Syrie : Un nouveau massacre pour faire échouer la plan de paix


jeudi 7 juin 2012, par La Rédaction

Des dizaines de personnes, dont des femmes et des enfants, ont été massacrés en Syrie, un nouveau carnage condamné jeudi par Moscou et Washington.
Moins de deux semaines après le massacre de Houla l’opposition et une ONG syrienne ont accusé les forces fidèles au régime d’en avoir commis un autre mercredi à Al-Koubeir dans la province de Hama (centre). Mais le régime a démenti que ce massacre ait eu lieu.
La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton, réunie à Istanbul avec ses alliés occidentaux et arabes, a estimé que M. Assad « doit transférer son pouvoir et quitter la Syrie ».
En revanche, la Russie, hostile à toute imposition d’un changement de régime en Syrie, a dénoncé ce massacre « barbare » comme une « provocation » visant à faire échouer le plan de paix de l’émissaire Kofi Annan, et appelé l’Occident à faire pression sur l’opposition armée syrienne afin qu’elle le respectent.
Alors qu’Occidentaux d’un côté et Russes et Chinois de l’autre campent sur leurs positions, M. Annan devait s’adresser à l’ONU pour proposer un groupe de contact élargi afin de faire respecter son plan ou trouver un « plan B » pour un règlement dans ce pays déchiré par une révolte réprimée dans le sang depuis 15 mois.
« Quarante-neuf victimes ont été identifiées à Al-Koubeir, majoritairement membres de la famille Al-Yateem », a déclaré Rami Abdel Rahmane de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Six autres personnes ont été tuées dans un village agricole proche.
Mais le gouvernement syrien a démenti qu’un tel massacre ait eu lieu. « Ce que quelques médias ont rapporté sur ce qui s’est passé à Al-Koubeir est complètement faux », a-t-il dit, en affirmant qu’ »un groupe terroriste a commis un crime odieux dans la région de Hama qui a fait 9 victimes ».
Il n’était pas possible de confirmer de source indépendante ces informations, alors que les médias étrangers sont soumis à des sévères restrictions imposées par le régime depuis le début de la révolte marquée par des manifestations pacifiques mais qui s’est militarisée face à la répression.
Néanmoins, les observateurs de l’ONU, déployés depuis avril dans le pays et censés surveiller un cessez-le-feu quotidiennement violé, ont été empêchés notamment « par des barrages de l’armée », de se rendre à Al-Koubeir, a annoncé leur chef, le général Robert Mood, ajoutant que « certaines de nos patrouilles ont été stoppées par des civils dans la zone », sans donner de détails.
Le 25 mai, au moins 108 personnes, dont 49 enfants et 34 femmes, ont été massacrées à Houla (centre). La rébellion et le régime se sont rejeté la responsabilité, alors qu’un haut responsable de l’ONU a dit que « de forts soupçons » pesaient sur les milices pro-régime.
Ailleurs dans le pays, les violences ont fait jeudi 9 morts dans les opérations menées par les forces du régime qui s’est dit déterminé à étouffer « à n’importe quel prix » la contestation dont il ne reconnaît pas l’ampleur et l’assimilie à du « terrorisme ».

(07 juin 2012 – Avec les agences de presse)

Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (III)


Confessions, le mur de la défiance

Les quinze mois de conflits ont creusé un fossé en zigzag entre les religions. Surtout entre les sunnites et les alaouites.

reportage

Djebel Akrad

de notre envoyé spécial

D’un bond, les thouwars (les révolutionnaires) sont sur la route et braquent leurs kalachnikovs sur la voiture qu’ils ont piégée. Un tronc d’arbre barre la chaussée. Ils questionnent le conducteur, terrifié : « Tu vas où ? » « Je suis de Conseba, j’amène des affaires à un cousin ». « T’as des papiers ? » Il fouille dans sa poche, en extirpe une carte d’identité. « T’es un chrétien de Conseba ? » Il acquiesce. « Attends un peu ici, parce qu’on mène une opération plus loin, tu pourras passer ensuite ». Il préfère rebrousser chemin.

Le soleil tape sur la route entre Kabani et Djebel Ahmar en bordure du Djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie. Le trafic est quasiment inexistant et une heure passe avant qu’une camionnette chargée de matériel agricole débouche du virage. Arrêt au check-point, vérification : elle vient de Consaba, et son propriétaire, au volant, est chrétien lui aussi. « C’est bien ma veine, peste Abou Hassan, deux voitures, deux chrétiens ». S’il était tombé sur un alaouite, il l’aurait fait continuer à pied et aurait confisqué la voiture.

A la fin de la journée, lorsque le combattant de l’Armée syrienne libre relate sa mésaventure, ses camarades, réunis dans une cour intérieure, éclatent de rire : l’un deux, Abou Bakr, a été plus chanceux. Il est tombé sur un alaouite du village de Djebel Ahmar, au volant d’une auto presque neuve qu’il a aussitôt confisquée. Oussama relativise la portée du larcin : « Les thouwars n’ont rien contre les alaouites, ils se battent contre les chabihas (miliciens au service de Damas) et contre un régime politique ». Tous autour de la table en plastic acquiescent, en buvant leur thé très noir et sucré. L’un d’eux finit par lâcher : « Les alaouites de Djebel Ahmar sont tous des chabihas. Pour preuve, ils étaient présents en appui de l’armée régulière, lors du sac de Kabani en avril ».

