« J’ai été frappée par les policiers tunisiens » Julie Schneider, correspondante de presse, témoigne.


Voir également ceci : fête des Martyrs violemment réprimée

lundi 9 avril 2012, par La Rédaction

Lors de la manifestation du lundi 09 avril à Tunis, plusieurs journalistes ont été pris à partie. Témoignage.

***

Avenue Habib Bourguiba. 12 h 30. Cela fait pratiquement une heure que les policiers répondent aux manifestants par des gaz lacrymogènes. Certains n’hésitent pas à user de leur matraque. À l’angle de l’avenue de Paris, des arrestations ont lieu, dont celle de Jaouhar Ben Mbarek, bras en écharpe, membre du réseau Doustourna (mouvement associatif indépendant qui se veut le garant des acquis des Tunisiens). Un homme âgé, cheveux blancs et bien habillé, tente d’échapper à la police. Il tombe devant un lampadaire. Le policier lève sur lui sa matraque. Un journaliste intervient pour l’arrêter. Je m’approche. Quelques policiers arrivent. Face au cordon qui s’est mis en place près de l’homme, ils ne font rien.

C’est le flou total. La scène est surréaliste. Des gens courent partout, des gaz lacrymogènes sont envoyés, des policiers chargent, des camions arrivent. Une femme crie, se débat. Elle est maintenue par deux policiers, visage découvert. D’autres portent des cagoules. Je lance un « sahafié », journaliste en arabe. Je prends une photo. Le policier à la gauche de cette femme, portant des lunettes à montures fines, les cheveux courts et un haut marron, abaisse mon appareil. Dans ses yeux, seule la colère transparaît. Je m’exécute et lui reprécise que je suis journaliste. À ce moment-là, des hommes arrivent. Certains ont des uniformes, d’autres non. L’un d’entre eux essaie de m’arracher mon appareil photo. Je maintiens mon boîtier avec ma main droite. Dans ma main gauche, j’ai mon carnet et mon stylo. Je suis bousculée. Je ne peux pas accéder à ma carte de presse qui se trouve dans la poche droite de mon blouson.

Tout va très vite. En quelques minutes, je me retrouve au sol. Je reçois des coups dans le dos, dans les fesses. Je porte mon sac à dos sur le devant. Plus pratique pour sortir mon matériel. Dans l’agitation, je perds mes lunettes de soleil. Je ne pense pas à repréciser que je suis journaliste, je ne pense qu’à mon appareil photo, à ma carte mémoire, aux clichés que j’ai déjà pris. Le besoin de se focaliser sur quelque chose d’autre est le plus important. Le besoin de ne pas réaliser ce qui se passe supplante le reste. Je ne sais pas combien de temps la scène a duré. Je ne cesse de penser à mon appareil. En tentant de le retenir, mon pouce, coincé dans la lanière, se tord. Depuis, il est gonflé et bleu.

Finalement, au loin, j’entends mon appareil fracassé sur le trottoir. Plusieurs fois. Des gens me hissent et me relèvent. Policiers ? Civils ? Je ne sais pas. Je suis poussée, tirée vers un fourgon de police. Un représentant du Pôle démocratique moderniste intervient et lance que je suis journaliste. Je le répète alors. Rien à faire. Je reçois encore des coups sur la tête. Certains sont donnés avec le plat de la main. D’autres, je ne sais pas. Des matraques peut-être. Aucune idée.

La plupart des policiers s’éloignent pendant que d’autres m’emmènent à l’arrière d’un fourgon parqué non loin. Des personnes continuent de se faire arrêter. Pensant qu’ils cherchent à me mettre en sécurité, je relâche la pression. Je suis de nouveau poussée, j’ai alors l’impression qu’on veut m’embarquer. Je reprécise que je suis journaliste. Je glisse mes doigts dans les barreaux blancs du fourgon bleu pour prendre appui. Ma carte de presse est toujours dans mon blouson. On ne m’a pas demandé de la présenter. Un militant d’Ennahda, que j’ai rencontré à plusieurs reprises lors de meetings ou au siège du parti, apparaît. Il parle aux policiers. Je suis alors relâchée.

Je me dirige vers le lieu où mon appareil a été fracassé. Je retrouve mon objectif, à peu près intact. Un homme vêtu de noir passe, me le prend et le balance sur le sol avant de se retourner et de me lâcher un sourire mesquin. L’objectif est éclaté en plusieurs morceaux. Je ramasse les débris. Des policiers les poussent à coups de pied. Je suis à la recherche de ma carte mémoire, mais rien. Je reste quelques minutes en retrait avec d’autres journalistes pour observer la scène. Des policiers passent en scooter. Des camions arrivent. Encore des charges. Toujours des gaz lacrymogènes dont le goût âpre reste des heures dans la bouche.

Avec le calme, la douleur se fait sentir, devient plus vive. J’ai des hématomes un peu partout. Sur le chemin du retour, je constate que j’ai dû mal à marcher. L’avenue de Paris offre le même spectacle de désolation. Des enfants qui se promenaient avec leurs parents crient et pleurent. Les devantures des magasins sont baissées. C’est alors qu’un homme me tend une fleur. Fragile, de couleur fuchsia et odorante, elle contraste avec l’âpreté et la violence ambiantes.

(09 avril 2012 – Avec Julie Schneider)

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Tunisie: six mois après l’élection, la démocratie en chantier à l’Assemblée


REPORTAGE — Par Cécile FEUILLATRE — TUNIS, 2 avr 2012 (AFP)

Il y a des coups de gueule, des discussions interminables, des tensions. Mais
aussi un travail sérieux, des échanges féconds, des amitiés qui se nouent: près de six mois après leur élection, les élus de l’Assemblée constituante tunisienne « tissent » doucement la démocratie.
Dans le beau palais beylical du Bardo à Tunis, les « constituants », comme on les appelle, sont réellement à l’oeuvre depuis un mois et demi.

