Filiu: «On aurait préféré que les Syriens se laissent massacrer en silence»


 

Avec Les Arabes, leur destin et le nôtre, paru en 2015, le Français Jean-Pierre Filiu parcourt plus de deux siècles de destinée commune entre le monde arabe et l’Europe. Une histoire contée par un chercheur qui n’a jamais hésité à prendre position. Surtout depuis que le conflit en Syrie s’est développé. Nous l’avons rencontré à Bruxelles, après sa conférence donnée à l’UPJB.

Que pensez-vous de clichés en Occident affirmant que «l’islam n’est pas compatible avec la démocratie » et que « ces gens-là ont besoin d’un pouvoir fort sinon le chaos l’emporte»?
Dans mon dernier livre, en autres, je rappelle que la Tunisie a aboli l’esclavage deux ans avant la France, et en 1861 a élaboré la première constitution du monde musulman qui comportait la séparation du politique et du religieux. Les Lumières arabes, qu’on désigne sous le nom de «Nahda» (renaissance), se sont largement inspirées des Lumières européennes mais sur certains points elles étaient très en avance. Pendant deux siècles rarement des peuples comme les peuples arabes n’auront lutté avec constance et opiniâtreté pour leurs libertés individuelles et collectives. Et ce combat a été systématiquement contrarié, frustré, du fait d’interventions étrangères et/ou de régressions autoritaires, celles-ci étant souvent liées à celles-là.

 

On a totalement effacé l’héritage parlementaire et pluraliste du monde arabe, qui était très vivace dans l’entre-deux-guerres, avec ses imperfections comme dans tout système démocratique. Des partis libéraux, une presse pluraliste, des débats d’idées, tout cela a été englouti dans ce que j’appelle «le grand détournement» de 1949 et 1969, entre le premier coup d’Etat en Syrie et celui de Kadhafi en Libye. Ce grand détournement par des pouvoirs militaires et liberticides a tué cet héritage et fondé ce mythe du despote utile dont les Arabes auraient soi-disant besoin. Un mythe réactivé après le 11-Septembre, quand tous ces régimes se sont posés en partenaires de la «guerre contre la terreur» de l’administration Bush et ont assimilé toute forme d’opposition à Al-Qaïda. La réalité aujourd’hui, tragique, c’est que la dictature égyptienne actuelle a ramené le pays à un niveau de violence inconnu depuis… Bonaparte en 1798; quant à la dictature syrienne, elle a fait régresser le pays au niveau d’horreur de Tamerlan en 1400. Donc, on n’est pas dans une «restauration» autoritaire, on n’est même pas dans une stabilité en trompe-l’œil, on est dans une régression épouvantable qui fait que plus les dictatures sont fortes plus les djihadistes sont puissants.

Y a-t-il eu un tournant en Syrie?
Pour Daesh, c’est août 2013. Avec la reculade occidentale, notre inaction, après le carnage chimique orchestré par le régime près de Damas. C’est là que Daesh a pris son envol. Avec cette justification mensongère, comme tous les éléments de la propagande djihadiste, qui est que ce serait un «djihad humanitaire», de solidarité avec le peuple syrien.

Il semble que depuis les attentats du 13 novembre à Paris l’idée s’impose que Daesh est l’unique ennemi…
La France continue à défendre une ligne «ni-Bachar ni Daesh» dans une solitude occidentale préoccupante. Car Bachar est aujourd’hui la principale machine à produire des réfugiés. Il a expulsé la moitié de la population syrienne hors de ses foyers. Et, aujourd’hui, les réfugiés qui avaient relativement les moyens de quitter le pays, de payer leur voyage, risquent d’être remplacés par des paysans expulsés par la politique de la terre brûlée menée désormais par la Russie, dont les bombardements sont encore plus dévastateurs que ceux du régime Assad.

C’est un aveuglement, en Occident?
Il y a eu deux tournants révolutionnaires affectant la sécurité de l’Europe: la chute du Mur de Berlin en 1989 puis la chute du Mur de la peur chez les Arabes en 2011. Ce deuxième tournant n’a absolument pas été pris en compte pour ce qu’il était par les Européens qui, au contraire, l’ont regardé avec perplexité sinon hostilité. On est encore dans un monde où le seul impérialisme serait américain. Comme si l’impérialisme russe n’existait pas! La guerre totale contre la terreur version Poutine risque d’être aussi dévastatrice pour la sécurité du continent européen que ne le fut la version George W. Bush, avec notamment l’invasion de l’Irak qui est à la source de la naissance de Daesh. On peut ainsi multiplier les incapacités à voir la nouveauté, et cela se traduit par des réflexes conservateurs du type «revenons au statu quo ante». Sauf qu’il est impossible d’y revenir, c’est fini.

