«Tes chances de mourir du terrorisme sont de 1 sur 116 000 000. T’as 10 fois plus de chances de gagner le gros lot du 6/49. Et ça, tu sais très bien que ça n’arrivera pas, parce que c’est tout le temps en Ontario qu’ils le gagnent», ou quand Louis T explique que le problème avec les terroristes, c’est qu’ils ont gagné.
Immonde ! Où sont nos démocrates ? Où sont nos ONG ? Que fait l’UNICEF ?
Nous apprenons que Mohamed Suleiman, l’un des 5 enfants de Hares, emprisonné par Israël pour « jet de pierres » depuis plus de 2 ans, vient d’être condamné à 15 ans de prison et à 7000 euros d’amende qui, si elle n’est pas payée avant le 26 janvier, lui vaudra la prison à perpétuité.
Ce enfant a été raflé en mars 2013 par l’armée d’occupation à son domicile, le village de Hares, au sud de Naplouse, alors qu’il avait 13 ans, et que les soldats recherchaient les enfants qui auraient jeté des pierres sur une route où passent des colons.
Une vingtaine d’enfants ont été arrêtés, et après interrogatoires, tortures, et aveux sous la torture d’avoir jeté des pierres sur une route déserte, 5 ont finalement été détenus.
Israël a laissé Mohamed Suleiman croupir en prison pour qu’il atteigne l’âge de 15 ans, et comme l’accusation de jet de pierres ne tenait pas, un tribunal militaire vient de le condamner à 15 ans de prison pour « 25 tentatives de meurtres » (sans rire, car ce n’est pas drôle !) et à 7000 euros d’amende, en indiquant que si cette somme n’était pas versée avant le 26 janvier prochain, c’est à perpétuité qu’il resterait en prison.
Sa famille, du village de Hares, constamment agressé par les colons, n’a pas les moyens de payer cette somme.
OPINIONS Une chronique de Schams El-Ghoneimi, Parisien bruxellois adopté et conseiller Moyen-Orient au Parlement européen.
En ces temps difficiles, quoi de plus important que cette petite histoire que je souhaite vous raconter, une histoire de réfugiés syriens nouvellement arrivés : nous les avons conviés à notre fête cette semaine à Bruxelles. Malgré le niveau 4 d’alerte terroriste, nous étions trente-cinq amis.
Basil, qui avait une petite grippe attrapée au camp de réfugiés de Lanaken où il vit actuellement, a chanté toute la nuit avec sa guitare. En dépit du fait qu’il soit distinguable par les qualificatifs de réfugié, de syrien et de musulman – cela en fait beaucoup pour certains -, j’ai découvert que je ne saurai jamais jouer ou chanter Charles Aznavour ou Jacques Brel aussi bien qu’il nous les interpréta. Il y a deux mois, il est arrivé en Europe après avoir quitté la Syrie, la Turquie, la Grèce puis, inarrêtable avec sa guitare qui l’a fait passer pour un touriste aux yeux des autorités, il a parcouru la Macédoine, la Serbie… Pour arriver ici. Professeur de flamenco pendant vingt-deux ans au centre culturel russe de Damas, Basil n’est malheureusement que bilingue arabo-russe : il prend des cours de néerlandais et souhaite apprendre le français, une langue qu’il trouve « belle et profonde »– oui, il nous a chanté « J’ai quitté mon pays » d’Enrico Macias mais il n’a jamais appris le français.
Mais la soirée n’aurait pas été assez folle sans d’autres dangereux réfugiés syriens, musulmans sunnites, alaouites et druzes, je le répète pour ceux qui en auraient peur. La voix d’Angela nous a impressionnés, nos compliments l’ont embarrassée. Journaliste de 27 ans, elle a pris un rafiot avec 150 personnes pendant dix jours l’année dernière, partant des côtes égyptiennes, pour tenter l’Europe au péril de sa vie – faute de visa. Perdus en mer dans des conditions extrêmes, c’est un tanker qui, croisant leur chemin, les a sauvés et amené en Italie. Elle et Najib se sont mariés à Damas en 2011 quand la révolution commença en Syrie, il y tournait des documentaires tandis qu’elle y couvrait la vie culturelle. Mais ils ont tous deux refusé de relayer la propagande du régime. Entre risquer leur vie ou fuir, ils ont préféré vivre.
Pas si facile, la vie de réfugiés. Il y a deux semaines ils m’avaient invité à déjeuner chez eux, à Asse où ils sont logés : excellent gratin de pâtes à la béchamel d’Angela – elle me précisa que d’habitude c’est son mari qui cuisine. Mais pas d’amis, pas d’argent pour sortir, débutants en néerlandais avec des cours chaque matin, Angela et Najib espèrent trouver un travail sur Bruxelles, comme journalistes… Ou autre. La plus grande différence entre eux et leurs voisins dans le village n’est pas la langue mais le fait qu’ils n’aient pas de travail, m’ont-ils dit.
Saddam, 34 ans, est le quatrième réfugié de notre « World Peace House Party » – oui, c’est le titre choisi – timide, il a passé toute la soirée assis sur un canapé à parler avec une charmante amie française, jonglant entre l’anglais et le français. Ingénieur électricien, il prend des cours intenses de français et de néerlandais à Bruxelles depuis qu’il est arrivé en Europe – sur le même rafiot qu’Angela. « Jeune cadre » dans le Golfe au début de la révolution syrienne, il fut expulsé de Dubaï après avoir manifesté contre les massacres d’Assad contre sa population. Pour lui, le plus dur était de se rendre compte en arrivant en Europe qu’il était devenu « un réfugié ». Un immense sentiment de tristesse, d’impuissance le traverse depuis, m’a-t-il confié. Déjà pourvu d’un bon anglais, Saddam sait qu’apprendre les langues du pays l’aidera à trouver un travail. Il est contre la violence, d’où qu’elle vienne, et rêve d’apporter sa pierre à la société qui l’a accepté, en Belgique.
Voilà ce que sont les réfugiés syriens dans leur immense majorité, et voilà la manière la plus appropriée de réagir aux attaques abominables de Paris, ma ville natale : continuons à faire la fête, même avec des réfugiés, surtout avec des réfugiés.