Les 500 habitants du village de Kabani sont tous sunnites ; mais à 5 kilomètres de là, Djebel Ahmar est à 100 % alaouite ; et le bourg de Selma est mixte, alaouite et sunnite ; quant à Consaba, on y trouve des chrétiens, des alaouites et des sunnites. Une mosaïque confessionnelle inextricable. Les rebelles ont établi leur sanctuaire dans la région centrale du Djebel Akrad, qui compte une quinzaine de villages exclusivement sunnites. Mais les combattants ne se hasardent pas sans précautions en périphérie du massif, là où se trouvent les villages alaouites ou mixtes. « Même, s’ils ne sont pas tous des chabihas, les alaouites sont du côté de Bachar al-Assad. Cela explique que nous soyons prudents. A Consaba, par exemple, les moukhabarats (police secrète) ont des informateurs, que nous appelons les yeux, ayoun, en arabe », précise Oussama.

En quinze mois, le conflit a érigé un mur en zigzag entre les différentes communautés religieuses. De part et d’autre, la défiance semble irrémédiablement ancrée. Abou Firaz, un sunnite, traverse plusieurs fois par semaine cette frontière confessionnelle. Il travaille pour le gouvernement, au département des Eaux et forêts, et dépend de l’antenne de Consaba : « J’ai des amis dans toutes les communautés, je n’ai jamais fait la différence. Mais autour de moi, les choses ont changé ». Abou Firaz préfère rester silencieux sur ses relations : « Cela ne regarde pas les gens, ils me prennent déjà pour un excentrique. Avoir des amis alaouites me rendrait suspect aux yeux de certains. Mes voisins jasent parce que je ne prie pas aussi souvent qu’eux. En ces temps difficiles, il vaut mieux être discret ». Dans sa bibliothèque, il a rangé une vieille bible dont il prend grand soin. « Musulmans, chrétiens, alaouites, nous avons toujours vécu en paix dans la Syrie d’avant. Peut-être, les relations étaient-elles un peu plus distantes avec les alaouites, que l’on ne considère pas comme de vrais musulmans. Mais enfin on avait en partage les mêmes problèmes de paysans, les mêmes difficultés économiques. Dans les montagnes, personne n’a de privilège ».

En file indienne, les fidèles reprennent leurs chaussures après la prière du vendredi, à la sortie de la mosquée d’Akko. Durant son sermon, le cheikh a béni les révolutionnaires et rappelé que seul Dieu pourrait leur donner la victoire. Son affectation est nouvelle. Depuis avril, il fait chaque vendredi le déplacement de Selma, distante d’une trentaine de kilomètres. Mais les jeunes lui préfèrent son prédécesseur, qui se montrait plus véhément et enflammé : « Il a été menacé par le régime et contraint de quitter la région. Le sermon d’aujourd’hui était un peu mou », regrette Ahmed, un jeune combattant qui arbore une barbe noire, encore peu fournie.

Sur le perron de la mosquée, en plein soleil, des petits groupes se sont formés. Les vieux sont presque tous rasés de près, comme Abou Firaz. Deux ou trois arborent une petite moustache, rappelant celle de Hafez-al-Assad, le père de Bachar al-Assad. Au contraire, les jeunes ont la barbe. « La plupart des thouwars portent la barbe sans moustache, à la manière des salafistes. C’est presque devenu un signe de reconnaissance », explique Ahmed, dont la barbe est née avec le soulèvement : « La révolution m’a révélé ma foi, j’ai compris l’importance des valeurs morales, je ne pensais qu’à moi, j’étais un étudiant égoïste. Je veux désormais régler ma vie selon les principes de l’Islam ».

Il n’est pas le seul à vouloir prêter à la révolution une dimension morale. Son ami Hassan, aussi. Il montre une vidéo sur son portable : « Des moukhabarat entrent dans une mosquée sans se déchausser, ils ne respectent pas la religion ». Ahmed et Hassan voient dans la lutte contre le régime un combat pour faire triompher les valeurs de l’islam. Mais aucun des deux n’entretient de relation avec un parti politique religieux. L’un comme l’autre réfutent toute influence étrangère dans l’affirmation de leur foi. « Mon évolution s’est faite naturellement, en discutant, avec les autres combattants. Lorsqu’on a peur, penser à Dieu rassure, et l’on se dit que notre vie ne nous appartient pas ».

Un combattant arrive, à la barbe très fournie. Les autres l’appellent « le cheikh », mi-sérieux, mi-moqueurs, en raison de sa piété. « Voilà notre terroriste d’al-Qaida ? », plaisante Hassan, avant de préciser : « Il connaît le coran mieux que nous, il nous guide lors de la prière. » Abou Mohammed a aussi gagné le respect des autres combattants sur le champ de bataille. Alors que l’urgence sème le désordre, il se montre calme et impassible. Mais lorsqu’il surprend sur un portable la photo anodine d’une jeune fille non voilée, autour de laquelle ses frères d’armes se penchent, sa condamnation est sans appel et menaçante : « Ahram ! » (« Impur »).

Avant de rejoindre les thouwars, Ahmed étudiait à Lattaquié, sur la côte : « A l’université, les cours sont mixtes, j’ai fait beaucoup de rencontres. Et je suis tombé amoureux, une étudiante en anglais, alaouite ». Il aurait passé au mois de juin sa troisième année, si la révolution n’avait tout bousculé. « J’étais des premières manifestations en avril 2011, et je me suis engagé dans des organisations clandestines de l’opposition ». Sa copine s’inquiète de le voir courir des risques. « Elle était au départ bienveillante à l’égard de la révolution, mais les désapprobations de sa famille l’ont influencée. Mon engagement prenait de plus en plus de place. Elle a fini par le désapprouver complètement ». En automne, Ahmed se voit contraint de fuir la ville et d’abandonner ses études d’ingénieur : « Nous avons rompu dans l’incompréhension mutuelle ».

