Tunisie : à quoi joue la police politique de Ben Ali ?


La révolution sera-t-elle confisquée à coups de matraque ? En Tunisie, la police renoue avec la répression. Témoignages.

Des manifestants anti-gouvernementaux affrontent la police à Tunis, le 26 février 2011 (Zoubeir Souissi/Reuters).

Ces derniers jours, le pays a connu un regain de violence et de répression que la population croyait faire partie de l’histoire ancienne. Il y a d’abord eu les passages à tabac samedi et dimanche sur l’avenue Bourguiba. Casseurs et manifestants ont eu droit au même traitement : pourchassés, frappés et arrêtés.

Azyz nous racontait avoir assisté à une arrestation « proche du lynchage » dans la journée de samedi. Près de 100 000 personnes manifestaient alors plus ou moins pacifiquement dans les rues de la capitale jusqu’aux affrontements entre police et manifestants. Cinq personnes sont mortes et plusieurs dizaines ont été blessées.

Plus que des violences policières, la police politique de Ben Ali reprend du service : surveillance, intimidation et maltraitance. (Voir la vidéo)


Parmi les agresseurs, un policier
Samedi 26 février, Hana Trabelsi, blogueuse et journaliste pour Tunisie Expression, est agressée par un groupe d’inconnus. Tunisie Expression précise que la jeune femme a reconnu au moins un de ses agresseurs, un policier chargé de sa filature et de celle d’autres activistes sous Ben Ali :

« Hana était entrain de filmer une jeune fille touchée par balle au genou. Elle interviewait un manifestant quand les actions de pillage ont commencé et qu’elles étaient enregistrées dans l’arrière-plan de l’interview !

Dans sa mémoire, elle garde bien l’image d’un de ses agresseurs : un flic de la police politique qui avait l’habitude de la poursuivre et dont elle connaissait bien le visage avant le 14 janvier 2011. »

Cette curieuse alliance, casseurs et policiers en civil, inquiète. Depuis le 14 janvier, le gouvernement a du mal à faire face aux pillages et aux agressions qui se multiplient. Des voyous qui profitent de la situation ou des milices de Ben Ali, parmi lesquels la police ? Il y a un peu des deux. Un policier tunisois me disait la semaine dernière :

« Moi, je fais la circulation. C’est faux de dire qu’on est tous corrompus. Je n’ai jamais été impliqué dans la violence. Ceux qui font de la protection, ce sont les BOP, les Brigades de l’ordre public. »

Les BOP ou le cauchemar des Tunisiens. Responsables de la répression sanglante pendant la révolution, elles sont également accusées d’être les semeuses de troubles aujourd’hui.

« Tu appelles le peuple à se rebeller ? »

Kamel Tlili, 33 ans, de passage à Tunis la semaine dernière, a été brutalisé lundi par des policiers en civil et en tenue, ces fameuses BOP :

« Je marchais dans la rue. J’étais au téléphone avec ma copine. Je parlais du rassemblement pro-Ghannouchi de la veille. Un flic en civil est venu me voir. Il m’a demandé : “Qu’est-ce que tu racontes ? Tu appelles le peuple à se rebeller contre le gouvernement ? Raccroche ! ” J’ai tout de suite compris, j’ai essayé de discuter.

Une seconde et ils étaient vingt. Ils m’ont bousculé puis frappé. Il y en a un qui m’a mis un énorme coup de matraque sur la tête : “Tu es venu réveiller le peuple, c’est ça ? ” Un des policiers a essayé de calmer les autres. Ils étaient enragés. »

Finalement, c’est un copain, restaurateur connu du quartier, qui parvient à l’arracher de là. Ce témoignage n’est pas celui d’une victime malchanceuse isolée. D’autres Tunisiens, simples passants parfois, rapportent des faits similaires.

Effacer les images de la répression

Le Nouvel Observateur a publié le récit d’une femme à qui la police a ordonné de détruire ses photos des dernières manifestations, confirmant là une volonté de contrôler l’information et d’effacer les images de la répression. Installée sur le balcon de son bureau, elle prend en photo des attroupements sur l’avenue Bourguiba :

« Deux policiers en civil débarquent au bureau, en me demandant de leur montrer mon téléphone portable pour savoir si je n’avais pas pris de photos.