Emus par la vague de migrants arrivant en Europe dernièrement et convaincus de la plus-value qu’ils représentent pour notre société, Muziekpublique a voulu mettre sur pied un projet ambitieux réunissant une vingtaine de musiciens réfugiés de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, du Kazakhstan, du Tibet… Nous avons rassemblé des virtuoses de différentes régions du monde, ayant finalement posé leurs bagages en Belgique, pour porter leur voix, espérant qu’elle sera entendue.
Nous souhaitons, par l’enregistrement d’un CD, dévoiler au grand jour les richesses de sommités devenues presque invisibles en Belgique. Nous réalisons qu’avant d’arriver en Europe, ces musiciens ont déjà eu un long parcours. Ils ont fréquenté les plus grandes écoles de musique du Moyen Orient (Damas, Baghdad, Alep) ou sont passés par une kyrielle de centres musicaux parsemant la route de la soie. Ils ont eu une carrière fructueuse, une renommée internationale, des projets variés et ambitieux… Fuyant les désastres de leur région d’origine, la menace les a poussé à quitter un terreau autrefois formidable et à laisser derrière eux un bagage crucial, emportant avec eux leur savoir et leur instrument. Ce savoir est la base du travail que nous entamons avec eux. Ensemble, nous voulons mener un projet qui leur redonne une place, et les aide à reconstruire leur vie en Belgique.
[youtube https://youtu.be/Rdph8F8W2dA?]
Kelsang (Tibet)
Avec eux, nous voulons réaliser un CD compilant leurs morceaux, les traces de leurs traditions et de leur voyage. Nous voulons également les mettre en réseaux, les faire se rencontrer autour d’un projet professionnel et donner des ailes à leur carrière musicale. C’est un projet de CD mais c’est également un projet humain dont le sens déjà fort est aujourd’hui démultiplié par les événements de l’actualité. C’est une rencontre humaine et culturelle, une gifle aux idées préconçues et une revendication forte de ce que la musique doit signifier dans un monde aux conflits croissants.
Artistiquement, nous avons sélectionné les musiciens pour leur qualité en tant qu’instrumentiste et leur lien avec la tradition de leur pays d’origine.Avec ce CD, la volonté est aussi de créer des ponts sonores entre les musiciens et les différentes traditions dont ils sont issus afin de proposer un album riche, innovateur, symbole de mixité et de rencontres des cultures.
Avec quels musiciens travaillerons-nous ?
Le trio Ramel Aleppo (Syrie)
Des musiciens traditionnels de Syrie, Irak, Pakistan, Afghanistan, Kazakhstan, Tibet et d’autres pays encore, récemment arrivés en Belgique, uniront leurs instruments et leurs voix dans ce projet réalisé à Bruxelles. Ils seront rejoints et soutenus par des musiciens habitant en Belgique depuis plus longtemps, ou nés ici, dans une optique de partage et de rencontre entre les artistes.
Nous aurons l’honneur de pouvoir compter notamment sur la participation de:
· Tamam al-Ramadan (ney, Syrie)
· Khaled al-Hafiz (duff, chant, Syrie)
· Tareq al-Sayed (oud, Syrie)
· André Bakhach (violon, Syrie)
· Fakher Moudallal (chant, Syrie)
· Shalan Al-Hamwy (violon, Syrie)
· Mohammad Al Fekhrani (violon, Irak)
· Hussein Rassim (oud, Irak)
· Hazem Faris (violon, Irak)
· Jahida Wehbe (chant, Liban, guest)
· Asad Qizilbash (sarod, Pakistan)
· Aman Yusufi (dambura, Afghanistan)
· Moharram Bola (flutes, Afghanistan)
· Arken Mänsur (ghijak & dutar, Kazakhstan)
· Norbu Tsering (dramyen, Tibet)
· Kelsang (dramyen, mandoline, chant, Tibet)
· Dolma (chant, Tibet)
Petit bout d’histoires – Asad Qizilbash (ci-dessus) est l’unique représentant pakistanais du sarod, un instrument à dix-neuf cordes. Il jouit d’une renommée internationale (il a joué devant Nelson Mandela !) Dans son pays natal, sa décision de fonder une école de musique n’a pas plu aux fondamentalistes actifs dans la région. Contraint de quitter son pays pour garder sa liberté, Asad vit aujourd’hui en Belgique, où il recommence sa carrière à zéro.
En 2012, quatre des musiciens du groupe syrien Ramel Aleppo ont fui pour la France lorsque leur ville fut frappée par la guerre.Khaled al Hafez(duff, chant),Tarek al Sayed(oud) etTamam al-Ramadan(ney) se sont ensuite installés en Belgique, où, malgré leur dispersion géographique, ils travaillent ensemble à la reconstruction de leur avenir.
Quel est le but de l’album ?
Grâce à la réalisation de cet album, nous soutiendrons les musiciens traditionnels réfugiés en Belgique par divers moyens :
– Revalorisation de l’image des réfugiés et migrants devant l’opinion publique : au-delà des idées négatives et stigmatisantes autour des migrants, en construisant un projet musical professionnel de haute qualité avec les personnes concernées, Muziekpublique souhaite montrer que les migrants arrivent en Belgique avec un bagage intéressant, qu’ils ont leur rôle à jouer dans notre société et sont source de richesse.
– Soutien aux musiciens :
Un cachet sera versé aux musiciens pour leur investissement car nous pensons que leur travail mérite salaire.
Ensuite, dans une optique durable, nous mettrons en place des outils de communication (en filmant les enregistrements, en organisant éventuellement plusieurs concerts de sortie du CD et en apportant du contenu au CD) que tous les musiciens pourront réutiliser pour développer leur carrière musicale ici en Belgique.
Nous espérons également que les collaborations qu’ils auront développées avec d’autres musiciens dans le cadre de ce projet les aideront à s’insérer dans les réseaux musicaux existant en Belgique, leur offrant une reconnaissance qui les aidera à développer leur carrière sur le long terme.
– Soutien à d’autres associations : après avoir couvert tous les frais de réalisation de l’album, une partie des bénéfices perçus de la vente des CDs ira à deux associations artistiquement actives en Belgique avec les réfugiés : Synergie14 et Globe Aroma.