Elue le 23 octobre lors des premières élections libres en Tunisie, l’Assemblée nationale constituante, dominée par les islamistes d’Ennahda, a pris son temps: un mois pour se réunir en plénière, un autre pour définir une « mini constitution » provisoire et son règlement intérieur…

Finalement, depuis la mi-février, les 217 élus, partagés en commissions thématiques, ont commencé à s’atteler à leur mission principale: la rédaction d’une nouvelle constitution pour la Tunisie post-Ben Ali.

« Oui, on peut dire que le travail progresse à pas de tortue », reconnaît Ahmed Nejib Chebbi, fondateur du Parti démocrate progressiste (PDP), dans l’opposition.

« Question de méthode et de volonté politique », analyse-t-il. A l’instar de nombre de ses collègues, il estime néanmoins que la récente décision d’Ennahda de renoncer à toute référence explicite à la charia dans la future constitution a levé un gros obstacle au travail des constituants.

« La pression a diminué d’un cran », abonde Hassen Radouani, un indépendant membre de la commission « Préambule et principes généraux », l’une des plus sensibles puisqu’elle devait décider de la référence ou non à la charia.

« C’est beaucoup plus calme »

« Avant, il y avait beaucoup d’éclats de voix, maintenant, c’est beaucoup plus calme », sourit cet inspecteur central de la Poste, originaire du bassin minier de
Gafsa (centre de la Tunisie).

Indemnisé comme ses collègues 2.235 dinars par mois (environ 1.100 euros), il rentre tous les week-end retrouver sa famille dans sa région d’origine.

Les commissions constitutives (préambule, droits et libertés, organisation des pouvoirs, juridictions, collectivités) se réunissent les lundi, mardi, mercredi. Les huit commissions législatives sont prévues les jeudi et vendredi, et trois commissions spéciales –dont une consacrée au dossier sensible des martyrs de la révolution– se réunissent aléatoirement.

Les critiques sur le fonctionnement de l’Assemblée –absentéisme, manque de transparence…– sont récurrentes.

Mais en majorité, les constituants travaillent. Directeur commercial, Mohsen Kaabi, élu d’Ennahda à la Manouba (ouest de Tunis), a pris une année de congé sans solde pour se consacrer à la Constituante.
Il est membre de la commission « collectivités locales » –« pas d’enjeu idéologique, donc on avance bien »– et de la commission des martyrs. « Là, c’est très tendu, le sujet est si délicat », raconte M. Kaabi, qui a passé neuf ans dans les geôles de Ben Ali.

Les élus auditionnent des juristes, des experts, des représentants d’ONG, comme Amnesty qui est venue plaider pour l’abolition de la peine de mort dans le futur texte fondamental de la Tunisie.
Il y a les « figures » de l’Assemblée, tel Brahim Qassas, élu de la « Pétition populaire », un obscur mouvement dirigé par un millionnaire tunisien basé à Londres, toujours vêtu de sa tenue traditionnelle bédouine et adepte des sorties théâtrales en séance plénière.

Il y a les rivalités historiques entre anciens opposants à Ben Ali, la plus fameuse étant celle opposant Ahmed Nejib Chebbi du PDP à Mustapha Ben Jaafar, le président de l’Assemblée constituante, dont le parti de gauche Ettakatol est allié aux islamistes. « Nous avons dû mener une lutte acharnée pour conquérir un temps de parole pour l’opposition », raconte M. Chebbi, qui s’est déjà fait couper le micro abruptement par son rival en séance plénière.

Mais, souligne le constituant Mohsen Kaabi, « le plus beau dans cette expérience, c’est que malgré les tensions, on rigole ensemble, on mange ensemble. Nous tissons la démocratie petit à petit ».

Des milliers de Tunisiens fêtent l’indépendance en réclamant la démocratie


mardi 20 mars 2012, par La Rédaction

Des milliers de Tunisiens se sont rassemblés mardi avenue Bourguiba à Tunis pour fêter l’anniversaire de l’indépendance et « défendre la démocratie » contre les esprits « rétrogrades », dans un contexte tendu par le débat sur l’identité et la place de la religion.

Drapeaux tunisiens omniprésents, klaxons, hymne national : les manifestants, venus à la suite des appels lancés par les réseaux sociaux et des mouvements citoyens criaient : « le peuple veut un Etat civil (séculaire) ! » « Non à l’esprit rétrograde, non au califat », ou encore : « nous ne laisserons pas voler notre révolution par les esprits obscurantistes ».

Les slogans de la révolution « travail, liberté, dignité », étaient également repris en choeur. « Au nom de l’ouvrier et de l’agriculteur, nous continuons à militer », proclamait une banderole, tandis qu’une autre réclamait « du travail, ou le départ du gouvernement ».

« Nahdaouiste (partisan du parti islamiste Ennahda, ndlr), éloigne toi, la femme est plus forte que toi » ! chantaient en choeur un groupe de femmes, dont certaines enveloppées dans des drapeaux tunisiens.

« Le bourguibisme (courant de pensée inspiré du père de l’indépendance Habib Bourguiba) ne mourra jamais », « Laissez ma Tunisie libre », « Gouvernement de la honte dégage », « séparation de la religion et de l’Etat », pouvait-on lire ici et là sur les affiches brandies par les manifestants.

Le 56e anniversaire de l’indépendance, conquise le 20 mars 1956 après 75 ans de protectorat français, se déroule dans un contexte délicat, marqué par l’accroissement des tensions entre les camps « islamiste » vainqueur des élections et « moderniste ». Le débat, envenimé par des incidents liés aux radicaux salafistes, tourne autour de la question de l’identité tunisienne et de la place à accorder à la religion dans la future Constitution du pays.

« J’ai combattu la dictature et je suis venue ici pour dire haut et fort que nous n’accepterons plus jamais d’être sous une autre dictature », a déclaré à l’AFP Oum Zyed, militante réputée et membre du Congrès pour la République (CPR, deuxième parti au sein de l’Assemblée constituante).

« Je suis une femme libre et je milite pour que la Tunisie soit toujours démocratique malgré les tentatives rétrogrades qui veulent porter atteinte à nos acquis », a déclaré une autre manifestante, Fatma Ziedi.