D’autres au village ont noué des relations amoureuses avec des alaouites. Ismaïl a vécu cinq ans à Lattaquié où il a rencontré son amour. Il espérait pouvoir épouser Maryam avec laquelle il s’était secrètement fiancé. Avant, les mariages mixtes étaient fréquents, même si pour Ismaïl la question ne se posait pas encore. Pour cet étudiant en informatique, ce qui compte chez une femme, c’est d’abord le niveau d’études et une communauté de vues. « Les étudiantes alaouites que j’ai fréquentées à l’université étaient plus ouvertes, plus libres, que leurs camarades ». Son exil dans le Djebel Akrad a malmené son couple : « Elle voulait qu’on reste ensemble, mais ma famille n’aurait jamais accepté ». Ismaïl baisse les yeux, sort de sa poche son téléphone. « Je n’ai pas coupé les ponts. Nous nous parlons presque tous les jours. En cachette. Mais un de mes frères m’a surpris et depuis ils se moquent de moi ». Compagnes courtisées auparavant, les femmes alaouites sont aujourd’hui raillées par la jeunesse sunnite pour leur prétendue légèreté.

Vendredi, alors que le cheikh se mêle aux villageois, Ismaïl profite d’un creux dans les conversations pour lui poser la question qui le démange : le mariage avec une femme d’une confession différente. « Avec une chrétienne, cela ne pose aucun problème. » « Et avec une femme alaouite ? » Après un silence, le cheikh tranche : « Ce n’est pas conforme à notre loi ».

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Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (II)


MABILLARD,BORIS

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Mardi 5 juin 2012

Syrie (série II/IV)»

Une armée de pieds nickelés face à Damas

En Syrie, des officiers véreux sont la seule source d’approvisionnement en armes de l’Armée syrienne libre. La jeune rébellion pâtit de sa désorganisation.

reportage

djebel akrad

de notre envoyé spécial

Hussein cache un trésor dans le fond d’une chaussette : quinze cartouches. Il les examine et les replace dans leur écrin improvisé. Il ne possède pas d’arme mais emprunte, selon les besoins, une kalachnikov à ses compagnons. Dans son unité, ou katiba, une centaine de combattants se partagent 80 armes en tout. Et ce nombre inclut les vieilles pétoires, les fusils de chasse à chevrotine et quelques pistolets. Ici dans le djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie, comme ailleurs, l’Armée syrienne libre (ASL) étend son influence sur les campagnes et les montagnes. Son ambition est de résister à l’armée régulière, de la défier, mais pour cela il lui faudra s’organiser, s’aguerrir et surtout obtenir armes et matériel.

Dans la Syrie en guerre, le prix des armes flambe. Une vieille kalachnikov vaut désormais 2.000 dollars, et un modèle récent beaucoup plus. Les cartouches sont à 5 dollars pièce. Alors aux entraînements, les tirs sont parcimonieux. Les hommes des capitaines Ahmed et Abou Hani mènent un exercice conjoint. Trois ou quatre par moto, ils ont rejoint une trouée dans la forêt qui fait office de stand de tir.

Sur les souches, le capitaine Ahmed pose bouteilles et conserves, tout ce qui peut servir de cible. Deux tirs chacun. Ahmed, un déserteur de l’armée régulière, fait mouche. Il assoit sa réputation de meilleur tireur du djebel. Mais Nasser, un volontaire, trop jeune pour être passé par le service militaire obligatoire (près de deux ans en Syrie), manque sa cible. Cet apprenti sniper n’a tiré que 8 fois dans sa vie. Vexé, il incrimine l’arme défectueuse : « Le viseur est foutu, l’arme obsolète. » L’entraînement continuera le lendemain, si tout est calme.

De retour à leur quartier général, dans une bâtisse isolée au milieu d’une oliveraie, les combattants du capitaine Ahmed se répartissent les tâches : les rondes, le guet, la garde et la cuisine, sur un feu de bois à l’extérieur. L’ordinaire est simple, mais ce jour, la visite d’Abou Ramadan, le plus haut gradé du djebel, oblige à quelques préparatifs supplémentaires.

Abou Ramadan avait le grade de colonel dans l’armée de Bachar el-Assad. Il a déserté quelques mois plus tôt, est passé clandestinement en Turquie avant de revenir en avril dans son djebel natal pour y chapeauter cinq katibas.

La petite assemblée se lève comme un seul homme à l’arrivée de son chef. Abou Ramadan serre les mains, embrasse ses amis. L’heure est grave : contrairement aux promesses de l’état-major de l’ASL en Turquie, du Conseil national syrien (CNS) et du Qatar, les armes n’arrivent pas. Les forces sécuritaires du régime n’ont pas mené d’opération d’envergure dans le djebel depuis trois semaines, mais des mouvements de troupe font craindre l’imminence d’un assaut.

« Lors de l’attaque contre les villages d’Akko et de Kabani, on est resté impuissants contre les hélicoptères et les armes lourdes. Et même contre les tanks, nos lance-roquettes se sont révélés inopérants », commence Abou Ramadan. Un combattant s’emporte contre son RPG7, un lance-roquettes antichar de fabrication russe : « J’ai visé le tank, mais la roquette a fait pschitt contre le blindage, elle n’avait pas de charge explosive. » Abou Ramadan soulève une roquette qui lui paraît légère : « Le dernier lot que nous avons acquis était pourri. »

Rares sont les armes qui proviennent de Turquie, où l’armée lutte efficacement contre la contrebande afin d’éviter que le PKK (Parti des travailleurs kurdes, considéré par Ankara comme une organisation terroriste) ne s’approvisionne. Au Liban, les armes circulent mais leur prix est prohibitif et l’acheminement, de la frontière libanaise jusqu’au djebel Akrad, à travers le gouvernorat de Homs, quasiment impossible.