Je leur dis que j’étais simplement sortie à cause du bruit ; ils commencent à me dire que les journalistes “de merde” et Facebook sont en train de nuire à leur image : “Est-ce que ça vous plaît ce qui se passe au centre-ville ? ”

Je leur réponds que je ne suis pas responsable, qu’il est impossible d’arrêter tous les photographes et possesseurs de caméra. Ils finissent par se calmer quand mon mari vient s’interposer (j’étais un peu à cran) et que je leur montre les photos sur mon iPhone. »

Les photographes et journalistes demeurent une cible pour cette police politique. Sofiene Chourabi, jeune journaliste indépendant, l’un des premiers à avoir couvert la révolte de Sidi Bouzid, a été tabassé par la police, lundi :

« Il était 11 heures. Je prenais des photos d’une arrestation devant l’hôtel Africa quand des policiers m’ont chopé. Ils se sont tout de suite mis à me tabasser.

Ils ont pris mes papiers et mon appareil photo et ils m’ont emmené au ministère de l’Intérieur. Je criais “je suis journaliste, je suis journaliste” mais ils n’ont pas arrêté. Ils ont fini par me relâcher. »

Sofiene va porter plainte contre le ministre de l’Intérieur. Une de ses amies justifie :

« Ce qui est arrivé à Sofiene nous fait peur. C’est le retour de la police politique, des pourris. Ils doivent disparaître, être dissous, poursuivis. On ne dit pas que le gouvernement est responsable, on sait qu’il n’arrive pas à s’en débarrasser. Mais cette plainte, c’est pour marquer que les autorités doivent prendre leurs responsabilités ! »

Un système toujours en place

L’actuel ministre de l’Intérieur, Farhat Rajhi, avait lui même échappé à un lynchage au courant du mois de février après avoir promis de juger les coupables de pillages sur la chaîne privée Hannibal TV. Il a accusé une partie du ministère de l’Intérieur d’être derrière ce coup de force.

L’appareil policier très puissant de Ben Ali n’a pas été démantelé. Les responsables de la répression de la révolution, qu’Amnesty International qualifie de « meurtriers » après une enquête sur les événements de décembre et janvier, ne font pas même l’objet d’une enquête du gouvernement.

« Je ne suis pas l’homme de la répression », a déclaré de façon solennelle et un peu mystérieuse Mohamed Ghannouchi en quittant le gouvernement dimanche 27 février. Que voulait-il dire ? Ahmed Najib Chebbi, ministre du Développement régional, lui aussi démissionnaire, se contente de faire observer sur Europe 1 que si le désordre se poursuit, « la sécurité ne peut se rétablir que grâce à l’intervention de la seule autorité qui reste dans le pays, l’armée ».

Un chaos que les militaires ont délibérément laissé s’installer pour être l’unique recours ? Pour l’instant, les intentions de l’armée sont inconnues. Celles de la police aussi. Y aura-t-il au moins une réorganisation des dizaines de brigades mises en place par Ben Ali ? Des enquêtes sur les responsabilités policières durant la révolution et ces derniers jours ? Contacté par Rue89, le ministère de l’Intérieur tunisien n’a pas encore réagi.

Sur son mur Facebook, Kamel a écrit :

« On n’aura JAMAIS de démocratie et de liberté si la police ne comprend pas que la donne a changé et que la sécurité vient avec la protection des citoyens et non l’instauration de la peur perpétuelle. »

Photo : des manifestants anti-gouvernementaux affrontent la police à Tunis, le 26 février 2011 (Zoubeir Souissi/Reuters).

