Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (première partie)


source

LOOS,BAUDOUIN; MABILLARD,BORIS

Page 8

Lundi 4 juin 2012

Au cœur du Djebel Akrad, le petit village syrien d’Akko est devenu l’épicentre d’une insurrection des campagnes. Sans états d’âme, la jeunesse s’y engage massivement dans les rangs de l’Armée syrienne libre.

reportage

DJEBEL AKRAD

De notre envoyé spécial

Mes contacts avaient dit que tout serait facile, mais rien ne l’est. Dix jours ont passé sans qu’aucune des propositions de voyage clandestin en Syrie ne se concrétise. Lassé d’attendre à Antioche, au sud-est de la Turquie, j’actionne un autre réseau, basé à Londres. Et soudain, tout s’accélère. Un départ s’improvise : dans deux heurs nous prendrons la route. Pour la première fois depuis dix jours, la Syrie semble proche. Presque trop et j’ai peur. A peine le temps de passer un coup de fil pour prévenir quelques proches, un autre à un ami pour lui donner des consignes en cas de pépin. Il est 16 heures, mercredi 9 mai.

Hamza, membre d’une organisation de l’opposition syrienne et chauffeur de taxi, fonce dans la nuit pour avaler les 30 kilomètres qui nous séparent de la frontière. Il traverse une bourgade endormie, éteint les phares et stoppe à un embranchement. Un type débarque, son rendez-vous est en retard. Il ne faut pas rester là, pour ne pas éveiller les soupçons. On roule jusqu’aux dernières maisons. L’appel du muezzin retentit, deux corniauds y répondent. La nervosité de Hamza est contagieuse, il rumine : « On va se faire repérer, qu’est-ce que je fous là, pour un prix dérisoire ». En fait, Hamza prend près de 100 dollars pour conduire et organiser le passage. C’est une somme dans cette partie de la Turquie.

Des appels de phare, c’est le signal qu’Hamza attendait. Il échange quelques mots, un plan de route mystérieux. La voiture repart, à l’aveugle, tout doucement, sans un bruit. Un kilomètre au ralenti. Des silhouettes se déplacent autour d’une camionnette garée sur le talus. La vieille Peugeot s’immobilise tête-bêche. Une escouade de jeunes gens, certains en treillis, se hâtent de décharger des sacs. La frontière n’est plus qu’à une dizaine de kilomètres, le voyage se poursuivra à pied. Une piste plonge à gauche dans la forêt. « Eteignez les portables, pas de cigarette, pas de lumière, pas un bruit. » Les cailloux roulent, les buissons accrochent les pantalons. Noir total.

Plus bas, le chemin longe une base militaire. Du haut des miradors, plusieurs projecteurs baignent de lumière orangée les abords du camp. Les autorités turques montrent de la bienveillance à l’égard de la rébellion syrienne. Elles ferment les yeux sur le remue-ménage nocturne à la frontière, laissent les réfugiés traverser. Et les rebelles passer dans les deux sens. Mais, comme je l’apprendrai sur la route du retour, elles veulent aussi savoir précisément ce qui se passe. Ainsi, dix-sept jours plus tard, en passant la frontière dans l’autre sens avec six déserteurs de l’armée régulière syrienne, nous nous faisons cueillir par les militaires turcs. Bras en l’air, fouille au corps, quinze heures d’interrogatoires d’un service à l’autre : « T’es un espion du Mossad. Allez, crache le morceau ! » Puis : « Quels sont tes liens avec le PKK (Parti des travailleurs kurdes considéré comme un groupe terroriste par Ankara) ? » Au détour des échanges, les officiers confirmeront la présence de mines antipersonnel du côté syrien de la frontière. Elles ont, disent-ils, déjà tué.

Premier checkpoint

Au fond d’un ravin, le passage se fait par un trou dans la clôture barbelée entre les deux pays. Pas de comité d’accueil sur l’autre versant, mais des explosions répétées : les détonations semblent venir de l’autre côté de la montagne, à quelques kilomètres. Le rythme s’accélère, il faut quitter la zone des bombardements. Au sommet du massif, probablement au nord d’Idlib, enfin, la lune se lève et donne de l’assurance à nos pas. Après 6 heures de marche, notre groupe rejoint une route carrossable. Une camionnette attend. « Où est l’étranger, il vient avec nous ! » Une lampe torche braquée droit devant, des hommes sont au milieu de la chaussée.