Alors, à défaut, comme l’explique Adil, une recrue qui vient d’assister à un marchandage important, l’ASL achète la plupart de ses armes à des officiers corrompus de l’armée régulière : « Un camion chargé de kalachnikovs et de munitions est arrivé. On avait 100.000 dollars en cash. Nous avions peur que ce soit un piège. Mais en un rien de temps, l’affaire était conclue. » Abou Ramadan promet qu’il y aura d’autres transactions, « mais en attendant, il n’est pas question d’affronter les forces de Bachar el-Assad, à moins qu’elles n’attaquent la population civile ».

Un villageois a mis à disposition des rebelles sa maison. Il ne fait pas directement partie de l’ASL : à soixante ans, il ne veut pas battre la campagne, mais prête main-forte chaque fois qu’il le peut. Ses trois fils ont rejoint les rangs des insurgés. Et sa femme cuisine à midi et le soir pour les combattants qui ont fait du lieu un point d’ancrage dans le village.

Ce vendredi matin, les thouwars (révolutionnaires), comme on appelle ici les membres de l’ASL, consultent leurs portables pour savoir quel sera le slogan de la manifestation du jour. Plusieurs options sont proposées au vote, dont une diatribe hostile à l’ONU qui fait ici l’unanimité mais sera écartée au profit d’une phrase politiquement plus correcte : « La victoire est proche, grâce à Dieu. »

Les manifestations après la grande prière du vendredi sont l’occasion d’un bain de foule pour les thouwars. Ce vendredi, c’est le village de Chilif qui les accueille : des quatre coins de la montagne, tracteurs, pick-up et camionnettes amènent des jeunes manifestants. Quelques combattants de l’ASL se tiennent à l’écart et montent la garde. D’autres encadrent et même participent à la manifestation qui tourne à la fête. Après les chants anti-Bachar, l’ambiance retombe et les rebelles s’en vont. Yasin, 14 ans, voudrait absolument rejoindre les rangs de l’ASL. Il rêve comme tous les ados du djebel d’avoir sa propre kalachnikov. Ce qui fait enrager son grand-oncle qui a regardé la manifestation : « Il n’arrive pas à tenir son stylo correctement et voudrait se battre. Quel ridicule ! Heureusement que, faute de pouvoir leur donner des armes, les rebelles ne peuvent accueillir ces gamins écervelés. »

Abou Hani a convoqué en urgence une réunion avec ses hommes. Des armes viennent d’être achetées à un officier alaouite d’une caserne de la région d’Idlib. Le gros de la marchandise est destiné aux rebelles du djebel Haffé, et la katiba qu’il commande a été sollicitée pour les convoyer jusqu’au bourg de Selma. Un autre groupe prendra le relais. Et ainsi de suite jusqu’à destination. La coordination présente des difficultés : impossible d’utiliser les réseaux de communication syriens, tous surveillés. Alors, il faut ruser, utiliser les réseaux turcs lorsque c’est possible : « L’une des katiba chargées du transport ne répond pas, mais les armes sont déjà en chemin. C’est risqué », précise Abou Hani.

Un accroc se produit après Selma. La katiba de Haffé est tombée dans une embuscade. Dans une pétarade désordonnée, les thouwars appelés à la rescousse enfourchent leurs motocyclettes et filent, deux voitures et une camionnette complètent le convoi. Une foule se tient sur la place centrale, en émoi : les combattants sont tous des enfants du village. Les phares dessinent une trajectoire dans le noir d’un massif au loin puis disparaissent derrière une arête. Mais personne ne quitte la montagne des yeux.

Une motocyclette revient enfin, il y aurait des morts et des blessés. Suit une camionnette dont s’extirpent des rebelles : « Abou Mazem et Nouredine font partie des blessés ! » L’annonce déclenche une cohue et des cris. Ils ont fait un accident à moto, mais rien de grave. Faute de médecin, un jeune rebelle de quinze ans est préposé aux premiers secours. Il a une trousse et quelques médicaments dont il ignore la nature. Dans le djebel insurgé, une hémorragie peut être mortelle. Revenant à son tour de Selma, Abou Hani résume : « Quatre blessés dans trois accidents de moto. Malheureusement, la katiba de Haffé, elle, a perdu deux hommes dans les combats. » Le bilan est sombre pour cette armée aussi intrépide que dépourvue d’expérience.

Le débriefing se poursuit le lendemain. Abou Ramadan, Ahmed et Abou Hani analysent l’équipée de la veille : « Au moins les armes sont arrivées à bon port ». L’absence de moyens de locomotion appropriés et la désorganisation ont coûté cher : « On ne peut plus attendre que le matériel arrive, nous devons le prendre à l’ennemi », argumente le capitaine Ahmed. L’axe autoroutier Alep-Lattaquié longe une partie du djebel Akrad. Les convois militaires y sont fréquents, une aubaine. Des opérations coup-de-poing permettraient de constituer un trésor de guerre en armes et en véhicules. Mais l’armée surveille cet axe essentiel et maintient des camps militaires à intervalles réguliers sur le parcours. En embuscade dans la forêt qui surplombe la route non loin du village de Chilif, les thouwars attendent le signal. La pluie s’est mise à tomber. Rapide comme l’éclair, la troupe est parvenue à fuir avant l’arrivée des renforts en emportant un butin.