« On commémore ce grand évènement dans un moment où notre pays connaît certaines dérives sur les plans constitutionnel, institutionnel et politique », a déclaré de son côté Mongi Ellouz, secrétaire général adjoint du Parti démocrate progressiste (PDP).

« Il y a des atteintes aux libertés et nous manifestons aujourd’hui contre l’instauration de la charia, la loi islamique dans la future Constitution et pour imposer une Constitution démocratique qui respecte les libertés et les droits de tous les Tunisiens », a-t-il ajouté.

Dans un discours prononcé mardi matin pour commémorer l’indépendance, le président tunisien Moncef Marzouki a exhorté tous les Tunisiens « à vivre ensemble avec, et malgré leurs différences ».

« Que cette fête soit une occasion pour nous tous de repenser nos relations, de vivre avec nos différences et malgré nos différences », a-t-il déclaré lors d’une cérémonie de lever du drapeau au palais présidentiel de Carthage.

« L’union nationale ne peut pas durer si elle est bâtie sur l’incompréhension, la haine et la division », a-t-il ajouté.

(20 mars 2012 – Avec les agences de presse)

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La société civile se mobilise contre Wajdi Ghenim


 

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Le 15 février, par J.S.
Alors que la visite du prédicateur Wajdi Ghenim est de plus en plus controversée, la société civile se mobilise pour faire front. Ce mercredi 15 février, au Teatro de l’hôtel Mechtel à Tunis, Kolna Tounes avait organisé une conférence de presse en partenariat avec Doustourna, mais aussi l’initiative citoyenne et la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme. Le thème: Les retombées socioculturelles de la visite de Wajdi Ghenim et de ses pairs en Tunisie.
Depuis le 11 février, Wajdi Ghenim, invité par des associations inconnues « mais autorisées », a pu constater Bochra Bel Haj Hmida, donne conférences sur conférences, prêches sur prêches, prônant notamment l’excision, « la négation totale des droits de la femme ». « Il montre surtout un mépris manifeste pour la souveraineté de l’Etat tunisien », déclare Emna Menif à l’Economiste Maghrébin. L’association Kolna Tounes, qui a notamment appelé à une manifestation devant le siège de l’Assemblée constituante samedi 18 février à partir de 12H, a donc fait parvenir une lettre, par voie d’huissier, demandant au chef du gouvernement, au ministre des Droits de l’Homme, au mufti de la République et au président de l’Assemblée constituante, de faire appliquer la loi. « Selon la loi, l’excision, la polygamie et l’appel à la haine sont  punissables », rappelle Emna Menif, avant de déplorer que Wajdi Ghenim « se serve des mosquées, alors que la loi garantit leur neutralité ».
C’est sur ce dernier point que de nombreuses associations et citoyens ont porté plainte à travers la voix de Bochra Bel Haj Hmida. « La plainte déposée est basée sur la question des mosquées. Les mosquées ne doivent pas servir à la propagande politique », note l’avocate «  et nous demandons l’interdiction du prêche de vendredi prévu à Sfax ». Pour elle, « on ne peut pas accepter la violence et l’appel d’une manière ou d’une autre au meurtre. Il faut aussi faire prendre conscience des dangers qui guettent notre pays », détaille-t-elle, faisant ainsi référence à l’initiative de Kolna Tounes. Et ces dangers sont « la haine entre Tunisiens et ces divisions qui ne cessent de se renforcer soi-disant au nom de la religion ».
Un point de vue partagé par Jaouhar Ben Mbarek. Ce spécialiste en droit constitutionnel considère que « les actions de la société civile doivent se regrouper ». Le but ? « Combattre pour la liberté, la démocratie mais surtout la réalisation des objectifs de la révolution ». Lui, « se fout de la visite de Wajdi Ghenim et de son discours ». En revanche, il est plus interpelé par « l’absence de réaction du gouvernement par rapport à l’instauration d’un débat religieux et identitaire. […] Les revendications de la révolution étaient socio-économiques. Il faut sortir du débat identitaire et revenir à l’essentiel ».

La Tunisie appelle tous les pays à expulser les ambassadeurs syriens


Ils ont rejoint la conspiration internationale contre le régime défenseur de la Palestine et de la démocratie

dimanche 5 février 2012, par La Rédaction

Le Premier ministre tunisien, Hamadi Jebali, a appelé dimanche tous les pays à expulser les ambassadeurs de Syrie pour protester contre la répression sanglante.
« Le peuple syrien attend des actes (…) La moindre des choses est de couper l’ensemble des relations avec le régime syrien (…) Nous devons expulser les ambassadeurs syriens des pays arabes et de tous les autres », a déclaré M. Jebali à la Conférence sur la sécurité de Munich, au lendemain de l’annonce par Tunis de l’expulsion prochaine du représentant syrien en Tunisie.
Evoquant le rejet par la Chine et la Russie d’une résolution condamnant la répression, au Conseil de sécurité de l’ONU samedi, M. Jebali a dénoncé « l’emploi excessif du droit de veto ». « C’est un droit dont on abuse ; la communauté internationale doit réviser ce genre de mécanisme », selon lui.
Présent également à Munich, le Premier ministre du Qatar, Hamed ben Jassem al-Thani, a estimé que le vote de la Russie et de la Chine était « un mauvais signal » envoyé à M. Assad, qui « donne le droit de tuer ». « Malheureusement, hier a été un triste jour. C’est exactement ce que nous craignions », a ajouté le Premier ministre, qui préside le Comité ministériel de la Ligue arabe sur la Syrie et était présent à New York pour le vote.
Le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, a estimé que le vote de l’ONU démontrait que « la logique de la Guerre froide persistait ». « La Russie et la Chine n’ont pas voté en prenant en compte les réalités, mais contre l’Ouest », selon lui. « La responsabilité éthique de la communauté internationale est de hausser la voix, d’envoyer un message fort au régime d’Assad », a-t-il dit.
Le vote au Conseil de sécurité s’est déroulé quelques heures après un bombardement particulièrement meurtrier contre la ville contestataire de Homs (centre), qui a coûté la vie à plus de 230 civils selon l’opposition syrienne.
Intervenant à Munich, la Yéménite Tawakkol Karman, figure de proue du « printemps arabe » et co-lauréate du prix Nobel de la paix 2011, a aussi appelé dimanche tous les pays à expulser les ambassadeurs syriens.
« Au nom du peuple pacifique de Syrie, je vous exhorte à expulser les ambassadeurs syriens de vos pays et à rappeler vos ambassadeurs », a déclaré Mme Karman, en s’adressant aux dirigeants participant à la Conférence, devant laquelle est intervenue samedi la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton. « C’est le minimum que vous puissiez faire pour punir le régime » de Bachar al-Assad.
Mme Karman a « condamné » le vote négatif de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité, estimant que « ces deux pays doivent assumer la responsabilité morale des massacres ». Concernant la situation dans son pays, le Yémen, elle a exhorté « tous les pays à geler les moyens financiers pour (l’ancien président Ali Abdallah) Saleh et le déférer » devant la Cour pénale internationale « car il a tué énormément de personnes ».

