Waref Abu Quba in Damascus
[vimeo vimeo.com/112189912]
Si vous connaissez l'anglais, il y a aussi mon site parallèle, mais non identique http://bandannie.wordpress.com
Manifeste pour une histoire de la révolution en Syrie.
(Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire, novembre 2013)
par Pierre PICCININ da PRATA
Historien – politologue (otage en Syrie – avril à septembre 2013)

« Il n’y a de Dieu que Dieu » (Alep) – photo © Edouardo Ramos Chalen
[Photo : PPdP avec une katiba islamiste à Alep, dans le quartier de Karm al-Jabal – © Benoit De Freine]
« Il est une expression en deux mots », écrivait l’académicien français Bernard Le Bouyer de Fontenelle, « qui nous rappelle que le temps n’est pas à notre disposition : ‘trop tard !’ »
Encore trop souvent simplifiée à outrance par des commentateurs très éloignés des événements et présentée comme la révolte d’un peuple uni contre un féroce dictateur, la révolution syrienne, au regard de ceux qui l’ont accompagnée de mois en mois et observée sur le terrain, n’est pas le phénomène statique qu’évoquent généralement les médias.
Tout au contraire, le conflit syrien a connu plusieurs phases très distinctes et une évolution rapide qui a surpris et déconcerté, par sa vélocité et la diversité des protagonistes qui se sont invités sur le théâtre, même les experts les plus avertis.
Enlevé dans la ville d’al-Qousseyr (Homs), le 8 avril 2013, alors que j’effectuais un huitième voyage d’observation en Syrie depuis le début de la révolution, je suis resté deux mois prisonnier de bandits qui agissaient sous l’étiquette de l’islamisme et, trois autres mois durant, des islamistes « modérés » des Brigades al-Farouk. En sus, pendant une semaine, j’ai été confié à la garde d’une brigade de Jabhet al-Nosra, la présumée branche syrienne d’al-Qaeda.
Régulièrement déplacé à travers le pays sans être empêché ni de voir, ni d’entendre, j’ai pu me rendre compte de l’évolution spectaculaire du conflit syrien qui, aujourd’hui, est entré dans sa quatrième phase, très largement dominé par les différentes factions djihadistes, présentes sur la majorité du territoire, d’une part, et, d’autre part, par des bandes de malfrats, parfois issus de l’Armée syrienne libre (ASL), qui ont profité du chaos ambiant pour étendre leur mainmise sur des villages ou quartiers dont ils ont mis les populations en coupe réglée.
L’Armée syrienne libre, quant à elle, de plus en plus reléguée à la portion congrue, a perdu le leadership de l’opposition au gouvernement et, de plus en plus souvent, doit combattre les djihadistes qui tentent désormais de la déloger de ses positions pour en prendre le contrôle, au point de proclamer en Syrie la création d’un califat indépendant.
Il ne s’agit pas, dans cet article, de produire le récit de ces cinq mois de détention, mais de brosser le tableau d’un conflit en perpétuelle évolution et d’en dégager les principales conséquences pour la région moyen-orientale et l’Europe.
Précaution nécessaire avant de m’essayer à cet exercice, il convient probablement de préciser que, humaniste engagé aux côtés de l’Armée syrienne libre depuis mai 2012, je confirme tout mon soutien à sa cause juste et légitime, face à la férocité d’une dictature criminelle et mafieuse et, dorénavant, face, également, à l’intolérance et à la violence de l’islamisme militaire.
Bilan raisonné d’un conflit d’un nouveau genre…
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1. Le « Printemps syrien » (15 mars 2011 – mai 2012)
La Syrie est l’un des six pays du Monde arabe qui connaissent depuis le début de l’année 2011 des troubles conséquents ayant pour contexte l’ainsi dénommé « Printemps arabe » (avec la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Yémen et le Bahreïn).
Toutefois, la crise syrienne, qui s’est muée en conflit armé particulièrement meurtrier, conflit qui s’est progressivement étendu à toutes les régions du pays et perdure depuis près de trois ans, semble ne pouvoir se résoudre d’aucune manière.
Contrairement aux cas de la Tunisie et de l’Égypte, où le pouvoir était plus fragile qu’on avait pu le croire et fédérait contre lui la plupart des éléments constitutifs d’une société ethniquement et confessionnellement relativement homogène, les réseaux baathiste en Syrie ont fait la preuve de leur capacité à mobiliser les ressources militaires nécessaires à la défense du régime et à diviser la population en jouant sur le patchwork communautaire syrien, les minorités (Chrétiens, Alaouites, Chiites, Druzes…), confrontées à une opposition qui s’affirme de plus en plus en plus dans l’exclusive sunnite, s’étant après bien des velléités regroupées autour du président Bashar al-Assad, un président qu’elles n’apprécient pas nécessairement, mais qui leur apparaît comme le seul garant de leur sécurité.
Contrairement au cas de la Libye, où plusieurs États européens et les États-Unis ont déployé des moyens militaires considérables pour renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et écraser sous les bombes atlantiques ses nombreux partisans (et ce, quelles qu’en furent les raisons non-avouées), les rebelles syriens, quant à eux, se sont trouvés dans le plus grand désarroi lorsqu’il se sont progressivement rendu compte que l’Occident n’avait aucun intérêt en Syrie et surtout pas celui de renverser un régime avec lequel l’Europe entretenait d’excellentes relations et qui avait trouvé avec Israël, pivot de la politique états-unienne dans la région, un modus vivendi plus que satisfaisant. Seuls et sans l’armement indispensable à combattre les unités fidèles au gouvernement, équipées et soutenues, en revanche, par de puissants États, piliers de la communauté internationale, la Russie, la Chine, l’Iran, mais aussi par des éléments régionaux comme le Hezbollah ou le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki, les révolutionnaires n’avaient que peu de chance de remporter la victoire et, sans l’arrivée sur la scène des mouvements djihadistes, auraient probablement perdu la partie depuis des mois.
Contrairement, enfin, aux cas du Yémen ou du Bahreïn, presque-protectorats saoudiens (où les interventions de Riyad, respectivement diplomatique et armée, ont permis, d’une part, l’élection d’un nouveau raïs tout en préservant le statu quo et, d’autre part, d’écraser la rébellion), aucun acteur régional, en Syrie, n’a pu manier des leviers assez solides pour contraindre l’une des parties à céder à l’autre.
Les protagonistes du théâtre syrien, livrés à eux-mêmes, étaient donc condamnés à se faire une guerre sans merci qui, aujourd’hui, se traduit par les pires horreurs collectives et individuelles, plusieurs acteurs régionaux y ayant en outre ajouté leur grain de sel, propice à envenimer encore le drame, telles l’Iran et l’Arabie Saoudite, qui se font une guéguerre d’influence, jouant le chiisme contre le wahhabisme sunnite, la première pour protéger son meilleur allié dans le Monde arabe, par lequel transite l’aide destinée au Hezbollah libanais, et, l’autre, pour contrer les intrusions iraniennes au Bahreïn et au Yémen. Mais aussi le Qatar qui, toujours décidé à s’imposer comme la plaque-tournante de la diplomatie moyen-orientale, a accordé son aide aux réseaux djhadistes qui participent à sa sphère d’influence.
Pourtant, la communauté internationale aurait pu éviter à la Syrie cet auto-entraînement vers le chaos inextricable dans lequel elle se trouve aujourd’hui.
Entre mars 2011, en effet, date des premières secousses qui ont ébranlé la stabilité du régime, suite aux exactions de policiers responsables de la mort de plusieurs jeunes gens à Deraa qui, dans le contexte du « Printemps arabe », ont reçu un écho inhabituel, et l’organisation des élections que le président avait promises libres et honnêtes, en mai 2012, le pays a vécu dans un calme relatif. Seules trois villes secondaires ont connu à l’époque des soulèvements populaires violents mais très localisés et rapidement mâtés par l’armée, à savoir, pour l’essentiel, Homs, Maraat an-Nouman et Jisr al-Shougour.
Partout ailleurs, l’opposition peinait à mobiliser la population et les manifestations qui réclamaient le départ de Bashar al-Assad ou la réforme du régime ne rassemblaient guère plus que quelques centaines de participants, auxquelles répondaient les meetings monstres organisés par le pouvoir, des centaines de milliers de Syriens, qui exprimaient leur soutien à leur jeune président et à ses promesses de changement, y compris une large fraction de la communauté sunnite, à commencer par la bourgeoisie damascène et aleppine, pleinement satisfaite par les avancées économiques mises en œuvre sous l’égide de Bashar al-Assad depuis son accession au pouvoir en 2000 (cfr. Syrie, la «révolution» impossible (témoignage et analyse) – Grotius, février 2012).
Les espoirs attentistes de la majorité silencieuse furent cependant mis à mal et très profondément déçus, lorsque, en mai 2012, le régime resserra le collier en manipulant le scrutin, comme à son habitude, en déclarant inéligibles les opposants réels à la dictature, qualifiés de « terroristes ».
Cette fois, néanmoins, les bureaux de votes demeurèrent vides durant toute cette journée du 7 mai, qui marqua un premier tournant dans la crise syrienne.
Bashar al-Assad, le jeune président occidentalisé qui devait faire entrer son pays dans le XXIème siècle en rompant avec la tradition soviétique du régime instauré par son père Hafez, a manqué son entrée dans l’Histoire.
Probablement, à sa décharge, mal conseillé ou saboté par les caciques du parti Baath qui l’entourent –il est difficile de déterminer quelles furent les intentions effectives du président syrien qui porte aujourd’hui dans les médias la responsabilité de la tragédie qui anéantit son peuple-, n’a-t-il pas su réformer un appareil vieux de quarante ans et faire entrer la Syrie dans la modernité, ni socialement, ni politiquement.
2. Le soulèvement armé – L’Armée syrienne libre (mai 2012 – novembre 2012)
À l’inertie du régime et à sa politique de rétorsion policière et militaire coutumière, ont répondu des soulèvements armés, un peu partout dans le pays, encouragés par les succès apparents tunisien et égyptien, mais surtout par l’exemple libyen, qui avait reçu l’appui des puissances démocratiques de l’Occident.
Localement d’abord, systématiquement ensuite, dans les villages et les quartiers des grandes villes, des citoyens, de plus en plus nombreux, se sont réunis en sections d’autodéfense, qui accompagnaient les manifestations de l’opposition au régime et les protégeaient des incursions de la police et de l’armée et de la répression.
Les armes à feu y ont progressivement remplacé les armes blanches, inquiétant de plus en plus les autorités, puis ces groupes ont fait leur jonction et se sont organisés sur une échelle plus vaste, jusqu’à être rejoints par des soldats et officiers déserteurs de l’armée régulière, qui ont encadré et structuré ces groupes armés et les ont convertis en de véritables milices combattantes qui ont commencé à s’emparer de portions du territoire ainsi soustraites à l’autorité de l’État baathiste.
L’Armée syrienne libre (ASL) était née.