Ce n’est pas une embuscade mais le premier check-point de l’Armée syrienne libre (ASL). D’autres arrêts et chaque fois le même ballet, deux ou trois gaillards en uniforme dépareillé sortent des fourrés, armes à la main, et scrutent les passagers du van : « Bienvenue dans la zone libre ! Contrôlée par l’ASL. » Le terminus est une bergerie isolée, muée en camp de fortune, aux avant-postes. Dans les trois pièces, quelques matelas à même le sol que se partagent une petite dizaine de dormeurs. Une théière, des petits verres laissés sur un plateau en fer, des cendriers improvisés qui débordent sur les nattes. Et des kalachnikovs qui traînent çà et là. Il est presque 5 heures du matin, et au milieu du désordre, un combattant barbu – que les autres appellent le cheikh – invite ses coreligionnaires à faire la première prière.

Le va-et-vient des factionnaires ne cesse qu’au petit matin. La bâtisse se trouve au centre d’un verger et domine une vallée en pente douce, boisée, aucun village en vue. Deux combattants, de retour de leur tour de garde, croquent des prunes encore vertes. L’un des deux, Abou Oussama, tend son bras vers l’ouest : « Derrière cette colline, c’est Chilif, et plus loin la route qui relie la ville de Lattaquié, sur la côte, à Alep. Il s’y trouve plusieurs bases militaires de l’armée régulière. De l’autre côté, c’est Idlib et Alep, nous sommes au milieu. » Les montagnes du Djebel Akrad abritent une quinzaine de villages, tous sous le contrôle de l’ASL. En revanche, la route principale est tenue par l’armée. Et, au-delà, c’est Haffé, un autre djebel aux mains des révolutionnaires. Abou Oussama m’indique une direction : « A cinq kilomètres, c’est mon village, Akko, protégé par les montagnes. »

Akko la clandestine

Akko a été promu capitale clandestine du djebel. C’est désormais l’un des chefs lieu de la résistance, au nord-ouest de la Syrie. Ses habitants, 600 avant le début de la révolte, vivent de l’agriculture. Les représentants du régime ont fui la région, qui désormais vit en autarcie, coupée du reste du pays. « Ici, nous sommes libres, c’est un avant-goût de ce que sera la Syrie quand on aura renversé le régime », explique Abou Oussama. Son père, Abou Mohammed, sourit, un rien narquois. Lui et ses fils – Abou Oussama, le plus jeune, 23 ans, Ahmed, 25, ans, Ismaïl 27 ans et Fadi, 29 ans – sont assis en cercle autour d’un grand plateau de fer sur lequel est servi le déjeuner. « Les olives viennent de mes terres, le fromage, de mes brebis, la confiture, de mes abricotiers, nous avons tout ici, mais nous sommes pauvres », explique le père, « et les jeunes ne veulent pas de cette vie-là ».

La maison de béton blanchi a remplacé celle des aïeux en pierres sèches. Abou Mohammed possède plusieurs parcelles en contrebas du village. Tous les coteaux sont plantés de fruitiers. Des vergers en terrasses, des pommiers, des pruniers, des oliviers et des abricotiers dont il est très fier : « Les meilleurs que l’on puisse trouver en Syrie, avec ceux des environs de Homs peut-être. » Des herbes folles courent sur les plates-bandes et une partie du muret s’est écroulée. « Aucun de mes fils ne m’aide pour s’occuper des arbres. Abou Oussama et Ahmed ont rejoint l’ASL et les deux autres sont des paresseux. » Abou Mohammed montre le paysage : « Ce serait paradisiaque, s’il n’y avait pas la guerre. »

Soudain, alerte générale, branle-bas de combat, la mère regroupe les couvertures, sa fille l’en empêche : « Deux suffiront, on n’a pas le temps. »

– « Et les affaires des petits ? »

– « Il faut filer vite, les chabihas [milices à la solde de Bachar al-Assad] peuvent débarquer d’une minute à l’autre. » Dans les ruelles, c’est la panique. Il ne reste plus que les civils, les enfants, les femmes et les vieux : la plupart des jeunes hommes font partie de l’ASL. Une charrette attelée à un vieux tracteur emmène une dizaine de femmes avec leurs marmots. On court dans tous les sens. Des informations contradictoires circulent sur l’avancée des blindés de l’armée. Le village se vide en une poignée de minutes. La peur se lit sur les visages des retardataires. Chacun sait que l’ASL ne tiendra pas longtemps face à une armée supérieure en hommes et, surtout, en armes. Elle peut faire diversion, pas plus.