(05 février 2012 – Avec les agences de presse)

Tunisie : des milliers de manifestants pour dénoncer la pression salafiste


De Cécile FEUILLATRE (AFP) –

TUNIS — Des filles à qui l’on « conseille » de porter le foulard, des jeunes refoulés d’une mosquée, des enseignants anxieux de voir débarquer à leur cours une étudiante en niqab… Ils ont manifesté samedi à Tunis leur inquiétude face à des incidents qui ont selon eux tendance à se multiplier.

Ce sont deux petites dames aux cheveux blancs, souriantes, agitant avec énergie leur drapeau tunisien: Sarah Moalla et Oum Kalthoum Bradai, retraitées. Elles sont venues participer au défilé pour « la défense des libertés » organisé par des partis de gauche et des associations.

« On était enseignantes, on a passé notre vie à éduquer. Et aujourd’hui certains veulent nous ramener 14 siècles en arrière ? », dit l’une des deux septuagénaires. « Les salafistes sont bouchés, ils ne comprennent rien », renchérit son amie.

La marche a été organisée après une série d’incidents violents impliquant des radicaux de cette mouvance, très minoritaire en Tunisie, mais qui ne cesse de faire parler d’elle depuis la victoire des islamistes d’Ennahda aux élections.

Dans des universités, où les partisans du port du niqab (voile islamique intégral) font pression, jusqu’à entraîner la fermeture d’une fac. Devant la justice, où ils vouent aux gémonies une chaîne de télévision accusée d’avoir diffusé un film blasphématoire. Dans des manifestations, où des journalistes et militants ont été pris à partie, voire molestés.

Mais au-delà de ces incidents spectaculaires, les enseignants, les étudiantes, les artistes venus manifester évoquent des pressions insidieuses, des événements anecdotiques mais qui se répètent trop souvent à leur goût.

« L’épicier m’a dit l’autre jour: vous ne me plaisez pas avec votre jean. Je lui ai rétorqué qu’il ne me plaisait pas avec sa barbe », raconte Leila Katech, une anesthésiste à la retraite, qui « en a assez de voir la religion devenir la seule référence ».

A travers ce prisme, « tout devient un problème: aller voir un gynécologue, parler, s’habiller », déplore-t-elle.

A quelques mètres, deux jeunes femmes s’époumonnent: « La Tunisie est libre, non aux esprits arriérés! » « Ce n’est pas parce qu’on est musulman qu’on est islamiste. J’en ai assez que l’islam soit utilisé contre nous », explique Nadia, une jeune cadre voilée.

Rym, elle, est en cheveux, malgré son père, qui voudrait qu’elle se couvre. « Les barbus essayent de tout contrôler », dit la jeune femme, qui a eu une altercation récente avec des salafistes alors qu’elle voulait montrer à des amis touristes une mosquée de la médina de Tunis.

Les enseignants sont venus en nombre. Aslam Jelouli, professeur à la faculté des Sciences de Tunis, s’angoisse à l’idée qu’une étudiante revêtue du niqab vienne un jour à son cours.

« Regardez ce qui s’est passé à la Manouba » (une fac de Lettres près de Tunis perturbée pendant deux mois par des étudiants et salafistes voulant imposer le port du niqab en cours).

« Le gouvernement n’a rien fait, il a tenté de ménager la chèvre et le chou, mais ce n’est pas possible, on va finir par se faire manger », s’énerve-t-il.

Tiraillé entre ses propres faucons et ses colombes, soucieux de ne pas s’aliéner la partie radicale de sa base, le parti islamiste Ennahda, qui domine le gouvernement tunisien, a réagi timidement aux incidents, voire est resté silencieux.

« Ce gouvernement n’est pas complice, mais il est complaisant, à tout le moins », dénonce le fondateur du Parti Démocrate Progressiste (PDP), Ahmed Nejib Chebbi, présent à la manifestation.

« Aujourd’hui le poids des salafistes ne m’inquiète pas mais le phénomène peut se développer à la faveur de la crise sociale et de l’instabilité », met-il en garde.

« Ils peuvent devenir une menace réelle si on ne les arrête pas », estime de son côté le juriste Yadh Ben Achour, tandis que la chef du PDP, Maya Jribi, dit faire confiance au peuple tunisien, « profondément modéré et tolérant ».

« Tunis Connection » lève le voile sur les réseaux franco-tunisiens


jeudi 19 janvier 2012, par La Rédaction

C’est le livre événement en Tunisie. Sorti le 5 janvier, Tunis Connection : enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali (1) était, dix jours plus tard, en rupture de stock dans deux librairies du centre de Tunis. Compromissions, corruption, affairisme ou encore réseaux politiques, les auteurs, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix, journalistes à Mediapart, ont mené une enquête d’envergure qui lève le voile sur les complicités de la France avec le régime de Ben Ali.
Depuis le soulèvement populaire qui a conduit à la fuite de l’ancien président, il y a un an, les langues se sont déliées. Plus d’une centaine d’entretiens ont été conduits pendant plus de six mois, pour révéler un système « où tout se mêle et s’entremêle ». Un système où diplomates, entreprises, mais aussi médias ont caressé dans le sens du poil le régime de Ben Ali, au nom, notamment, de la lutte contre le terrorisme.
Rencontrés à Tunis à l’occasion de leur visite du 11 au 15 janvier, Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix reviennent sur ces « connections ».

