Syrie : quand la guerre vide le pays


REPORTAGE – Des milliers des réfugiés s’entassent dans le camp de Zaatari, devenu la cinquième ville de Jordanie, alors que les combats se poursuivent dans leur pays. 

Comme ils n’en pouvaient plus d’avoir peur de mourir comme ces cousins ou voisins tués sous leurs yeux, ils ont fini par partir. Mercredi matin à 6 heures, ils sont montés à bord de voitures, quittant leur village près de Deraa, berceau de la révolution syrienne, tout au sud du pays où la veille encore, une soixantaine de personnes ont été tuées. Quatorze membres de la même famille Al- Nassar* : la mère, Oum Mohamed ; son fils aîné, Abu Karim, un coiffeur ; sa fille aînée, Maysoun, 20 ans ; un cousin et dix enfants dont la plus jeune a 6 mois.

Alternant les trajets en voiture et les longues marches à pied, ils ont mis près de deux jours pour parcourir la soixantaine de kilomètres qui les séparaient de la Jordanie. Pris en charge par l’armée jordanienne, ils débarquent exténués d’un des nombreux bus qui ont pénétré à l’intérieur du camp de Zaatari jeudi soir. Chaque jour, 1.500 Syriens passent la frontière jordanienne. La population du camp est désormais de 140.000 réfugiés. Dix fois plus que l’an passé. La taille d’une ville comme Tours ou Brest mais réduite à un terrain militaire de 5 km de long sur 4 de large, perdu dans le désert jordanien.

Des villages entiers qui se regroupent

Il est 20 heures, il fait nuit et un peu froid. Sous la grande tente où tous les réfugiés sont conduits, les enfants, innombrables, hurlent. Épuisés, bousculés, terrifiés par la cohue et le vacarme. Certains ne retrouvent pas leurs parents, d’autres pleurent après avoir été vaccinés contre la rougeole. De très vieilles personnes se recroquevillent sur elles-mêmes sur des chaises en plastique. Les adultes et les adolescents se bousculent pour attraper les couvertures et les rations alimentaires distribuées par les employés du camp, placé sous l’autorité des Nations unies et de la Jordanie. Regroupés, les Al-Nassar regardent d’autres réfugiés récupérer leurs bagages. Eux n’ont rien pu emporter : « Rien qu’un change par personne », se désole Abu Talaat, 38 ans, père de sept enfants.

Comme tous les nouveaux arrivants, ils devraient passer leur première nuit à même le sol sous un hangar sans porte, mais un voisin, dans le camp depuis cinq jours, les a vus arriver et les invite à dormir sous sa tente et celles d’autres voisins. Maysoun, l’une des filles de la famille, va bientôt réaliser que « les trois quarts des habitants de notre village sont ici. » Les Al-Nassar quittent le hangar et découvrent l’immensité ahurissante du camp de Zaatari, ses dizaines de milliers de tentes alignées les unes contre les autres, ses milliers de bungalows en tôle ondulée. Pour rejoindre les tentes de leurs voisins, près desquelles ils planteront les leurs vendredi matin, il faut marcher dans la caillasse, éviter les flaques d’eau, tirer par le bras les petits qui n’ont plus la force de marcher… Fendre la foule, croiser des milliers d’enfants qui composent la moitié de la population du camp, marcher encore à la seule lueur de la pleine lune pour enfin pouvoir s’allonger.

Interdiction de sortir

La nuit qui suit, les enfants et Abu Talaat dorment comme des loirs. « La première nuit depuis une éternité sans avoir à se demander s’il faudra partir en courant avec les enfants pour éviter les tirs » se réjouit ce dernier. Oum Mohamed et ses plus grandes filles ont pleuré toute la nuit. Personne ne souhaite quitter son pays. « Que va devenir mon mari resté là-bas pour gagner de l’argent? Combien de temps allons-nous rester ici? » À quoi ressemblera leur vie dans le camp? À celle des 140.000 autres réfugiés : interdiction de sortir ; obligation de se laver en vidant sur soi des seaux d’eau et de supporter la neige l’hiver et la chaleur accablante en été avec 45 °C à l’ombre. Oum Mohamed, qui reçoit un appel d’un ami resté en Syrie, l’encourage pourtant à venir : « Tu verras, on crève de chaud ici mais on n’a plus peur la nuit. »

Assis sous la tente sur de maigres matelas, les membres de la famille racontent les horreurs de la Syrie : la mort récente d’un cousin de 14 ans, « une famille entière décimée et dont les corps n’ont jamais été retrouvés », les cauchemars des enfants, le grand frère pourchassé par l’armée de Bachar El-Assad, le bruit terrifiant des avions de chasse… Tous se doutent que la vie à Zaatari continuera d’être éprouvante mais au moins la peur de mourir a-t-elle déjà disparu. Abeer, 11 ans, apprend qu’il y existe une école, flambant neuve et qui pourtant manque d’élèves, les réfugiés ignorant son existence ou rechignant à y inscrire leurs enfants. S’ils tombent malades, ils seront reçus dans les hôpitaux militaires, marocain ou français, situés à l’entrée du camp. Enceinte, Maysoun pourra accoucher en sécurité assistée d’une gynécologue française. Plus de 150 bébés naîtraient chaque mois à Zaatari.