Lorsque des officiers supérieurs ont à leur tour emboîté le pas à l’insurrection, ils ont plus ou moins réussi à coordonner la quasi-totalité de ces milices à travers des Conseils militaires à l’échelle de chacun des gouvernorats du pays, qui furent eux-mêmes affiliés à un commandement commun, qui sera finalement proclamé à Idlib, en octobre 2012 (cfr. La révolution syrienne s’organise, mais se débat, seule, face à la machine de guerre du régime baathiste – Grotius, septembre 2012).
Parallèlement à l’organisation de cette branche armée laïque et multiconfessionnelle (dans la mesure où, rassurées par les garanties que présentaient les officiers de l’ASL, les minorités ont commencé à rallier la rébellion et ses objectifs démocratiques), s’est également édifiée une branche politique, en exil, dans le but de constituer un gouvernement provisoire capable de prendre en main la gestion immédiate de la Syrie dans l’espoir d’une victoire sur le régime.
D’abord très morcelée et dominée par le Conseil national syrien, lui-même placé sous la coupe des Frères musulmans syriens, cette opposition a réussi à surmonter ses divisions pour se rassembler dans une structure commune, en novembre 2012, la Coalition nationale syrienne (CNS), gouvernement provisoire d’union nationale représentative des différentes sensibilités politiques et dudit patchwork communautaire et ethnique syrien.
La Ligue arabe, Londres et Paris furent les premières à en reconnaître la légitimité et à en accueillir les ambassadeurs.
Un bureau militaire fut créé pour coordonner l’action de l’ASL et de la CNS.
La rébellion disposait ainsi des outils militaires et politiques capables, avec un accompagnement et un appui extérieurs, d’opérer efficacement la transition vers une Syrie démocratique sur le modèle européen.
Forte de sa progression et de son efficacité accrue, certaine, aussi, de l’imminence d’un soutien international que lui laissaient espérer les discours des chancelleries européennes et états-unienne, l’ASL avait lancé à Damas, le 17 juillet 2012, la « Bataille de libération de la capitale » et, le 20 juillet, la Bataille d’Alep, poumon économique de la Syrie. Deux fronts concomitants sensés diviser les forces du régime.
Bien entendu, la lutte ne pouvait se prolonger sans un apport d’armement aux combattants, qui, dans le cas contraire, risquaient une asphyxie à très court terme. En outre, craignant la victoire du régime, nombre de militaires hésitaient à déserter en faveur de la rébellion, attendant d’y voir plus clair, un acte concret des puissances de l’Ouest.
Les démocraties occidentales, cependant, ont sans cesse retardé leur soutien effectif à ces structures, alors que d’autres, en revanche, intervenaient secrètement et promouvaient une troisième composante du conflit qui n’allait cesser de se répandre et, phénomène spectaculaire, allait réussir à se rendre indispensable et, en moins de deux mois seulement, à s’imposer dans le conflit, au point de submerger soudainement le théâtre, à la surprise générale des apprentis sorciers de l’Ouest, mal informés des réalités galopantes d’un terrain en perpétuel mouvement…
3. De la révolution au djihad (novembre – décembre 2012)
Abandonnées par l’Occident, les structures de l’ASL se sont rapidement vidées de leurs effectifs. Dans certains gouvernorats, tels celui d’Idlib, d’ar-Raqqa ou de Deir ez-Zor, l’ASL a ainsi complètement disparu, au profit de mouvements djihadistes qui, largement financés et armés par les monarchies du Golfe, le Qatar et l’Arabie saoudite notamment, ont prospéré en quelques mois seulement (cfr. Syrie, de la révolution au djihad ? – Grotius, décembre 2012 etSyrie, quand les « Fous de Dieu » s’emparent de la révolution… – Grotius, février 2013).
Les katibas (brigades) de l’ASL, dépourvues d’armes et de munitions qu’elles ne pouvaient se procurer en suffisance, mais aussi des moyens logistiques nécessaires (vivres, vêtements, outils de communication…), n’ont pas été en mesure de rivaliser avec les katibas djihadistes. Les miliciens de l’ASL, dans la plupart des cas, ont donc abandonné leurs officiers et regagné leurs foyers ou intégré les katibas islamistes. Ce phénomène de vases communicants s’est généralisé à partir de novembre et décembre 2012, notamment du fait de l’hiver et des conditions climatiques qui ont poussé bon nombre de combattants à franchir ce pas.
La conséquence la plus immédiate a été la déconnexion des forces combattantes de la rébellion de leur représentation politique en exil : les chefs de l’ASL ne commandaient plus qu’une coquille vide, au point que certains officiers eux-mêmes sont passés dans le camp djihadiste ; et la CNS n’a plus eu aucune emprise réelle sur les opérations menées sur le terrain.
« Nous ne faisons pas la révolution ! Nous combattons pour Dieu ! » C’est le principe énoncé par la majorité des djihadistes rencontrés en Syrie, lesquels rejettent autant le gouvernement baathiste que la démocratie, « régimes corrompus » qui procèdent des lois des hommes et qui ne sauraient primer sur l’État islamique, qui émane des lois de Dieu.
L’absence de l’Occident dans le conflit syrien a donc ouvert le champ à l’hydre islamiste.
Cette absence s’explique par le non-intérêt des puissances au renversement du régime.
Ainsi, les quelques États européens qui se sont intéressés de près ou de loin à la Syrie, telles la France, bien sûr, ancienne puissance coloniale, mais aussi la Grande-Bretagne, l’Italie ou l’Espagne, ont toujours entretenu des rapports cordiaux avec la famille al-Assad dont les intérêts n’ont jamais interféré avec les leurs. Mieux encore, depuis qu’elle a renoncé à l’énergie nucléaire, l’Allemagne, devenue un grand consommateur d’énergie fossile, de gaz et surtout de pétrole, s’est sensiblement rapprochée de la Russie, alliée de Damas ; l’Allemagne a donc tout à perdre à prendre fait et cause pour la rébellion en Syrie, au risque de se brouiller avec Moscou (Berlin a ainsi été le principal adversaire d’une intervention en Syrie et, même, de la proposition franco-britannique de fournir des armes aux rebelles, que ces deux puissances n’ont cela dit pas formulée sans la savoir condamnée à l’avance).
Quant aux États-Unis, ils n’ont jamais eu l’intention de se débarrasser d’un régime qui, depuis quarante ans, a garanti la stabilité régionale et, sans avoir jamais signé la paix avec Israël, en a pourtant assuré la sécurité sur la frontière du Golan. Certes, la Syrie a soutenu le Hezbollah dans son combat pour restaurer le pré carré libanais. Mais il s’est toujours agit pour Damas d’une carte régionale utile dont tout le principe résidait dans le fait de la réfréner et d’ainsi en jouer habillement à chaque occasion.
La politique états-unienne à l’égard de la Syrie consistait au contraire à imposer un progressif réalignement de Damas, au détriment de Moscou ; et Bashar al-Assad jouait assez bien le jeu et, d’année en année, se rapprochait de l’Ouest.
C’est pourquoi Washington s’est retranchée derrière les vetos russe et chinois qui, au Conseil de Sécurité des Nations unies, empêchaient toute intervention en Syrie, mais aussi derrière le principe d’une ligne rouge, celle de l’emploi éventuel par le régime syrien d’armes chimiques ou biologiques contre sa propre population, au-delà de laquelle l’intervention était envisageable. Le président Obama savait pertinemment que le régime syrien n’avait aucun intérêt à employer ces armes, dont l’usage aurait non seulement entraîné une réaction hostile de la communauté internationale, mais également mis en difficulté la Russie et la Chine, qui auraient eu bien du mal à continuer de protéger ouvertement leur allié.
Il est cependant toujours périlleux de définir une ligne rouge, car ceux qui y ont intérêt mettent tout en œuvre pour la faire franchir (une ligne rouge, celle de l’emploi des armes chimiques, qui est par ailleurs très hypocrite : le régime a bombardé des hôpitaux, des rassemblements de civils qui attendaient des distributions de pain, des écoles, etc. ; dans le cas du conflit syrien, l’arme de destruction massive, c’est l’AK-47, la kalachnikov, et pas le gaz).
Le président Obama fut donc pris à son propre jeu lorsque, en août 2013, du gaz sarin fut utilisé dans la banlieue damascène d’al-Ghouta, provoquant le décès de plusieurs centaines de civils, et que la responsabilité en fut attribuée par les rebelles au gouvernement de Bashar al-Assad (qui ne pouvait pourtant escompter obtenir aucun avantage militaire à l’issue de cette manœuvre). La Maison blanche devait désormais intervenir, sous peine de se discréditer très largement.
D’où la porte de sortie que Barack Obama a immédiatement empruntée lorsqu’elle lui a été ouverte par le président russe, Vladimir Poutine, qui, en l’absence de certitude sur l’identité des auteurs du drame d’al-Ghouta, a proposé, pour couper court, de placer l’armement chimique syrien sous le contrôle de la Russie. Une proposition qui, selon les informations publiées par Le Monde diplomatique (octobre 2013), ne date pas de la crise générée par les événements d’al-Ghouta, mais fait l’objet de négociations entre Moscou et Washington depuis un an déjà, avec l’assentiment de Vladimir Poutine, soucieux de mieux contrôler son dernier allié au Moyen-Orient…
La décision de saisir la main tendue par la Russie fut d’autant plus facile à prendre que la donne géopolitique a sensiblement changé pour Washington : jusqu’à présent, la Maison blanche jouait les équilibristes, politique de bascule délicate entre sa volonté d’affaiblir le régime syrien (sans le faire chuter) pour contrer l’Iran et ses efforts pour contrôler son allié saoudien et en modérer les attaques contre Damas (les États-Unis avaient notamment empêché l’Arabie saoudite de livrer massivement des roquettes anti-char aux rebelles). Désormais, cependant, la problématique ne se pose plus en ces termes.
En effet, comme l’a montré l’éviction des Frères musulmans en Égypte, l’Arabie saoudite a mis en sourdine sa politique de déstabilisation de la Syrie : le développement exponentiel des mouvements djihadistes salafistes soutenus principalement par les Saoudiens et les Qatari en Syrie, en Tunisie, en Libye et en Égypte a pris des proportions telles que le Wahhabisme de Ryad s’en est senti menacé dans son propre fief. Court-circuitant son petit allié qatari toujours en quête de reconnaissance régionale, l’Arabie saoudite a donc brusquement inversé sa politique de soutien aux Frères musulmans en Égypte, lesquels, discrédités par l’exercice maladroit du pouvoir, faisaient au Caire le lit de l’intégrisme salafiste, leurs partisans rejoignant en masse le mouvement salafiste du Hezb al-Nour, une hémorragie qui commençait à inquiéter Ryad. Le feu vert fut donc accordé aux militaires pour une reprise en main draconienne d’un État qui, à ce jour, demeure l’axe central du Monde arabe.