À la lecture de votre livre, on se rend compte que la France était beaucoup plus impliquée qu’on ne pouvait le croire dans le système Ben Ali. Hommes politiques, diplomatie, entreprises, médias… Comment est-ce possible ?

Lénaïg Bredoux : Effectivement, on a découvert dans cette enquête qu’il y avait des ramifications dans tous les domaines : chez les intellectuels, au niveau de la presse avec le système d’invitation de certains journalistes, mais aussi dans le domaine économique, politique ou encore au sein de la diplomatie avec la décadence de l’ambassade de France à Tunis. Tout se mêle et s’entremêle lors de la visite de Nicolas Sarkozy, en 2008. Il était venu proposer de gros contrats, mais il a aussi prononcé cette phrase – que Henri Guaino reconnaît pour la première fois qu’elle était une erreur – : « Les libertés progressent. »

Mathieu Magnaudeix : Sur le plan économique, les entreprises ont joué le jeu. Par exemple, Havas. En octobre 2010, Jacques Séguéla [vice-président de Havas, NDLR] assurait avoir trouvé un partenaire formidable en la personne de Slim Zarrouk [un gendre de Ben Ali, NDLR]. Ce qu’avoue Séguéla maintenant, c’est qu’en gros il ne le connaît pas et qu’on lui a mis dans les pattes. Autre exemple : Orange. Pour s’implanter, l’opérateur a réalisé un montage financier qui n’était pas illégal, mais, disons, baroque. On acceptait de survaloriser une des parties prenantes. Là, ce n’est pas n’importe quelle partie prenante : il s’agit d’un autre gendre, Marouane Mabrouk. Aujourd’hui, ces deux entreprises sont toujours en Tunisie et Havas a racheté la partie qui appartenait à Slim Zarrouk. En l’occurrence, le départ de Ben Ali leur a vraiment permis de s’installer, mais en même temps, il est difficile de les déloger parce qu’il y a beaucoup d’emplois à la clé.

Quel a été le rôle des médias ?

L. B. : Ils sont le reflet de ces relations. Mais il y avait une vraie stratégie de la Tunisie à leur égard. Les autorités tunisiennes avaient compris qu’il fallait se mettre la presse dans la poche. Un jour, Hervé de Charette [député de Maine-et-Loire, NDLR] nous a raconté que Ben Ali, lors de sa visite officielle à Paris, était obsédé par le traitement journalistique en France. D’où la création de l’ATCE [Agence tunisienne de la communication extérieure, NDLR], d’où ce système mis en place avec Image 7 [un cabinet de relations publiques créé par Anne Méaux, NDLR]. Ben Ali savait très bien qu’une partie de sa survie se jouait sur son image à l’étranger. Et, d’un côté, les journalistes avaient toutes les peines du monde à venir travailler en Tunisie. Il y en a qui l’ont fait et qui l’ont très bien fait, assez courageusement d’ailleurs. Et d’autres pour qui c’était plus ambigu. Il y a une journaliste d’un titre du groupe Lagardère qui, un jour, a proposé un sujet sur la Tunisie, et on lui a dit : « Mais tu sais où tu travailles ? »

On nous a raconté aussi que certains articles ont été censurés parce que ce n’était pas la ligne éditoriale. Sans compter tous les reportages sur mesure sur les droits des femmes, sur le miracle économique, préparés par Image 7. On ne sortait pas des sentiers battus. Cela a participé à cette image de carte postale. Et puis il y a eu des prises de position éditoriale très claires, comme lorsqu’un hebdomadaire a écrit « plutôt Ben Ali que les barbus ». C’est un choix qui se défend, mais à cela, il fallait ajouter aussi ce petit milieu où ce sont toujours les mêmes qui intervenaient sur la Tunisie, comme Éric Raoult, Pierre Lellouche ou encore Bertrand Delanoë.

Dans le chapitre 8, vous confirmez que les autorités tunisiennes opéraient sur le sol français. Vous avez eu accès aux archives de Botzaris, que révèlent-elles ?

M. M. : Les archives de Botzaris révèlent l’intention d’un maillage important. Les autorités tunisiennes espionnaient sur le sol français les islamistes, mais aussi les militants et les membres de l’opposition, comme lorsque Hamma Hammami est venu en 2003. Ensuite, elles établissaient des rapports.

L. B. : À n’importe quel rassemblement de l’opposition tunisienne à Paris, il y avait des flics du consulat. Et les ministres français le savaient pertinemment et laissaient faire tant qu’il n’y avait pas de perturbations. Tout ce que la France voulait éviter, c’était une affaire Ben Barka bis [opposant du régime marocain disparu en 1965, NDLR]. Il y avait une coopération policière entre les deux pays. La déclaration de Michèle Alliot-Marie n’est pas tombée du ciel. Pourquoi a-t-elle proposé, le 11 janvier, le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre ? Parce qu’il y a toujours eu une coopération policière entre les deux pays, sous la droite comme sous la gauche. Jean-Pierre Chevènement, quand il était ministre de l’Intérieur, parlait, lui aussi, de lutte contre l’islamisme grâce une coopération policière. Des listes de présumés terroristes étaient établies par les autorités tunisiennes et transmises à la France. Et elle les acceptait sans rechigner.

Vous terminez votre livre en parlant d’une « nouvelle indépendance », que voulez-vous dire ? Quels types de relations peuvent être désormais construites ?

M. M. : On a du mal à voir ce qui peut se mettre en place. « On n’a pas fait assez », a avoué Henri Guaino. Pour le moment, on est dans l’accompagnement verbal de la révolution. C’est le moins que l’on puisse faire. Maintenant, des gestes restent à faire, surtout qu’il y a des signaux contradictoires entre les propos d’Alain Juppé et ceux de Claude Guéant. Sur l’affaire des migrants de Lampedusa, on a réduit le montant de l’aide au retour [de 2 000 à 300 euros, NDLR] pour éviter de créer un appel d’air. Cela été mal perçu en Tunisie, surtout que ce petit pays a accueilli des milliers de réfugiés libyens.