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89

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Révolution post-islamiste


mercredi 2 mars 2011, par Olivier Roy

L’opinion européenne interprète les soulèvements populaires en Afrique du Nord et en Egypte à travers une grille vieille de plus de trente ans : la révolution islamique d’Iran. Elle s’attend donc à voir les mouvements islamistes, en l’occurrence les Frères musulmans et leurs équivalents locaux, être soit à la tête du mouvement, soit en embuscade, prêt à prendre le pouvoir. Mais la discrétion et le pragmatisme des Frères musulmans étonnent et inquiètent : où sont passés les islamistes ?
Mais si l’on regarde ceux qui ont lancé le mouvement, il est évident qu’il s’agit d’une génération post-islamiste. Les grands mouvements révolutionnaires des années 1970 et 1980, pour eux c’est de l’histoire ancienne, celles de leurs parents. Cette nouvelle génération ne s’intéresse pas à l’idéologie : les slogans sont tous pragmatiques et concrets (« dégage », « erhal ») ; il ne font pas appel à l’islam comme leurs prédécesseurs le faisaient en Algérie à la fin des années 1980. Ils expriment avant tout un rejet des dictatures corrompues et une demande de démocratie. Cela ne veut évidemment pas dire que les manifestants sont laïcs, mais simplement qu’ils ne voient pas dans l’islam une idéologie politique à même de créer un ordre meilleur : ils sont bien dans un espace politique séculier. Et il en va de même pour les autres idéologies : ils sont nationalistes (voir les drapeaux agités) mais ne prônent pas le nationalisme. Plus originale est la mise en sourdine des théories du complot : les Etats-Unis et Israël (ou la France en Tunisie, qui a pourtant soutenu Ben Ali jusqu’au bout) ne sont pas désignés comme la cause des malheur du monde arabe. Même le pan-arabisme a disparu comme slogan, alors même que l’effet de mimétisme qui jette les Egyptiens et les Yéménites dans la rue à la suite des événements de Tunis montre qu’il y a bien une réalité politique du monde arabe.
Cette génération est pluraliste, sans doute parce qu’elle est aussi plus individualiste. Les études sociologiques montrent que cette génération est plus éduquée que la précédente, vit plus dans le cadre de familles nucléaires, a moins d’enfants, mais en même temps, elle est au chômage ou bien vit dans le déclassement social. Elle est plus informée, et a souvent accès aux moyens de communications modernes qui permettent de se connecter en réseau d’individu à individu sans passer par la médiation de partis politiques (de toute façon interdits). Les jeunes savent que les régimes islamistes sont devenus des dictatures : ils ne sont fascinés ni par l’Iran ni par l’Arabie saoudite. Ceux qui manifestent en Egypte sont précisément ceux qui manifestaient en Iran contre Ahmedinejad (pour des raisons de propagande le régime de Téhéran fait semblant de soutenir le mouvement en Egypte, mais c’est un règlement de comptes avec Moubarak). Ils sont peut-être croyants, mais séparent cela de leur revendications politiques : en ce sens le mouvement est « séculier », car il sépare religion et politique. La pratique religieuse s’est individualisée.
On manifeste avant tout pour la dignité, pour le « respect » : ce slogan est parti de l’Algérie à la fin des années 1990. Les valeurs dont on se réclame sont universelles. Mais la démocratie qu’on demande aujourd’hui n’est plus un produit d’importation : c’est toute la différence avec la promotion de la démocratie faite par l’administration Bush en 2003, qui n’était pas recevable car elle n’avait aucune légitimité politique et était associée à une intervention militaire. Paradoxalement l’affaiblissement des Etats-unis au Moyen-Orient, et le pragmatisme de l’administration Obama, aujourd’hui permettent à une demande autochtone de démocratie de s’exprimer en toute légitimité.
Ceci dit une révolte ne fait pas une révolution. Le mouvement n’a pas de leaders, pas de partis politiques et pas d’encadrement, ce qui est cohérent avec sa nature mais pose le problème de l’institutionnalisation de la démocratie. Il est peu probable que la disparition d’une dictature entraîne automatiquement la mise en place d’une démocratie libérale, comme Washington l’espérait pour l’Irak. Il y a dans chaque pays arabe, comme ailleurs, un paysage politique d’autant plus complexe qu’il a été occulté par la dictature. Or en fait, à part les Islamistes et, très souvent, les syndicats (même affaiblis), il n’y a pas grand chose.