D’où viennent les erreurs d’analyse occidentales?
Très souvent, les politiques ne veulent pas entendre ce que les diplomates leur disent. Il est ainsi clair qu’aujourd’hui le président Obama est dans le déni. Il a décidé que rien ne se passerait au Moyen-Orient jusqu’à son départ de la Maison-Blanche, donc il impose des mensonges d’Etat qui me paraissent aussi graves que ceux de l’administration Bush. Par exemple, le nombre de djihadistes prétendument tués. Aucune personne sérieuse ne peut admettre le chiffre donné de 20.000. On est peut-être dans l’ordre de grandeur entre 2 et 3.000. Et d’ailleurs cela ne veut rien dire si, dans l’intervalle, ils en ont recruté 50.000. Donc, on se ment. Avant le Bataclan, il a eu les attentats dans le Sinaï (l’avion de ligne russe piégé, NDLR), à Ankara, à Beyrouth. Après, il y a eu Tunis, Istanbul, Jalalabad, Djakarta et San Bernardino. Et on veut nous expliquer que Daesh est affaibli ! Quand on entend les Américains dire «Daesh aura été significativement affaibli», je cite, «d’ici à la fin de 2016», ils éludent que d’ici à la fin de l’année l’équivalent du Bataclan peut se produire à plusieurs reprises dans le monde entier.

Que faire, alors?
La seule façon de reprendre l’initiative contre Daesh c’est de s’emparer de Raqqa (son QG dans le nord-est syrien, NDLR). Ce qui impose d’agir avec les forces révolutionnaires syriennes, arabes sunnites, qui sont précisément celles que Poutine bombarde. Chaque jour qui passe rend la menace encore plus sérieuse, il ne faut pas se mentir. On entend des responsables dire à Bruxelles que la question n’est pas de savoirsi un nouvel attentat aura lieu mais quand il aura lieu. C’est terrible. On est dans une forme de défaitisme. Il faut préparer l’opinion, mais en même il faut désigner correctement, en dehors de toute envolée démagogique, la voie que l’on pourrait suivre pour sortir de cette impasse. Si on ne frappe pas Daesh comme il le faut – c’est-à-dire à la tête et chez lui – c’est parce qu’on s’interdit de le faire, comme les Américains.

Que pensez-vous de l’idée que, malgré que ce soit un salaud, Assad serait «un moindre mal» à côté de Daesh?
J’ai connu Assad père et je connais Assad fils. Je les ai pratiqués depuis plus de trente ans. Ils ne sont pas le moindre mal, mais la source de ce mal! L’idée qu’on pourrait endiguer ce mal en les ménageant est faire preuve au mieux d’aveuglement, au pire du cynisme. Cette abdication morale ne peut qu’alimenter les deux monstres, Assad et Daesh. Et puis, soyons justement réalistes: que peut rapporter Assad dans la lutte contre Daesh? Des soldats? Non, il n’en a pas. Des informations? Il n’en a pas. Une légitimité politique? Il n’en a pas. Il n’y a plus d’Etat en Syrie. On est face à une bande mafieuse soutenue à bout de bras par la Russie et par l’Iran. Au-delà même de la Syrie, il faut identifier les forces vives qui sont nos alliés naturels dans ce combat pour nos libertés au nord et au sud de la Méditerranée. Ce n’est pas facile! Ça implique d’aller au-delà justement de tous les clichés. Car la limite de l’audace pour certains décideurs européens c’était de savoir si on est prêt à travailler avec les islamistes! Si on avait développé une coopération digne de ce nom avec toutes les structures d’administration locale dans la Syrie rebelle, on aurait maintenant partout des partenaires sur le terrain, qui seraient aussi des vecteurs d’information et de mobilisation contre Daesh. On ne l’a pas fait.