L. B. : La France est restée un partenaire privilégié de la Tunisie, mais les rapports n’étaient pas égalitaires. La Tunisie est un pays en développement et qui dépend beaucoup des relations internationales. Avec le passé postcolonial, la France a développé l’image de carte postale un peu cliché. On a rencontré des gens qui nous disaient « la Tunisie et la France, c’est une histoire d’amour qui se finit mal ». Il faudrait peut-être développer des relations moins affectives, moins chargées de complaisance et plus égalitaires. Les Tunisiens connaissent bien la France, mais la France ne connaît pas la Tunisie.

(1) « Tunis Connection : enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali », éditions Seuil, 250 p, 17,50 euros

(19 janvier 2012 – Propos recueillis par Julie Schneider)

Manifestations du 14 janvier – Les Tunisiens entre « tristesse et fierté »


samedi 14 janvier 2012, par La Rédaction

« Peuple tunisien, réveille-toi ! Le destin est entre tes mains. » Devant le ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba, dans le centre de Tunis, une affiche recouvre l’annonce du spectacle du comique Lotfi Abdelli. Des barrières empêchent l’accès à un large périmètre autour du ministère, où l’an dernier les Tunisiens s’étaient rassemblés pour demander le départ de Ben Ali. En ce 14 janvier, ils sont des milliers à s’être rendus sur l’artère principale de la capitale tunisienne. Des enfants se font prendre en photo, sourire aux lèvres et drapeau tunisien dessiné sur le visage. Un an plus tôt, à la suite d’un mouvement de contestation qui avait commencé après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi le 17 décembre 2010, le président Ben Ali s’envolait pour l’Arabie saoudite avec sa famille.
« Je ne suis pas là pour faire la fête », souligne Faten, 27 ans, responsable en webmarketing, alors qu’elle prend en photo une inscription où il est noté « ni les Américains, ni les Français, ni les pays du Golfe, ni l’Iran ne récupéreront notre révolution. Elle est celle du peuple ». L’émir du Qatar, cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, était, ce 14 janvier, l’invité de marque des autorités tunisiennes, en compagnie d’autres leaders arabes, dont le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, et le chef du Conseil national de transition libyen, Mustapha Abdel Jalil.
« Je suis venue pour lutter contre la nouvelle dictature de la troïka (accord passé entre le Congrès pour la République de Moncef Marzouki, président de la République, le mouvement islamique Ennahda et le parti social-démocrate Ettakatol, NDLR). On a voté pour une constituante, pour l’écriture d’une Constitution qui doit garantir nos droits et ceux de nos enfants », rappelle la jeune femme. À ce moment-là, des jeunes passent. Sur une pancarte peinte en noir, une inscription blanche demande « Où est la Constitution ? »
« Nous sommes venus manifester pour rappeler les objectifs de la révolution qui étaient le travail, la dignité et la liberté », lance Omar, 26 ans. « Ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui ne défendent pas la volonté du peuple, mais leurs intérêts politico-politiques », regrette cet ancien étudiant en MBA qui, un an plus tôt, était « à Paris, derrière deux ordinateurs, deux téléphones et le poste de télévision ». « On est là pour fêter le 14 janvier, pas pour faire une campagne électorale », renchérit Nesrine Marzouk, employée à temps partiel dans un cybercafé, qui avoue s’être réapproprié l’hymne national après le départ de Ben Ali. Voile bleu marine, tee-shirt orné d’un drapeau tunisien, cette jeune femme diplômée en anglais des affaires se dit « déçue par les partis politiques présents » ce jour-là.
« Nous n’avons pas envie que cette rue soit associée à tel ou tel parti. Elle appartient au peuple tunisien », souligne Maher Farhat, tee-shirt rouge siglé des jeunesses d’Ettakatol, présent depuis 7 heures du matin. Pourtant, sur le parvis de l’hôtel International, le parti de Mustapha Ben Jaâfar, président de l’Assemblée constituante, a monté une tente « pour recueillir les impressions des Tunisiens, savoir ce qu’ils pensent de la situation actuelle et essayer de passer un message d’espoir », explique le jeune homme de 28 ans. « La jeunesse doit s’engager. Ce qui a permis à Ben Ali de rester au pouvoir pendant 23 ans, c’est le désengagement des jeunes pour la chose publique, que ce soit dans le tissu associatif ou en politique », analyse-t-il.
Sous la tente blanche, des tableaux ont été installés. Les passants viennent y écrire ou dessiner, à l’image de Biled Sabri. Pinceau à la main, ce chômeur de 21 ans « peint ses sentiments sur la révolution ». Des sentiments teintés de « tristesse et de fierté ». Bonnet noir sur la tête, jean large et barbe de plusieurs jours, il rappelle que la date de la révolution tunisienne, « ce n’est pas le 14 janvier, ni le 17 décembre, que cela a commencé en 2008, avec le soulèvement du bassin minier ».
Tout en écrivant « Tunisie » en arabe, il regrette que la situation économique de son pays n’ait pas évolué depuis un an. Fin 2011, la Banque centrale tunisienne a tiré la sonnette d’alarme, le taux de croissance devrait être « quasi nul », et le taux de chômage supérieur à 18 %. « On a au moins acquis une chose : on peut parler et critiquer les politiciens, même à l’extérieur, dire dégage sans risquer quoi que ce soit », savoure Biled Sabri, alors que d’autres barrent un « 404 », symbole de la censure sur Internet.
« On est libre maintenant, vous voyez », interpelle une jeune femme lourdement voilée. De ses mains gantées, elle pointe du doigt une cinquantaine d’hommes en train de prier au milieu de l’avenue. « Cela était impossible avant », souligne-t-elle. Un bruit de pétard retentit. Des cris se font entendre. Sur les visages, l’inquiétude s’installe une demi-seconde. Il ne s’agit que d’un feu d’artifice.
Devant le théâtre municipal, le parti islamiste Ennahda fait son show. Discours, musique, chants, ils sont des centaines à s’être rassemblés. Des drapeaux tunisiens et du parti flottent dans les airs.
Dans la foule, des militants du PCOT (Parti communiste des ouvriers de Tunisie), casquettes à l’effigie du parti vissées sur la tête, distribuent des tracts. Non loin, des tambours battent à plein régime. Étiquette jaune sur la bouche, des militants d’Amnesty International défilent. « On veut attirer l’attention des gens sur les droits de l’homme. Nous n’avons pas eu de garantie concernant la torture. En tant que président de la République, Moncef Marzouki vient de signer notre charte, mais ni son parti politique ni les deux autres de la troïka ne l’ont fait », regrette Ahlem Bachourel, militante de l’ONG. « Il faut oser dire que ce sont nos droits, que nous voulons l’égalité pour tout le monde et le respect des droits de l’homme. »