L’attente est longue dans la forêt où ils ont trouvé refuge, personne ne pipe mot. Certains manquent à l’appel : « Où est Fadi ? »

– « Il est parti parmi les premiers avec Noureddine pour l’aider à se déplacer ». Noureddine, déserteur et blessé, sait que s’il est découvert, il risque la mort en plus de la torture.

– « Et son frère Ismaïl ? »

– « Il est avec un des groupes de femmes. » D’autres planques à couvert sous les pins, dans le creux des vallées, accueillent le reste des villageois. Quelques vieillards ont sorti leurs pétoires, dérisoires. « La dernière fois, en avril, des hélicoptères ont mitraillé au hasard la forêt. » Cette fois-ci, heureusement, la fuite aura été inutile : les forces de l’armée syrienne ont rebroussé chemin à l’orée du djebel.

Le lendemain, l’histoire se répète. Une colonne de blindés légers est signalée en direction d’un village voisin. De nouveau, la panique gagne la population, « aujourd’hui, on n’y échappera pas ». Pour tenter d’y voir clair, des ados à moto font la navette entre la place centrale devant la mosquée et les positions de l’ASL, à trois kilomètres, sur une des routes d’accès au village. Selon les dernières informations, rassurantes pour ceux d’Akko, les militaires auraient bifurqué vers deux autres localités de la région. Les derniers avant la plaine, pas bien loin de l’autoroute et des camps de l’armée. On est sans nouvelle de la population des deux villages. Ce qui fait craindre le pire. Un capitaine des rebelles décide alors d’envoyer des éclaireurs.

Les mains broyées

Une dizaine de combattants d’Akko, des déserteurs plus aguerris que les nouvelles recrues, montent dans une camionnette, la seule dont les rebelles disposent. La campagne est traversée à tombeau ouvert. Le bolide manque de percuter des villageois qui reviennent de leur cachette dans la forêt. Au check-point ami, les derniers renseignements sont pris : ils n’ont rien vu, mais entendu des détonations. Il faut continuer plus prudemment pour ne pas risquer de tomber nez à nez sur les forces de Bachar al-Assad, ce serait un carnage. Une moto ouvre la route et s’assure que la voie est sûre. A Kneide, la plus grande confusion règne. Abou Bakr, le chauffeur, s’énerve : « Les soldats sont-ils encore dans le village ? » Ils viennent à peine de partir et seraient à 4 kilomètres, à Tardin, où il y aurait des morts. Ici, ils ont volé une voiture, tabassé un villageois et emmené un prisonnier.

Au milieu d’un petit attroupement, un homme en larmes exhibe des mains monstrueuses, boursouflées et violacées. Il se tord de douleur. Il lui faudrait un médecin, il n’y en a pas. Des soldats ont fait irruption. Il les a vus emmener son voisin qui travaillait simplement dans son champ. La scène l’a surpris et son tort a été de demander pourquoi ils s’en prenaient à un paysan qui n’avait rien fait de mal. La remarque a suffi à déclencher leur fureur. « Ils m’ont jeté à terre. L’un deux a ramassé ce rondin, là. Deux autres m’ont immobilisé, et ils se sont acharnés sur mes mains et mes avant-bras, en rigolant. » Un de ses fils, âgé de douze ans, lui verse du thé dans la bouche. Les larmes coulent. Pas de noms, pas de photos, ils ont trop peur de voir les militaires revenir et se venger.

