Mes dix-sept jours dans un djebel syrien insurgé (III)


Confessions, le mur de la défiance

Les quinze mois de conflits ont creusé un fossé en zigzag entre les religions. Surtout entre les sunnites et les alaouites.

reportage

Djebel Akrad

de notre envoyé spécial

D’un bond, les thouwars (les révolutionnaires) sont sur la route et braquent leurs kalachnikovs sur la voiture qu’ils ont piégée. Un tronc d’arbre barre la chaussée. Ils questionnent le conducteur, terrifié : « Tu vas où ? » « Je suis de Conseba, j’amène des affaires à un cousin ». « T’as des papiers ? » Il fouille dans sa poche, en extirpe une carte d’identité. « T’es un chrétien de Conseba ? » Il acquiesce. « Attends un peu ici, parce qu’on mène une opération plus loin, tu pourras passer ensuite ». Il préfère rebrousser chemin.

Le soleil tape sur la route entre Kabani et Djebel Ahmar en bordure du Djebel Akrad, au nord-ouest de la Syrie. Le trafic est quasiment inexistant et une heure passe avant qu’une camionnette chargée de matériel agricole débouche du virage. Arrêt au check-point, vérification : elle vient de Consaba, et son propriétaire, au volant, est chrétien lui aussi. « C’est bien ma veine, peste Abou Hassan, deux voitures, deux chrétiens ». S’il était tombé sur un alaouite, il l’aurait fait continuer à pied et aurait confisqué la voiture.

A la fin de la journée, lorsque le combattant de l’Armée syrienne libre relate sa mésaventure, ses camarades, réunis dans une cour intérieure, éclatent de rire : l’un deux, Abou Bakr, a été plus chanceux. Il est tombé sur un alaouite du village de Djebel Ahmar, au volant d’une auto presque neuve qu’il a aussitôt confisquée. Oussama relativise la portée du larcin : « Les thouwars n’ont rien contre les alaouites, ils se battent contre les chabihas (miliciens au service de Damas) et contre un régime politique ». Tous autour de la table en plastic acquiescent, en buvant leur thé très noir et sucré. L’un d’eux finit par lâcher : « Les alaouites de Djebel Ahmar sont tous des chabihas. Pour preuve, ils étaient présents en appui de l’armée régulière, lors du sac de Kabani en avril ».

Les 500 habitants du village de Kabani sont tous sunnites ; mais à 5 kilomètres de là, Djebel Ahmar est à 100 % alaouite ; et le bourg de Selma est mixte, alaouite et sunnite ; quant à Consaba, on y trouve des chrétiens, des alaouites et des sunnites. Une mosaïque confessionnelle inextricable. Les rebelles ont établi leur sanctuaire dans la région centrale du Djebel Akrad, qui compte une quinzaine de villages exclusivement sunnites. Mais les combattants ne se hasardent pas sans précautions en périphérie du massif, là où se trouvent les villages alaouites ou mixtes. « Même, s’ils ne sont pas tous des chabihas, les alaouites sont du côté de Bachar al-Assad. Cela explique que nous soyons prudents. A Consaba, par exemple, les moukhabarats (police secrète) ont des informateurs, que nous appelons les yeux, ayoun, en arabe », précise Oussama.

En quinze mois, le conflit a érigé un mur en zigzag entre les différentes communautés religieuses. De part et d’autre, la défiance semble irrémédiablement ancrée. Abou Firaz, un sunnite, traverse plusieurs fois par semaine cette frontière confessionnelle. Il travaille pour le gouvernement, au département des Eaux et forêts, et dépend de l’antenne de Consaba : « J’ai des amis dans toutes les communautés, je n’ai jamais fait la différence. Mais autour de moi, les choses ont changé ». Abou Firaz préfère rester silencieux sur ses relations : « Cela ne regarde pas les gens, ils me prennent déjà pour un excentrique. Avoir des amis alaouites me rendrait suspect aux yeux de certains. Mes voisins jasent parce que je ne prie pas aussi souvent qu’eux. En ces temps difficiles, il vaut mieux être discret ». Dans sa bibliothèque, il a rangé une vieille bible dont il prend grand soin. « Musulmans, chrétiens, alaouites, nous avons toujours vécu en paix dans la Syrie d’avant. Peut-être, les relations étaient-elles un peu plus distantes avec les alaouites, que l’on ne considère pas comme de vrais musulmans. Mais enfin on avait en partage les mêmes problèmes de paysans, les mêmes difficultés économiques. Dans les montagnes, personne n’a de privilège ».

En file indienne, les fidèles reprennent leurs chaussures après la prière du vendredi, à la sortie de la mosquée d’Akko. Durant son sermon, le cheikh a béni les révolutionnaires et rappelé que seul Dieu pourrait leur donner la victoire. Son affectation est nouvelle. Depuis avril, il fait chaque vendredi le déplacement de Selma, distante d’une trentaine de kilomètres. Mais les jeunes lui préfèrent son prédécesseur, qui se montrait plus véhément et enflammé : « Il a été menacé par le régime et contraint de quitter la région. Le sermon d’aujourd’hui était un peu mou », regrette Ahmed, un jeune combattant qui arbore une barbe noire, encore peu fournie.