Qui sommes-nous ?
Muziekpublique, une association déterminée et une fenêtre sur les traditions du monde
Muziekpublique est une asbl qui défend et promeut les musiques du monde, plus particulièrement celles qui ont un lien avec les musiques acoustiques, traditionnelles, populaires et folk. Ce travail se réalise autours de quatre axes de travail : l’organisation de près de 100 concerts au théâtre Molière à Ixelles, l’offre de plus de 40 cours de musique et de danse du monde, et la production de CDs et de créations musicales.
C’est via ce dernier axe, le label Muziekpublique, que nous encadrons le projet Refugees for Refugees avec le même soin que celui apporté à la confection de nos précédents albums, notamment Aduna (Best Album 2012par le magazine anglais de référence Songlines) et Blindnote (Best Album 2011 par le magazine anglais de référence Songlines et Octave de la Musique 2011).
Muziekpublique, c’est aussi une communauté. Pour assurer toutes les différentes activités et défendre les musiques du monde traditionnelles à Bruxelles, Muziekpublique s’est entourée de membres actifs, d’artistes talentueux, de personnel bénévole et d’un public fidèle. Parmi eux, Hélène Sechehaye, musicologue de 25 ans, est responsable de mener à bien le projet. Son expérience au sein du label Muziekpublique et ses connaissances dans le milieu des musiques arabes font d’elle la personne adéquate pour relever ce défi qui lui est aussi très personnel. Emre Gültekin, joueur de saz mais aussi excellent ingénieur du son, supervisera et enregistrera les performances. Son ouïe fine et sa sensibilité permettront un album au rendu subtil, reflet du talent des musiciens. Le musicien et cinéaste jordano-yougoslave Karim Baggili mettra à profit sa grande expérience de la scène pour filmer la genèse des enregistrements, les rencontres entre artistes mais aussi leur performance musicale. L’oeil du photographe Dieter Telemans prendra les photos pour le livret qui sera réalisée par Désirée De Winter. Florence Plissart et Pablo Diartinez dessineront les musiciens sur le vif lors des enregistrements.
À quoi servira la collecte ?
Quelles sont les étapes du projet ?
· Enregistrement
La création artistique et les enregistrements débuteront dans le courant du mois de décembre. De ce moment d’échange naîtra une création unique et porteuse de valeurs fortes. L’album sera le fruit des rencontres entre ces musiciens, des diamants qui s’enrichiront mutuellement de leur éclat. L’enregistrement se fera au théâtre Molière, où une technique suffisante et aguerrie est déjà présente, et dont la salle bénéficie d’une acoustique idéale et quasi parfaite pour ce genre de musique.
· Mixage
De fin décembre à début janvier aura lieu le mixage, assuré par un professionnel du son et en collaboration avec les musiciens qui souhaitent faire partie du processus et avec l’équipe de Muziekpublique responsable du projet.
· Réalisation de la pochette
Ensuite, la pochette sera réalisée, comme un kaléidoscope des multiples histoires des musiciens et des morceaux qui auront été créés. Elle servira également d’outil de promotion de leur travail (leurs coordonnées figureront à l’intérieur).
· Sortie du CD
Dans le courant du mois de mars sera prévue la sortie du CD. Selon les ressources disponibles, un concert de sortie sera organisé, pour faire honneur aux musiciens et fêter la réussite du projet jusqu’à cette étape.
· Vidéo
À la fois pour rendre hommage au projet et pour favoriser le développement de la carrière musicale de ces musiciens en Belgique, il nous semble important de filmer de manière professionnelle les musiciens lors de leurs enregistrements. Nous considérons donc l’aspect vidéo comme une part essentielle du projet. Les réalisateurs que nous avons choisis viendraient filmer deux jours de travail au théâtre Molière.
· Concerts
Par la suite, le projet pourrait encore se développer en une tournée de concerts des musiciens participants au CD. Ce n’est pas prévu dans le schéma actuel mais cela étant dans nos compétences, nous l’envisagerons dans le cas où tous les musiciens seraient intéressés.
Budget nécessaire
Cachet des artistes (8.000€, dans l’idéal 400€ par musicien, une vingtaine d’artistes)
Frais d’enregistrement : ingénieur du son, mixeur, techniciens et matériel (1.800€)
Réalisation d’une vidéo de promotion (1.800€)
Design pochette et photos du CD (1.200€)
Impression des CD (3.500€, 2000 exemplaires)
Sabam et droits d’auteurs (1.750€)
Promotion (1.500€)
Transports et frais divers (440€)
En tout, près de 20.000€ seront nécessaires à la confection de l’album. Nous faisons appel à votre générosité pour 12.500€. Estimant que ce genre de projets doit être soutenu également par des fonds publics, nous sommes en bonne voie pour trouver 8000€ de subsides. Mais bien évidemment, plus ce Crowdfunding sera une réussite, plus nous pourrons aller loin dans le projet.
Muziekpublique est une asbl qui défend et promeut les musiques du monde, plus particulièrement celles qui ont un lien avec les musiques acoustiques, traditionnelles, populaires, folk, métissées, classiques, jazz et « nu:trad ». Ce travail se réalise autours de quatre axes de travail : l’organisation de concerts et de cours, la production de cd et de… Voir la suite
Vous l’avez certainement lu : le 20 octobre, dans un discours devant le Congrès Sioniste Mondial, Benyamin Netanyahou a déclaré que la destruction des Juifs d’Europe n’était pas un projet découlant de l’idéologie nazie mais aurait été suggérée à Hitler par le Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini. Le régime nazi n’aurait donc pas eu par lui même d’intention génocidaire si un notable palestinien ne l’avait influencé. Conclusion : les Palestiniens sont pires que les nazis. Dans le monde entier, y compris en Israël, on a pu lire des mises au point historiques rappelant l’évidence : la mise à mort industrielle des Juifs était bel et bien la conséquence de la politique nazie, sans lien avec le mouvement national palestinien qui n’intéressait pas les nazis, et la rencontre bien réelle de novembre 1941 entre Hitler et le Mufti de Jérusalem, dont on ignore d’ailleurs le contenu, n’en est pas un épisode déterminant. Le peuple palestinien et ses dirigeants – y compris al-Husseini même s’il était effectivement allié au régime nazi – n’ont rien à voir avec le judéocide.