Deux cent cinquante Syriens repartent chaque jour

Mais dès le premier jour, les Al-Nassar comprennent l’extrême dureté de la vie ici. Le long de l’artère centrale baptisée les « Champs-Élysées », des vendeurs de chaussures, de cigarettes, d’assiettes, de couches-culottes, de vêtements, d’alimentation écoulent leurs articles cinq fois plus chers qu’en Syrie. Si elles ne sont pas surveillées par un réfugié qu’il faut payer pour cela, les toilettes empestent à en vomir. L’eau, facile d’accès et délicieuse en Syrie, est ici un bien rare et très calcaire qui donne la diarrhée aux petits enfants. « Ils veulent nous empoisonner avec leur eau dégueulasse! », croit savoir Sehim Al- Zubi, un autre réfugié. Un autre accourt : « On m’a volé toutes mes affaires dans ma tente! » Les violences sont aussi fréquentes : la police jordanienne a arrêté récemment huit Syriens accusés d’avoir provoqué des troubles ayant fait dix blessés.

Parfois, les tentes prennent feu ou bien des enfants se brûlent gravement avec une théière ou un réchaud du fait de la promiscuité. Épuisés par ces conditions de vie, 250 Syriens repartent du camp chaque soir pour repasser la frontière. « Nous sommes plus en sécurité sous une tente en plein désert que dans notre maison là-bas », se réjouit pourtant Abu Talaat, aux yeux de qui rentrer en Syrie relève de la pure folie.

 *À leur demande, toutes les identités des personnes citées ont été modifiées.

Alexandre Duyck, envoyé spécial au Camp de Zaatari (Jordanie) – Source Le Journal du Dimanche

dimanche 28 avril 2013

Réfugiés camp Zaatari Jordanie Paru dans leJDD Abu Karim, sa femme et leur fils de 4 ans, dans le camp de Zaatari. Ils ont aussi une fille d’un an, et la jeune maman est à nouveau enceinte. (Victor Breiner pour le JDD)

12-12 Syrie: donner, la seule action indiscutable


kroll

Jurek Kuczkiewicz
Samedi 27 Avril 2013, 7h02 | mis à jour à 11:43

Les chiffres, parfois, peuvent parler. La guerre civile en Syrie a tué à ce jour 70.000 personnes, l’équivalent de la population de la ville de Tournai.

Il y a 1,4 million de Syriens, autant que les populations de Bruxelles et du Brabant wallon réunis, à avoir fui leur maison et leur pays, s’entassant pour la plupart dans des camps de fortune en Turquie, en Jordanie et au Liban. Le nombre d’enfants affectés par la guerre monte à quelque deux millions…

La guerre civile en Syrie est une boucherie, il n’y a pas d’autre terme, qui débite avec une régularité de métronome son produit quotidien meurtrier. Pendant ce temps, le reste du monde regarde sans voir, voit sans agir, ou débat sans conclure. Le drame des drames qui durent, c’est qu’ils s’installent sournoisement comme un bruit de fond permanent: 80 morts hier, 250 aujourd’hui, 70 demain, la routine…

On ne peut pourtant pas dire que le sujet «Syrie» ne figure pas souvent en tête des sujets d’actualité. Mais il apparaît au travers d’événements ou de questions qui sont à chaque fois débattus comme s’ils étaient entièrement déconnectés les uns des autres. Lorsqu’on débat des positions respectives des membres du Conseil de Sécurité, on ne pense pas aux morts qui tombent. Lorsque des jeunes Belges partent combattre aux côtés des insurgés, on s’offusque de leur radicalisation, et on s’affaire à mettre en place des procédures pour les empêcher de partir. Mais on n’établit aucun lien avec la non-assistance des États démocratiques à une population assassinée.

La tétanie du monde face à la guerre civile syrienne peut s’expliquer: par la complexité des enjeux, par les risques de déstabilisation – ils sont incommensurables – et finalement par cent «bonnes» raisons de ne pas agir pour briser la machine à tuer.

On ne peut s’étonner que les citoyens aient du mal à concevoir pourquoi ils devraient faire des dons aux organisations qui viennent en aide aux victimes syriennes, alors que leurs gouvernements n’ont aucun discours politique clair et engagé sur la guerre qui s’y déroule.

Il y a toutefois un argument très simple. Si les résultats des actions politiques, diplomatiques ou militaires sont difficiles à évaluer, les effets de l’aide humanitaire sont clairs et indiscutables: elle permet de soulager, soigner, nourrir ou loger des enfants, des femmes et des hommes brisés par une guerre qu’ils n’ont pas voulue. Sur ce point, aucun doute ne fait le poids face à quelques euros versés au compte 12-12 Syrie. Cela n’empêchera pas les morts. Mais cela aidera les survivants.

source

et voilà ce qu’on trouve sur fb chez un certain Rudi Roth

no

Friedrich Nietzsche: un voyage philosophique


Publiée le 21 févr. 2013

Un film d’Alain Jaubert (2001)

« Comment la pensée la plus féconde qu’il soit a pu engendrer autant de malentendus?
Comment lire aujourd’hui celui qui déclarait qu’il ne serait lisible qu’en l’an 2000? »
Le film d’Alain Jaubert évoque – en douze chapitres thématiques – la vie et l’œuvre du philosophe allemand, Friedrich Nietzsche.
Tout en éclairant les principaux concepts de sa pensée philosophique, il retrace l’évolution de l’auteur et analyse la récupération de son œuvre par les systèmes totalitaires du XXème siècle.
Des entretiens avec les philosophes Rüdiger Safranski, Jean-Pierre Faye, Vincent Descombes, avec la philologue Barbara Cassin et les écrivains et éditeurs, Georges Liébert et Roberto Calasso, livrent les principales composantes de cette œuvre immense et alternent avec la lecture de textes et un commentaire sur des documents d’archives.