Tardin, à quatre kilomètres. Un gosse de 15 ans armé d’un fusil erre au milieu de la chaussée. Il est le premier à être revenu dans le village. Il était caché et a vu repartir les militaires une dizaine de minutes plus tôt. « Ils ont pillé, saccagé, brûlé. A un moment il y a eu des coups de feu, ça venait de la forêt. Un accrochage avec un groupe de rebelles, je crois qu’il y a un mort. » Peu à peu, apeurés, les villageois constatent les dégâts. Une femme découvre qu’on lui a volé de l’huile, de l’argent. Sa maison est sens dessus dessous. « Je dois vérifier, je ne sais pas encore tout ce qu’ils ont pris. » Ici, une mobylette incendiée est couchée sur le côté. Plus loin, une voiture est calcinée. Son propriétaire a travaillé trois ans au Soudan pour s’offrir ce rêve parti en fumée. Les récits se recoupent : en plus d’un rebelle qui aurait été tué dans les bois alentours et dont le corps aurait été emporté, un jeune homme manque. Peut-être a-t-il été embarqué au hasard. L’hypothèse se confirmera, plusieurs jours plus tard.

Ces représailles brutales, arbitraires, font régner la terreur. Mais elles ont aussi durci la détermination des révolutionnaires. Et même terrifiés, les villageois plébiscitent la rébellion. Ils ne rêvent que de la chute du tyran, de la fin de la dictature et de vengeance contre les tortionnaires. Tout a basculé au mois d’avril, explique Fadi. « Les premières expéditions punitives dans le djebel, celle contre Akko, et l’autre, une semaine après, contre Akko à nouveau et la bourgade voisine de Kabani, ont scellé le destin de nos villages. A partir de là, nous avons pris le chemin de la dissidence. » Partout dans les campagnes syriennes, c’est la même chose, il n’est plus une région qui soit épargnée par les violences. « Dans le centre d’Alep et de Damas, la vie se poursuit peut-être presque normalement, sans pénuries. Mais ailleurs il est impossible d’ignorer le conflit. »

Le pays s’est irrémédiablement déchiré et Fadi ne croit pas qu’une réconciliation soit encore possible : « Tu dois choisir un camp, si tu ne le fais pas, on le choisit pour toi. Car pour le régime, si tu ne dénonces pas tes voisins, tes amis, ta famille, tu es complice. » Ce qui fait du djebel dans son ensemble, aux yeux du pouvoir, une région criminelle. Chaque famille a désormais quelqu’un au sein de la rébellion. « Mes amis, ailleurs dans le pays me disent la même chose : il y a deux camps et pas de place au milieu. »

Otages de l’eau

Depuis qu’il s’est insurgé, le djebel vit en état de siège. En plus des attaques des forces de sécurité, les difficultés matérielles empoisonnent le quotidien. Le médecin local a été arrêté et, depuis, il n’y a plus d’accès aux soins. Les écoles ont fermé. Fadi est l’un des instituteurs : « Les maîtres qui venaient de l’extérieur n’osent plus venir. » Les adolescents qui étudiaient à Lattaquié, la grande ville la plus proche, ont renoncé à faire des allers retours : « Sur l’axe principal, contrôlé par l’armée, les check-points sont nombreux. Il suffit de venir du djebel pour être suspect. Et c’est pour les jeunes, dans l’âge de combattre, 16 – 30 ans, que c’est le plus dangereux. C’est la loterie, une fois tu passes, une autre fois tu es arrêté, et plus personne n’entendra parler de toi. »

Deux fillettes sont venues quémander de l’eau, elles n’ont que deux bidons à remplir et depuis une semaine, les robinets sont à sec. Fadi consent d’un geste, la maison est pourvue d’une grande citerne qui contient plus d’eau que sa famille n’en consomme. Mais son père fulmine, « tout le village vient chez nous, bientôt, nous n’aurons plus une goutte non plus. » Akko dépend pour son approvisionnement en eau courante de la station de pompage de Jebel Ahmar, un village distant d’une dizaine de kilomètres et, supposément, acquis au régime. « Les habitants sont alaouites et, parmi eux, il y a des chabihas. Ce sont eux qui ont coupé l’eau », précise Fadi. Mais il n’y a pas que l’eau qui manque, les coupures de courant sont de plus en plus longues et nombreuses. Le gaz est devenu rare et ses prix ont flambé. Il n’est plus à la portée de la population du djebel. « Depuis des mois, nous sommes condamnés à cuisiner au bois. Les gens coupent les arbres en forêt. C’est interdit, et nous savons que ce n’est pas bien, mais il n’y a pas d’autre choix », dit-il en montrant des pentes presque dénudées : « Il y a trois mois, il y avait là des grands pins. »