Et si l’éclairage des historiens ne suffisait pas à en convaincre l’opinion publique, la Chancelière allemande Angela Merkel elle-même a eu des mots très justes pour démentir Netanyahou en rappelant l’entière responsabilité de l’Etat allemand : « Nous ne voyons aucune raison de changer notre perception de l’Histoire (…), nous continuons à assumer la responsabilité allemande dans la Shoah. Au nom du gouvernement allemand et mon nom, je peux dire que nous sommes conscients de la responsabilité des nazis dans cette rupture civilisationnelle qu’a constitué la Shoah. Nous sommes convaincus que ceci doit être transmis aux générations à venir, par exemple dans le cadre de l’éducation scolaire. »
En théorie, le débat est donc clos. Mais politiquement il reste beaucoup à dire à propos de la déclaration de Netanyahou qui n’est pas un simple dérapage verbal. Elle s’inscrit en effet dans le récit sioniste et la réécriture de l’histoire à l’oeuvre depuis des décennies en Israël, pays où la Shoah est une véritable religion au sens le plus obscurantiste du terme.
Un autre exemple récent de ce phénomène est la réponse donnée par Netanyahou à la décision de l’Union européenne d’imposer un étiquetage spécifique aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes installées dans les territoires palestiniens occupés : pour le Premier ministre israélien, il faudrait y voir une discrimination raciste rappelant les « sombres temps » du boycott des entreprises juives par les nazis. Ce genre de comparaison ne s’applique pas seulement au monde non-juif : après la signature des Accords d’Oslo, il était courant que les responsables du Likoud qualifient de nazi le Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin qui avait osé serrer la main de Yasser Arafat, créant ainsi le climat idéologique qui allait rendre possible son assassinat.
Mais c’est évidemment à propos des Arabes en général et des Palestiniens en particulier que l’équivalence avec le nazisme se fait la plus virulente : tour à tour Nasser, Arafat puis Abbas, sans parler des dirigeants du Hamas, ont été présentés comme de nouveaux Hitler. La figure du Mufti de Jérusalem et la signification donnée à sa rencontre avec le Führer servent depuis longtemps de clé de voûte à cette « démonstration ».
Dans son article « Inusable grand mufti de Jérusalem » publié en mai 2010 dans Le Monde Diplomatique, le politologue Gilbert Achcar (auteur notamment de Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, 2009) a retracé l’origine de la représentation officielle en Israël de ce personnage et des pseudo-recherches qui viennent l’étayer. J’en reprends ci-dessous les grandes lignes.
Amin al-Husseini a joué un rôle dirigeant dans la résistance palestinienne contre la colonisation sioniste dans les années 1920-30. En 1937, la puissance mandataire britannique le condamne à l’exil. Il rejoint en 1941 les puissances de l’Axe, contribue à la propagande nazie et met sur pied les unités bosniaques musulmanes de la SS. Il faut noter que ces unités n’ont pas participé à l’extermination des Juifs. Et surtout : on peut mesurer l’effet réel de son action qui visait à convaincre des combattants arabes de s’enrôler dans le camp fasciste. Seuls 6.300 soldats originaires du monde arabe sont passés par des organisations militaires allemandes, dont à peine 1.300 en provenance de Palestine, de Syrie et d’Irak (les autres provenaient du Maghreb). Dans le même temps, 9.000 soldats palestiniens se sont engagés dans l’armée britannique et 250.000 soldats maghrébins dans l’armée française de libération, fournissant la majeure partie de ses morts et blessés. Ces faits concrets vont totalement à l’encontre de l’adéquation Arabes = nazis.
Mais dès 1945, le mouvement sioniste fait tout ce qu’il peut pour donner au monde l’idée que les Palestiniens, influencés par le Mufti de Jérusalem, ont participé à la machine génocidaire ce qui légitimerait l’établissement d’un État juif sur leur patrie. De nombreux livres, brochures, articles sont publiés pour accréditer cette vision et des démarches sont entreprises, en vain, pour qu’al-Husseini soit jugé à Nuremberg.
Le Mémorial de Yad Vashem, qui matérialise la représentation sioniste de l’histoire, donne une importance démesurée à al-Husseini. L’historien israélien Tom Segev a montré dans Le Septième Million. Les Israéliens et le génocide (2002) que le mur qui lui y est consacré vise à accréditer l’idée d’une convergence entre l’hostilité des Arabes à la colonisation juive et la machine génocidaire nazie. L’Encyclopedia of the Holocaust, publiée en association avec Yad Vashem, consacre au Mufti de Jérusalem un article plus long que ceux qui traitent d’Himmler, de Goebbels ou d’Eichmann. Dans son ouvrage de 2004, La Nation et la Mort, l’historienne Idith Zertal [1] montre que la propagande israélienne au moment du procès Eichmann à Jérusalem allait également dans ce sens. Le procureur israélien chargé d’accuser Eichmann utilisa sa tribune pour tenter de démontrer la responsabilité du dirigeant palestinien. « Malgré [l’] absence de preuves, le procureur israélien continua à grossir le « rôle » du Mufti dans la planification et la mise en œuvre des crimes nazis, consacrant de précieuses heures d’audience à cette question. La presse israélienne lui emboîta le pas. Sans parler du caractère juridiquement douteux de cette apparition forcée du spectre du Mufti dans la salle du tribunal de Jérusalem où Eichmann et le système nazi étaient mis en jugement, cette manœuvre contribua amplement à la distorsion et à la sous-estimation de l’ampleur et de la signification exceptionnelle des crimes nazis ainsi que de la responsabilité de leurs véritables auteurs. Elle était cependant conforme au caractère politique et didactique spécifique que Ben Gourion voulait imprimer au procès. » Netanyahou n’a donc rien inventé. Sa déclaration récente est dans le droit fil du récit sioniste. En déplaçant de Berlin vers Jérusalem le centre de gravité de la destruction des Juifs d’Europe la propagande israélienne produit aussi un autre effet : elle tend à miner le travail de mémoire des Juifs de la diaspora face à leur propre histoire dont les ressorts se situent bien en Europe et non en Israël-Palestine.