Le Consortium 12-12 ravi des initiatives citoyennes en faveur des Syriens


Mis en ligne le 26/04/2013 à 13h19

« L’organisation d’actions de solidarité en faveur des victimes du conflit syrien commence à faire son chemin », s’est réjoui vendredi Erik Todts, le président du Consortium 12-12, à l’initiative de la « Journée nationale d’action » pour la Syrie, ce 26 avril. En vue de récolter des fonds, le Consortium avait lancé un appel pour organiser partout dans le pays des actions de solidarité invitant les citoyens à boire du thé, comme le veut la tradition syrienne.

« La journée nationale d’action a bénéficié d’une attention médiatique importante », explique Erik Todts. « Des reportages sur la violence en Syrie seront non seulement diffusés dans les médias, mais de plus petites actions de solidarité imaginées par les citoyens se sont également mises en place », avance-t-il. « Ce matin par exemple, quatre amies ont aménagé un salon de thé dans un train reliant Gand à Bruxelles pour récolter des fonds pour l’action 12-12. »

Les organisations musulmanes se sont aussi mobilisées. « Leur participation, notamment à Anvers, est bien plus importante que ce que nous avions espéré », selon Eric Todts. Ce vendredi 26 avril est un point de départ pour les actions de solidarité, qui se dérouleront jusqu’en juin. Le fait de boire un thé noir sucré est un acte symbolique, mais d’autres formes de sensibilisation à la crise syrienne sont possibles.

« Les personnes qui cherchent de l’inspiration peuvent se rendre sur notre site www.1212.be« , assure Erik Todts, qui appelle les associations de quartier, les communes, les écoles et les entreprises à se lancer dans le projet. La violence du conflit syrien a rendu 5,2 millions de personnes dépendantes de l’aide humanitaire, dont 1,2 million ont fui dans les pays voisins comme la Jordanie, le Liban, la Turquie ou l’Irak. L’animateur de radio Thomas Van Hamme, qui soutient l’action 12-12 et s’est rendu dans des camps de réfugiés en Jordanie, témoignera de son expérience samedi avec les médias. Le Consortium 12-12 est composé de Caritas International, Handicap International, Médecins du Monde, Oxfam-Solidarité et Unicef Belgique. (Belga)

© BELGA
BRUXELLES 26/04 (BELGA)

COMPTE SUR LEQUEL VOUS POUVEZ VERSER : BE19 0000 0000 1212
Faites un don en ligne

Burn-out : quand le travail consume le salarié


Classé dans les risques psychosociaux, le syndrome d’épuisement professionnel commence par une phase de résistance; arrive ensuite la rupture, suivie de l’épuisement.

Le verbe anglais to burn signifie brûler en français. C’est une Américaine, Loretta Bradley, qui, en 1969 et pour la première fois, désigne un stress lié au travail sous le terme de burn-out, traduit depuis par syndrome d’épuisement professionnel. En 1974, un psychanalyste américain, Herbert J. Freudenberger, écrivait: «En tant que praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur.»

À l’automne dernier, le cabinet Technologia consacrait toute une matinée de réflexion au burn-out. Le Dr Agnès Martineau-Arbes, médecin du travail, a décrit les signes cliniques de la maladie: «Il s’agit d’une spirale ascendante dont les premiers signes apparaissent au bout de six mois de stress professionnel. Il y a d’abord une phase de résistance, puis arrive la rupture, suivie de l’épuisement.» Un épuisement dû à une demande excessive de forces ou d’énergie, d’où la métaphore de la bougie qui, après avoir éclairé pendant des heures, n’offre plus qu’une toute petite flamme. D’où encore l’expression: «Pour être consumé (burn out), il faut avoir été enflammé.»

En introduction à cette matinée, le député UMP Jean-Frédéric Poisson, ancien rapporteur de la mission d’information sur les risques psychosociaux à l’Assemblée nationale, confirmait que «le burn-out n’est pas lié à un tempérament prédisposé; c’est le résultat d’une certaine organisation du travail». Pour le parlementaire, «la seule manière d’avoir une influence sur les entreprises viendra de l’impact sur les cotisations versées quand il sera déclaré comme maladie professionnelle». C’est tout l’enjeu.

UNE BOUGIE QUI S’ÉTEINT

«Le coût du burn-out est supporté par la Sécurité sociale», a expliqué Jean-Claude Delgènes, directeur général de Technologia, qui plaide pour l’inscription du syndrome d’épuisement professionnel dans les accidents du travail-maladies professionnelles (AT-MP), «avec la présomption d’imputabilité qui l’accompagne». Ce serait le 99e tableau et cela permettrait de faire payer à l’employeur ce qui est actuellement supporté par la Sécu: aujourd’hui, la branche AT-MP ne reverse que 80 millions d’euros au titre des répercussions, sur la santé publique, des conditions de travail.

Toutefois, le Dr Martine Keryer s’est interrogée sur l’entrée du burn-out dans les AT-MP: «Bien sûr, a-t-elle reconnu, ce serait une aide importante, notamment pour les CHSCT.» Mais elle doute que cela soit suffisant: «L’entreprise paye mais ne change pas! Cela ne lui coûte pas assez cher.»