– « Fadi, pourquoi, ne rejoins-tu pas l’ASL ? »

– « Je n’ai pas l’âme d’un combattant. Je ne suis pas comme mes deux frères, je me sens faible, je n’ai pas leur force, leur courage. » La révolution a bouleversé les familles. Réunis dans le salon, Abou Oussama, Fadi et Ismaïl écoutent leur frère Ahmed, capitaine chez les rebelles. Et bien que ce dernier ne soit pas le plus vieux, personne n’ose l’interrompre. « Avant, les chefs de famille s’entendaient dans une assemblée informelle. Les plus jeunes écoutaient leurs aînés. Mais depuis, ce sont les rebelles qui font la loi. Et c’est normal, puisqu’ils nous protègent. »

Le père de Fadi se nomme Walid, mais tout le monde l’appelle Abou Mohammed, père de Mohammed, du nom de son premier fils. C’est la coutume, les pères ont un surnom formé sur le nom de l’un des enfants, l’aîné ou le préféré. Les rebelles ont pris eux aussi, mais pour des raisons de sécurité, des pseudonymes. Ils sont, même sans enfant, tous « Abou untel ». Ainsi, le frère de Fadi, Ahmed, est devenu Abou Walid, le père de son père, Walid. « La révolution est une affaire de jeunes. Ils se battent pour remplacer l’ordre établi dont leurs parents s’accommodaient », explique Fadi. Abou Oussama, 23 ans, le plus jeune de la fratrie, reprend : « A l’université, les alaouites étaient favorisés. Ils le sont encore, diplôme en poche, lorsqu’il s’agit de postuler pour un emploi. Mais pour moi, comme pour tous les autres jeunes du djebel, il n’y a aucune perspective d’emploi. Aucun avenir sous la dictature de Bachar. »

Ma vie est foutue

Ce matin, Mohammed, l’aîné, est arrivé de Lattaquié, avec ses trois filles et sa femme. Pas de joie pourtant pour ces retrouvailles. Mohammed craint pour sa vie, et pour sa famille aussi. « Abou Walid est un déserteur. Qui plus est, capitaine dans l’ASL. Mon autre frère, Abou Oussama, a rejoint l’ASL aussi. Les autorités l’apprendront tôt ou tard. Et c’est à moi qu’elles demanderont des comptes. » Il sait qu’il n’arrivera pas à convaincre ses frères d’abandonner la lutte. Mais il veut au moins qu’ils l’aident à trouver une solution, « moi je n’en vois pas sauf quitter mon boulot, dans les chemins de fer, que je ne retrouverais sans doute jamais, laisser tous mes biens derrière moi, et me réfugier en Turquie. Ma vie est foutue. »

Fadi aussi partage la même peur : « Avant que le djebel ne passe à l’insurrection, il y a deux mois, les rebelles demeuraient le plus clair du temps en forêt. Ils ne passaient que furtivement par les villages. Depuis, ils ont leurs quartiers ici, et je redoute que cela nous attire des ennuis. » Il ne jette pour autant pas la pierre à l’ASL, « avec ou sans elle, l’armée commet ses crimes. » Mais l’angoisse le tenaille sans répit : « Tôt ou tard, les tanks lanceront une offensive massive pour juguler la révolution dans le djebel. Nous ferons des martyrs comme ceux de Baba Amro. Mais je ne partirai pas. »

Pour son père, le choix est fait aussi : « Je n’en peux plus, cette attente est insupportable. Je pars en Turquie. Au moins, là-bas, je pourrai dormir. »

– « Et qui s’occupera des pommiers ? »

– « Ce temps-là est révolu, je ne les verrai plus fleurir. Dix ans passeront avant que la paix ne revienne. Il n’est plus possible de revenir en arrière. »

Trois jours plus tard, après cinq tentatives infructueuses, je réussis à regagner la Turquie. Le téléphone sonne, ma main se crispe sur le chapelet qu’Abou Walid m’avait donné en disant « Prends-le, il te portera chance » : le capitaine insurgé a reçu vendredi 26 mai une balle dans l’épaule qui lui a sectionné un nerf. Ses compagnons d’armes sont parvenus à le faire passer en Turquie. Il est aux soins intensifs dans un hôpital d’Antioche. Il ne pourra plus jamais tenir une kalachnikov.

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