Nous appelons islamistes ceux qui voient dans l’islam une idéologie politique à même de résoudre tous les problèmes de la société. Les plus radicaux ont quitté la scène pour le jihad international et ne sont plus là : ils sont dans le désert avec Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), au Pakistan ou dans la banlieue de Londres. Ils n’ont pas de base sociale ou politique. Le jihad global est complètement déconnecté des mouvements sociaux et des luttes nationales. Bien sûr la propagande d’Al-Qaida essaie de présenter le mouvement comme l’avant-garde de toute la communauté musulmane contre l’oppression occidentale, mais cela ne marche pas. Al-Qaida recrute de jeunes jihadistes dé-territorialisés, sans base sociale, qui ont tous coupé avec leur voisinage et leur famille. Al-Qaida reste enfermé dans sa logique de « propagande par le fait » et ne s’est jamais préoccupé de construire une structure politique au sein des sociétés musulmanes. Comme de plus l’action d’Al-Qaida se déroule surtout en Occident ou vise des cibles définies comme occidentales, son impact dans les sociétés réelles est nul.
Une autre illusion d’optique est de lier la réislamisation massive qu’ont semblé connaître les sociétés du monde arabe au cours des trente dernières années avec une radicalisation politique. Si les sociétés arabes sont plus visiblement islamiques qu’il y a trente ou quarante ans, comment expliquer l’absence de slogans islamiques dans les manifestations actuelles ? C’est le paradoxe de l’islamisation : elle a largement dépolitisé l’islam. La réislamisation sociale et culturelle (le port du voile, le nombre de mosquées, la multiplication des prêcheurs, des chaînes de télévision religieuses) s’est faite en dehors des militants islamistes, elle a aussi ouvert un « marché religieux » dont plus personne n’a le monopole ; elle est aussi en phase avec la nouvelle quête du religieux chez les jeunes, qui est individualiste mais aussi changeante. Bref les islamistes ont perdu le monopole de la parole religieuse dans l’espace public, qu’ils avaient dans les années 1980.
D’une part les dictatures ont souvent (mais pas en Tunisie) favorisé un islam conservateur, visible mais peu politique, obsédé par le contrôle des moeurs. Le port du voile s’est banalisé. Ce conservatisme de l’Etat s’est trouvé en phase avec la mouvance dite « salafiste » qui met l’accent sur la réislamisation des individus et non sur les mouvements sociaux. Bref, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la réislamisation a entraîné une banalisation et une dépolitisation du marqueur religieux : quand tout est religieux, plus rien n’est religieux. Ce qui, vu de l’Occident, a été perçu comme une grande vague verte de réislamisation ne correspond finalement qu’à une banalisation : tout devient islamique, du fast-food à la mode féminine. Mais les formes de piété se sont aussi individualisées : on se construit sa foi, on cherche le prêcheur qui parle de la réalisation de soi, comme l’Egyptien Amr Khaled, et on ne s’intéresse plus à l’utopie de l’Etat islamique. Les « salafis » se concentrent sur la défense des signes et valeurs religieuses mais n’ont pas de programme politique : ils sont absents de la contestation où l’on ne voit pas de femmes en burqa (alors qu’il y a beaucoup de femmes parmi les manifestants, même en Egypte). Et puis d’autres courants religieux qu’on croyait en retrait, comme le soufisme, fleurissent à nouveau. Cette diversification du religieux sort aussi du cadre de l’islam, comme on le voit en Algérie ou en Iran, avec une vague de conversions au christianisme.
Une autre erreur est de concevoir les dictatures comme défendant le sécularisme contre le fanatisme religieux. Les régimes autoritaires n’ont pas sécularisé les sociétés, au contraire, sauf en Tunisie, ils se sont accommodés d’une réislamisation de type néo fondamentaliste, où l’on parle de mettre en œuvre la charia sans se poser la question de la nature de l’Etat. Partout les oulamas et les institutions religieuses officielles ont été domestiqués par l’Etat, tout en se repliant sur un conservatisme théologique frileux. Si bien que les clercs traditionnels, formés à Al-Azhar, ne sont plus dans le coup, ni sur la question politique, ni même sur les grands enjeux de la société. Ils n’ont rien à offrir aux nouvelles générations qui cherchent de nouveaux modèles pour vivre leur foi dans un monde plus ouvert. Mais du coup les conservateurs religieux ne sont plus du côté de la contestation populaire.
Cette évolution touche aussi les mouvements politiques islamistes, qui s’incarnent dans la mouvance des Frères musulmans et de leurs épigones, comme le parti Nahda en Tunisie. Les Frères musulmans ont bien changé. Le premier point c’est bien sûr l’expérience de l’échec, aussi bien dans l’apparent succès (la révolution islamique d’Iran), que dans la défaite (la répression partout menée contre eux). La nouvelle génération militante en a tiré les leçons, ainsi que des anciens comme Rachid Ghannouchi en Tunisie. Ils ont compris que vouloir prendre le pouvoir à la suite d’une révolution conduisait soit à la guerre civile, soit à la dictature ; dans leur lutte contre la répression ils se sont rapprochés des autres forces politiques. Bons connaisseurs de leur propre société, ils savent aussi le peu de poids de l’idéologie. Ils ont aussi tiré les leçons du modèle turc : Erdogan et le parti AK ont pu concilier démocratie, victoire électorale, développement économique, indépendance nationale et promotion de valeurs sinon islamiques, du moins « d’authenticité ».