Il revenait au fondateur de Technologia d’évoquer le contexte dans lequel se développe le burn-out: trente ans de chômage de masse, une précarité intégrée, même quand elle est «virtuelle», mais aussi de plus en plus de directions fixant des objectifs de moins en moins réalistes. Jean-Claude Delgènes invite donc les salariés à se fixer des limites et… à apprendre à dire «non».

SOURCE / Article paru dans FO Hebdo n°3071

Drame d’une famille syrienne


Par Pierre Magnan | Publié le 25/04/2013 à 10H45, mis à jour le 25/04/2013 à 10H45

Grece evros
Un garde-frontière grec contrôle la clôture entre la Grèce et la Turquie, sur le fleuve Evros. Une barrière destinée à empêcher l’immigration en Grèce, porte d’entrée de l’espace Schengen. © AFP/FAYEZ NURELDINE

Nous reproduisons ici un témoignage recueilli par une journaliste de l’AFP, Isabelle Malsang, qui raconte l’histoire d’une famille syrienne qui s’est noyée entre Grèce et Turquie, en tentant de gagner l’Europe. Récit dramatique sur la Grèce, la Syrie mais aussi sur les drames de l’immigration.

Husam Hashash retient ses larmes. Un mois que ce Syrien, vivant à Athènes depuis six ans, a perdu dans l’exode syrien son frère, sa belle-sœur et ses trois neveux et nièces. Noyés en mer Egée, entre la Turquie et l’île grecque de Lesbos.

Dans le salon nu de son appartement athénien, Husam a le regard perdu. L’atelier de textile dans lequel il travaille appartenait à son frère: «Un touriste a trouvé son corps sur une plage, alors que nous le cherchions depuis plusieurs jours», raconte le trentenaire.

Crise en Grèce
Le défunt, Omar, un chef d’entreprise de 40 ans, implanté depuis 15 ans en Grèce était détenteur d’un permis de résident et employait une vingtaine de salariés.

Quand la crise économique a commencé à frapper la Grèce en 2010, il est retourné vivre en Syrie, où il a monté une autre entreprise. Son dernier enfant y est né.

Mais en Syrie, la guerre civile et l’insécurité l’ont rattrapé.

«Là aussi, il a eu des problèmes, son magasin a été volé, l’activité s’est arrêtée», raconte Husam. Il décide de rentrer en Grèce, mais entretemps, son permis de résident a expiré et ne peut pas être renouvelé en Syrie.

La famille essaie d’abord de passer la frontière terrestre avec la Turquie avec le document périmé, mais se fait refouler.

Les contrôles douaniers le long de la frontière terrestre entre la Turquie  et la Grèce, une des principales portes d’entrée de l’immigration illégale dans l’Union Européenne, ont été renforcés ces dernières années à la demande des partenaires européens, qui sont aussi les principaux bailleurs de fonds du pays surendetté.

Clôture sur le fleuve Evros
Une clôture barbelée de 10 kilomètres a été construite là où le passage n’était qu’une marche à travers champs, à l’écart du fleuve frontalier Evros.

Ne reste plus alors à la famille qu’à tenter le passage par mer. Neuf personnes s’embarquent ce soir-là sur une côte turque dans un canot gonflable. Direction les côtes toutes proches de Lesbos (Mytilène).

«La dernière fois que nous avons parlé à notre frère, c’était le matin du départ», dit Husam. Il avait payé la somme due, 1.200 euros pour lui et sa famille à un passeur. «Vers minuit, il a appelé une connaissance pour dire qu’il était tout près d’arriver.» Puis plus rien.

Les neuf personnes à bord du bateau cette nuit-là ont péri.

«Une telle tragédie n’était qu’une question de temps»
«Ensuite nous avons appelé sur son portable et il ne répondait jamais. S’il  avait été arrêté par la police, il aurait trouvé le moyen de dire quelque  chose. Il parlait très bien grec. Mon autre frère a immédiatement compris qu’il  se passait quelque chose, il est parti à Mytilène». Commence alors une macabre recherche des corps livrés par la mer. «Les passeurs (…) nous mentaient tout le temps. Ils nous ont dit qu’ils étaient à Chios, une île proche. Et pendant deux jours, lorsque mon frère a écumé les îles, les autorités ne l’aidaient pas» non plus, raconte Husam.

Husam est toujours effondré. Après avoir retrouvé les corps, il a dû faire des pieds et des mains pour qu’ils soient enterrés dans l’un des seuls cimetières musulmans de Grèce, à Komotini (nord), près de la frontière turque.

Le corps d’un des trois enfants n’a jamais été retrouvé.

«Une telle tragédie n’était qu’une question de temps» depuis le renforcement des frontières, a déploré John Dalhuisen, directeur du programme de l’ONG Amnesty International pour l’Europe et l’Asie centrale.

source

Syrie : « Solidarité avec la lutte des Syriennes et des Syriens pour la dignité et la liberté »


 

Collectif

Nous, soussignés, sommes solidaires avec les millions de Syriens et Syriennes qui luttent pour la dignité et la liberté depuis mars 2011. Nous appelons les peuples du monde à faire pression sur le régime syrien pour mettre fin à son oppression et à sa guerre contre le peuple syrien. Nous exigeons que Bachar el-Assad abandonne le pouvoir, immédiatement et sans excuse, afin que la Syrie puisse initier un prompt redressement dans la perspective d’un avenir démocratique.