Malgré les succès des dernières opérations, Abou Hani se montre taciturne et inquiet : « Aujourd’hui, le convoi était précédé de blindés légers qui ont tiré au hasard de part et d’autre de la route. Ce sera dur de le refaire. » La veille, ses hommes ont arrêté un capitaine de l’armée et six soldats qui rentraient chez eux en permission. Ce sont ses premiers prisonniers. « Les hommes ont promis de ne pas retourner auprès de leur hiérarchie, nous allons les considérer comme des déserteurs, seule manière de les exfiltrer vers la Turquie sans froisser Ankara. Mais le capitaine, alaouite, a participé aux bombardements contre des civils à Idlib, il a donné l’ordre de tirer des obus de mortier. C’est un criminel de guerre, il doit être jugé et tué. »

L’ASL ne dispose d’aucun lieu de détention et ses cadres ignorent leurs obligations envers les prisonniers de guerre, régies par les Conventions de Genève. A force de discussions, Abou Hani s’est résolu à traiter correctement le détenu. Les responsables de l’ASL, réfugiés Turquie, ne lui ont pas donné de consignes.

Abou Ramadan l’admet, l’ASL doit s’organiser et renforcer les liens et la communication entre les différents groupes. « En l’état, même si nous recevions des armes, ce ne serait pas suffisant pour renverser Bachar el-Assad. Cela nous permettrait juste de mieux nous défendre. Et surtout, il ne faut pas nous donner des armes lourdes ou sophistiquées, qui pourraient tomber entre de mauvaises mains. La victoire contre le régime, ne pourra venir que d’une intervention extérieure ».

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Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (première partie)


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LOOS,BAUDOUIN; MABILLARD,BORIS

Page 8

Lundi 4 juin 2012

Au cœur du Djebel Akrad, le petit village syrien d’Akko est devenu l’épicentre d’une insurrection des campagnes. Sans états d’âme, la jeunesse s’y engage massivement dans les rangs de l’Armée syrienne libre.

reportage

DJEBEL AKRAD

De notre envoyé spécial

Mes contacts avaient dit que tout serait facile, mais rien ne l’est. Dix jours ont passé sans qu’aucune des propositions de voyage clandestin en Syrie ne se concrétise. Lassé d’attendre à Antioche, au sud-est de la Turquie, j’actionne un autre réseau, basé à Londres. Et soudain, tout s’accélère. Un départ s’improvise : dans deux heurs nous prendrons la route. Pour la première fois depuis dix jours, la Syrie semble proche. Presque trop et j’ai peur. A peine le temps de passer un coup de fil pour prévenir quelques proches, un autre à un ami pour lui donner des consignes en cas de pépin. Il est 16 heures, mercredi 9 mai.

Hamza, membre d’une organisation de l’opposition syrienne et chauffeur de taxi, fonce dans la nuit pour avaler les 30 kilomètres qui nous séparent de la frontière. Il traverse une bourgade endormie, éteint les phares et stoppe à un embranchement. Un type débarque, son rendez-vous est en retard. Il ne faut pas rester là, pour ne pas éveiller les soupçons. On roule jusqu’aux dernières maisons. L’appel du muezzin retentit, deux corniauds y répondent. La nervosité de Hamza est contagieuse, il rumine : « On va se faire repérer, qu’est-ce que je fous là, pour un prix dérisoire ». En fait, Hamza prend près de 100 dollars pour conduire et organiser le passage. C’est une somme dans cette partie de la Turquie.

Des appels de phare, c’est le signal qu’Hamza attendait. Il échange quelques mots, un plan de route mystérieux. La voiture repart, à l’aveugle, tout doucement, sans un bruit. Un kilomètre au ralenti. Des silhouettes se déplacent autour d’une camionnette garée sur le talus. La vieille Peugeot s’immobilise tête-bêche. Une escouade de jeunes gens, certains en treillis, se hâtent de décharger des sacs. La frontière n’est plus qu’à une dizaine de kilomètres, le voyage se poursuivra à pied. Une piste plonge à gauche dans la forêt. « Eteignez les portables, pas de cigarette, pas de lumière, pas un bruit. » Les cailloux roulent, les buissons accrochent les pantalons. Noir total.

Plus bas, le chemin longe une base militaire. Du haut des miradors, plusieurs projecteurs baignent de lumière orangée les abords du camp. Les autorités turques montrent de la bienveillance à l’égard de la rébellion syrienne. Elles ferment les yeux sur le remue-ménage nocturne à la frontière, laissent les réfugiés traverser. Et les rebelles passer dans les deux sens. Mais, comme je l’apprendrai sur la route du retour, elles veulent aussi savoir précisément ce qui se passe. Ainsi, dix-sept jours plus tard, en passant la frontière dans l’autre sens avec six déserteurs de l’armée régulière syrienne, nous nous faisons cueillir par les militaires turcs. Bras en l’air, fouille au corps, quinze heures d’interrogatoires d’un service à l’autre : « T’es un espion du Mossad. Allez, crache le morceau ! » Puis : « Quels sont tes liens avec le PKK (Parti des travailleurs kurdes considéré comme un groupe terroriste par Ankara) ? » Au détour des échanges, les officiers confirmeront la présence de mines antipersonnel du côté syrien de la frontière. Elles ont, disent-ils, déjà tué.

Premier checkpoint

Au fond d’un ravin, le passage se fait par un trou dans la clôture barbelée entre les deux pays. Pas de comité d’accueil sur l’autre versant, mais des explosions répétées : les détonations semblent venir de l’autre côté de la montagne, à quelques kilomètres. Le rythme s’accélère, il faut quitter la zone des bombardements. Au sommet du massif, probablement au nord d’Idlib, enfin, la lune se lève et donne de l’assurance à nos pas. Après 6 heures de marche, notre groupe rejoint une route carrossable. Une camionnette attend. « Où est l’étranger, il vient avec nous ! » Une lampe torche braquée droit devant, des hommes sont au milieu de la chaussée.