Par ailleurs, l’élection du président Hassan Rohani en Iran, en juin 2013, a également modifié le théâtre régional : les États-Unis avaient déjà commencé une ouverture diplomatique franche et large à l’époque du gouvernement Khatami ; et l’élection de Rohani, après les deux mandats de Mahmoud Ahmadinejad, leur donne la latitude de reprendre les négociations là où elles en étaient restées.
En Iran, pour dire les choses simplement, deux camps s’affrontent, en dehors des clivages occidentaux généralement admis. Les « conservateurs de gauche » et les « progressistes de droite ». À savoir les conservateurs, sur le plan religieux ; il s’agit de Mahmoud Ahmadinejad et de ses partisans, que l’on peut parallèlement classer à gauche, sur le plan social. L’électorat d’Ahmadinejad se situe ainsi dans les campagnes défavorisées et les banlieues pauvres des villes. Et les « réformateurs de droite » ou les « progressistes de droite » ; progressistes sur le plan sociétal mais qui, sur le plan économique, sont très à droite, prêts à privatiser les ressources pétrolières du pays qui financent la sécurité sociale, assez performante en Iran.
Mohammad Khatami avait effectué un rapprochement certain avec les Etats-Unis ; il était prêt à en finir avec la guerre larvée qui date de 1979, c’est-à-dire en finir avec certains principes de la révolution islamique et permettre l’ouverture aux sociétés américaines dans les champs pétroliers iraniens. Opposé à cette politique, Mahmoud Ahmadinejad était l’homme à abattre. Et c’est chose faite.
Hassan Rohani traite aujourd’hui avec mépris les réalisations sociales de son prédécesseur et en parle comme s’il s’agissait d’une parenthèse regrettable dans l’histoire du pays et pousse le mea culpa jusqu’à faire des courbettes à l’intention d’Israël en affirmant, dans un discours récent, que l’Iran n’a jamais nié l’Holocauste. Cette thématique récurrente s’impose donc jusqu’à Téhéran. En outre Rohani s’est directement acoquiné avec le vieux renard de la scène politique iranienne, champion de la corruption, Hachémi Rafsandjani, qui se frotte déjà les mains d’un come-back dans le jeu. Le temps des vaches grasses est de retour pour la droite progressiste.
Du fait de la victoire des « progressistes de droite », les Etats-Unis peuvent assouplir leur politique à l’égard de l’Iran.
Le raz de marée djihadiste en Syrie et l’élection du président Rohani en Iran ont ainsi entraîné un remaniement complet du jeu géostratégique régional autour de Damas et du régime baathiste.
Les États-Unis ont donc décidé de na pas intervenir en Syrie, unilatéralement, et la France de François Hollande, qui, dans le cadre de sa politique d’influence qatarie, sonnait déjà du clairon, a dû ranger tambours et trompettes et suivre les sentiers tracés par son maître en effectuant une remarquable volteface (il faut en finir avec ce refrain récurrent que l’on fredonne depuis une vingtaine d’années à Paris : le « déclin de l’empire américain », ça n’existe pas !).
Sans ambiguïté aucune, la rébellion syrienne, dans sa version laïque et démocratique, était bel et bien seule, depuis le tout début du conflit qui allait l’opposer au régime en place, et le reste aujourd’hui, plus que jamais.
4. Islamismes et banditisme (janvier 2013 – septembre 2013)
Lorsque je suis entré en Syrie en avril dernier, pour un huitième séjour d’observation, trois jours avant d’être enlevé, je me suis rendu à Yabrud avec la katiba d’un commandant de l’ASL, Abou Youssaïfa.
Ayant aperçu la cathédrale de la ville, très proche du chemin que nous empruntions, j’ai demandé si nous pouvions nous y arrêter. Ma requête ne semblait pas trop plaire à mes hôtes, mais j’ai insisté et ils ont finalement cédé.
Par chance, nous avons croisé un des responsables de l’évêché catholique de Yabrud. J’en tairai le nom, pour sa propre sécurité… Il sortait de la cathédrale à l’instant où nous descendions de voiture. Il avait étudié la théologie en Belgique, à l’Université de Louvain, et parlait un excellent français, ce qui nous a permis de nous entretenir plus librement, sans que mes amis de l’ASL, qui, l’air inquiet, ne nous lâchaient pas d’une semelle, pussent comprendre la teneur de nos propos.
Le prêtre accepta de me parler sans réserve, mais commença par me faire visiter l’édifice, ancien temple romain transformé en église au VIIème siècle, gesticulant ostensiblement en désignant de la main icônes et colonnades… Cette visite touristique m’apparut surréaliste, mais j’en compris rapidement les raisons, lorsqu’il me l’expliqua, à l’abri de la sacristie où, trop exiguë pour accueillir aussi mes amis révolutionnaires, nous avions trouvé refuge : il ne devait pas donner l’impression aux miliciens de l’ASL qu’il m’avait parlé d’autre chose que de vieilles pierres.
La communauté chrétienne de Yabrud, m’apprit-il effectivement, est sans cesse rançonnée par « ces gens-là » :
– Nous leur payons chaque semaine de petites sommes, pour qu’ils nous laissent tranquilles, poursuivit-il. Mais ça ne suffit pas : ils s’en sont pris plusieurs fois à de riches commerçants. Certains ont été enlevés et ont payé pour être libérés. Beaucoup des membres de notre communauté ont finalement décidé de s’en aller. Plusieurs centaines sont déjà parties au Liban ou à Damas…
– Mais l’Armée syrienne libre ne vous protège-t-elle pas ?, lui ai-je demandé.
– L’Armée libre ? Quelle armée libre ? Il n’y a plus d’Armée libre ! Ce ne sont plus que des bandes de brigands qui vivent sur le dos de la population !
– Pourtant, il existe un commandement supérieur, auquel vous pouvez vous plaindre de ces exactions.
– Oui, nous sommes allés à plusieurs de leurs réunions. Ils ne peuvent rien faire contre leurs propres troupes. Chacun n’en fait qu’à sa tête. Ils n’ont aucun projet politique pour l’avenir. Je leur ai demandé : « Qu’est-ce que vous ferez quand vous aurez renversé Bashar ? » ; ils m’ont répondu : « On verra. » « Et pour nous, les Chrétiens, qu’en sera-t-il dans votre nouvelle Syrie » ; ils m’ont encore répondu : « On verra. » C’est bien ce qui nous inquiète ; oui, nous aussi, « on verra »…
Abou Youssaïfa ne nous a pas laissé poursuivre cette conversation bien longtemps : il a poussé la porte de la sacristie et demeurait sur le seuil, en m’exhortant de ne plus tarder à reprendre la route…
Au-delà du cas spécifique des Chrétiens d’Orient, qui vont, une fois encore, faire les frais de la radicalisation islamiste, le phénomène ici décrit n’est pas distinctif du conflit syrien : l’historien britannique Eric Hobsbawm (Bandits) a montré que les révolutions ont souvent été l’occasion pour les marginaux et les déclassés, dans les circonstances où l’État n’a plus la force de faire respecter la loi, de prendre une revanche sociale à travers le banditisme.
Par contre, le fait que certaines katibas de l’ASL se soient muées en bandes criminelles est tout à fait symptomatique de ce que j’ai développé plus haut. Certains groupes, ainsi, s’agressent mutuellement dans les villes sous contrôle de la rébellion, pour la mainmise sur un quartier ou une rue commerçante…

Mais, au-delà d’un banditisme structurel, c’est le djihadisme qui menace désormais la révolution syrienne en s’imposant partout et par la force lorsque l’ASL tente de lui résister (cfr. carte).
En effet, depuis l’été 2013, les organisations djihadistes ont dévoilé leur jeu et n’hésitent plus à attaquer des positions de l’ASL pour s’en emparer. Ce fut le cas, spectaculaire et sans appel, de l’attaque du poste frontière d’Azaz, enlevé à l’ASL par les djihadistes de l’État islamique de l’Irak et du Levant (EIIL), en septembre. En octobre, une soixantaine de miliciens de l’ASL étaient massacrés dans les rues d’Alep lors d’âpres combats qui les opposaient à des katibas djihadistes. Et l’on évoquera encore les enlèvements à répétition de journalistes occidentaux, qui se sont multipliés depuis juin 2013, victimes de ces mouvements islamistes. Ou les menaces de morts proférées à l’encontre des opposants qui se rendraient à la table des négociations de « Genève II ». Pour ne faire ici état que des faits les plus significatifs… Mentionnons aussi la question kurde et les actions militaires menées par le PKK qui avait envisagé de détacher certaines régions du pays qu’il contrôlait déjà et que menace dorénavant l’avancée djihadiste.
Les organisations djihadistes présentes en Syrie sont innombrables, de la plus puissante, Jabhet al-Nosra, aux plus intégristes, Ahrar as-Sham et Suqqur as-Sham, en passant par les moins intolérantes, Liwa al-Towheed, Liwa al-Fata, etc. ; et certaines ne sont pas encore répertoriées.
Toutefois, il semble que, depuis peu, la fusion de ces différentes composantes du djihadisme syrien soit en train de se réaliser, sous l’égide d’une formation nouvellement déclarée et qui tendrait à radicaliser l’ensemble des combattants et à les entraîner dans l’obédience d’al-Qeada (historique) en Péninsule arabique (AQPA).
Depuis quelques mois, en effet, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), qui aurait rallié à sa cause la plupart des katibas de Jabhet al-Nosra, étend son influence sur tout le nord et le centre de la Syrie, depuis le gouvernorat d’ar-Raqqa où il a proclamé un califat indépendant placé sous la loi coranique, la Charia, fin juillet 2013.
L’EIIL est aujourd’hui devenu le principal mouvement d’opposition au régime ; le djihadisme est le rival du régime le plus susceptible de l’inquiéter. L’ASL, quant à elle, marginalisée et partout évincée, ne compte plus (ou presque) pour rien sur l’échiquier syrien.
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La révolutions syrienne, incontestablement, a évolué de manière continue – il est à présent nécessaire d’écrire l’histoire de ce conflit atypique – et se perd aujourd’hui entre banditisme et islamismes divers, islamismes « feints », « modérés » ou « radicaux », qui s’attaquent sans remord ni vergogne aux reliquats de l’Armée syrienne libre, finalement mise hors jeu, le tout sur fond de crise humanitaire (cfr. Crise humanitaire pour une guerre oubliée : « Ce sera Bashar, ou nous détruirons la Syrie » – Grotius, mars 2013), une catastrophe pour la population civile qui n’a jamais mobilisé les États dominants et les préoccupe moins encore depuis que leur attention semble avoir été alertée et s’être focalisée sur le danger intégriste.
Les derniers bastions de l’ASL, à n’en pas douter, finiront pas céder. Nombre de mes contacts dans l’ASL ont déjà rendu leur tablier et fuient avec leur famille, en Turquie, au Liban, mais aussi vers l’Europe, sans espoir ni désir de retour, et parfois comme clandestins.