À l’heure où une parole génocidaire décomplexée s’exprime au grand jour dans les médias, à la Knesset et dans les rues d’Israël pour en finir avec la question palestinienne, il n’est pas innocent que le Premier ministre du gouvernement de droite le plus extrémiste qu’ait connu ce pays présente une lecture de l’histoire qui pourrait légitimer le basculement du conflit israélo-palestinien vers une barbarie sans limite : contre un ennemi intrinsèquement nazi, tout est permis.
Notes
[1] Longuement citée dans l’article de Luc Delval « Pauvre Netanyahou » publié sur le site pourlapalestine.be
« En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police », écrit Olivier Le Cour Grandmaison sur Médiapart, qui conclut : « L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre ». .
Après les attentats : la Réaction qui vient
« Si les attentats particulièrement meurtriers du vendredi 13 novembre 2015 à Paris ne sauraient être confondus avec les attaques multiples perpétrées le 11 septembre 2001 aux Etats-Unis par les terroristes d’Al Qaida en raison de l’ampleur des secondes, du nombre de victimes – 3000 morts et plus de 6000 blessés – et de la diversité des objectifs visés, leurs effets politiques s’en rapprochent. En quarante-huit heures, le chef de l’Etat et le gouvernement ont adopté la rhétorique guerrière et sécuritaire de la droite et de l’extrême-droite, et repris à leur compte plusieurs de leurs propositions.
Hier, ils les jugeaient inefficaces, attentatoires à des dispositions majeures et pour cela contraires à certains engagements internationaux de la France comme la Convention européenne des droits de l’homme. Aujourd’hui, ils en font la synthèse. Cette involution spectaculaire nous renseigne sur la solidité de leurs convictions et de leurs principes ; ils n’en ont aucun car ils sont prêts à tout pour restaurer leur popularité et conserver le pouvoir. Sans doute se croient-ils grands, ils ne sont que des habiles qui manœuvrent au jour le jour. En janvier dernier, le président et ses ministres commémoraient « l’esprit de Charlie », onze mois plus tard, ils sont l’esprit de police.
Aux rares députés qui ont émis des réserves ou des critiques sur la réforme de la loi du 3 avril 1955 relative à l’état d’urgence, Manuel Valls n’a pas hésité à répondre sans susciter le moindre tollé : il faut « bâtir des dispositifs rapides et efficaces, alors pas de juridisme ». Le respect de la légalité et de principes essentiels ?
Autant d’obstacles maintenant inutiles qui doivent céder devant la gravité de la situation et la nécessité d’agir au plus vite, selon lui. Et pour éviter la censure probable, par le Conseil constitutionnel, de quelques mesures, le même récidive au Sénat en déclarant : « Je suis dubitatif sur l’idée de saisir [le Conseil constitutionnel] car il y a toujours un risque. » Aveu remarquable mais sinistre. Il prouve que le gouvernement, dont les membres répètent de façon pavlovienne : « République » et « Etat de droit », assume publiquement la violation de règles fondamentales. Renforcer les prérogatives exorbitantes du ministre de l’Intérieur et des forces de l’ordre ; telle est leur seule préoccupation.
De même les parlementaires qui ont approuvé le projet de l’exécutif. Tous sont d’accord : le texte voté doit échapper aux mécanismes juridiques susceptibles d’entraîner l’annulation de certaines de ses dispositions et des procédures qu’il autorise. Beautés de l’Etat de droit !
Analysant l’inflation des législations antiterroristes adoptées avant les attentats du 13 novembre 2015, la juriste du Collège de France Mireille Delmas-Marty constatait qu’elles multipliaient dangereusement les « pratiques dérogatoires (…) au profit de pouvoirs de plus en plus larges confiés à l’administration ou à la police, constituant un véritable régime de police qui ne dit pas son nom. » La loi qui vient d’entrer en vigueur et l’état d’urgence établi pour trois mois précipitent le mouvement : triomphe de l’exception légalisée et soustraite à la Constitution. Et triomphe de l’extrême-droite et de la droite dont plusieurs éléments programmatiques – la déchéance de la nationalité notamment – ont été défendus par le chef de l’Etat en personne.
« Un bon coup » aux dires de certains conseillers de l’Elysée qui se réjouissent de mettre ainsi leurs adversaires en difficulté. Mais quel est le coût politique de ce « coup » ? Exorbitant. En agissant de la sorte l’exécutif et la majorité socialiste qui le soutient aveuglément légitiment les propositions sécuritaires du Front national et des Républicains, et accréditent l’idée que leurs dirigeants respectifs apportent de justes réponses aux menaces présentes. Les principaux intéressés ne s’y sont pas trompés. « Quand vous voyez un président de la République tourner le dos à toutes les idées qui étaient les siennes et reprendre les mesures du FN, il y a un côté étonnant, un hommage au FN, qui se trouve crédibilisé » déclare Marine Le Pen. Beau résultat, assurément.
Enfin, celles et ceux qui, au Parti communiste et à Europe écologie, se sont érigés en vigies chargées de dénoncer les dérives droitières de ce gouvernement dans le domaine économique, social et environnemental, ils ont, au pire, voté avec la droite et l’extrême-droite parlementaire la prolongation de l’état d’urgence et l’aggravation des dispositions de la loi d’exception du 3 avril 1955, au mieux se sont abstenus. L’histoire retiendra que six députés seulement s’y sont opposés. Hier les premiers, certains d’entre eux du moins, n’avaient pas de mots assez durs pour fustiger les orientations libérales de l’exécutif et de sa majorité. Et les mêmes entendaient combattre le programme du Front national et certaines propositions des Républicains jugés, entre autres, liberticides et pour cela inacceptables.