Ce n’est pas une embuscade mais le premier check-point de l’Armée syrienne libre (ASL). D’autres arrêts et chaque fois le même ballet, deux ou trois gaillards en uniforme dépareillé sortent des fourrés, armes à la main, et scrutent les passagers du van : « Bienvenue dans la zone libre ! Contrôlée par l’ASL. » Le terminus est une bergerie isolée, muée en camp de fortune, aux avant-postes. Dans les trois pièces, quelques matelas à même le sol que se partagent une petite dizaine de dormeurs. Une théière, des petits verres laissés sur un plateau en fer, des cendriers improvisés qui débordent sur les nattes. Et des kalachnikovs qui traînent çà et là. Il est presque 5 heures du matin, et au milieu du désordre, un combattant barbu – que les autres appellent le cheikh – invite ses coreligionnaires à faire la première prière.

Le va-et-vient des factionnaires ne cesse qu’au petit matin. La bâtisse se trouve au centre d’un verger et domine une vallée en pente douce, boisée, aucun village en vue. Deux combattants, de retour de leur tour de garde, croquent des prunes encore vertes. L’un des deux, Abou Oussama, tend son bras vers l’ouest : « Derrière cette colline, c’est Chilif, et plus loin la route qui relie la ville de Lattaquié, sur la côte, à Alep. Il s’y trouve plusieurs bases militaires de l’armée régulière. De l’autre côté, c’est Idlib et Alep, nous sommes au milieu. » Les montagnes du Djebel Akrad abritent une quinzaine de villages, tous sous le contrôle de l’ASL. En revanche, la route principale est tenue par l’armée. Et, au-delà, c’est Haffé, un autre djebel aux mains des révolutionnaires. Abou Oussama m’indique une direction : « A cinq kilomètres, c’est mon village, Akko, protégé par les montagnes. »

Akko la clandestine

Akko a été promu capitale clandestine du djebel. C’est désormais l’un des chefs lieu de la résistance, au nord-ouest de la Syrie. Ses habitants, 600 avant le début de la révolte, vivent de l’agriculture. Les représentants du régime ont fui la région, qui désormais vit en autarcie, coupée du reste du pays. « Ici, nous sommes libres, c’est un avant-goût de ce que sera la Syrie quand on aura renversé le régime », explique Abou Oussama. Son père, Abou Mohammed, sourit, un rien narquois. Lui et ses fils – Abou Oussama, le plus jeune, 23 ans, Ahmed, 25, ans, Ismaïl 27 ans et Fadi, 29 ans – sont assis en cercle autour d’un grand plateau de fer sur lequel est servi le déjeuner. « Les olives viennent de mes terres, le fromage, de mes brebis, la confiture, de mes abricotiers, nous avons tout ici, mais nous sommes pauvres », explique le père, « et les jeunes ne veulent pas de cette vie-là ».

La maison de béton blanchi a remplacé celle des aïeux en pierres sèches. Abou Mohammed possède plusieurs parcelles en contrebas du village. Tous les coteaux sont plantés de fruitiers. Des vergers en terrasses, des pommiers, des pruniers, des oliviers et des abricotiers dont il est très fier : « Les meilleurs que l’on puisse trouver en Syrie, avec ceux des environs de Homs peut-être. » Des herbes folles courent sur les plates-bandes et une partie du muret s’est écroulée. « Aucun de mes fils ne m’aide pour s’occuper des arbres. Abou Oussama et Ahmed ont rejoint l’ASL et les deux autres sont des paresseux. » Abou Mohammed montre le paysage : « Ce serait paradisiaque, s’il n’y avait pas la guerre. »

Soudain, alerte générale, branle-bas de combat, la mère regroupe les couvertures, sa fille l’en empêche : « Deux suffiront, on n’a pas le temps. »

– « Et les affaires des petits ? »

– « Il faut filer vite, les chabihas [milices à la solde de Bachar al-Assad] peuvent débarquer d’une minute à l’autre. » Dans les ruelles, c’est la panique. Il ne reste plus que les civils, les enfants, les femmes et les vieux : la plupart des jeunes hommes font partie de l’ASL. Une charrette attelée à un vieux tracteur emmène une dizaine de femmes avec leurs marmots. On court dans tous les sens. Des informations contradictoires circulent sur l’avancée des blindés de l’armée. Le village se vide en une poignée de minutes. La peur se lit sur les visages des retardataires. Chacun sait que l’ASL ne tiendra pas longtemps face à une armée supérieure en hommes et, surtout, en armes. Elle peut faire diversion, pas plus.

L’attente est longue dans la forêt où ils ont trouvé refuge, personne ne pipe mot. Certains manquent à l’appel : « Où est Fadi ? »

– « Il est parti parmi les premiers avec Noureddine pour l’aider à se déplacer ». Noureddine, déserteur et blessé, sait que s’il est découvert, il risque la mort en plus de la torture.

– « Et son frère Ismaïl ? »

– « Il est avec un des groupes de femmes. » D’autres planques à couvert sous les pins, dans le creux des vallées, accueillent le reste des villageois. Quelques vieillards ont sorti leurs pétoires, dérisoires. « La dernière fois, en avril, des hélicoptères ont mitraillé au hasard la forêt. » Cette fois-ci, heureusement, la fuite aura été inutile : les forces de l’armée syrienne ont rebroussé chemin à l’orée du djebel.