Déjà, on peut constater une forme de « somalisation » du conflit et esquisser des parallèles éloquents : de même que les Shebabs, les islamistes radicaux, s’étaient imposés en Somalie et avaient combattu les seigneurs de la guerre issus de la rébellion contre la dictature de Siyaad Barre et qui rançonnaient les habitants des zones passées sous leur coupe, de même, les combattants de l’État islamique d’Irak et du Levant arraisonnent les bandits, restaurent l’ordre et la loi, fût-elle coranique, et reçoivent bon accueil d’une large partie de la population sunnite. Le parallèle est significatif.
Cette « involution » de la révolution syrienne laisse tous les protagonistes dans l’expectative, sauf peut-être les islamistes, qui s’emparent du pays.
Revenons à Fontenelle : pour l’Occident, il est désormais trop tard pour intervenir. Trop tard, car l’ASL ne dispose plus des effectifs qui lui permettraient de reprendre le dessus sur les organisations djihadistes ; trop tard, car il ne reste plus grand monde à soutenir, dans le camp de la démocratie.
Il est trop tard également pour envisager une solution politique au conflit, devenue illusoire : les adversaires du régime, à ce stade des événements, bien plus que l’ASL et son pendant politique, la Coalition nationale syrienne, ce sont les mouvements djihadistes, qui tiennent plus de la moitié du pays et ont déjà entrepris d’y remplacer institutionnellement le gouvernement de Bashar al-Assad, comme en témoigne l’instauration du Califat d’ar-Raqqa. Or, ces mouvements ne négocient pas. Ce n’est pas dans leurs intentions. Ils font le djihad, la guerre sainte, et ne sauraient tolérer le maintien de l’État syrien.
L’évolution récente et subite dont nous venons de faire état, dernier rebondissement en date du conflit syrien, a modifié sensiblement l’approche qu’en avaient les chancelleries occidentales, lesquelles ont déjà, pragmatiquement, commencé à réhabiliter le régime baathiste.
Mais ont-elles conscience de l’ampleur des conséquences du « Printemps arabe » et ont-elles pris la mesure du danger qui les menace ?
Ce danger est d’abord régional : de sources diplomatiques, les services de renseignement turcs et jordaniens ont identifié des cellules djihadistes dormantes qui ont franchi leurs frontières et se sont introduites sur leur territoire respectif à la faveur du flot de réfugiés qui s’y sont installés.
C’est ensuite un danger pour l’Europe : « Après avoir converti tous les Arabes, nous reprendrons aux Chrétiens al-Andalous (l’Espagne) », m’a expliqué le commissaire politique d’une katiba d’al-Qaeda, au sein de laquelle j’ai été détenu en mai 2013. « Et, de là, nous porterons la parole de Dieu sur toute l’Europe où nos frères nous attendent déjà. »
Il ne faudrait pas sous-estimer, en effet, le potentiel de nuisance du fait djihadiste en Syrie : pour la première fois dans l’histoire contemporaine, un État djihadiste est en train d’émerger. Un État frontalier de la Turquie, c’est-à-dire de l’OTAN, de l’Irak et de ses réserves pétrolières, de la Jordanie, du Liban et, plus notablement encore, d’Israël. Un État qui possède une façade maritime en Méditerranée, à quelques encablures de Chypre, c’est-à-dire de l’Union européenne.
D’un problème sécuritaire d’ordre policier, celui du terrorisme islamiste, le conflit syrien a transformé l’intégrisme musulman en une problématique d’ordre militaire, sur le long terme.
Lien(s) utile(s) : Grotius international – Géopolitique de l’Humanitaire
A lire absolument : SYRIE – « Ce sont les rebelles qui ont utilisé le gaz sarin ! »
Et aussi : SYRIE – « Reynders a saboté ma libération »
SYRIE – La « révolution » syrienne : le djihad aux portes de l’Europe
KRO – Brandpunt : Gevangen in chaos (een reportage van Henk van der AA)

ltalië betaalde 4 miljoen dollar voor ontvoerde Belg en Italiaan, De Tijd, 2 november 2013


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ORIENT XXI > MAGAZINE > ENTRETIEN > SYLVAIN CYPEL > 8 DÉCEMBRE 2014
Sylvain Cypel. — Comment vivez-vous le carnage syrien, avec ses millions de victimes, de réfugiés et de déplacés ?
Farouk Mardam-Bey. — Je vais vous faire un aveu : régulièrement, chez moi, je pense à la Syrie et je me mets à pleurer. Des amis syriens m’ont dit qu’il leur arrive la même chose. Nous vivons tous avec ce sentiment qu’au « pays de la peur et du silence » est né au printemps 2011 un mouvement populaire qui a suscité d’immenses espoirs, tant il paraissait inespéré. Et puis, après des évolutions que vous n’avez ni souhaitées ni pu empêcher, vous sentez un jour que les choses vous ont totalement échappé. Elles ont d’ailleurs échappé à tous les protagonistes. Assad, qui ne règne que sur Damas et une grande part de la « Syrie utile », est incapable de ressouder le tissu national du pays. Il ne domine pas plus la situation que ses opposants. Les bons connaisseurs de l’armée syrienne, par exemple, disent que l’essentiel du pouvoir à Damas est désormais détenu par l’Iran. En face, Daech peut tenir longtemps, mais sans pouvoir étendre son pouvoir. Et un tiers du territoire reste entre les mains d’autres forces elles-mêmes divisées. D’où ce sentiment que plus personne ne maîtrise la situation, et aussi que cela risque de durer très longtemps.
S. C. — En mars 2013, vous écriviez un article intitulé « Vaincre l’indifférence ». On a cependant le sentiment que, depuis, le conflit syrien se heurte de plus en plus à une lassitude générale…
F. M.-B. — Ce conflit a déjà fait au moins 200 000 morts, encore plus de blessés, et 8 millions de déplacés et de réfugiés, dont la moitié hors du pays. Or on constate effectivement une opinion, tant arabe qu’internationale, devenue apathique sur le dossier syrien. En France, certaines franges, du Front national à des groupes gauchistes, soutiennent un régime « laïc », mais le gros de l’opinion s’est installé dans une forme d’indifférence. Même à gauche, désormais, lorsqu’on évoque le régime de Bachar Al-Assad, on entend des gens dire « oui, mais d’un autre côté, il y a les islamistes ». On ne le justifie pas, mais il y a là une forme de compréhension qui évacue les crimes quotidiens de son régime. Lorsque, très récemment, l’aviation syrienne a bombardé le marché de Raqqa, rempli de civils, aucune voix à gauche ne s’est levée pour dire « ça suffit ». Tout ça parce que Raqqa est la « capitale » des djihadistes de l’État islamique. Cette indifférence est la plus difficile à vivre. Ce qui est insupportable, c’est que ce sentiment d’impuissance pourrait s’éterniser, tant on ne voit pas d’issue. Dans cinq ou dix ans, on demandera des comptes aux dirigeants du monde : « où étiez-vous alors que toute cette horreur se passait » ?
S. C. — Assad a-t-il réussi dans son entreprise de délégitimation de l’opposition non djihadiste, l’Armée syrienne libre ayant presque disparu des radars ?
F. M.-B. — Oui, il y est amplement parvenu. Le plus grave est qu’il est arrivé à « confessionnaliser » le conflit avec ses opposants et à bénéficier du soutien de deux minorités, les alaouites [dont la famille Assad est issue] et les chrétiens, et d’une certaine neutralité des autres, Druzes et Kurdes. Enfin l’opposition s’est suicidée par ses divisions. Aujourd’hui, ses membres s’insultent entre eux. Elle n’a plus aucune crédibilité. C’est désespérant.
S. C. — Pourquoi a-t-elle été incapable de s’unifier ?
F. M.-B. — La Syrie est un pays où toute parole libre a été supprimée pendant plus de quarante ans. La culture politique y a presque complètement disparu. Ajoutons qu’un grand nombre des émigrés syriens se sont retrouvés dépendants du soutien des États qui les accueillaient, en Turquie, au Qatar, en Arabie ou ailleurs, ces « Amis de la Syrie ». Cela explique en partie leurs divisions. Et aussi les accusations de corruption dont beaucoup font l’objet.
Mais il ne faudrait pas croire que toute la Syrie se divise désormais en deux camps. Dans le sud, la région de Deraa n’est toujours ni aux mains d’Assad, ni de Daech. Il en est de même pour diverses poches de territoire autour de Damas. Il reste en Syrie des opposants qui ne sont pas djihadistes. Certains sont même d’anciens partisans du régime, et ils cherchent le lien avec l’opposition de l’extérieur. Diverses initiatives sont prises pour reconstituer une troisième voie entre le régime et Daech. Comme celle de Moaz Al-Khatib, un ancien imam important [jugé proche de la Turquie et du Qatar], président de la Coalition nationale des forces de l’opposition entre novembre 2012 et avril 2013, reçu le mois dernier reçu à Moscou et qui a déclaré ensuite que les Russes seraient « disposés à lâcher Bachar si son régime est préservé » .
S. C. — Quelles sont les dernières évolutions hors de la Syrie ? La diaspora syrienne reste-t-elle capable de se mobiliser ?
F. M.-B. — En Syrie, les années 1980, surtout après le massacre [d’une révolte populaire menée par les Frères musulmans] à Hama en 1982, ont été des années terribles. Incarcérés, les opposants ont passé dix ou vingt ans en prison. Toute une culture du dialogue s’est perdue. Et la plupart des opposants sont partis à l’étranger. Parmi eux, beaucoup, aujourd’hui, ne font que ressasser le passé. En revanche, il y a dans la jeune génération un regain d’activité. Dans la période récente, il n’y a jamais eu autant de poètes, d’écrivains, de cinéastes qui produisent des œuvres. Certains documentaires, comme Eau argentée [d’Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan], ont été projetés à Cannes. Le médecin réfugié à Istanbul, Yassine El-Hadj Saleh, emprisonné durant seize ans sous Assad et dont la femme, Samira Khalil, enlevée par des islamistes [le 10 décembre 2013], est toujours entre leurs mains, essaie d’animer sur Internet un mouvement culturel syrien en exil.
Mais le plus réconfortant, c’est la multiplication des initiatives humanitaires. Parmi ces millions de déplacés, il y a une masse d’enfants qui n’a plus été à l’école depuis 3 ans. Il y a au Liban quelques initiatives remarquables, comme Soumboula (l’Épi de blé), une association active dans l’alphabétisation et la formation professionnelle, y compris à l’intérieur de la Syrie. Mais cela reste épars. On sent une incapacité à coordonner même les activités de ce genre. Je m’interroge beaucoup sur cette propension à prendre des initiatives chacun de son côté hors de toute coordination. Comme si chacun entendait créer une association à son image. La plupart de ces gens sont laïcs mais aussi peu politisés.