Aujourd’hui, ils ont scellé, par leur vote, une union nationale sécuritaire comme il n’y en a pas eu depuis longtemps et ils ajoutent, par leur confusion politique, à la régression et à la réaction générales. Ils prétendent offrir une alternative aux partis traditionnels de gouvernement, on découvre qu’elle n’est que de pacotille car ils épousent lâchement la vague sécuritaire au lieu de lui résister. Plus elle s’élève, plus ils tremblent, plus elle grossit, plus ils cèdent, plus elle gronde, plus ils sont inaudibles car leurs voix ne sont que galimatias incohérents et sans principe. De même leurs justifications gênées et dérisoires livrées après qu’ils se soient joints à la meute des élus qui crie : « sécurité, sécurité, sécurité ! »
Jamais dans un passé récent des décisions aussi graves et aussi lourdes de conséquences pour les libertés individuelles et collectives n’auront été approuvées avec une telle célérité par les parlementaires de droite comme de gauche désireux d’en finir au plus vite. Etrange précipitation qui révèle ceci : tous prétendent commander aux événements ; ils ne font que s’y soumettre car ils ont peur. Peur de perdre le pouvoir, peur d’échouer à le conquérir à quoi s’ajoutent calculs électoraux indexés sur une frénésie sondagière qui est aussi moutonnière, désir de ménager l’avenir et, plus encore peut-être, leur avenir dans les institutions de la République. Tels sont quelques-uns des ressorts inavouables de ces comportements collectifs faits de l’agrégation de petites réactions individuelles qui pavent la voie à la grande Réaction qui vient.
Les élus communistes ont certainement appris l’histoire mais ils viennent de faire la démonstration qu’ils n’apprennent rien de l’histoire et tous répètent les erreurs du passé sans avoir mené le moindre baroud d’honneur dans leur Assemblée respective. Le 12 mars 1956, les députés du PC approuvaient les pouvoirs spéciaux défendus par le très socialiste Guy Mollet qui entendait disposer des moyens nécessaires pour « prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens, et de la sauvegarde du territoire. » En des termes moins euphémisés, il s’agissait de défendre l’Algérie française en menant une guerre impitoyable contre les « terroristes » du FLN. Ainsi fut fait.
Le 20 novembre 2015, Eliane Assassi, présidente du groupe Communiste, républicain et citoyen (CRC) au Sénat, tente d’expliquer les positions diverses – approbation ou abstention – de ses membres en déclarant : « une écrasante majorité de Français sont pour plus de sécurité. » Et pour conclure cette élue emploie l’une de ces formules creuses mais obscures qui envahit la novlangue politique contemporaine : « on essaie de faire société. » Qu’est-ce à dire ? Mystère ! Dérisoires efforts rhétoriques et remarquable soumission aux opinions communes et aux passions collectives du moment : la peur, la colère, l’indignation. Celles-là mêmes que flattent depuis des années, avec les résultats que l’on sait, les démagogues du Front national et les dirigeants des Républicains auxquels s’ajoute désormais le Premier ministre chargé de mettre en œuvre les orientations hâtivement décidées par le Chef de l’Etat.
Le propre des événements est d’agir comme d’excellents révélateurs, pour le meilleur ou pour le pire. Les réponses qui viennent d’être apportées par le gouvernement et les parlementaires aux massacres du 13 novembre 2015 disent la puissance de la réaction politique à l’œuvre et de la régression démocratique qui nous est imposée. Dans la seconde moitié du XXe siècle et nonobstant des circonstances différentes, elles n’ont qu’un précédent connu ; la guerre d’Algérie et son arsenal de législations d’exception. Le renforcement des dispositions de la loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence actualise ce passé qui continue ainsi d’affecter gravement notre présent et notre condition de citoyen.
La réaction qui vient ? Sur le terrain sécuritaire, elle a déjà remporté une bataille majeure. L’hiver politique qui s’annonce risque d’être rigoureux et fort long ; il faut l’affronter sans attendre.
O. Le Cour Grandmaison, universitaire, Université d’Evry-Val d’Essonne, sciences politiques et philosophie politique. Ecrivain.Dernier ouvrage paru : L’Empire des hygiénistes. Vivre aux colonies, Fayard, 2014.
LE MONDE | 24.11.2015 à 06h44 • Mis à jour le 26.11.2015 à 12h28
Par Olivier Roy, politologue spécialiste de l’islam
La France en guerre ! Peut-être. Mais contre qui ou contre quoi ? Daech n’envoie pas des Syriens commettre des attentats en France pour dissuader le gouvernement français de le bombarder. Daech puise dans un réservoir de jeunes Français radicalisés qui, quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, sont déjà entrés en dissidence et cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. L’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte.
Le ralliement de ces jeunes à Daech est opportuniste : hier, ils étaient avec Al-Qaida, avant-hier (1995), ils se faisaient sous-traitants du GIA algérien ou pratiquaient, de la Bosnie à l’Afghanistan en passant par la Tchétchénie, leur petit nomadisme du djihad individuel (comme le « gang de Roubaix »). Et demain, ils se battront sous une autre bannière, à moins que la mort en action, l’âge ou la désillusion ne vident leurs rangs comme ce fut le cas de l’ultragauche des années 1970.
Il n’y a pas de troisième, quatrième ou énième génération de djihadistes. Depuis 1996, nous sommes confrontés à un phénomène très stable : la radicalisation de deux catégories de jeunes Français, à savoir des « deuxième génération » musulmans et des convertis « de souche ».
Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire.
Quelques milliers sur plusieurs millions
Deux lectures aujourd’hui dominent la scène et structurent les débats télévisés ou les pages opinions des journaux : en gros, l’explication culturaliste et l’explication tiers-mondiste. La première met en avant la récurrente et lancinante guerre des civilisations : la révolte de jeunes musulmans montre à quel point l’islam ne peut s’intégrer, du moins tant qu’une réforme théologique n’aura pas radié du Coran l’appel au djihad.
La seconde évoque avec constance la souffrance postcoloniale, l’identification des jeunes à la cause palestinienne, leur rejet des interventions occidentales au Moyen-Orient et leur exclusion d’une société française raciste et islamophobe ; bref, la vieille antienne : tant qu’on n’aura pas résolu le conflit israélo-palestinien, nous connaîtrons la révolte.
Mais les deux explications butent sur le même problème : si les causes de la radicalisation étaient structurelles, alors pourquoi ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans en France ? Quelques milliers sur plusieurs millions.