Le lendemain, l’histoire se répète. Une colonne de blindés légers est signalée en direction d’un village voisin. De nouveau, la panique gagne la population, « aujourd’hui, on n’y échappera pas ». Pour tenter d’y voir clair, des ados à moto font la navette entre la place centrale devant la mosquée et les positions de l’ASL, à trois kilomètres, sur une des routes d’accès au village. Selon les dernières informations, rassurantes pour ceux d’Akko, les militaires auraient bifurqué vers deux autres localités de la région. Les derniers avant la plaine, pas bien loin de l’autoroute et des camps de l’armée. On est sans nouvelle de la population des deux villages. Ce qui fait craindre le pire. Un capitaine des rebelles décide alors d’envoyer des éclaireurs.

Les mains broyées

Une dizaine de combattants d’Akko, des déserteurs plus aguerris que les nouvelles recrues, montent dans une camionnette, la seule dont les rebelles disposent. La campagne est traversée à tombeau ouvert. Le bolide manque de percuter des villageois qui reviennent de leur cachette dans la forêt. Au check-point ami, les derniers renseignements sont pris : ils n’ont rien vu, mais entendu des détonations. Il faut continuer plus prudemment pour ne pas risquer de tomber nez à nez sur les forces de Bachar al-Assad, ce serait un carnage. Une moto ouvre la route et s’assure que la voie est sûre. A Kneide, la plus grande confusion règne. Abou Bakr, le chauffeur, s’énerve : « Les soldats sont-ils encore dans le village ? » Ils viennent à peine de partir et seraient à 4 kilomètres, à Tardin, où il y aurait des morts. Ici, ils ont volé une voiture, tabassé un villageois et emmené un prisonnier.

Au milieu d’un petit attroupement, un homme en larmes exhibe des mains monstrueuses, boursouflées et violacées. Il se tord de douleur. Il lui faudrait un médecin, il n’y en a pas. Des soldats ont fait irruption. Il les a vus emmener son voisin qui travaillait simplement dans son champ. La scène l’a surpris et son tort a été de demander pourquoi ils s’en prenaient à un paysan qui n’avait rien fait de mal. La remarque a suffi à déclencher leur fureur. « Ils m’ont jeté à terre. L’un deux a ramassé ce rondin, là. Deux autres m’ont immobilisé, et ils se sont acharnés sur mes mains et mes avant-bras, en rigolant. » Un de ses fils, âgé de douze ans, lui verse du thé dans la bouche. Les larmes coulent. Pas de noms, pas de photos, ils ont trop peur de voir les militaires revenir et se venger.

Tardin, à quatre kilomètres. Un gosse de 15 ans armé d’un fusil erre au milieu de la chaussée. Il est le premier à être revenu dans le village. Il était caché et a vu repartir les militaires une dizaine de minutes plus tôt. « Ils ont pillé, saccagé, brûlé. A un moment il y a eu des coups de feu, ça venait de la forêt. Un accrochage avec un groupe de rebelles, je crois qu’il y a un mort. » Peu à peu, apeurés, les villageois constatent les dégâts. Une femme découvre qu’on lui a volé de l’huile, de l’argent. Sa maison est sens dessus dessous. « Je dois vérifier, je ne sais pas encore tout ce qu’ils ont pris. » Ici, une mobylette incendiée est couchée sur le côté. Plus loin, une voiture est calcinée. Son propriétaire a travaillé trois ans au Soudan pour s’offrir ce rêve parti en fumée. Les récits se recoupent : en plus d’un rebelle qui aurait été tué dans les bois alentours et dont le corps aurait été emporté, un jeune homme manque. Peut-être a-t-il été embarqué au hasard. L’hypothèse se confirmera, plusieurs jours plus tard.

Ces représailles brutales, arbitraires, font régner la terreur. Mais elles ont aussi durci la détermination des révolutionnaires. Et même terrifiés, les villageois plébiscitent la rébellion. Ils ne rêvent que de la chute du tyran, de la fin de la dictature et de vengeance contre les tortionnaires. Tout a basculé au mois d’avril, explique Fadi. « Les premières expéditions punitives dans le djebel, celle contre Akko, et l’autre, une semaine après, contre Akko à nouveau et la bourgade voisine de Kabani, ont scellé le destin de nos villages. A partir de là, nous avons pris le chemin de la dissidence. » Partout dans les campagnes syriennes, c’est la même chose, il n’est plus une région qui soit épargnée par les violences. « Dans le centre d’Alep et de Damas, la vie se poursuit peut-être presque normalement, sans pénuries. Mais ailleurs il est impossible d’ignorer le conflit. »

Le pays s’est irrémédiablement déchiré et Fadi ne croit pas qu’une réconciliation soit encore possible : « Tu dois choisir un camp, si tu ne le fais pas, on le choisit pour toi. Car pour le régime, si tu ne dénonces pas tes voisins, tes amis, ta famille, tu es complice. » Ce qui fait du djebel dans son ensemble, aux yeux du pouvoir, une région criminelle. Chaque famille a désormais quelqu’un au sein de la rébellion. « Mes amis, ailleurs dans le pays me disent la même chose : il y a deux camps et pas de place au milieu. »

Otages de l’eau

Depuis qu’il s’est insurgé, le djebel vit en état de siège. En plus des attaques des forces de sécurité, les difficultés matérielles empoisonnent le quotidien. Le médecin local a été arrêté et, depuis, il n’y a plus d’accès aux soins. Les écoles ont fermé. Fadi est l’un des instituteurs : « Les maîtres qui venaient de l’extérieur n’osent plus venir. » Les adolescents qui étudiaient à Lattaquié, la grande ville la plus proche, ont renoncé à faire des allers retours : « Sur l’axe principal, contrôlé par l’armée, les check-points sont nombreux. Il suffit de venir du djebel pour être suspect. Et c’est pour les jeunes, dans l’âge de combattre, 16 – 30 ans, que c’est le plus dangereux. C’est la loterie, une fois tu passes, une autre fois tu es arrêté, et plus personne n’entendra parler de toi. »