S. C. — Qu’est-ce qui vous apparaît comme la première des urgences aujourd’hui en Syrie ?
F. M.-B. — Alléger les souffrances des gens qui vivent sous les bombes ou dans les camps de réfugiés. Au début, il aurait été important de parvenir à créer une zone d’exclusion aérienne. Maintenant, c’est trop tard. L’ONU devrait se mobiliser beaucoup plus qu’elle ne le fait sur les enjeux humanitaires.
S. C. — Le départ de Bachar Al-Assad reste-t-il à vos yeux une condition préalable à toute solution politique pour mettre fin à cette guerre ?
F. M.-B. — Oui. Une sortie de crise est difficile à imaginer, mais il n’en existe aucune qui permettrait à Assad de garder le pouvoir. S’il avait compris que son départ était inscrit, à la conférence de Genève [juin 2012], il aurait pu sauver sa vie et vraisemblablement sa fortune. Désormais, ce n’est plus possible. En se comportant comme il l’a fait, il s’est condamné à jamais. Pour sortir de la crise, il faudrait auparavant que les puissances qui comptent dans la région — les États-Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite — trouvent un terrain d’entente, sachant que l’Iran est plus important encore que la Russie sur la question syrienne. Si Téhéran lâche Assad, il devra partir. Il serait donc essentiel qu’un accord survienne entre Téhéran et Washington sur le nucléaire iranien. Sans cela, il n’y aura pas d’accord international possible sur la Syrie. Mais on a le sentiment qu’en dehors de Barack Obama, pas grand monde ne veut réellement aboutir sur le dossier nucléaire iranien.
En attendant, un partage sur une base confessionnelle de la Syrie commence à être évoqué publiquement. Or une telle partition serait ingérable et calamiteuse. Elle entraînerait d’épouvantables nettoyages ethniques, vu que les sunnites constituent désormais 80 % de la population et vu l’interpénétration des populations : il y a plus d’alaouites aujourd’hui à Damas que dans le « pays alaouite ». Pendant ce temps, des villes comme Alep et Homssont à moitié rasées. On assiste au succès d’un régime criminel face à une opposition dans un état lamentable, au prix de souffrances inouïes de la population et dans une indifférence et une incompréhension terrifiantes de l’environnement régional et international. La Syrie ne mérite pas cela. Lorsque récemment les Israéliens ont bombardé Gaza, il y a eu des manifestations dans le monde entier. Mes compatriotes demandaient : « Et nous, pourquoi ce silence » ? Le problème est que les Syriens n’ont pas de porte-voix crédible dans l’opinion internationale.
Sylvain Cipel

Après le largage de barrils d’explosifs dans le quartier d’al-Shaar à Alep, le 6 novembre 2014. Ces bombes rudimentaires sont probablement à l’origine de la majorité des morts en Syrie.
Reuters/Rami Zayat
Aussi ignobles soient les exactions perpétrées par les djihadistes de l’Etat islamique (EI), l’examen des chiffres de morts civiles enSyrie est formel: depuis le début du soulèvement, en mars 2011, les crimes commis par le groupe demeurent bien moins nombreux que ceux du régime de Damas.
En Syrie, l’Etat islamique serait responsable de la mort de quelques 800 civils, selon le Réseau syrien pour les droits de l’Homme, parmi les quelque 200 000 morts recensés par l’Organisation des Nations Unies (ONU) depuis mars 2011, dont une écrasante majorité de civils. En incluant les régions en Irak contrôlées par le groupe, le chiffre total atteindrait environ 1500 morts, selon diverses sources non-gouvernementales.
Outre les exécutions sommaires, par décapitation ou non, le groupe terroriste a revendiqué des attentats à la voiture piégéeet des tirs d’obus de mortier dans des zones principalement fréquentées par des civils.
Un attentat à la voiture piégée a ainsi fait 34 morts, le 20 juin 2014, à Al-Horra, un village contrôlé par les troupes du régime de Bachar el-Assad, dans la province syrienne de Hama. Plusieurs fois par semaine, des attentats semblables ont lieu en territoire irakien, entraînant des dizaines de victimes.
L’EI aurait également eu recours aux bombes à sous-munitionsen Syrie, d’après l’ONG Human Rights Watch. Disparitions forcées, torture, kidnappings d’humanitaires et de journalistes, emploi d’enfants comme soldats sont monnaie courante pour ce groupe, qui applique la charia dans les territoires qu’il contrôle.
Aussi horribles soient les crimes de l’EI, ils sont bien en-deçà de l’ampleur et la brutalité des crimes commis par les forces gouvernementales syriennes et milices pro-Assad depuis mars 2011 : l’une et l’autre auraient tué près de 125 000 civils en Syrie, selon les estimations du Réseau syrien pour les droits de l’Homme.
[youtube http://youtu.be/OPTaQFGIIbA?]
Les vidéos des activités criminelles de l’EI frappent les esprits, à juste titre. Mais le régime syrien, lui, continue chaque jour de tuer des civils au moyen de barils d’explosif. Le 29 octobre, au moins 10 déplacés (parmi lesquels une majorité de femmes, d’enfants et de personnes âgées) ont été tués dans des raids aériens du régime syrien, au cours duquel des barils d’explosif agrémentés de ferraille ont été lâchés sur un camp de déplacés à Idleb, dans le nord-ouest du pays, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme.
Larguées par dizaines sur des villes et villages, ces bombes rudimentaires sont probablement à l’origine de la majorité des morts en Syrie.
La terreur syrienne ne vient pas que du ciel. En mars 2014, un photographe de l’armée syrienne ayant fait défection a révélé quelques 55 000 clichés représentant plus de 11 000 victimes torturées à mort, hommes femmes et enfants de tous âges, de toutes origines confessionnelles et ce uniquement pour la région de Damas.
Autre arme de terreur, le bombardement à l’arme chimique dans la banlieue de Damas, le 21 août 2013, alors sous contrôle de l’opposition. L’attaque a fait plus de 1 700 morts, dont une majorité de civils, selon Médecins sans frontières. Elle a, selon toute vraisemblance, été perpétrée par les forces gouvernementales. Ces dernières, ou leurs supplétifs, ont également multiplié les massacres de civils, comme dans les villes d’al-Bayda et de Baniyas, où au moins 248 personnes, dont 45 femmes et 43 enfants, ont été exécutés sommairement.
Enfin, dès le début du conflit en mars 2011, les forces de l’ordre et milices pro-régime ont fait du viol des femmes une arme de guerre.
Les crimes commis par l’EI, sous l’objectif des caméras, sont sans commune mesure avec l’ampleur des exactions commises par les forces pro-gouvernementales. Pour autant, selon l’ONU, l’EI est lui aussi coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/le-regime-syrien-cent-fois-plus-meurtrier-que-les-djihadistes-de-l-ei_1624707.html#UBXc6KDI8Zr3hXMx.99
Chaque jour, on compte des bilans humains dramatiques en Syrie: 95 morts dans les frappes du régime sur Raqqa, bastion des jihadistes. Raqqa, Alep, Homs, Deir ez-Zor, Kobané, ces villes sont devenues tristement célèbres depuis 48 mois. Cela représente environ 1400 jours de combats incessants entre d’un côté, l’armée syrienne, et de l’autre, tous ses ennemis qui parfois s’entretuent eux-mêmes. Le professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, Jean-Pierre Filiu, connait bien la Syrie pour y être allé à de nombreuses reprises. Il répond aux questions de Bruno Faure.
RFI: Sans être spécialiste, on se demande comment cette guerre peut continuer. Les belligérants ne sont-ils pas à bout de force ? Plus assez d’hommes, plus de nourriture, avec une activité économique qui est complètement à l’arrêt…
Jean-Pierre Filiu : L’horreur continuera tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir ! Il avait dit dès le premier jour et fait dire par ses partisans : « Assad ou nous brûlons le pays ». Il est en train de mettre ses menaces et son programme à exécution.
Comment fait-on la guerre dans ces conditions ? Quand on n’a plus de moyens finalement, de survivre ? On se dit que tout le monde va mourir, faute de nourriture, faute d’eau, faute d’armes ?
Je pense que Bachar el-Assad est prêt à faire la guerre jusqu’au dernier Syrien ! Lui, il vit très bien dans son palais, sous protection iranienne. Il a littéralement un pont aérien d’armes russes qui ne cessent de remplir ses arsenaux. Il a réussi à éviter en août 2013 des frappes, malgré l’utilisation massive d’armes chimiques. Et depuis, il a recours aux barils. C’est-à-dire des containers de TNT chargés de grenaille qui ont un effet absolument dévastateur. Et comme s’il n’était pas assez protégé par la lâcheté ou la complicité internationale, depuis deux mois on ne parle plus que de Daesh, le soi-disant Etat islamique. Et on a complètement oublié ou feint d’oublier, qu’en Syrie il y a une révolution et que Assad a tué cent fois plus de Syriens que Daesh.
Précisément, on parlait de ces frappes sur Raqqa. Est-ce que cette ville est un objectif prioritaire pour les forces de Bachar el-Assad ?
Il faut bien comprendre qu’on est dans un théâtre d’ombres absolument sinistre. Daesh, donc l’Etat islamique autoproclamé, et le régime Assad, s’entendent parfaitement pour se répartir le pays aux dépens d’adversaires communs qui sont les forces révolutionnaires, qui combattent encore malgré tout, malgré leur rapport de force extrêmement désastreux, et qui tiennent bon encore aujourd’hui à Alep, malgré les risques d’encerclement.
Donc de temps en temps Bachar el-Assad fait des frappes qui – et on l’entend par ce bilan – sont surtout dévastatrices pour les civils qui vivent à Raqqa. Les jihadistes on sait parfaitement où ils sont et ce ne sont pas eux que les gouvernementaux frappent, ça lui permet ainsi de se mettre dans le bon camp, si j’ose dire, celui qui lutte contre le jihad international. Mais la réalité c’est qu’il ne fait que combattre, hier comme aujourd’hui, les révolutionnaires.
Laurent Fabius dit qu’il faut sauver Alep, à la fois des jihadistes et des forces du régime. Il parle de conséquences humaines terribles. Cette initiative de la France, de créer des zones de sécurité qui seraient interdites au régime et aux jihadistes, qu’en pensez-vous ? Est-ce que c’est réaliste ?
Plus on attend et plus il sera difficile de mettre en œuvre la moindre solution. Ceux qui disaient qu’on ne pouvait pas intervenir il y a six mois, sont les mêmes qui disent qu’aujourd’hui c’est encore plus compliqué, c’est vrai.
Je suis convaincu que le monstre qu’on a alimenté en Syrie, en ne faisant rien ou en faisant moins que rien, c’est-à-dire en parlant sans être suivi d’action – ce monstre qui a deux faces ; le dictateur Assad et le jihadiste Bagdadi – ce monstre, il ne va pas rester éternellement en Syrie. Donc de toute façon nous serons obligés d’intervenir. Mais il vaudrait mieux le faire tant qu’il y aura sur place des révolutionnaires qui sont musulmans, arabes et sunnites et qui sont donc les seuls qui puissent s’opposer à la fois au régime et aux jihadistes.