Mais surtout les Frères musulmans ne sont plus porteurs d’un autre modèle économique ou social. Ils sont devenus conservateurs quant aux mœurs, et libéraux quant à l’économie. Et c’est sans doute l’évolution la plus notable : dans les années 1980, les islamistes (mais surtout les chi’ites) prétendaient défendre les intérêts des classes opprimées et prônaient une étatisation de l’économie, et une redistribution de la richesse. Aujourd’hui les Frères musulmans égyptiens ont approuvé la contre-réforme agraire menée par Moubarak, laquelle consiste à redonner aux propriétaires terriens le droit d’augmenter les baux et de renvoyer leurs fermiers. Si bien que les islamistes ne sont plus présents dans les mouvements sociaux qui agitent le delta du Nil, où l’on observe désormais un retour de la « gauche », c’est dire de militants syndicalistes.
Mais l’embourgeoisement des islamistes est aussi un atout pour la démocratie : faute de jouer sur la carte de la révolution islamique, il les pousse à la conciliation, au compromis et à l’alliance avec d’autres forces politiques. La question aujourd’hui n’est plus de savoir si les dictatures sont le meilleur rempart contre l’islamisme ou non. Les islamistes sont devenus des acteurs du jeu démocratique. Ils vont bien sûr peser dans le sens d’un plus grand contrôle des mœurs, mais faute de s’appuyer sur un appareil de répression comme en Iran, ou sur une police religieuse comme en Arabie saoudite, ils vont devoir composer avec une demande de liberté qui ne s’arrête pas seulement au droit d’élire un parlement. Bref ou bien les islamistes vont s’identifier au courant salafiste et conservateur traditionnels, perdant ainsi leur prétention de penser l’islam dans la modernité, ou bien ils vont devoir faire un effort de repenser leur conception des rapports entre la religion et la politique.
Les Frères musulmans seront d’autant plus une clé du changement que la génération en révolte ne cherche guère à se structurer politiquement. On reste dans la révolte de protestation, pas dans l’annonce d’un nouveau type de régime. D’autre part, les sociétés arabes restent plutôt conservatrices ; les classes moyennes qui se sont développées à la suite des libéralisations économiques veulent de la stabilité politique : elles protestent avant tout contre la nature prédatrice des dictatures, qui confine à la kleptomanie dans le régime tunisien. La comparaison entre la Tunisie et l’Egypte est éclairante. En Tunisie le clan Ben Ali avait affaibli tous ses alliés potentiels, par refus de partager non seulement le pouvoir mais surtout la richesse : la classe des hommes d’affaires a été littéralement escroquée en permanente par la famille, et l’armée a été laissée non seulement hors-jeu sur le plan politique, mais surtout en dehors de la distribution des richesses : l’armée tunisienne était pauvre ; elle a même un intérêt corporatiste à avoir un régime démocratique qui lui assurera sans doute un budget plus élevé.
Par contre en Egypte le régime avait une base sociale plus large, l’armée est associée non seulement au pouvoir mais aussi à la gestion de l’économie et à ses bénéfices. La demande démocratique butera donc partout dans le monde arabe sur l’enracinement social des réseaux de clientélisme de chaque régime. Il y a ici une dimension anthropologique intéressante : la demande de démocratie est-elle capable de dépasser les réseaux complexes d’allégeances et d’appartenances à des corps sociaux intermédiaires (qu’il s’agisse de l’armée, de tribus, de clientèles politiques, etc.). Quelle est la capacité des régimes à jouer sur les allégeances traditionnelles (les Bédouins en Jordanie, les tribus au Yémen) ? Comment ces groupes sociaux peuvent-ils ou non se brancher sur cette demande de démocratie et en devenir des acteurs ? Comment la référence religieuse va se diversifier et s’adapter à des nouvelles situations ? Le processus va être long et chaotique, mais une chose est certaine : nous ne sommes plus dans l’exceptionnalisme arabo-musulman. Les événements actuels reflètent un changement en profondeur des sociétés du monde arabe. Ces changements sont en cours depuis longtemps, mais ils étaient occultés par les clichés tenaces que l’Occident accrochaient sur le Moyen-Orient.
Il y a vingt ans, je publiais L’Echec de l’islam politique. Qu’il ait été lu ou non n’a pas d’importance, mais ce qui se passe aujourd’hui montre que les acteurs locaux ont tiré eux-mêmes les leçons de leur propre histoire. Nous n’en avons pas fini avec l’islam, certes, et la démocratie libérale n’est pas la « fin de l’histoire », mais il faut désormais penser l’islam dans le cadre de son autonomisation par rapport à une culture dite « arabo-musulmane » qui pas plus aujourd’hui qu’hier n’a été fermée sur elle-même.