Depuis mars 2011, le régime d’Assad a régulièrement augmenté sa violence contre le peuple syrien, en lançant des missiles Scud, en utilisant des armes interdites par la Convention de Genève telles que les bombes à sous-munitions et des incendiaires, et en utilisant les bombardements aériens. Le régime a arrêté et torturé des dizaines de milliers de personnes et commis des massacres indicibles. Il a rejeté les règlements politiques du conflit qui ne comprenaient pas le maintien d’Assad au pouvoir, et il a polarisé la société par des actes stratégiques de violence et en semant des graines de division. Le régime a aussi, depuis les premiers jours de l’insurrection, cherché à internationaliser la crise afin de la placer dans des batailles géopolitiques qui ne feraient que le renforcer. Fidèle à la logique d’un régime autoritaire, Assad ne pourra jamais accepter les demandes légitimes du peuple syrien pour la liberté et la dignité. Dès lors, il n’y a pas d’espoir pour une Syrie libre, unifiée et indépendante tant que son régime se maintient au pouvoir.

Il s’agit d’une révolte qui a été déclenchée par les enfants de Deraa [la bourgade où la révolte a commencé], les sit-in et les manifestations de la jeunesse dans les villes, par les paysans des zones rurales, et les déshérités et marginalisés de la Syrie. Ce sont eux qui se sont mobilisés de manière non violente par des protestations et des chants, avant qu’intervienne la répression brutale du régime. Depuis lors, le régime a poussé à la militarisation du mouvement non-violent en Syrie. En conséquence, les jeunes hommes ont pris les armes, tout d’abord pour l’autodéfense. Mais, par la suite, ce processus a donné lieu à des tentatives de la part de quelques groupes qui luttent contre le régime de créer un climat de bipolarisation et de négation de l’Autre en termes politiques, sociaux et culturels. Ces actes sont en tant que tels des actions contre la révolution pour la liberté et la dignité.

Néanmoins, la révolution pour la liberté et la dignité continue fermement. C’est la raison pour laquelle nous, soussignés, lançons un appel à la société civile mondiale et non aux gouvernements inefficaces et manipulateurs pour qu’elle défende les conquêtes des révolutionnaires syriens et pour défendre notre point de vue : la libération du joug de l’autoritarisme et l’appui à la révolution syrienne comme parties intégrales des luttes pour la liberté et la dignité dans la région et dans le monde.

La lutte en Syrie est une extension de la lutte pour la liberté aussi bien au niveau régional qu’à l’échelle mondiale. Elle ne peut être séparée des luttes de la population de Bahreïn, d’Egypte, de Tunisie, de Libye, du Yémen et d’autres peuples qui se sont rebellés contre l’oppression et l’autoritarisme ; au même titre que des luttes contre ceux qui cherchent à usurper ou à détruire les soulèvements et à les dévier de leur propre programme. Ce combat se lie à celui des Palestiniens pour la liberté, la dignité et l’égalité. La révolution en Syrie est une partie fondamentale des révolutions du nord de l’Afrique ; mais elle est aussi une extension de la révolte zapatiste au Mexique, du Mouvement des sans-terre au Brésil, des mobilisations en Europe et en Amérique du Nord contre l’exploitation néolibérale. Elle fait aussi écho aux mouvements pour la liberté en Iran, en Russie et en Chine.

La révolution syrienne s’affronte à un monde sens dessus dessous où les Etats qui étaient prétendument amis des peuples arabes, comme la Russie, la Chine et l’Iran, ont maintenu leur appui au régime syrien malgré les massacres perpétrés contre la population, cela alors que des Etats qui jamais n’ont réellement appuyé la démocratie et l’indépendance, spécialement les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe, sont intervenus pour appuyer les révolutionnaires. Ils l’ont fait de manière claire et cynique dans leur propre intérêt. De fait, leur intervention a visé à faire plier et à subvertir le soulèvement tout en diffusant des illusions et des mensonges trompeurs.

Prenant en considération que les puissances régionales et mondiales ont laissé seul le peuple syrien, nous vous demandons d’assurer de votre appui les Syriens et Syriennes qui continuent à lutter pour la justice, la dignité et la liberté et qui ont résisté aux résonances assourdissantes de la bataille, au même titre où ils rejettent les illusions propagées par les ennemis de la liberté.

Comme intellectuels, académiciens, militants, artistes, citoyens engagés et en tant que mouvements sociaux nous nous solidarisons avec le peuple syrien afin de souligner la dimension révolutionnaire de sa lutte et pour éviter les batailles géopolitiques et les guerres de pouvoir qui se développent dans son pays. Nous vous demandons de donner votre appui à tous les Syriens qui réclament une transition pacifique vers un pouvoir, une transition où tous les Syriens et Syriennes puissent avoir la parole et décider de leur propre destin. De même, nous rejetons toute tentative d’un quelconque groupe de monopoliser le pouvoir et d’imposer son propre programme, ou encore de dicter des identités uniformisées ou homogènes au peuple de la Syrie. Nous vous demandons d’appuyer les personnes et les organisations de base qui défendent toujours les idéaux d’une société syrienne libre et démocratique.