Et c’est pourquoi Laurent Fabius a mille fois raison de mettre l’accent sur Alep. Si nous ne sauvons pas Alep, je pense que l’Europe connaîtra des tragédies que nous ne pouvons pas encore anticiper parce qu’on sera rentré dans autre chose. Donc je dis simplement qu’il faut agir en Syrie non plus pour eux parce que nous avons déjà beaucoup trop tardé, mais pour nous.
Une zone tampon c’est ce que veut l’opposition syrienne, des zones d’exclusion aérienne, ça c’est encore possible ?
Tout est toujours possible si on se donne les moyens de le faire ! Mais c’est évidemment plus compliqué aujourd’hui qu’hier ! Mais ce sera plus facile aujourd’hui que demain.
Le changement de ministre de la Défense aux Etats-Unis, la démission de Chuck Hagel, est-ce que ça peut modifier quelque chose dans ce conflit ?
Ah ! Modifier en pire ! Chuck Hagel a quitté son poste parce qu’il était en désaccord profond avec Barack Obama sur la non-politique menée en Syrie. Et je crains qu’Obama se soit déjà mis en tête de léguer la guerre contre Daesh à son successeur et n’ait aucune envie de prendre les mesures qui s’imposent, surtout depuis le report des négociations sur le nucléaire iranien.
Ziad Majed, auteur de « Syrie, la révolution orpheline » (paru aux éditions Sindbad-Actes Sud / L’Orient des Livres). Il est politologue libanais et professeur d’étude du Moyen-Orient à l’université américaine de Paris.
Journaliste installée à Beyrouth, Sofia Amara s’est rendu à plusieurs reprises en Syrie depuis le début du soulèvement en 2011. Aujourd’hui, après plusieurs reportages, elle publie « Infiltrée dans l’enfer syrien, du printemps de Damas à l’État islamique » (éd. Stock), un ouvrage qu’elle a décidé d’écrire en 2013, lorsqu’elle a « senti que nous allions basculer dans cet enfer jihadiste qu’aujourd’hui nous connaissons ».
#Zaatari #Camp then and Zaatari camp now; the picture speaks for itself pic.twitter.com/clRt9ddzOA
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 9 Novembre 2014
Le camp de réfugiés de Zaatari, en Jordanie, accueille 81 000 exilés syriens. C’est le premier à être présent sur les réseaux sociaux, depuis le mois d’octobre 2013.
Du fait de son ampleur, le camp de Zaatari était considéré, en juillet 2013, comme la cinquième « ville » la plus importante de Jordanie par sa population. On y recense onze naissances quotidiennes.
Nasreddine Touaibia, travailleur des Nations unies dans le camp de Zaatari, se charge de publier régulièrement des photos qui illustrent le quotidien des réfugiés sur Twitter. C’est un moyen de rappeler aux internautes la gravité de la situation, explique-t-il à i100.
« Le camp n’est que la partie émergée de l’iceberg. […] Nous avons besoin de rappeler aux gens la tragédie qui se déroule actuellement en Syrie, parce qu’ils ont tendance à penser que la situation se calme et redevient normale. Mais le conflit est toujours là et les réfugiés sont encore en exil. »
Grâce aux photos du camp diffusées sur Twitter, il est possible de visualiser la vie des réfugiés, et rendre leur situation plus concrète dans l’esprit des gens. « L’objectif de notre compte Twitter est de montrer la vie des réfugiés », explique M. Touaibia, qui diffuse par exemple des photos du laboratoire et du restaurant qui font partie du quotidien des réfugiés.
Inside a laboratory in the newly opened 24h #JHAS clinic funded by @Refugees in @ZaatariCamppic.twitter.com/oDOZfYGPno
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 9 Mai 2014
New restaurant opens in #Zaatari; another piece of art created by @Refugees with the famous fountain from Sham pic.twitter.com/5e8RCBNmT5
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 5 Septembre 2014
Sur le plan économique, le camp compte plus de 3 000 commerces. En outre, 90 % de la population a un accès au réseau électrique, ce qui permet aux habitants de communiquer avec l’extérieur.
Business growth in #Zaatari: about 3000 shops opened & run by @Refugees generating more than 10M € a monthpic.twitter.com/xqzkpNTqDa
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 2 Octobre 2014
90%+ of households in #Zaatari r connected to electricity; its a business opportunity 4 some @Refugees as in the pic pic.twitter.com/SgQhhH99sf
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 7 Octobre 2014
Busy supermarket; Our @Refugees dont queue up 4 in-kind food donations anymore, they buy food they choose to eat @WFP pic.twitter.com/u19g8pbFmo
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 14 Octobre 2014
Le camp compte onze écoles, où sont scolarisés entre 18 000 et 22 000 enfants. 57 % de la population a moins de 18 ans, et plusieurs loisirs sont mis en place pour animer leur quotidien. « Zaatari est un camp unique pour plusieurs raisons », assure Nasreddine Touaibia, qui publie plusieurs photos illustrant la diversité des activités culturelles proposées aux réfugiés syriens.
During an interview w @KilianK this boy came along & said proudly: « I never missd a day in #school in #Zaatari#camp » pic.twitter.com/Hsbw32bOs5
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 23 Octobre 2014
RT @nassertouaibia: Mais showing me some of her combat skills at the Taekwondo academy @ZaatariCamp@Refugees http://t.co/Q3HHNKlJBa
— UN Refugee Agency (@Refugees) 22 Octobre 2014
Innovation in #Zaatari #camp; @morethsh piloting a project of 3D printing of prosthetics in the camp.pic.twitter.com/qZp5OGZMeK
— Za’atari Camp (@ZaatariCamp) 13 Novembre 2014
La passivité de la communauté internationale face au nombre croissant de réfugiés syriens gagnant la Turquie est à l’origine d’une crise sans précédent, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public jeudi 20 novembre. Certains réfugiés sont refoulés et visés par des tirs à balles réelles à la frontière, tandis que plusieurs centaines de milliers d’autres vivent dans la misère.
La passivité de la communauté internationale face au nombre croissant de réfugiés syriens gagnant la Turquie est à l’origine d’une crise sans précédent, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public jeudi 20 novembre. Certains réfugiés sont refoulés et visés par des tirs à balles réelles à la frontière, tandis que plusieurs centaines de milliers d’autres vivent dans la misère.
Dans son rapport, intitulé Struggling to Survive: Refugees from Syria in Turkey, Amnesty International met en évidence les risques graves en matière de droits humains que courent 1,6 million de personnes venues trouver refuge dans le pays au cours des trois dernières années et demi. L’organisation insiste également sur la réticence de la communauté internationale à assumer une responsabilité financière face à cette crise des réfugiés syriens.
« La Turquie éprouve beaucoup de difficultés pour répondre aux besoins élémentaires de plusieurs centaines de milliers de réfugiés syriens. En conséquence, nombre de ceux qui ont réussi à passer la frontière vivent aujourd’hui dans le dénuement le plus total. L’aide humanitaire internationale est très faible, mais la Turquie doit elle aussi se mobiliser davantage pour se voir octroyer cette aide,a déclaré Andrew Gardner, chercheur d’Amnesty International sur la Turquie.
« Le pays a officiellement ouvert ses postes-frontières aux réfugiés syriens, mais la réalité est tout autre pour ceux qui tentent d’échapper aux ravages de la guerre. Nombre d’entre eux sont refoulés vers la zone de conflit, et certains sont même la cible de tirs à balles réelles. »
La Turquie accueille la moitié des 3,2 millions de femmes, d’hommes et d’enfants qui ont fui les violences, les persécutions et d’autres violations des droits humains en Syrie. À ce jour, le pays a dépensé quatre milliards de dollars pour faire face à cet afflux massif de réfugiés. Et, parallèlement, seuls 28 % des 497 millions de dollars assignés à la Turquie dans le cadre de l’appel de fonds régional 2014 des Nations unies en faveur des Syriens avaient été versés par les donateurs internationaux à la fin du mois d’octobre.
La Turquie et les États voisins (Égypte, Irak, Jordanie et Liban) abritent 97 % des réfugiés en provenance de Syrie.
« La Turquie a pris à sa charge une partie substantielle du poids financier de la crise. Le manque d’empressement des pays riches à assumer une plus grande responsabilité financière dans cette crise et à offrir un nombre décent de places de réinstallation est déplorable », a déclaré Andrew Gardner.
Des réfugiés visés par des tirs à la frontière
Aux postes-frontières officiels, la Turquie applique une politique d’ouverture des frontières pour les Syriens, mais seuls deux postes sont entièrement ouverts sur une bande frontalière de 900 kilomètres. Or, même à ces deux postes, les personnes qui n’ont pas de passeport se voient régulièrement refuser le passage, à moins qu’elles n’aient besoin d’une aide médicale ou humanitaire d’urgence.
En outre, rejoindre ces postes-frontières représente un périple long et risqué pour la plupart des réfugiés. Nombre d’entre eux n’ont d’autre choix que de tenter de franchir la frontière à des points de passage non officiels, d’accès difficile et souvent dangereux, situés dans des zones de conflit, avec l’appui de passeurs dans bien des cas. Ils se heurtent alors fréquemment à des violences.
Selon les informations recueillies par Amnesty International, au moins 17 personnes ont été abattues par des gardes-frontières, qui ont tiré à balles réelles, à des points de passage non reconnus entre décembre 2013 et août 2014. Beaucoup ont été rouées de coups ou ont subi d’autres mauvais traitements avant d’être refoulées vers la Syrie, en proie au conflit.
Ali Özdemir (14 ans) a reçu une balle dans la tête dans la nuit du 18 au 19 mai alors qu’il se dirigeait vers la frontière turque. Son père a raconté à Amnesty International qu’Ali se trouvait avec neuf autres réfugiés. À une dizaine de mètres de la frontière, ils ont entendu parler turc. Ali a eu peur et, alors qu’il avait décidé de faire demi-tour, il a reçu une balle sur un côté de la tête. Aucun avertissement, ni oral, ni par le biais de tirs en l’air, n’avait été donné. Ali est maintenant aveugle.
« Tirer sur des gens qui fuient un conflit et cherchent un refuge est ignoble. C’est une violation manifeste du droit international qui ne doit pas rester impunie, a déclaré Andrew Gardner.
« Les États ont pour obligation fondamentale d’ouvrir leurs portes aux personnes qui fuient des persécutions ou une guerre. Les autorités turques doivent prendre toutes les mesures qui s’imposent pour garantir la sécurité de celles et ceux qui fuient le conflit syrien et leur permettre de rejoindre la Turquie. »
La situation sur le territoire turc
Sur les 1,6 million de Syriens réfugiés en Turquie, seuls 220 000 personnes vivent dans les 22 camps bien équipés, qui ont atteint les limites de leur capacité d’accueil. Plus de 1,3 million de réfugiés sont livrés à eux-mêmes. D’après des sources gouvernementales turques, seuls 15 % des réfugiés syriens vivant en dehors des camps officiels reçoivent une aide de la part d’organismes humanitaires.