Car ces jeunes radicaux sont identifiés ! Tous les terroristes qui sont passés à l’action avaient leur fameuse fiche « S ». Je n’entre pas ici dans la question de la prévention, je remarque simplement que l’information est là et accessible. Alors regardons qui ils sont et essayons d’en tirer des conclusions.
Islamisation de la radicalité
Presque tous les djihadistes français appartiennent à deux catégories très précises : ils sont soit des « deuxième génération », nés ou venus enfants en France, soit des convertis (dont le nombre augmente avec le temps, mais qui constituaient déjà 25 % des radicaux à la fin des années 1990). Ce qui veut dire que, parmi les radicaux, il n’y a guère de « première génération » (même immigré récent), mais surtout pas de « troisième génération ».
Or cette dernière catégorie existe et s’accroît : les immigrés marocains des années 1970 sont grands-pères et on ne trouve pas leurs petits-enfants parmi les terroristes. Et pourquoi des convertis qui n’ont jamais souffert du racisme veulent-ils brusquement venger l’humiliation subie par les musulmans ? Surtout que beaucoup de convertis viennent des campagnes françaises, comme Maxime Hauchard, et ont peu de raisons de s’identifier à une communauté musulmane qui n’a pour eux qu’une existence virtuelle. Bref, ce n’est pas la « révolte de l’islam » ou celle des « musulmans », mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi Français « de souche ». Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.
Qu’y a-t-il de commun entre les « deuxième génération » et les convertis ? Il s’agit d’abord d’une révolte générationnelle : les deux rompent avec leurs parents, ou plus exactement avec ce que leurs parents représentent en termes de culture et de religion. Les « deuxième génération » n’adhèrent jamais à l’islam de leurs parents, ils ne représentent jamais une tradition qui se révolterait contre l’occidentalisation. Ils sont occidentalisés, ils parlent mieux le français que leurs parents. Tous ont partagé la culture « jeune » de leur génération, ils ont bu de l’alcool, fumé du shit, dragué les filles en boîte de nuit. Une grande partie d’entre eux a fait un passage en prison. Et puis un beau matin, ils se sont (re)convertis, en choisissant l’islam salafiste, c’est-à-dire un islam qui rejette le concept de culture, un islam de la norme qui leur permet de se reconstruire tout seuls. Car ils ne veulent ni de la culture de leurs parents ni d’une culture « occidentale », devenues symboles de leur haine de soi.
La clé de la révolte, c’est d’abord l’absence de transmission d’une religion insérée culturellement. C’est un problème qui ne concerne ni les « première génération », porteurs de l’islam culturel du pays d’origine, mais qui n’ont pas su le transmettre, ni les « troisième génération », qui parlent français avec leurs parents et ont grâce à eux une familiarité avec les modes d’expression de l’islam dans la société française : même si cela peut être conflictuel, c’est « dicible ». Si on trouve beaucoup moins de Turcs que de Maghrébins dans les mouvements radicaux, c’est sans doute que, pour les Turcs, la transition a pu être assurée, car l’Etat turc a pris en charge la transmission en envoyant instituteurs et imams (ce qui pose d’autres problèmes, mais permet d’esquiver l’adhésion au salafisme et à la violence).
Des jeunes en rupture de ban
Les jeunes convertis par définition adhèrent, quant à eux, à la « pure » religion, le compromis culturel ne les intéresse pas (rien à voir avec les générations antérieures qui se convertissaient au soufisme) ; ils retrouvent ici la deuxième génération dans l’adhésion à un « islam de rupture », rupture générationnelle, rupture culturelle, et enfin rupture politique. Bref, rien ne sert de leur offrir un « islam modéré », c’est la radicalité qui les attire par définition. Le salafisme n’est pas seulement une question de prédication financée par l’Arabie saoudite, c’est bien le produit qui convient à des jeunes en rupture de ban.
Du coup, et c’est la grande différence avec les cas de jeunes Palestiniens qui se lancent dans les formes diverses d’intifada, les parents musulmans des radicaux français ne comprennent pas la révolte de leur progéniture. De plus en plus, comme les parents des convertis, ils essaient d’empêcher la radicalisation de leurs enfants : ils appellent la police, ils vont en Turquie pour tenter de les ramener, ils craignent, à juste titre, que les aînés radicalisés n’entraînent les plus jeunes. Bref, loin d’être le symbole d’une radicalisation des populations musulmanes, les djihadistes fontexploser la fracture générationnelle, c’est-à-dire tout simplement la famille.
En rupture avec leur famille, les djihadistes sont aussi en marge des communautés musulmanes : ils n’ont presque jamais un passé de piété et de pratique religieuse, au contraire. Les articles des journalistes se ressemblent étonnamment : après chaque attentat, on va enquêter dans l’entourage du meurtrier, et partout c’est « l’effet surprise : « On ne comprend pas, c’était un gentil garçon (variante : “Un simple petit délinquant”), il ne pratiquait pas, il buvait, il fumait des joints, il fréquentait les filles… Ah oui, c’est vrai, il y a quelques mois il a bizarrement changé, il s’est laissépousser la barbe et a commencé à nous saouler avec la religion. » Pour la version féminine, voir la pléthore d’articles concernant Hasna Aït Boulahcen, « Miss Djihad Frivole ».
Inutile ici d’évoquer la taqiya, ou dissimulation, car une fois born again, les jeunes ne se cachent pas et étalent leur nouvelle conviction sur Facebook. Ils exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. La violence à laquelle ils adhèrent est une violence moderne, ils tuent comme les tueurs de masse le font en Amérique ou Breivik en Norvège, froidement et tranquillement. Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés.
Cet individualisme forcené se retrouve dans leur isolement par rapport aux communautés musulmanes. Peu d’entre eux fréquentaient une mosquée. Leurs éventuels imams sont souvent autoproclamés. Leur radicalisation se fait autour d’un imaginaire du héros, de la violence et de la mort, pas de la charia ou de l’utopie. En Syrie, ils ne font que la guerre : aucun ne s’intègre ou ne s’intéresse à la société civile. Et s’ils s’attribuent des esclaves sexuelles ou recrutent de jeunes femmes sur Internet pour en faire des épouses de futurs martyrs, c’est bien qu’ils n’ont aucune intégration sociale dans les sociétés musulmanes qu’ils prétendent défendre. Ils sont plus nihilistes qu’utopistes.