Frederic Jameson (Duke University, United States)

Tariq Ali (British Pakistani writer, journalist, and filmmaker, United Kingdom/ Pakistan)

Ilan Pappe (University of Exeter, United Kingdom)

Etienne Balibar (Columbia University, United States/ France)

Nigel Gibson (Emerson college, United States/ Britain)

Norman Finkelstein (American researcher and writer, United Sates)

John Holloway (Benemérita Universidad Autónoma de Puebla, United States/ Mexico)

Vijay Prashad (Trinity College, United States/ India)

Salameh Kaileh (Intellectual, Syria/Palestine)

Bill Ayers (University of Illinois at Chicago, United States)

Bernardine Dohrn (Northwestern University, United States)

Rashid Khalidi (Columbia University, United States/Palestine)

Lieven de Cuater (Philosopher, Belgium)

Jihane Sfeir (l’Université Libre de Bruxelles, Lebanon/ Belgium)

Jean-Pierre Filiu (Institut d’études politiques de Paris, France)

Farouk Mardam Bey (Intellectual, Syria)

Faraj Bayrakdar (Poet, Syria)

Ziad Majed (American University of Paris, Lebanon/ France)

Kamal Bandara (Intellectual, Tunisia)

Francois Burgat (CNRS, France)

Adam Shapiro (Activist, United States)

Razan Ghazzawi (Activist, Syria)

Yassin el-Haj Saleh (Intellectual, Syria)

Thierry Boissière (Institut français du Proche-Orient, France)

Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire, France)

Jens Hanssen (University of Tornoto, Canada/ Germany)

Ghassan Hage (The University of Melbourne, Australia/ Lebanon)

Hani al-Sayed (American University of Cairo, Syria/ Egypt)

Hazem al-Azmeh (Intellectual, Syria)

Sadri Khiari (Intellectual, Tunisia)

Oussama Mohamad (Film maker, Syria/ France)

Jihad Yazigi (Journalist, Syria)

Saad Hajo (Cartoonist, Syria)

Wendy Brown (UC Berkeley, United States)

R. Radhakrishnan (UC Irvine, United States/ India)

Ann Ferguson (Philosopher, United States)

Samir Aita (Le Monde Diplomatique editions arabes, Cercle des Economistes Arabes)

Santiago de Rico Alba (Philosopher, Spain)

Gilbert Achcar (SOAS, London University)

Asef Bayat (University of Illinois, USA)

Chela Sandoval (University of California, Santa Barbara)

source

Syrie : pétition pour Pierre Piccinin


Pierre Piccinin da Prata, politologue et professeur belge, a disparu depuis près de deux semaines dans l’Ouest de la Syrie. Journaliste et expert du monde arabe, il tenait un blog en ligne : http://www.pierrepiccinin.eu/ où il partageait ses opinions et témoignages de ses voyages au Moyen-Orient. Après un voyage difficile en Syrie au printemps 2012, Pierre Piccinin est devenu un fervent défenseur de la cause rebelle syrienne, critiquant le régime autoritaire de Bashar al-Assad.

Auteur du livre La Bataille d’Alep : Chroniques de la Révolution Syrienne aux éditions Harmattan 2012 et du documentaire du même nom, Pierre Piccinin est un acteur important de la communauté internationale face à la guerre civile en Syrie.

Aidez-nous à le retrouver ! Chaque signature compte énormément pour montrer à l’état belge l’urgence de le retrouver.

La pétition ici

Alep, de guerre lasse… Récit d’une visite en Syrie


Ammar Abd Rabbo

Avant même que d’entrer dans le pays, organiser un reportage à Alep, dans le nord, se révèle une épreuve de longue haleine, nécessitant plusieurs semaines de négociations à distance. Surtout quand le journaliste est d’origine syrienne, ce qui est mon cas et ce qui ne facilite pas la prise de contact avec les rebelles. D’abord à cause de la paranoïa ambiante. Ils se méfient en effet des journalistes syriens ou libanais, trop « perméables » selon eux aux pressions des services de renseignements du régime de Bachar al-Assad, et qui pourraient révéler des positions, des noms, et mettre en danger telle ou telle brigade. En revanche, une fois la frontière turque franchie, avec son poste de Bab Assalameh aux couleurs de la Syrie libre, la route vers Alep se révèle alors très courte : moins d’une heure de trajet.

Célébration du 2ème anniversaire de la révolution à Salaheddine (Alep)
(@ Ammar Abd Rabbo)

On traverse Azaz, ville martyrisée, aux rues jonchées de tanks brûlés et à la mosquée éventrée par les bombardements. Puis on longe l’académie d’infanterie, lieu d’intenses combats entre loyalistes et insurgés, aux murs désormais couverts de fresques anti-Assad et de sourates du Coran glorifiant la lutte et les martyrs. Ensuite, c’est l’entrée dans la grande agglomération de la capitale économique (trois millions d’habitants), par un immense marché de fruits et légumes : l’irruption de la vie dans ce voyage plutôt sombre jusqu’à présent. L’endroit a une allure normale, mais les gens se pressent quand même : à deux pâtés de maison, il y a trois semaines, un missile Scud est tombé, faisant des dizaines de morts.

Des passants se hâtent sur « l’Allée des Francs-tireurs » à Alep
(@ Ammar Abd Rabbo)

En ce mois de mars 2013, cela fait deux ans qu’une partie du pays s’est soulevée et neuf mois que la grande métropole du nord est entrée en rébellion. Alep était restée calme pendant toute la première année de la révolution syrienne, offrant même au régime de Bachar al-Assad ses plus belles manifestations de soutien. Mais, en juillet 2012, les quartiers populaires de la ville ont commencé à résister, lançant la « bataille d’Alep », très vite décrétée « cruciale pour le destin de la Syrie » par le raïs de Damas.