Pour se nourrir et se loger, les familles prennent des mesures désespérées, faisant même parfois travailler leurs enfants.
« Ibrahim » (10 ans) et sa famille ont fui Alep il y a deux ans. Ils se sont installés à Kilis, ville frontalière turque, où ils vivent dans une casemate de béton. Pour survivre, le jeune Ibrahim récupère avec son père le plastique dans les poubelles, gagnant 1 livre turque (0,40 dollar) pour 500 g de plastique. Il a raconté à Amnesty International qu’il se levait tous les jours à 6 heures et terminait sa journée de travail vers 16 heures. Certains jours, il a le temps d’apprendre à lire et à écrire auprès d’un imam local. Les neuf autres enfants de la famille ne vont pas à l’école.
« La situation de la plupart des réfugiés syriens après qu’ils ont échappé aux ravages de la guerre est sombre. Ils sont abandonnés par la communauté internationale. Les États les plus riches renâclent à apporter une aide financière et à offrir des places de réinstallation, a déclaré Andrew Gardner.
« La Turquie n’a précisé le statut juridique et les droits des réfugiés syriens qu’en octobre, avec l’adoption par le Parlement d’une directive relative à l’octroi d’une protection temporaire. Ce texte doit être pleinement mis en œuvre et porté à la connaissance des réfugiés syriens comme des fonctionnaires de l’État. »
Extrait du reportage se rapportant à Alep
Alep
Alep. Bientôt… Cela fait tout juste deux ans que je n’ai pas revu la ville…
Si. J’en avais traversé la banlieue, en août 2013 ; mais j’étais alors prisonnier des Brigades al-Farouk, qui me détenaient comme otage. C’était quelques jours avant d’être libéré…
À l’approche de la ville, je suis inquiet. Le danger est très grand : les islamistes sont partout ; j’espère qu’Adnan et ses hommes ont bien reçu mon message. J’ai confirmé mon arrivée hier soir, mais il n’a pas répondu.
Le pick-up quitte la route, s’engage dans la cour d’une ferme délabrée et s’immobilise. Les exploitants sont partis ; une katiba de l’Armée syrienne libre (ASL) y a établi ses quartiers. « C’est ici ! », me crie Lowand ; et je saute en bas de la benne.
Adnan est au rendez-vous… Je suis soulagé.
Je l’avais rencontré en 2012, à l’état-major de l’ASL. Il a vieilli ; il a les traits tirés, le teint gris. Il porte la barbe, désormais ; et j’ai peine à reconnaître le jeune homme de vingt-cinq ans, tout fringant, qui ne tarissait pas d’optimisme sur la grande aventure révolutionnaire qui allait transfigurer son pays.
Le régime gagne du terrain. Depuis plusieurs mois, depuis que l’État islamique occupe tous les esprits, en Europe et aux États-Unis, plus aucun média ne parle de la Syrie, sinon pour commenter les frappes de la coalition internationale. Mais la guerre se poursuit, à huis clos, et l’armée de Bashar al-Assad redouble ses efforts pour reprendre aux rebelles les zones « libérées ».
Adnan me conduit d’abord à Douer al-Zeitoun, un village que je connais bien, dans le rif d’Alep, à une petite dizaine de kilomètres de la ville : c’est là que, en 2012, je m’étais entretenu à plusieurs reprises avec le colonel Ahmed Jabbal al-Okaidi, le commandant en chef de l’Armée syrienne libre à Alep. Mais, cette fois, l’endroit est désert. Le quartier général du colonel a été déplacé depuis longtemps ; et il ne cesse de se replier, de villages en hameaux…
Douer al-Zeitoun ne sera donc qu’une étape, pour y attendre la confirmation que la route est sécurisée, vers une autre destination : Handarat, une grosse bourgade où ont lieu d’intenses combats.
C’est une position stratégique, réellement, car le village contrôle le couloir qui relie Alep à la frontière turque et l’armée syrienne n’est plus très loin d’en chasser les rebelles –j’apprendrai quelques jours plus tard la chute d’Handarat… et des villages voisins de Sifat et Moudafah.
L’armée gouvernementale se garde bien d’affronter les katiba de l’EI qui se sont emparées d’une partie du terrain tenu jusqu’alors par l’ASL ; et l’EI, comme si un accord tacite avait été passé avec Damas, ne s’en prend pas non plus aux positions de l’armée régulière, à Alep en tout cas.
– Daesh et Assad ne sont pour nous qu’un seul et même ennemi, m’explique un des combattants, que je ne connais pas. Ce n’est plus un secret, que le régime a libéré ces types des prisons, ces fanatiques, et les a laissé créer leur milice radicale pour donner au monde une image négative de notre révolution, qui était pacifique au début, et qui demandait seulement la liberté… Le régime a parrainé ces extrémistes ; c’est pour ça qu’il ne les bombarde pas. Au contraire, quand nous lançons une offensive contre Daesh, le régime nous frappe pour ralentir notre progression. À l’état-major, nous sommes persuadés qu’il existe des contacts entre l’armée et Daesh et qu’ils coordonnent leurs opérations. Bien sûr, quand le régime en aura fini avec nous, il règlera son sort à Daesh… Assad va rester ; nous… nous avons perdu…
Aussi, l’ASL est-elle seule face à l’EI qui progresse dans le sud et l’est d’Alep, tandis que les forces gouvernementales l’attaquent par le nord ; un étau qui se resserre peu à peu… Les troupes du régime ont ainsi presque entièrement reconquis le nord du gouvernorat et essaient à présent d’achever l’encerclement de la ville d’Alep en avançant vers l’ouest, pour couper la route vers la Turquie et empêcher toute retraite des combattants de l’ASL et l’approvisionnement des quartiers qu’ils contrôlent. C’était tout l’enjeu de la bataille d’Handarat…
La route est longue jusqu’à Handarat ; car il faut suivre à travers le rif les méandres des pistes et des sentiers, pour éviter les barrages de l’armée régulière. Nous y rejoignons les derniers défenseurs encore vivants.
Adnan, Iohanna, quelques hommes épuisés, courbés… Sur fond du roulement de l’artillerie gouvernementale et des sifflements des obus de mortier qui s’abattent sur les ruines du village, nous nous accroupissons autour d’un feu sur lequel ronronne une théière. Il fait froid. Le soir tombe ; et avec lui, la rosée, l’humidité. « C’est trop pour nous, trop dur, trop de forces contre nous », me lance soudainement Adnan, qui était resté muet depuis mon arrivée. Adossé à un mur de pierres dont le mortier, lépreux, s’effrite et recouvre son blouson, il soupire. « Les soldats d’al-Assad ne sont pas seuls. Dans le sud, ils sont aidés par le Hezbollah. Ici, il y a des brigades iraniennes avec eux, et aussi des brigades chiites, qui sont récemment arrivées d’Irak. Et puis aussi quelques soldats russes. On en a tué plusieurs… »
Comme à chacun de mes séjours en Syrie, en compagnie des combattants de la rébellion, je constate le même manque de moyens, l’absence d’armes lourdes, qui leur font cruellement défaut, les kalachnikovs usées par trois ans de guerre, réparées parfois, rafistolées plus exactement, avec ce qu’on peut encore trouver. Plus même une simple grenade à main ; désormais, ils ne disposent plus guère que de bombes artisanales, des bouteilles et canettes à soda, emplies de poudre noire, de boulons, de clous, de déchets de métaux, dont il faut allumer la mèche avec un briquet avant de lancer.
– C’est la raison pour laquelle l’ASL d’Alep n’a pas envoyé d’aide à Kobanê ?, demandé-je.
– Pas du tout !, intervient un officier de l’état major qui nous accompagne. Une cinquantaine d’hommes sont déjà partis pour Ayn al-Arab [dénomination arabe de Kobanê, nom kurde de la ville].
– Oui, je sais… Cinquante hommes… Excuse-moi, mais… C’est très peu ; c’est symbolique, mais c’est inutile…
– Le colonel al-Okaidi était d’accord d’envoyer plusieurs centaines d’hommes. On a même parlé de rassembler 1.300 combattants pour secourir Ayn al-Arab. Mais ce sont les Kurdes qui n’ont pas voulu. On avait l’accord des Turcs pour traverser la frontière et entrer dans Ayn al-Arab. Mais c’est le porte-parole des Kurdes qui a dit non : ils ne veulent pas de l’aide de l’ASL ; ce qu’ils veulent, c’est que les Turcs leur fournissent des armes. Ils ne veulent pas non plus l’aide des Peshmergas d’Irak…
– Tu sais bien pourquoi, intervient à son tour Iohanna. La Turquie est trop liée à l’ASL et elle contrôle les Peshmergas du PDK. Ce ne sont pas les Kurdes qui ont dit non, mais l’YPG, parce qu’on sait bien ce qui va se passer si l’ASL et le PDK prennent le contrôle de Kobanê : ils vont imposer les conditions de la Turquie, et ce n’est pas ce que nous voulons.
Adnan et l’officier ne semblent pas très d’accord avec cette assertion : « Le PDK, c’est vrai », proteste Adnan. « Mais pas l’ASL ! »
– Inutile de se disputer… De toute façon, ajoute-t-il, à l’intention de l’officier, tu sais bien que Djeich al-Hor[dénomination arabe de l’ASL] n’aurait pas pu détourner mille hommes pour sauver Ayn al-Arab…
La discussion en restera là.
Nous ressassons nos souvenirs, Adnan et moi, comme deux vétérans, et nous rions ensemble… Mais le moral est au plus bas.
Adnan, qui trouvait toujours une bonne raison d’espérer, jadis, qui me baratinait à chaque fois que je le retrouvais sur le front ou au quartier général et m’assurait que tout allait bien, que la victoire était certaine, même lui, aujourd’hui, il m’avoue que la situation est probablement sans issue et que, dans quelques mois, quelques semaines peut-être, pas davantage, le régime aura balayé la révolution de ce dernier bastion, Alep, où elle avait réussi à survivre.