Aucun ne s’intéresse à la théologie
Si certains sont passés par le Tabligh (société de prédication fondamentaliste musulmane), aucun n’a fréquenté les Frères musulmans (Union des organistions islamiques de France), aucun n’a milité dans un mouvement politique, à commencer par les mouvements propalestiniens. Aucun n’a eu de pratiques « communautaires » : assurer des repas de fin de ramadan, prêcher dans les mosquées, dans la rue en faisant du porte-à-porte. Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’Etat islamique.
Ils se radicalisent autour d’un petit groupe de « copains » qui se sont rencontrés dans un lieu particulier (quartier, prison, club de sport) ; ils recréent une « famille », une fraternité. Il y a un schéma important que personne n’a étudié : la fraternité est souvent biologique. On trouve très régulièrement une paire de « frangins », qui passent à l’action ensemble (les frères Kouachi et Abdeslam, Abdelhamid Abaaoud qui « kidnappe » son petit frère, les frères Clain qui se sont convertis ensemble, sans parler des frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat de Boston en avril 2013). Comme si radicaliser la fratrie (sœurs incluses) était un moyen de souligner la dimension générationnelle et la rupture avec les parents.
La cellule s’efforce de créer des liens affectifs entre ses membres : on épouse souvent la sœur de son frère d’armes. Les cellules djihadistes ne ressemblent pas à celles des mouvements radicaux d’inspiration marxiste ou nationaliste (FLN algérien, IRA ou ETA). Fondées sur des liens personnels, elles sont plus imperméables à l’infiltration.
Les terroristes ne sont donc pas l’expression d’une radicalisation de la population musulmane, mais reflètent une révolte générationnelle qui touche une catégorie précise de jeunes.
Pourquoi l’islam ? Pour la deuxième génération, c’est évident : ils reprennent à leur compte une identité que leurs parents ont, à leurs yeux, galvaudée : ils sont « plus musulmans que les musulmans » et en particulier que leurs parents. L’énergie qu’ils mettent à reconvertir leurs parents (en vain) est significative, mais montre à quel point ils sont sur une autre planète (tous les parents ont un récit à faire de ces échanges). Quant aux convertis, ils choisissent l’islam parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale. Rejoindre Daech, c’est la certitude de terroriser.
Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen de Florence (Italie), où il dirige le Programme méditerranéen. Politologue, spécialiste de l’islam, il est notamment l’auteur de La Sainte Ignorance (Seuil, 2008), En quête de l’Orient perdu (Seuil, 2014) et de La Peur de l’islam (Ed. de l’Aube/Le Monde, 92 pages, 11 euros), recueil de ses principales interventions dans Le Monde du 11 septembre 2001 à janvier 2014.
Une ancienne journaliste française, Claire Brisset (« Le Figaro », « Le Monde », « Le Monde diplomatique ») s’est offusquée du fameux éditorial paternaliste du « Monde » qui grondait la Belgique… Voici ce qu’elle écrit:
Depuis plus d’une semaine, en France, les commentateurs de tous poils –journalistes, politiques – ont trouvé un bouc émissaire à l’action terroriste qui a ensanglanté le pays le 13 novembre. Chacun y va de son interprétation condescendante, « Le Monde » du 24 novembre allant même jusqu’à se demander, dans son éditorial, si la Belgique ne serait pas devenue « une nation sans Etat ».
Qu’il y ait eu des failles, pour dire le moins, dans la surveillance de ceux qui s’apprêtaient à commettre des actes aussi lâches qu’ignobles, consistant à cibler une classe d’âge, la jeunesse, à laquelle chaque pays est viscéralement attaché, qui le conteste ? Mais comment peut-on jeter la pierre à une société tout entière en l’enjoignant, comme le fait encore « Le Monde » dans le même sentencieux éditorial, de se « ressaisir », comme on le dirait au plus mauvais élève de la classe ? Comment ne pas voir que le terrorisme prospère sur ce qui fait l’essence des démocraties, à savoir le refus du tout policier et du tout militaire ?
Les failles ont existé des deux côtés de la frontière, c’est l’évidence même. De part et d’autre de cette frontière, les deux pays ont laissé se constituer des ghettos hermétiques où la police ne rentre plus, où faiblesse de l’action sociale le dispute à la laideur urbaine, celle qui rend fou. Avant 2012, la France a éclairci comme jamais les rangs de ses forces de l’ordre. Et elle n’a pas su tirer les leçons des attentats de janvier 2015 qui auraient dû provoquer le sursaut que l’on voit aujourd’hui.
Le propos n’est pas ici d’entrer dans un débat technique sur l’anti-terrorisme. Mais de constater une désagréable réalité. Sous prétexte que la France est un vieux pays centralisé – malgré toutes les tentatives de ces dernières décennies –, elle considère avec condescendance ses voisins moins peuplés, moins anciens, et ne cesse d’invoquer, au nom de la République, la force de ses structures « régaliennes », oubliant au passage que le mot veut dire …royal.
Je ne tomberai pas dans le travers qui consisterait à dénigrer mon propre pays, profondément blessé. Mais je rejette ce regard méprisant sur un pays, la Belgique, qui est à la fois joyeux et attentif, qui accueille par milliers des Français handicapés ou âgés dont la France se désintéresse… et qui accueille, aussi par milliers, des Français soucieux d’échapper à une fiscalité qu’ils jugent confiscatoire. Un pays, la Belgique, véritable laboratoire du travail social, je peux en témoigner. Un pays où l’on connait les arcanes de la politique française mieux que ne le font beaucoup de Français. Un pays où l’on mange comme Pantagruel, où l’on boit sec, où l’on célèbre le Beaujolais nouveau, où l’on vous prête sa chambre. Un pays frère.
Témoignage poignant à écouter jusqu’au bout. Personne ne les écoute, personne ne s’en soucie. Celui-ci veut résister mais il est bien seul. Sa famille mange des racines pour survivre.
J’admire le présentateur qui le laisse parler malgré les tentatives faites pour le faire taire.