Deux fillettes sont venues quémander de l’eau, elles n’ont que deux bidons à remplir et depuis une semaine, les robinets sont à sec. Fadi consent d’un geste, la maison est pourvue d’une grande citerne qui contient plus d’eau que sa famille n’en consomme. Mais son père fulmine, « tout le village vient chez nous, bientôt, nous n’aurons plus une goutte non plus. » Akko dépend pour son approvisionnement en eau courante de la station de pompage de Jebel Ahmar, un village distant d’une dizaine de kilomètres et, supposément, acquis au régime. « Les habitants sont alaouites et, parmi eux, il y a des chabihas. Ce sont eux qui ont coupé l’eau », précise Fadi. Mais il n’y a pas que l’eau qui manque, les coupures de courant sont de plus en plus longues et nombreuses. Le gaz est devenu rare et ses prix ont flambé. Il n’est plus à la portée de la population du djebel. « Depuis des mois, nous sommes condamnés à cuisiner au bois. Les gens coupent les arbres en forêt. C’est interdit, et nous savons que ce n’est pas bien, mais il n’y a pas d’autre choix », dit-il en montrant des pentes presque dénudées : « Il y a trois mois, il y avait là des grands pins. »

– « Fadi, pourquoi, ne rejoins-tu pas l’ASL ? »

– « Je n’ai pas l’âme d’un combattant. Je ne suis pas comme mes deux frères, je me sens faible, je n’ai pas leur force, leur courage. » La révolution a bouleversé les familles. Réunis dans le salon, Abou Oussama, Fadi et Ismaïl écoutent leur frère Ahmed, capitaine chez les rebelles. Et bien que ce dernier ne soit pas le plus vieux, personne n’ose l’interrompre. « Avant, les chefs de famille s’entendaient dans une assemblée informelle. Les plus jeunes écoutaient leurs aînés. Mais depuis, ce sont les rebelles qui font la loi. Et c’est normal, puisqu’ils nous protègent. »

Le père de Fadi se nomme Walid, mais tout le monde l’appelle Abou Mohammed, père de Mohammed, du nom de son premier fils. C’est la coutume, les pères ont un surnom formé sur le nom de l’un des enfants, l’aîné ou le préféré. Les rebelles ont pris eux aussi, mais pour des raisons de sécurité, des pseudonymes. Ils sont, même sans enfant, tous « Abou untel ». Ainsi, le frère de Fadi, Ahmed, est devenu Abou Walid, le père de son père, Walid. « La révolution est une affaire de jeunes. Ils se battent pour remplacer l’ordre établi dont leurs parents s’accommodaient », explique Fadi. Abou Oussama, 23 ans, le plus jeune de la fratrie, reprend : « A l’université, les alaouites étaient favorisés. Ils le sont encore, diplôme en poche, lorsqu’il s’agit de postuler pour un emploi. Mais pour moi, comme pour tous les autres jeunes du djebel, il n’y a aucune perspective d’emploi. Aucun avenir sous la dictature de Bachar. »

Ma vie est foutue

Ce matin, Mohammed, l’aîné, est arrivé de Lattaquié, avec ses trois filles et sa femme. Pas de joie pourtant pour ces retrouvailles. Mohammed craint pour sa vie, et pour sa famille aussi. « Abou Walid est un déserteur. Qui plus est, capitaine dans l’ASL. Mon autre frère, Abou Oussama, a rejoint l’ASL aussi. Les autorités l’apprendront tôt ou tard. Et c’est à moi qu’elles demanderont des comptes. » Il sait qu’il n’arrivera pas à convaincre ses frères d’abandonner la lutte. Mais il veut au moins qu’ils l’aident à trouver une solution, « moi je n’en vois pas sauf quitter mon boulot, dans les chemins de fer, que je ne retrouverais sans doute jamais, laisser tous mes biens derrière moi, et me réfugier en Turquie. Ma vie est foutue. »

Fadi aussi partage la même peur : « Avant que le djebel ne passe à l’insurrection, il y a deux mois, les rebelles demeuraient le plus clair du temps en forêt. Ils ne passaient que furtivement par les villages. Depuis, ils ont leurs quartiers ici, et je redoute que cela nous attire des ennuis. » Il ne jette pour autant pas la pierre à l’ASL, « avec ou sans elle, l’armée commet ses crimes. » Mais l’angoisse le tenaille sans répit : « Tôt ou tard, les tanks lanceront une offensive massive pour juguler la révolution dans le djebel. Nous ferons des martyrs comme ceux de Baba Amro. Mais je ne partirai pas. »

Pour son père, le choix est fait aussi : « Je n’en peux plus, cette attente est insupportable. Je pars en Turquie. Au moins, là-bas, je pourrai dormir. »

– « Et qui s’occupera des pommiers ? »

– « Ce temps-là est révolu, je ne les verrai plus fleurir. Dix ans passeront avant que la paix ne revienne. Il n’est plus possible de revenir en arrière. »

Trois jours plus tard, après cinq tentatives infructueuses, je réussis à regagner la Turquie. Le téléphone sonne, ma main se crispe sur le chapelet qu’Abou Walid m’avait donné en disant « Prends-le, il te portera chance » : le capitaine insurgé a reçu vendredi 26 mai une balle dans l’épaule qui lui a sectionné un nerf. Ses compagnons d’armes sont parvenus à le faire passer en Turquie. Il est aux soins intensifs dans un hôpital d’Antioche. Il ne pourra plus jamais tenir une kalachnikov.