Olivier Roy,
professeur et directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de Florence (Italie)
Le Monde du 14 février 2011

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Entendons la supplique des Libyens


BAUDOUIN LOOS

lundi 21 février 2011, 06:44

Cela continue. Les révolutions tunisienne et égyptienne, comme on le pressentait, ont galvanisé les autres peuples arabes. Qui, dans le désordre et sans coordination, lèvent les uns après les autres l’étendard de la contestation pour hurler « Dégage ! » à leur tyran.

Et presque partout, on retrouve les mêmes caractéristiques proprement incroyables : pas de chefs pour mener les révoltes, même pas d’islamistes pour les enflammer au nom d’Allah ; juste des mots d’ordre simples, clairs, humains. « Plus de chaînes », « Nous voulons vivre libres », « Rendez-nous notre dignité », « Voleurs, videz vos poches et partez »…

La Libye est donc entrée à son tour dans le cœur du cyclone « Justice » . Le pouvoir, le clan Kadhafi, réagit avec toute la brutalité sanguinaire dont on le sait capable. Les morts tombent par centaines dans un huis clos des plus sinistres. Lui, en outre, risque d’utiliser des armes belges pour tirer sur les foules désarmées…

L’Occident, dans le paradigme libyen comme juste avant en Tunisie puis en Egypte, est pris en flagrant délit de complaisance complice avec le régime dictatorial. Encore une fois pour des raisons très égoïstes : le « guide » libyen, sous ses abords fantasques voire loufoques, sait faire valoir les intérêts bien comptés de chacun.

Voilà comment décrire le marché tacite conclu avec les Européens, vu de la tente de Kadhafi : « Je vous débarrasse de la menace islamiste, je vous préserve d’une immigration clandestine africaine massive ; et, vous, de votre côté, vous achetez mon pétrole, vous investissez chez moi, vous me laissez investir chez vous et, dernier détail, vous vous accommodez de mes méthodes internes sans broncher. »

L’Italien Berlusconi a signé le « deal » avec entrain. Les autres Européens ont suivi, plus discrètement et non sans un fond de mauvaise conscience vu les états de service du « partenaire »…

Le cynisme de la « realpolitik » doit pourtant avoir des limites, celles que la morale impose. A ceux qui l’auraient oublié, les Libyens sont en train de le dire, désespérément, sous les balles de leurs bourreaux. Entendrons-nous leur supplique ?

LIBYE – Omar El Mokhtar


Omer Almukhtar disait :  »Nous ne nous rendrons jamais, c’est gagner ou mourir. Il vous faudra combattre la prochaine génération, et la suivante et la suivante. Quant à moi, je survivrai à mon bourreau »

Que Dieu protège la Libye

(traduction d’un commentaire sur Youtube)

Appel à mobilisation pour la Libye et le Maroc


Cette vidéo appelle à manifester le 20 février
La manifestation de 20 février se concrétise. Après la création de plusieurs groupes sur Facebook qui encouragent les Marocains à prendre part à ce mouvement de protestation, une nouvelle initiative vise à mobiliser les jeunes et moins jeunes. Une vidéo circule actuellement sur le web. Plusieurs personnes y évoquent les raisons pour lesquelles elles iront manifester : des messages percutants. 

« Appel pour le mouvement du 20 février pour un Maroc de générosité et de liberté ». Tel est le titre de la vidéo qui circule en ce moment sur Youtube. Elle a pour objectif principal d’inciter le peuple à participer à la manifestation prévue dimanche prochain.
Pendant 2 minutes et quelques secondes, 14 citoyens et citoyennes marocains dénoncent les différents problèmes persistant au sein de la société marocaine. Ces messages percutants retracent la dure réalité vécue au quotidien par chacun. Une belle claque à tous ceux qui traitent les organisateurs de la manifestation de traitres et d’ennemis du Maroc.