ESPOIR ET SYSTÈME D

En quelques mois, Alep a tout connu : les règlements de comptes, les lynchages et les exécutions sommaires, les charniers, les bombardements aériens, les batailles de rue, les combats de chars, les barils d’explosifs jetés depuis les hélicoptères… Rien n’aura été épargné à l’une des plus vieilles cités au monde – les historiens ont des preuves de son occupation qui remontent à 7 000 ans -, coupée en deux aujourd’hui, et qui apprend à vivre avec une guerre « lente », sans offensive spectaculaire ni grandes avancées. Depuis octobre, deux tiers de la ville sont aux mains de la rébellion et les forces en présence campent sur leurs positions. Dans la partie « libérée », c’est-à-dire débarrassée des moukhabarat, les redoutables services de sécurité de Bachar al-Assad, et de leurs méthodes, la population apprend à vivre sans eau ni électricité, mais avec espoir et système D.

Une patrouille du Liwa al-Tawhid de l’ASL dans la vieille ville d’Alep
(@ Ammar Abd Rabbo)

Il a d’abord fallu installer d’urgence des instances « de base », ne serait-ce qu’un service d’état civil pour noter les naissances, les mariages et les décès. Un haut comité légal a donc été formé. Y siègent des magistrats indépendants et des représentants des bataillons (ou katibas) qui ont investi la ville. Il est installé dans les locaux d’un ancien hôpital. C’est aussi ici que l’on juge les affaires courantes, les vols, les disputes… Le comité lance aussi des mandats d’arrêt et a autorité pour emprisonner, voire exécuter, les personnes qu’il a condamnées. Des jeunes révolutionnaires se plaignent de certaines de ses méthodes, qu’ils comparent à celles du régime. Ils rêvent d’une police qui viendrait chercher l’accusé « à l’anglaise », me disent-ils, en respectant ses droits et en lui « parlant bien » ! Un responsable d’une brigade qui connaît ces critiques se défend : « Vous croyez vraiment que si on arrive “gentiment” chez un suspect et qu’on lui demande de nous suivre, il va le faire? Je ne compte plus les arrestations qui se passent mal. Nous sommes en temps de guerre, tout le monde est armé et tout le monde croit que la liberté signifie ne plus se soumettre à aucun ordre! »

LAMPE DE POCHE ET KALACHNIKOV

Le soir venu, Alep « libérée » devient une ville fantôme, on aperçoit quelques ombres se promener lampe de poche à la main et kalachnikov à l’épaule. Les rares commerces ouverts sont ceux qui ont investi dans des groupes électrogènes. Régulièrement, les bombardements plus ou moins lointains viennent troubler le ronronnement des moteurs de ces générateurs électriques installés sur les trottoirs. Cette ville qui a été le grand carrefour commercial de la région depuis des millénaires, aux souks légendaires qui font plusieurs dizaines de kilomètres, est désormais une ville morte, où règne une odeur d’ordures brûlées et de poudre des bombardements…

Sur la ligne de front, dans le quartier de Jdaydeh à Alep
(@ Ammar Abd Rabbo)

C’est par ces fameux marchés couverts, inscrits par l’Unesco au patrimoine mondial, et à travers les échoppes de parfum et d’anciennes merceries, qu’il faut passer pour accéder à la Grande Mosquée omeyyade. L’édifice date de plus de mille ans. Il abrite le tombeau du prophète Zacharie. Les combats l’ont sérieusement endommagé. Les rebelles, qui ont pris le contrôle du monument ô combien symbolique il y a quelques semaines, tentent de nettoyer les gravats et de colmater les brèches dans les grosses pierres anciennes. Mais ils restent très prudents : les soldats fidèles au régime se trouvent juste derrière le mur d’enceinte, à une vingtaine de mètres à peine. Certains soirs, les jeunes révolutionnaires parlent avec eux !

Destructions dans la grande mosquée omeyyade d’Alep
(@ Ammar Abd Rabbo)

À quelques kilomètres de là, dans le quartier de Salaheddine (Saladin), le premier à avoir été libéré, je croise Guevara, une sniper dont j’avais vu des interviews ici ou là. Cette Syrienne originaire de Palestine, formée au maniement des armes, était professeure d’anglais. Elle en a eu assez de voir ses élèves se faire tuer par le régime. En ce jour anniversaire, deux ans de révolution, les jeunes de l’Armée libre, les chabab, sont galvanisés, affirmant qu’ils vont aller chanter et danser sur la ligne de front. À un officier qui leur demande de ne pas faire de provocation et leur rappelle les morts de dizaines de leurs amis dans la même rue ils répondent : « Et alors ? Que vont-ils faire ? Nous tirer dessus ? Nous tuer ? Nous n’avons pas peur ! Maintenant, ce sont eux qui ont peur de nous ! » Les jeunes iront bien manifester et danser, mais dans une rue qui n’est pas exposée aux tirs des snipers.

