Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose !


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DANIEL LIEBMANN

Vous l’avez certainement lu : le 20 octobre, dans un discours devant le Congrès Sioniste Mondial, Benyamin Netanyahou a déclaré que la destruction des Juifs d’Europe n’était pas un projet découlant de l’idéologie nazie mais aurait été suggérée à Hitler par le Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini. Le régime nazi n’aurait donc pas eu par lui même d’intention génocidaire si un notable palestinien ne l’avait influencé. Conclusion : les Palestiniens sont pires que les nazis.
Dans le monde entier, y compris en Israël, on a pu lire des mises au point historiques rappelant l’évidence : la mise à mort industrielle des Juifs était bel et bien la conséquence de la politique nazie, sans lien avec le mouvement national palestinien qui n’intéressait pas les nazis, et la rencontre bien réelle de novembre 1941 entre Hitler et le Mufti de Jérusalem, dont on ignore d’ailleurs le contenu, n’en est pas un épisode déterminant. Le peuple palestinien et ses dirigeants – y compris al-Husseini même s’il était effectivement allié au régime nazi – n’ont rien à voir avec le judéocide.

Et si l’éclairage des historiens ne suffisait pas à en convaincre l’opinion publique, la Chancelière allemande Angela Merkel elle-même a eu des mots très justes pour démentir Netanyahou en rappelant l’entière responsabilité de l’Etat allemand : « Nous ne voyons aucune raison de changer notre perception de l’Histoire (…), nous continuons à assumer la responsabilité allemande dans la Shoah. Au nom du gouvernement allemand et mon nom, je peux dire que nous sommes conscients de la responsabilité des nazis dans cette rupture civilisationnelle qu’a constitué la Shoah. Nous sommes convaincus que ceci doit être transmis aux générations à venir, par exemple dans le cadre de l’éducation scolaire. »

En théorie, le débat est donc clos. Mais politiquement il reste beaucoup à dire à propos de la déclaration de Netanyahou qui n’est pas un simple dérapage verbal. Elle s’inscrit en effet dans le récit sioniste et la réécriture de l’histoire à l’oeuvre depuis des décennies en Israël, pays où la Shoah est une véritable religion au sens le plus obscurantiste du terme.

Un autre exemple récent de ce phénomène est la réponse donnée par Netanyahou à la décision de l’Union européenne d’imposer un étiquetage spécifique aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes installées dans les territoires palestiniens occupés : pour le Premier ministre israélien, il faudrait y voir une discrimination raciste rappelant les « sombres temps » du boycott des entreprises juives par les nazis. Ce genre de comparaison ne s’applique pas seulement au monde non-juif : après la signature des Accords d’Oslo, il était courant que les responsables du Likoud qualifient de nazi le Premier ministre travailliste Yitzhak Rabin qui avait osé serrer la main de Yasser Arafat, créant ainsi le climat idéologique qui allait rendre possible son assassinat.

Mais c’est évidemment à propos des Arabes en général et des Palestiniens en particulier que l’équivalence avec le nazisme se fait la plus virulente : tour à tour Nasser, Arafat puis Abbas, sans parler des dirigeants du Hamas, ont été présentés comme de nouveaux Hitler. La figure du Mufti de Jérusalem et la signification donnée à sa rencontre avec le Führer servent depuis longtemps de clé de voûte à cette « démonstration ».

Dans son article « Inusable grand mufti de Jérusalem » publié en mai 2010 dans Le Monde Diplomatique, le politologue Gilbert Achcar (auteur notamment de Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits, 2009) a retracé l’origine de la représentation officielle en Israël de ce personnage et des pseudo-recherches qui viennent l’étayer. J’en reprends ci-dessous les grandes lignes.