Le discours des intervenants est calme et réaliste. Tous commencent avec ces mots : « Je suis Marocain et je vais sortir le 20 février pour … », avant d’expliquer, posément, la principale raison qui les pousse à aller manifester. Les uns revendiquent un Maroc meilleur sans « Hogra » et sans corruption. Les autres réclament le droit à l’enseignement ou encore à l’hospitalisation : « pour que les malades puissent accéder aux hôpitaux et bénéficier des soins gratuitement, sans avoir des relations particulières. »Un autre jeune homme voudrait manifester pour que « les droits des ouvriers soient respectés et pour qu’il n’y ait plus d’exploitation ». Ces Marocains représentatifs de la société veulent également « juger les voleurs qui ont détruit le pays » et aspirent même à ce qu’« une constitution populaire et démocrate » soit mise en place.
La vidéo s’achève avec le message d’une femme âgée qui dénonce fortement l’augmentation du coût de la vie mais surtout l’oppression ou « Al 9am3 ».
Heure
dimanche 20 février · 14:00 – 16:00

Lieu
Bruxelles: Dimanche Ambassade du Maroc – Zondag voor de Marokkaanse ambassade

Créé par :

En savoir plus
L’année 2011 : l’année des révolutions populaires dans le monde arabe.
2011 is het jaar van de Revolutie in de Arabische wereld! 

Zondag 20 februari 2011 tussen 14h00 en 16h00 voor de Marokkaanse ambassade in Brussel
(Boulevard Saint Michel, 29, 1040 Brussel, dichtbij metrostation Montgomery)
…Samen voor een radicale verandering in Marokko.

Dimanche 20 février 2011 de 14h00 à 16h00, devant l’ambassade du Maroc
(Bd. St Michel, 29-1040 Bruxelles, métro Montgomery):
Ensemble pour exiger un changement radical au Maroc
Le peuple marocain appelle à une manifestation le 20 février pour arracher «une large réforme politique» dans le royaume. Il s’agit d’une manifestation «pour la dignité du peuple et des réformes démocratiques». Ce mouvement est ouvert à tous ceux qui veulent voir un Maroc plus juste, plus libre, plus démocratique.

ÉGALITÉ et l’Unie van Arabische Studenten vous appellent aujourd’hui à vous joindre aux actions de SOLIDARITE AVEC LES PEUPLES d’AFRIQUE du NORD, du GROUPE d’ACTION LYBIEN et de Fraternité Solidarité Bel‐MA.

Egalité souscrit à l’appel lancé depuis Dakar lors du Forum Social Mondial (du 6 au 12 février 2011) par les organisations et les démocrates marocains qui « Saluent haut et fort la révolution en Tunisie et en Egypte, ainsi que le mouvement démocratique dans les différents pays maghrébins, arabes et africains. Ils combattent pour faire aboutir le changement et la démocratie dans toutes leurs dimensions.Tout en affirmant qu’un autre Maroc est possible, les organisations au Maroc, comme à l’étranger, considèrent que les autorités politiques marocaines doivent accéder au processus de changement qui se généralise dans la région et ce par l’instauration d’institutions démocratiques, la séparation des pouvoirs, la prise des décisions politiques et la gestion de la chose publique en lien avec les urnes, des réformes politiques, économiques, sociales et culturelles profondes pour construire un Etat de la citoyenneté, de la dignité, de l’égalité et la promotion des droits de l’Homme et des libertés. »

Egalité souscrit également à l’appel international du Forum Social Mondial pour une grande manifestation le 20 mars 2011 : « Nous inspirant des luttes des peuples de Tunisie et d’Egypte, nous appelons à ce que le 20 mars soit un jour international de solidarité avec le soulèvement du peuple arabe et africain, dont les conquêtes renforcent les luttes de tous les peuples : la résistance du peuple palestinien et sahraoui, les mobilisations européennes asiatiques et africaines contre la dette et l’ajustement structurel, et tous les processus de changement en cours en Amérique latine ».

source : http://www.yabiladi.com/articles/details/4560/contestation-maroc-video-appelle-manifester.html
Saïdi Nordine
Porte Parole d’ ÉGALITÉ
GSM : 0476/84.19.69
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Vous pouvez nous aider à financer nos actions : faites un don sur le compte 363-0729592-95

Tunisie La corruption, gangrène nationale


LOOS,BAUDOUIN

Lundi 14 février 2011

TUNIS

DE NOTRE ENVOYÉ SPECIAL

Tout un pays à soigner. Voilà l’impression qui se dégage, alors que les Tunisiens n’en finissent pas de se pincer pour y croire : il y a un mois, le vendredi 14 janvier, Ben Ali, le dictateur qui semblait éternel, prenait l’avion de l’exil sans demander son reste. Il est vrai que lui et son clan ne sont pas partis les poches vides. « L’exhibition des richesses mal acquises, volées, était devenue obscène », estime un monsieur très digne avenue Bourguiba.