« Guevara », dans le quartier de Salaheddine à Alep
(@Ammar Abd Rabbo)

En ce qui me concerne, c’est la première fois que je vois une ville assiégée, en état de guerre, où les combattants veulent danser et chanter ! Parmi eux, âgé d’environ douze ans, un jeune surnommé Qashoush, en hommage à Ibrahim Qashoush, à qui les hommes de Bachar ont tranché la gorge en juillet 2011. Son crime : avoir chanté contre Assad. Chaque quartier est fier d’avoir son « Qashoush », dont le principal talent consiste à communiquer à la foule une énergie impressionnante! Apprenant que je suis de Damas, les jeunes révolutionnaires entament des chants invitant ma ville natale à imiter Alep et à se débarrasser du régime. Quand la musique se calme, je peux discuter avec eux, leur demander s’ils ont conscience que l’Occident les trouve « trop islamistes ». Ils répondent : « Et alors? Nous sommes pour le moment sous le feu d’un tyran sans pitié et vous nous dites “attention à ne pas voiler vos femmes dans la Syrie de demain”. Vous êtes sérieux ? » Beaucoup sont en effet islamistes, la majorité, et ils en ont tous le look : barbe fournie, bandeau sur la tête, parfois même le qamis, cette chemise longue qui arrive aux genoux… Mais, à part la tenue, ils n’ont rien à voir avec ce que les médias officiels syriens, ou leurs relais en Europe et dans le monde, appellent des « djihadistes ».

Deux jeunes combattants détruisant une photo de Bachar al-Assad à Alep
(@ Ammar Abd Rabbo)

Je n’ai pas rencontré un seul combattant étranger pendant que j’étais avec eux. Je n’ai vu que des habitants d’Alep à Alep, des habitants d’Azaz à Azaz, etc. Des chauffeurs, menuisiers, ingénieurs, étudiants, qui ont pris les armes, rejoints par les déserteurs du camp adverse. En revanche, j’ai croisé d’autres hommes venus de l’étranger à la frontière avec la Turquie, six exactement, avec un air un peu perdu, arrivés du Kosovo pour combattre. Il y a aussi des Libyens, des Tchétchènes, des Tunisiens, mais très peu, quelques dizaines : une goutte d’eau sur l’ensemble des combattants. Les jeunes avec qui je discute sont déçus par la communauté internationale. Ils me disent : « Tu fais un reportage ? À quoi bon ? Les gens savent ce qui se passe en Syrie, non ? Depuis deux ans, tout est là, sur YouTube ou ailleurs, tout le monde sait ce qui nous arrive, et pourtant on regarde ailleurs ! Ton reportage, il ne va rien changer ! »

ISLAMISTES IRRÉSISTIBLES

C’est ce sentiment d’abandon qui fait le succès des islamistes. Ils sont en effet irrésistibles quand ils donnent une arme, un salaire (petit), aident la famille du combattant, livrent des aliments, assurent les soins… Mais cela ne signifie pas qu’ils veulent transformer la Syrie en « émirat islamique ». Dans leur vie quotidienne, beaucoup continuent de fumer (alors que c’est rigoureusement interdit par les groupes islamistes), à aller sur internet et chatter avec des filles. Ils veulent rire, travailler, continuer leur vie normalement. Ils ne font même pas toutes les prières qu’on attend d’eux !

Hommes en prière dans une rue d’Alep désertée par ses habitants
(@ Ammar Abd Rabbo)

Ce même sentiment d’abandon est aussi très palpable dans les hôpitaux de campagne, particulièrement visés par le régime, où les urgentistes travaillent sans relâche. Certains n’en reviennent pas d’être ainsi régulièrement visés par le pouvoir. Mais ils ont encore la force de rire en repensant à la phrase d’un confrère palestinien, qui leur a proposé de faire comme à Gaza : déployer un grand croissant rouge sur le toit de l’hôpital pour le signaler aux avions et éviter ainsi qu’il ne soit bombardé ! « Même les Israéliens respectent les hôpitaux ! Ils n’ont pas tué 100 000 Arabes en soixante-cinq ans de guerre ! » Dans les dispensaires, comme celui géré par l’association Sedk, on traite à la fois les abcès dentaires, les consultations gynécologiques, les vaccinations… Manquant de produits et de médicaments, privée d’eau, l’équipe fait de son mieux. Cependant, de vieilles maladies, d’un autre temps, refont surface : gale, choléra et même quelques cas de peste.

La vieille mosquée omeyyade ravagée par les combats
(@ Ammar Abd Rabbo)

Je quitte Alep le cœur serré. Les Syriens libres avec qui j’ai passé quelques jours seront-ils toujours là quand je reviendrai une prochaine fois ? Tous ont déjà perdu un frère, un père, un fils… Mais aucun ne doute un instant de la fin de Bachar al-Assad. « Il se débat, il bouge encore, mais il est fini », disent-ils. Sur le terrain, loin des conférences et autres initiatives destinées à leur venir en aide, des discussions interminables de l’opposition, on sent que les chabab ont fait le plus difficile : en finir avec la peur. Le dénouement n’est plus qu’une affaire de temps.

===

Reproduit avec l’autorisation d’Afrique Magazine
http://www.afriquemagazine.com

===

Ammar Abd Rabbo
Journaliste et photographe
http://www.flickr.com/photos/byammar

Pour la Syrie : demain, vendredi devant la Gare Centrale


A Esplanade de la Gare Centrale – Bruxelles

Contre le silence et l’apathie de la communauté internationale qui sont le meilleur soutien au régime, ActionSyrie a fait le choix de mobiliser la société civile belge et européenne en solidarité avec le peuple syrien.Dans ce cadre, ActionSyrie soutient la campagne du Consortium 12-12 pour contribuer à l’effort humanitaire en faveur des plus de 5 millions de réfugiés et des victimes.Un sit-in de solidarité se tiendra à Bruxelles ce VENDREDI 26 AVRIL 2013 à 18h00 sur l’esplanade de la Gare Centrale!

http://www.facebook.com/Actionsyrie
http://www.facebook.com/1212consortium

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