Les cassandres disent que si on avait aidé les rebelles en 2011-12, qui présentaient déjà un front fragmenté, on aurait favorisé le développement d’une situation anarchique à la libyenne…
Les personnes qui pontifient ainsi n’ont pas la moindre idée de ce qui se passe concrètement sur le terrain. Ils ont surtout perdu l’empathie. Ils regardent ces Arabes comme des créatures exotiques et non pas comme des gens qui ont fondamentalement les mêmes aspirations que nous. Les mêmes aspirations que les Européens de l’Est en 1989. Concrètement, nous ne pouvons pas faire comme si notre responsabilité n’était pas totalement engagée. Or qu’avons-nous fait? Moins que rien! Non seulement nous n’avons pas suivi nos déclarations de principe – je parle des attaques chimiques mais on pourrait citer toutes les dispositions du droit de la guerre qui ont toutes été violées de manière systématique par le régime Assad et la Russie – mais nous négligeons aussi que de la réussite du combat de l’opposition dépend notre sécurité. Le problème est que plus on attend plus l’investissement sera lourd et dur pour un résultat aléatoire et réversible. Parce qu’on a trop attendu. Et on continue d’attendre malgré le Bataclan. Alors que de toute façon nous serons obligés d’intervenir à un moment ou à un autre. Car il deviendra intolérable pour nos opinions publiques de rester indéfiniment sous cette menace. Le symbole de Bruxelles paralysée pendant plusieurs jours pourrait être l’annonce de ce qui sera demain le devenir de nos sociétés. C’est intenable! Il y aura un moment où l’on demandera aux dirigeants de faire quelque chose. Enfin. Et là-bas. Tout ce qu’on peut faire ici ne sera jamais que la gestion des retombées. On peut tuer Daesh effectivement, mais il faut nouer une coopération durable et solide avec des forces sur le terrain qui peuvent mener l’offensive sur Raqqa. On en revient à la même chose : il faut travailler avec ces révolutionnaires qu’on a enterrés deux cents fois – et étrangement ils sont toujours là, ils ont une direction politique, des délégations, des porte-parole et ils sont capables de s’organiser, de mettre en avant leurs revendications. Au fond, le non-dit c’est que la révolution syrienne embête tout le monde! On aurait préféré que ces Syriens se laissent massacrer en silence. Pourtant non, ils ne reviendront plus jamais en arrière, le mur de la peur est tombé. Mais ils savent que si jamais Assad, par exemple, revenait à Alep, ce serait un bain de sang comme sans doute on n’en a encore jamais vu au Moyen-Orient. Que sortirait-il de cela? Encore plus de djihadistes et de réfugiés. On voit bien qu’on est dans une spirale infernale mais comme on recule le moment de vérité, on aggrave les termes d’une équation connue qui demande à tous, politiques, intellectuels, journalistes et militants, de se prononcer.

Propos recueillis le 3 février 2016 par BAUDOUIN LOOS

Biographie Express
A 55 ans, Jean-Pierre Filiu a une carrière déjà bien remplie, qui a vu cet arabisant tâter de la diplomatie dans le monde arabe et à Washington. Désormais chercheur au Ceri et professeur à sciences po, il a écrit une quinzaine d’essais dont une Histoire de Gaza, en 2012, Je vous écris d’Alep, en 2013, et Les Arabes, leur destin et le nôtre, en 2015.

 Source : ce permalien.
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«Le régime profite des atrocités de Daesh»


Il vient de Raqqa, le quartier général de l’Etat islamique, dans l’est syrien. Il gère avec quelques amis un réseau d’information sur sa ville. Rencontre avec un rebelle dont l’arme est la plume. 

Abdalaziz Alhamza a 24 ans, mais un passé déjà chargé. Il est originaire de Raqqa, le chef-lieu de la province syrienne la plus orientale, devenu célèbre depuis que l’Etat islamique (ou Daesh) en a fait sa capitale de facto. Le jeune homme a dû fuir la ville en 2014. De Turquie, il a créé avec quelques amis exilés un réseau, « Raqqa is being slaughtered silentely » (Raqqa est massacrée en silence), qui donne des nouvelles fraîches de la ville grâce à un réseau d’informateurs sur place. Désormais en Allemagne, nous l’avons rencontré lors de son passage à Bruxelles à l’occasion de la sortie d’un livre (1).

En 2011, Raqqa fut parmi les premières villes à lancer la contestation.

Oui, à l’époque, il n’existait aucune liberté de parole, la moindre parole déplacée pouvait mener en prison. Et les murs avaient des oreilles ! Le gouvernement contrôlait tout et tout le monde. Le mouvement est parti d’une ville du Sud, Deraa, où ils ont torturé des enfants qui avaient écrit des slogans sur des murs. Les manifestations ont fait boule de neige. On réclamait juste un peu de liberté. Je fus arrêté en mars pendant 40 jours et torturé. A la fin je leur aurais avoué n’importe quoi, c’est ce qui est arrivé à un ami qui a même confessé avoir tué Ben Laden pour arrêter la torture!