Corruption, prédation, cleptocratie : les mots qui définissent le défunt régime ne sentent pas bon. « Jamais n’a-t-on assisté à une telle concentration de pouvoir pour en arriver au sac d’un pays, explique Ahmed Smaoui, ministre aux débuts du règne de Ben Ali, en 1987, avant de tomber en disgrâce. Tout était parfaitement organisé, camouflé sous le vernis d’un discours honorable, avec les connivences internationales nécessaires ».

Dans ce bar chic du quartier Belvédère, un homme d’une trentaine d’années, Tahar, nous rejoint. Derrière son sourire se cache quelque inquiétude, et le manège d’un serveur le gêne. « L’habitude de voir des mouchards partout », s’excuse-t-il.

Ce juriste travaille depuis quinze ans au ministère des Domaines de l’Etat et des Affaires foncières. « Le sommet de l’administration du ministère est compromis, dit-il. A commencer par celui qui fut ministre pendant ces dix dernières années, Ridha Grira. Il a dilapidé les biens de l’Etat. Mais le plus pourri c’est le chef de cabinet, Fathi Sokri, qui est toujours en place. Presque tous les Tunisiens connaissent ces deux hommes. Alors quand on a appris que Grira héritait du ministère de la Défense du premier gouvernement de l’après-Ben Ali, vous pensez si on était rassuré ! »

Ledit Ridha Grira, en fait, n’est resté qu’une petite semaine ministre après le départ du tyran : sous la pression de la rue, le gouvernement a rapidement été remanié et les principaux ministres de la filière RCD (l’ex-parti quasi unique), dont Grira, ont dû se résoudre à le quitter.

« Le chef de cabinet, reprend Tahar, est en place depuis vingt ans. Voulez-vous un exemple de dilapidation ? Prenons le cas de Sakhr el-Materi, l’un des gendres de Ben Ali. Un des plus voraces aussi. Il souhaitait acheter un terrain sur la côte à La Goulette, près de Tunis, pour y ouvrir un port de plaisance. Partie du domaine public, ce terrain d’un hectare n’était légalement ni à vendre ni à louer. Eh bien ! la parcelle a subi une procédure de déclassement comportant une manœuvre juridique illicite pour passer dans le domaine privé. Qui plus est, il n’y a pas eu d’enchères publiques et le prix qu’acquitta l’acheteur se monta à 22 dinars le m2 (10 euros) au lieu de 15.000 dinars minimum. »

Tahar connaît des tas d’histoires du même tonneau. Qui mettent en scène d’autres membres du clan Ben Ali : « Toutes les affaires liées à notre ministère finiront par éclater. Ils ont tous pris leur part, ministres, chefs de cabinet, directeurs. Je crains une chose : qu’on se contente de juger par contumace quelques boucs émissaires de la famille Trabelsi (la belle-famille du dictateur). Je suis prêt à aller témoigner devant la nouvelle commission anticorruption et j’irai avec les dossiers que j’ai réussi à préserver des broyeurs de papier qui fonctionnent à plein régime. »

Cette commission a du pain sur la planche, en effet. Elle sera présidée par Abdelfattah Amor (68 ans), le doyen très respecté de la faculté de droit à Tunis. « La commission, a expliqué M. Amorn, a pour fonction d’établir les faits et au-delà de démonter tout un système qui a gangrené l’Etat mais aussi des secteurs entiers de la société. Les faits suffisamment crédibles seront transmis au parquet. »

En quelques jours, plus de 800 dossiers ont été déposés. A ce rythme, le succès de la commission risque de dépasser ses capacités d’absorption… « La commission sur la corruption fait peur à beaucoup de monde, constate Larbi Chouakhi, professeur de journalisme. Les langues se délient. De nombreuses personnes sont compromises, il y aura pas mal de découvertes, dans tous les domaines, même dans les médias, et évidemment chez nos amis français ».

La justice tunisienne, chez qui finiront en principe nombre de dossiers, souffre elle-même d’une image de marque lézardée.

« Quatre cinquièmes des juges n’ont pas la conscience tranquille, estime Mokhtar Yahyaoui, lui-même ex-juge – qui fut renvoyé en 2001 pour avoir osé publiquement réclamer à Ben Ali une justice indépendante. Il faudra les écrémer en cinq ans au moins, en éliminant tout de suite les irrécupérables, soit quinze à vingt pour cent d’entre eux. Les juges faisaient partie d’un système qui ne tolérait pas les gens honnêtes. »

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