(14 janvier 2012 – Avec les agences de presse)

Révolutions arabes, un an après : Un goût d’inachevé


Cela fait un an que la révolution tunisienne a ouvert le bal à ce qu’on appellera le Printemps arabe. En un an, quatre autocrates au pouvoir depuis des décennies ont été évincés et des monarques ont pour la première fois été inquiétés. Mais d’autres combats restent à mener : les droits de l’Homme, le statut de la femme, la sécularisation et les libertés.

Sécurité et droits de l’homme : La situation pourrait empirer

Un an après le déclenchement du Printemps arabe, les violences l’ayant accompagné n’ont pas cessé. Si la situation sécuritaire et celle des droits humains se sont améliorées dans certains pays, elles risquent d’empirer dans d’autres. C’est la crainte exprimée par Amnesty International à travers son rapport publié lundi : «Une année de rébellion : la situation des droits humains au Moyen-Orient et en Afrique du Nord». Précurseur du Printemps arabe, la Tunisie est le pays qui se porte le mieux un an après l’immolation de Bouazizi.

La situation des droits de l’homme s’est beaucoup améliorée, mais trop lentement, note l’organisation qui a appelé à la rédaction d’une Constitution garantissant la protection des droits humains et l’égalité devant la loi. Pour l’organisation, cela ne saurait tarder. Le président provisoire tunisien, Moncef Marzouki, est un défenseur des droits et des libertés ayant été reconnu par le passé comme prisonnier d’opinion par Amnesty. Fait rassurant, des groupes de défense des droits de l’homme tunisiens se sont joints aux organisations internationales en publiant une déclaration, le 7 janvier, appelant le gouvernement à ne pas extrader l’ancien Premier ministre libyen Al Baghdadi Ali Al Mahmoudi aux nouvelles autorités libyennes. Ces dernières n’ayant jamais condamné la violence perpétrée dans la lutte anti-El Gueddafi.

Dans le même rapport, Amnesty leur reproche de ne pas contrôler les rebelles toujours armés et la détention arbitraire de 7000 personnes dans des centres de fortune. Les récents combats meurtriers entre milices font craindre une guerre civile et une sécession au président du CNT, Moustafa Abdel Jalil, alors que les combats pour la chute du régime auraient fait 50 000 victimes, selon les estimations des ONG et de l’ONU. La situation en Egypte n’est pas plus rassurante. Amnesty pointe du doigt les militaires.

électrocution

La violente répression des manifestations a fait au moins 84 morts d’octobre à décembre 2011 seulement. Des preuves par l’image de la présence de snipers, de tirs à balles réelles et de tabassages contre les manifestants civils accablent les militaires. Aussi, le nombre de civils traduits devant la justice militaire a été plus élevé en un an qu’en trente ans de régime Moubarak et la torture en détention se poursuit, selon Amnesty. La situation est plus alarmante dans les pays où les dirigeants contestés se maintiennent au pouvoir en usant d’une répression féroce, à l’image du président syrien. Des vidéos publiées quotidiennement sur les réseaux sociaux montrent les traces de torture sur les corps sans vie des personnes arrêtées remis à leur famille.

Brûlures, électrocution, fractures multiples, doigts coupés et peau arrachée, certaines images sont souvent retirées d’internet vu leur cruauté. Au bord de la guerre civile, selon les observateurs, l’annonce de la création d’une armée libre, constituée de déserteurs, n’arrange pas les choses. Entre les exactions de l’armée, les ripostes de l’armée libre et les pratiques des shabiha – une forme de baltaguya lourdement armée qui détiendrait réellement le pouvoir -, le nombre de morts depuis le début de la crise dépasserait bientôt les 6000. Tout comme Assad, le président yéménite, Ali Abdallah Saleh, est accusé d’avoir recours à la stratégie du chaos.

A la répression des manifestants s’ajoute le spectre d’une guerre civile féroce entre les partisans du président Saleh – ceux qui défendent la légitimité constitutionnelle -, les différents partis politiques formant l’opposition, les tribus Houthi du Nord en conflit avec les séparatistes du Sud, Al Qaîda qui s’est renforcée depuis la crise en déclarant la région de Zindjibar Etat islamique ainsi que l’armée principale et celle formée par les déserteurs. Le nombre de personnes ayant trouvé la mort depuis une année est estimé à 2700, alors qu’on compte 27 000 blessés. Aussi, la forte répression qui a permis à la monarchie, aidée par la complaisance internationale et plus de 2000 hommes saoudiens et émiratis, d’étouffer la contestation à Bahreïn a fait une quarantaine de morts, dont quatre en prison, et une soixantaine de disparus.

Les autorités ont procédé à 1400 arrestations, selon le Centre bahreïnien des droits de l’homme. Plusieurs condamnations à mort et à perpétuité ont été prononcées contre des manifestants et des personnels médicaux ayant soigné les blessés par des tribunaux militaires avant la levée de l’état d’urgence instauré en mars 2011.