Il y a eu une amnistie qui a aussi bénéficié aux djihadistes que le régime détenait…

Ceux-là étaient dans des prisons spéciales ; ils ont été libérés dans le but évident de participer à la radicalisation de la contestation qui devenait une révolution. Des centaines, peut-être plus, d’extrémistes ont été remis en liberté : il fallait que le régime montre qu’il combattait des « terroristes ».

Mais Raqqa s’est d’abord libérée seule…

En mars 2013, des forces proches de l’Armée syrienne libre (ASL) ont réussi à chasser les forces du régime. Moi je n’ai pas voulu porter les armes, je suis devenu un «media activist», je filmais les combats. Ce fut une belle époque. Puis les djihadistes de Daesh ont commencé à arriver, pas nombreux d’abord, puis de plus en plus et les clashes ont débuté entre eux et nous. En janvier 2014, ils ont pris le dessus. Ils ont perquisitionné chez mes parents, à ma recherche. J’ai alors pris la décision de fuir en Turquie. Comme, avec quatre amis, nous continuions à prendre par internet des nouvelles quotidiennes de nos proches à Raqqa, nous avons décidé de fonder notre réseau, pour témoigner. Ainsi, nous avons documenté le « règne » de l’Etat islamique : les arrestations, les exécutions, l’interdiction du tabac et de l’alcool, l’obligation des prières quotidiennes et fermeture des commerces pendant celles-ci, l’obligation faite aux femmes de se couvrir le corps intégralement, l’imposition d’un système d’éducation qui lave le cerveau des enfants, etc.

Comment Daesh a-t-il réagi à votre campagne sur facebook, twitter et bientôt votre site web?

On a commencé en avril 2014. Deux ou trois semaines plus tard, un de leurs imams importants a expliqué un vendredi lors d’un prêche dans la plus grande mosquée que ceux qui collaboreraient avec nous seraient exécutés. En mai, un de nos amis, Ibrahim, s’est fait arrêter alors qu’il tentait de quitter la ville. Le contenu de son ordinateur et de son smartphone l’a trahi. Il avait 21 ans. Ils l’ont exécuté en place publique. Ils ont aussi assassiné le père d’un autre activiste. Mais, après nous être posé la question, nous avons continué. Nous avons réussi des « coups ». Nous avons révélé en septembre 2014 l’échec d’une opération américaine pour libérer un otage près de Raqqa. Nous avons donné les premiers la nouvelle de l’assassinat par le feu du pilote militaire jordanien en janvier dernier.

Avez-vous des nouvelles du père Paolo, ce jésuite devenu plus syrien qu’italien, qui a disparu en juillet 2013 alors qu’il était allé au QG de Daesh à Raqqa pour faire libérer des otages?

Oui. Je le connais, je suis d’ailleurs le dernier à l’avoir interviewé avant sa disparition. Une personnalité remarquable! Il s’était rendu deux fois au QG de Daesh, il voulait rencontrer Abou Baqr Al-Baghdadi, leur chef. La troisième fois, ils ne l’ont plus laissé partir. Nous savons qu’il est vivant, et qu’il n’a pas été torturé. Il est détenu quelque part dans la campagne près d’Alep. Je tiens ces informations d’un combattant de l’Etat islamique. J’ignore cependant ce qu’ils entendent faire de lui.

Le régime et ses alliés, comme la Russie, aiment présenter le conflit de manière binaire, il y a eux et les terroristes, cela vous fait quoi?

Je veux dire quelque chose d’important : si l’Etat islamique a pu s’installer en Syrie c’est parce que la communauté internationale s’est contentée de promesses envers la rébellion. Que le régime n’affronte que des djihadistes – ou des « terroristes » – n’est pas une vérité, c’est juste de la propagande, je passe mon temps à devoir expliquer cela. Mais les rebelles, l’ASL et autres, doivent se battre sur de multiples fronts, contre le régime, contre Daesh, contre Nosra (Al-Qaïda), et cela avec des moyens très faibles. La propagande du régime tire un parti énorme des images de massacres, de décapitations, envoyées par Daesh sur les réseaux sociaux. En outre, il est très significatif que le régime n’a jamais bombardé les centres de direction de Daesh, pourtant faciles à identifier à Raqqa, il se contente de bombarder de temps à autre la population et de faire des centaines de morts.

Et les Russes, qui s’y mettent aussi…

Les Russes, visiblement, se sont donné pour mission de détruire la rébellion (non djihadiste) puisqu’ils ne s’en prennent pas aux terroristes, nous le savons grâce à nos contacts sur place. Mais, en revanche, l’implication russe, qui ne leur fera pas gagner cette guerre, va galvaniser les djihadistes, et surtout leur composante tchétchène et caucasienne.

