au Sinaï ».

Le président français adopte la ligne défendue par John Kerry, le secrétaire d’État américain, qui annonçait, en septembre, au Caire, la livraison d’hélicoptères Apache à l’armée égyptienne.

Ce discours fait pourtant (volontairement) abstraction d’une donnée fondamentale : si l’on ne peut justifier le recours au terrorisme, il faut noter que c’est après la destitution de Mohamed Morsi et en opposition au coup d’État militaire qu’ont émergé Ansar Beit al-Maqdis et Ajnad Misr…

Synonyme de réapparition de l’État répressif et des pratiques fascisantes, le plein retour de l’ordre ancien en Égypte s’accompagne aussi de la résurgence des politiques étrangères occidentales réalistes et de leur soutien à un pouvoir autoritaire.

Le refrain déjà bien connu de « la lutte contre le terrorisme » constitue encore une fois –et en Égypte à présent- le prétexte aux violations massives des Droits de l’Homme et justifie, comme par le passé, l’indifférence complice des États occidentaux.

Plus encore, cette apathie des démocraties occidentales, c’est certainement le dernier clou d’un cercueil… celui qui renferme désormais la dépouille de la révolution égyptienne… et tous les espoirs qu’elle avait suscités.

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