Sur le perron de la mosquée, en plein soleil, des petits groupes se sont formés. Les vieux sont presque tous rasés de près, comme Abou Firaz. Deux ou trois arborent une petite moustache, rappelant celle de Hafez-al-Assad, le père de Bachar al-Assad. Au contraire, les jeunes ont la barbe. « La plupart des thouwars portent la barbe sans moustache, à la manière des salafistes. C’est presque devenu un signe de reconnaissance », explique Ahmed, dont la barbe est née avec le soulèvement : « La révolution m’a révélé ma foi, j’ai compris l’importance des valeurs morales, je ne pensais qu’à moi, j’étais un étudiant égoïste. Je veux désormais régler ma vie selon les principes de l’Islam ».

Il n’est pas le seul à vouloir prêter à la révolution une dimension morale. Son ami Hassan, aussi. Il montre une vidéo sur son portable : « Des moukhabarat entrent dans une mosquée sans se déchausser, ils ne respectent pas la religion ». Ahmed et Hassan voient dans la lutte contre le régime un combat pour faire triompher les valeurs de l’islam. Mais aucun des deux n’entretient de relation avec un parti politique religieux. L’un comme l’autre réfutent toute influence étrangère dans l’affirmation de leur foi. « Mon évolution s’est faite naturellement, en discutant, avec les autres combattants. Lorsqu’on a peur, penser à Dieu rassure, et l’on se dit que notre vie ne nous appartient pas ».

Un combattant arrive, à la barbe très fournie. Les autres l’appellent « le cheikh », mi-sérieux, mi-moqueurs, en raison de sa piété. « Voilà notre terroriste d’al-Qaida ? », plaisante Hassan, avant de préciser : « Il connaît le coran mieux que nous, il nous guide lors de la prière. » Abou Mohammed a aussi gagné le respect des autres combattants sur le champ de bataille. Alors que l’urgence sème le désordre, il se montre calme et impassible. Mais lorsqu’il surprend sur un portable la photo anodine d’une jeune fille non voilée, autour de laquelle ses frères d’armes se penchent, sa condamnation est sans appel et menaçante : « Ahram ! » (« Impur »).

Avant de rejoindre les thouwars, Ahmed étudiait à Lattaquié, sur la côte : « A l’université, les cours sont mixtes, j’ai fait beaucoup de rencontres. Et je suis tombé amoureux, une étudiante en anglais, alaouite ». Il aurait passé au mois de juin sa troisième année, si la révolution n’avait tout bousculé. « J’étais des premières manifestations en avril 2011, et je me suis engagé dans des organisations clandestines de l’opposition ». Sa copine s’inquiète de le voir courir des risques. « Elle était au départ bienveillante à l’égard de la révolution, mais les désapprobations de sa famille l’ont influencée. Mon engagement prenait de plus en plus de place. Elle a fini par le désapprouver complètement ». En automne, Ahmed se voit contraint de fuir la ville et d’abandonner ses études d’ingénieur : « Nous avons rompu dans l’incompréhension mutuelle ».

D’autres au village ont noué des relations amoureuses avec des alaouites. Ismaïl a vécu cinq ans à Lattaquié où il a rencontré son amour. Il espérait pouvoir épouser Maryam avec laquelle il s’était secrètement fiancé. Avant, les mariages mixtes étaient fréquents, même si pour Ismaïl la question ne se posait pas encore. Pour cet étudiant en informatique, ce qui compte chez une femme, c’est d’abord le niveau d’études et une communauté de vues. « Les étudiantes alaouites que j’ai fréquentées à l’université étaient plus ouvertes, plus libres, que leurs camarades ». Son exil dans le Djebel Akrad a malmené son couple : « Elle voulait qu’on reste ensemble, mais ma famille n’aurait jamais accepté ». Ismaïl baisse les yeux, sort de sa poche son téléphone. « Je n’ai pas coupé les ponts. Nous nous parlons presque tous les jours. En cachette. Mais un de mes frères m’a surpris et depuis ils se moquent de moi ». Compagnes courtisées auparavant, les femmes alaouites sont aujourd’hui raillées par la jeunesse sunnite pour leur prétendue légèreté.

Vendredi, alors que le cheikh se mêle aux villageois, Ismaïl profite d’un creux dans les conversations pour lui poser la question qui le démange : le mariage avec une femme d’une confession différente. « Avec une chrétienne, cela ne pose aucun problème. » « Et avec une femme alaouite ? » Après un silence, le cheikh tranche : « Ce n’est pas conforme à notre loi ».

source

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s