Amin al-Husseini a joué un rôle dirigeant dans la résistance palestinienne contre la colonisation sioniste dans les années 1920-30. En 1937, la puissance mandataire britannique le condamne à l’exil. Il rejoint en 1941 les puissances de l’Axe, contribue à la propagande nazie et met sur pied les unités bosniaques musulmanes de la SS. Il faut noter que ces unités n’ont pas participé à l’extermination des Juifs. Et surtout : on peut mesurer l’effet réel de son action qui visait à convaincre des combattants arabes de s’enrôler dans le camp fasciste. Seuls 6.300 soldats originaires du monde arabe sont passés par des organisations militaires allemandes, dont à peine 1.300 en provenance de Palestine, de Syrie et d’Irak (les autres provenaient du Maghreb). Dans le même temps, 9.000 soldats palestiniens se sont engagés dans l’armée britannique et 250.000 soldats maghrébins dans l’armée française de libération, fournissant la majeure partie de ses morts et blessés. Ces faits concrets vont totalement à l’encontre de l’adéquation Arabes = nazis.

Mais dès 1945, le mouvement sioniste fait tout ce qu’il peut pour donner au monde l’idée que les Palestiniens, influencés par le Mufti de Jérusalem, ont participé à la machine génocidaire ce qui légitimerait l’établissement d’un État juif sur leur patrie. De nombreux livres, brochures, articles sont publiés pour accréditer cette vision et des démarches sont entreprises, en vain, pour qu’al-Husseini soit jugé à Nuremberg.

Le Mémorial de Yad Vashem, qui matérialise la représentation sioniste de l’histoire, donne une importance démesurée à al-Husseini. L’historien israélien Tom Segev a montré dans Le Septième Million. Les Israéliens et le génocide (2002) que le mur qui lui y est consacré vise à accréditer l’idée d’une convergence entre l’hostilité des Arabes à la colonisation juive et la machine génocidaire nazie. L’Encyclopedia of the Holocaust, publiée en association avec Yad Vashem, consacre au Mufti de Jérusalem un article plus long que ceux qui traitent d’Himmler, de Goebbels ou d’Eichmann.
Dans son ouvrage de 2004, La Nation et la Mort, l’historienne Idith Zertal [1] montre que la propagande israélienne au moment du procès Eichmann à Jérusalem allait également dans ce sens. Le procureur israélien chargé d’accuser Eichmann utilisa sa tribune pour tenter de démontrer la responsabilité du dirigeant palestinien. « Malgré [l’] absence de preuves, le procureur israélien continua à grossir le « rôle » du Mufti dans la planification et la mise en œuvre des crimes nazis, consacrant de précieuses heures d’audience à cette question. La presse israélienne lui emboîta le pas. Sans parler du caractère juridiquement douteux de cette apparition forcée du spectre du Mufti dans la salle du tribunal de Jérusalem où Eichmann et le système nazi étaient mis en jugement, cette manœuvre contribua amplement à la distorsion et à la sous-estimation de l’ampleur et de la signification exceptionnelle des crimes nazis ainsi que de la responsabilité de leurs véritables auteurs. Elle était cependant conforme au caractère politique et didactique spécifique que Ben Gourion voulait imprimer au procès. »
Netanyahou n’a donc rien inventé. Sa déclaration récente est dans le droit fil du récit sioniste.
En déplaçant de Berlin vers Jérusalem le centre de gravité de la destruction des Juifs d’Europe la propagande israélienne produit aussi un autre effet : elle tend à miner le travail de mémoire des Juifs de la diaspora face à leur propre histoire dont les ressorts se situent bien en Europe et non en Israël-Palestine.

À l’heure où une parole génocidaire décomplexée s’exprime au grand jour dans les médias, à la Knesset et dans les rues d’Israël pour en finir avec la question palestinienne, il n’est pas innocent que le Premier ministre du gouvernement de droite le plus extrémiste qu’ait connu ce pays présente une lecture de l’histoire qui pourrait légitimer le basculement du conflit israélo-palestinien vers une barbarie sans limite : contre un ennemi intrinsèquement nazi, tout est permis.

 

Notes

[1Longuement citée dans l’article de Luc Delval « Pauvre Netanyahou » publié sur le site pourlapalestine.be

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