Liberté d’expression : La propagande bien enracinée

Premier signe de changement dans les pays arabes : la parole libérée. Les manifestants ont brisé le mur du silence imposé par des régimes autocratiques en scandant «Dégage!» à leur dirigeant. Un an après, quel est l’état de la liberté d’expression ? En une année, 17 journalistes ont été fauchés durant l’exercice de leurs fonctions selon WAN-IFRA. Un à Bahreïn et en Tunisie, 2 en Egypte et en Syrie, 5 en Libye et 6 au Yémen où les journalistes n’ont jamais bénéficié d’une aussi grande liberté d’expression, selon le journaliste yéménite Nasser Arrabyee, qui qualifie la situation même d’anarchique. Le journaliste déplore l’absence totale de neutralité et de déontologie.

Les réseaux sociaux et le blogging semblent, eux, bien se porter. La célèbre blogueuse anti-pouvoir, Afrah Nacer, a même intitulé l’un de ses posts : «Président Saleh, merci d’avoir laissé libres les médias sociaux». En Tunisie, si Ammar 404 (la censure d’internet) chôme désormais, les professionnels des médias sont en sit-in depuis lundi, et des cas d’agression par des fanatiques islamistes sous l’œil des policiers passifs ont été signalés. La raison de leur colère ? La décision prise en catimini par le Premier ministre, Hamadi Jbali, de nommer les nouveaux directeurs des médias publics, et qui ne sont autres que ceux qui assuraient la machine propagandiste de l’ancien régime. «Après le diktat du violet, celui du bleu !», «Ennahda sur les pas du RCD» ou encore «Ennahda veut du tbendir», pouvait-on lire dans la presse tunisienne. Cependant, «la révolution n’a pas eu lieu, elle est toujours en cours», précise le militant subversif, Aziz Amami. Le combat pour la liberté d’expression continue également en Jordanie qui traverse une crise sans précédent depuis le début de la contestation. Dans ce contexte, la liberté de la presse et les conditions de travail des journalistes se sont beaucoup détériorées.

Confessions «arrachées»

Le journaliste écrivain Basil Okoor déplore «la forte pression des services de sécurité sur la presse. Les libertés sont au plus mal, on a enregistré un recul de plus de dix ans. Un simple agent de sécurité peut dominer la presse. Les journalistes font face à toutes sortes de pressions, même si les menaces ne sont pas directes. On reçoit des coups de fil de parties voulant s’ingérer et tentant de monter la population contre le mouvement de contestation, qui continue malgré une couverture timide par les médias importants, et contre certaines parties de la société». Une situation de crise due à l’absence de volonté politique de réforme et de changement selon le journaliste.

L’état de la presse n’est pas plus réjouissant en Egypte où des titres prêtent désormais allégeance aux militaires au pouvoir, allant jusqu’à faire dans la désinformation. Certaines unes lors des affrontements ayant accompagné le premier scrutin de l’Egypte post-Moubarak ont été qualifiées de scandaleuses par les défenseurs de la vérité. Une situation pourtant bien meilleure que celle de la presse en Syrie. Depuis le début de la crise, la télévision officielle a innové en matière de propagande à la nord-coréenne. Des figurants «jouant» des militaires morts qui se lèvent avant l’arrêt du tournage aux confessions «arrachées» de «fauteurs de troubles», la TV syrienne a poussé le ridicule à l’extrême.

Mais face à cet état des lieux peu glorieux, les chaînes d’information continue ont connu leur heure de gloire en ce Printemps arabe, à l’instar d’Al Jazeera et d’Al Arabya, les principales chaînes d’information dans le Monde arabe ayant couvert les soulèvements. Il est à noter cependant que ces chaînes ont essuyé de vives critiques quant à leur ligne éditoriale très proche des positions politiques des pays les finançant, à savoir le Qatar et l’Arabie Saoudite. La chaîne iranienne Al Manar est montée à l’assaut afin de défendre les intérêts chiites dans la région et une chaîne, Al Mayadeen (les places publiques), du Libano-Tunisien Ghassen Ben Jeddou, devrait bientôt intégrer le paysage médiatique arabe. Celle qui risque de faire le plus parler d’elle dans les prochains jours, c’est la chaîne syrienne Al Raï TV (l’opinion), qui s’est faite la tribune des voix censurées par les autres chaînes. Les El Gueddafi se sont souvent exprimés sur cette chaîne dont le directeur affirme être en possession d’enregistrements ultraconfidentiels compromettants que l’ex-guide libyen lui aurait remis.

Mehdia Belkadi

Moncef Marzouki : « L’esprit colonial, c’est terminé »


dimanche 18 décembre 2011, par La Rédaction

Les Français, « prisonniers d’une doxa au sujet de l’islam », sont « souvent ceux qui comprennent le moins le monde arabe », déplore, dimanche, le nouveau président tunisien, Moncef Marzouki, pour qui les craintes des Occidentaux à l’égard des islamistes d’Ennahda sont « absurdes ». « J’ai très peu apprécié des considérations culturalistes, pour ne pas dire racistes, formulées à Paris par certains, dont l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine qui se demande si l’Occident doit exporter sa démocratie. Comme si la démocratie était propre aux pays occidentaux », fustige Moncef Marzouki dans un entretien au Journal du dimanche. « L’esprit colonial, c’est terminé. La révolution de janvier 2011 nous a donné la démocratie, la République et finalement l’indépendance », ajoute-t-il.

L’ancien opposant de gauche et défenseur des droits de l’homme, longtemps exilé en France, estime : « Les craintes à l’égard d’Ennahda sont absurdes. Notre société recèle une partie conservatrice et une autre moderne. L’expression politique du conservatisme, c’est l’islamisme. Vous avez des partis démocrates-chrétiens en Europe, nous avons un parti démocrate islamiste. » Moncef Marzouki défend « le bon contrat de gouvernement » conclu avec les islamistes, qui, « pour la première fois, acceptent la démocratie et les droits de l’homme ».

« J’ai aidé à rapprocher les islamistes de la démocratie et des droits de l’homme ; eux m’ont influencé en me persuadant que vous ne pouvez pas réformer ce pays sans prendre en considération la religion et l’histoire », assure-t-il. Moncef Marzouki a nommé officiellement mercredi l’islamiste Hamadi Jebali, numéro deux du parti Ennahda, au poste de chef de gouvernement.

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