« Nous sommes de moins en moins nombreux », m’explique-t-il. « Chaque jours, plusieurs de nos hommes s’en vont. On voit bien que c’est perdu… On ne peut rien leur reprocher : ils ont été trahis par les Occidentaux ; mais ils se sont bien battus. Maintenant, ils doivent penser à leur famille. La vengeance du régime va être terrible, sans pitié ; ils ne vont pas s’en priver, parce que plus personne ne s’occupe de ce qui se passe ici. Vos gouvernements ont longtemps hésité, mais ils ont finalement choisi leur camp : al-Assad… contre Daesh. Nous, on compte pour rien. On nous a utilisés pour fatiguer le régime ; vous avez réussi à lui enlever ses armes chimiques, tout ce qui restait à la Syrie pour se défendre des Sionistes… Les gars s’en vont ; ils fuient en Turquie parce que, ici, ils ne peuvent plus vivre. Tu sais, Abdulrahmane et Youssef… Ils sont déjà partis. Abou Krahim aussi : il m’a dit qu’il ne pouvait plus continuer comme ça, que ‘son subconscient lui disait de partir’, pour aller vivre en Turquie ou en Europe, pour trouver la paix, un travail, se marier, avoir une vie normale, tranquille, loin des massacres et des destructions qui se répètent depuis trop d’années en Syrie. Il veut étudier, apprendre les sciences et les arts et tout ce qu’il pourra. Il veut vivre heureux, au moins jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. »
Qu’ils étaient partis, je le savais déjà…
« J’ai vraiment très peur pour l’avenir. », poursuit Adnan. « Si le régime réussit à prendre ce village(Handarat), il pourra couper Alep de toutes les agglomérations que nous tenons encore dans le nord du gouvernorat. Nous avons assez de forces dans la ville ; mais ça voudrait dire qu’Alep connaîtrait une catastrophe humanitaire, le même désastre qu’auparavant à Homs, quand elle était assiégée par l’armée. Et puis, ça se passera comme à Homs : la ville tombera. »
Nous resterons la nuit ainsi, l’un à côté de l’autre, à attendre l’aube, au milieu des flashs des explosions et des craquements des impacts.
J’ai demandé à revoir mon ami, le docteur Yasser, qui m’avait maintes fois hébergé dans son hôpital, au cœur d’Alep, l’hôpital Dar al-Shifaâ, plus tard bombardé par les Migs du régime et aujourd’hui complètement ruiné. Adnan m’emmène en voiture jusqu’à son dispensaire, à l’intérieur de la ville. Il ne faut guère plus d’une vingtaine de minutes pour rejoindre Alep ; la route est encore sûre.
Je n’ai pas reconnu Alep. La plupart des quartiers de la rébellion n’existent presque plus. Ce sont partout des ruines, des immeubles effondrés, des tas de gravats au milieu desquels des familles survivent, sous des bâches, autour d’un feu où brulent encore quelques planches, quelques bouts de bois glanés dans les décombres… Je n’ai rien reconnu de cette ville que j’avais découverte en juillet 2011, quand la « révolution » n’avait pas encore commencé, et de ses avenues que j’avais si souvent parcourues en 2012 avec les katiba de l’Armée syrienne libre, de Liwa al-Tohweed, de Jabhet al-Nosra… Pour dire la vérité, je ne sais même pas quelle partie de la ville j’ai traversé en cet automne 2014.
Yasser attendait ma visite ; il m’attendait dans ce petit local sommairement aménagé, dans un sous-sol, une sorte de cave mal éclairée, où un néon blafard jetait sa lumière crue sur un matelas souillé, taché de sang mille fois séché.
Il est devenu le chef du Conseil des médecins d’Alep, une structure mise sur pied par une petite trentaine de praticiens, ceux qui avaient décidé, dès le début des troubles, de soutenir la révolution et de rester dans la ville. Nous n’avons qu’une petite heure, le temps de nous embrasser et d’échanger quelques mots.
Yasser se souviens : « Comme tu le sais, mon ami, Dar al-Shifaâ a été complètement détruit… J’y avais commencé à opérer les civils blessés par les bombardements et les combattants de l’Armée libre le troisième jour du Ramadan, en 2012 ; vingt jours plus tard, les salles d’opération avaient été mises hors d’état par une attaque de l’aviation d’al-Assad… Tu te rappelles : on avait tout transféré dans le petit centre médical d’al-Daqqaq, quelques rues plus loin… Et je t’avais demandé de ne pas révéler l’endroit dans tes reportages. Mais, maintenant, il est détruit aussi. À l’époque, on avait encore trois autres hôpitaux en état de marche : al-Saqhor, al-Miassar et al-Bohoth al-Elmiah… Tout ça a été bombardé… Aujourd’hui, on se débrouille avec presque rien. On n’a reçu aucune aide, d’aucune ONG. Seulement quelques dons privés, ici, dans le gouvernorat d’Alep; puis aussi un peu d’argent de particuliers, des Syriens qui vivent en Arabie Saoudite, au Qatar et aux États-Unis… Mais c’est très peu, par rapport à tout ce qu’il y a à faire ici… Ce qui m’inquiète, c’est le siège… Si la route vers la Turquie est coupée, je ne sais pas comment on va tenir ; les stocks sont presque vides, l’hiver arrive… et si le régime intensifie ses frappes sur la ville… »
– Tu n’as pas trop de problèmes avec Daesh ?
– Ça va plus ou moins… On ne les a pas vus venir, ceux-là. On ne sait d’ailleurs toujours pas d’où ils sont sortis… La dernière fois que tu es venu à Alep… en novembre 2012… C’est bien ça ? Ils n’étaient pas encore là. Ils ont commencé à s’implanter ici en octobre 2013. Tout de suite, ils se sont mis à tourner autour de moi et de l’hôpital, et j’ai dû quitter la ville. On m’a averti que c’était devenu dangereux pour moi. J’ai déplacé mon dispensaire en dehors d’Alep, dans un village, al-Atareb, dans l’ouest du gouvernorat… J’ai bien fait : deux jours plus tard, ils ont enlevé deux de mes anciens collaborateurs, dont mon ami Kalled Sabha… On ne les a jamais revus.
– Et maintenant ?
– Depuis janvier dernier, l’Armée libre fait la guerre contre Daesh… On a nettoyé le quartier et je me suis réinstaller dans la ville. C’était nécessaire : en janvier, j’ai organisé une campagne de vaccination contre la polio… Il fallait qu’on puisse intervenir à Alep.
Depuis lors, je n’ai plus eu de menace ; mais je ne me déplace jamais sans mon arme. Même ici, comme tu vois, je suis armé, me déclare-t-il en me montrant le révolver qu’il porte sous sa vareuse.
Ces types ont blessé notre révolution, à mort… Au début, les gens, ici, haïssaient ces extrémistes. C’est la politique des États-Unis et de leurs alliés européens qui ont poussé les gens à rejoindre Daesh. Tu le sais bien : nos amis d’al-Towheed et d’al-Nosra, Abou Bakri, ce n’étaient pas des radicaux. Ils le sont devenus et ont rejoint Daesh à cause des États-Unis et de vos gouvernements, qui ont envoyé des avions pour frapper Daesh, mais qui ferment les yeux sur la terreur exercée par al-Assad. Tu dois le dire, ça, dans ton journal !
Les gens, ici, ils ont commencé à avoir de la rancœur envers les États-Unis et l’Europe quand ils ont compris que vous ne vouliez pas aider notre révolution. Et cette rancœur s’est changée en haine quand on a vu que, contre Daesh, l’Occident est intervenu ; pas contre al-Assad. Tu dois le dire, ça aussi ! Chaque jour, nos enfants meurent à cause des bombes, des barils d’explosif que les hélicoptères d’al-Assad balancent sur la ville. Mais les États-Unis ne nous permettent pas d’avoir des missiles anti-aériens.
– Quel espoir reste-t-il encore à la révolution ?
– Il n’y en a plus, Pierre… Nous avons vu disparaître nos derniers espoirs avec l’arrivée de Daesh. Nous avons vu sombrer notre révolution, ballotée entre le régime d’al-Assad, les États-Unis et Daesh… C’est ça, la réalité !
La politique internationale n’a eu aucune pitié pour notre révolution. Chacun a comme d’habitude défendu ses intérêts.
– Plus aucun espoir de reprendre le dessus ? L’Armée syrienne libre…
– Regarde autour de toi ! Où est-elle, aujourd’hui, l’Armée syrienne libre ?! Il n’y a plus, aujourd’hui, d’Armée syrienne libre ! Maintenant, il y a al-Assad, Daesh, d’autres groupes islamistes, et les États-Unis… Pour nous, c’est terminé. Nous avons perdu, mon ami. Et, pour la Syrie, ce n’est que le début d’une guerre sans fin…
– Qu’est ce que tu comptes faire, alors ? Repartir en Turquie ? Reprendre tes anciennes fonctions comme esthéticien ?
– Moi ? Non… J’en ai parlé avec ma femme… Tu la connais… Je te l’avais présentée à ta dernière visite… Elle me comprend ; je suis trop impliqué, ici. Je me suis trop investi pour partir comme ça. Je vais rester ici, jusqu’à la fin.
Je ferai comme tous les jours. Je commence très tôt ma journée. On opère des heures durant, dans les conditions que tu voies là. Parfois, je suis tellement épuisé que je me couche parterre et je dors comme ça, jusqu’à ce que d’autres blessés nous soient amenés et qu’on me réveille. Il n’y a plus que quelques médecins, désormais… pas seulement pour la ville, mais pour toutes les zones libérées du gouvernorat.
Et puis, on verra bien… Incha’Allah.
Adnan réapparaît ; il porte plusieurs kalachnikovs aux deux épaules, et des chargeurs à bout de bras. Il est pressé de repartir, et me rappelle que le groupe avec lequel je dois moi-même rebrousser chemin pour rejoindre ceux du YPG ne m’attendra pas.
Yasser sanglote ; il m’embrasse et me retient un instant dans ses bras : « Pierre… Nous avons fait notre révolution parce que nous voulions notre liberté… Pour nous débarrasser de la corruption, pour en finir avec le régime héréditaire de la famille al-Assad… Pas pour voir mourir nos enfants… Pas pour détruire notre pays… Pas pour en venir à devoir combattre les intérêts du monde entier, ici, sur notre terre… Mais personne, dans le monde, ne veut nous aider à arrêter cette guerre. La Syrie, aujourd’hui, c’est le pays des voleurs, des tueurs et des extrémistes. Je te l’ai déjà dis –souviens-toi !- : je ne comprends toujours pas pourquoi le monde entier s’est défié de notre révolution. »
Ce fut une courte rencontre, avec les anciens de la « Bataille d’Alep ». Tout avait commencé le 20 juillet 2012 ; je m’en souviens : j’étais à Tunis et je m’étais précipité dans un avion pour Istanbul, dès l’annonce du soulèvement. J’y aurai participé, à ma façon, le stylographe à la main. J’aurai suivi l’aventure révolutionnaire de ce peuple, pas à pas, de mois en mois, tout au long de mes onze voyages dans la Syrie en guerre. J’en aurai accompagné l’histoire, depuis l’essor de la révolution, jusqu’à son involution ; du début, jusqu’à la fin.
Une trop brève rencontre. Elle a confirmé tout ce que j’avais envisagé, depuis plus d’un an, depuis le début… Et la séparation est déchirante.
Dans le sud, l’ASL est en train de perdre la bataille de la capitale, Damas ; les forces gouvernementales l’ont rejetée dans les lointaines banlieues du rif. Au centre, après avoir dû se retirer de Homs, c’est maintenant dans la région de Hama que l’ASL connaît de cuisants revers…
Et c’est peut-être la dernière fois que je vois Alep, avant longtemps.
Un reportage de Pierre Piccinin da Prata
Pour la totalité du reportage, voyez ici