Vous comprenez l’exil des réfugiés?

Vous savez, ils croyaient que quelques mois plus tard, ils pourraient réintégrer leurs foyers. Ils ne pensaient qu’à cela. Puis, peu à peu, tout le monde a dû intégrer le fait que cela prenait du temps, que le combat serait long et incertain, que les conditions de vie dans les camps étaient précaires, que l’argent se faisait rare, que l’avenir des enfants devenait noir. L’obsession devenait la survie : avoir de quoi se nourrir, s’abriter, se chauffer en hiver, au jour le jour. Voilà pourquoi ils partent.

Vous gardez espoir?

Oui, mais nous avons besoin d’aide. Pas des camps d’entraînement comme les Américains s’échinent en vain à faire, non : de bonnes armes efficaces, des médicaments, de l’argent et une couverture aérienne sous la forme d’une zone d’interdiction aérienne. Malgré quoi, il faudrait encore plusieurs années pour arriver à vaincre le régime et Daesh.

Propos recueillis par Baudouin Loos

(1) Abdalaziz Elhamza fait partie des 14 écrivains réunis dans un livre publié par les éditions Ker, Le Peuple des lumières. Son témoignage est factuel, alors que les autres auteurs, belge, français, algérien, tunisien, marocain, iranien, ont produit des textes de fiction. Un outil de réflexion dont l’idée a germé dans l’esprit de l’éditeur après le drame de Charlie-Hebdo en janvier dernier.

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Syrie – Michel Kilo : « Assad veut faire croire aux Occidentaux qu’il peut lutter contre l’intégrisme »


09/07/2014 à 13:23 Par Laurent de Saint Périer

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L'opposant syrien Michel Kilo lors d'une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011.
L’opposant syrien Michel Kilo lors d’une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011. © Lionel Bonaventure/AFP

L’opposant Michel Kilo, chef de file des libéraux au sein de la Coalition nationale syrienne (CNS), livre son analyse de la situation dans son pays. Où l’affaiblissement de l’Armée syrienne libre (ASL) constitue, selon le fondateur de l’Union des démocrates syriens (UDS), « un vrai péril pour l’opposition ». Interview.

Mis à jour à 17h42.

Engagement, clandestinité, prison, activisme, exil et enfin révolution : le destin de Michel Kilo, 73 ans, communiste, chrétien syriaque mais avant tout démocrate, se confond avec celui de l’opposition syrienne sous les Assad, constamment pourchassée mais impossible à museler. Militant dès les années 1970, ce journaliste de formation a eu un rôle crucial dans la Déclaration des 99 de 2000, aussi appelée Déclaration Damas-Damas, réclamant la libération des espaces politiques et publics au jeune Bachar el-Assad qui venait de succéder à son père Hafez.

Ce manifeste d’intellectuels sonnera le début d’un éphémère Printemps de Damas avant que le régime ne renoue avec ses habitudes répressives. Mais Kilo ne baisse pas les armes et son activisme lui vaut d’être emprisonné une nouvelle fois en 2007. Lorsqu’éclate la révolution de 2011, l’opposant historique, libéré depuis peu, ne tarde pas à quitter la Syrie pour poursuivre son combat depuis Paris, prenant la tête du courant libéral au sein de la plateforme d’opposition de la Coalition nationale syrienne (CNS).

Laïque, il a récemment fondé l’Union des démocrates syriens (UDS) et multiplie les déplacements dans les capitales occidentales pour les convaincre d’apporter le soutien décisif que l’opposition réclame depuis 3 ans face à Assad. Il confie à Jeune Afrique son analyse de la situation.

Quelle est la situation de la révolution sur le terrain ?

Les éléments démocrates et modérés sont dans une situation très grave, pris entre les succès militaires du régime et le développement des organisations intégristes de l’autre côté, type État islamique (EI) ou Jabhat al-Nosra (JAN). Après avoir limité leurs agressions aux régions nord, les intégristes attaquent maintenant l’Armée syrienne libre (ASL) partout, jusqu’à Deraa et le Hauran dans le sud où ils enlèvent des officiers. La CNS est également la proie d’une crise politique interne entre les différents courants liés à l’Arabie saoudite ou à son rival qatari, affaiblis par les jeux cachés des dirigeants et les démocrates ont toutes les difficultés pour développer une ligne politique de convergence. Un tel chaos politique combiné à l’affaiblissement de l’ASL constitue un vrai péril pour l’opposition.

Quelle est la responsabilité du président de la CNS Ahmad Jarba dans tout cela ?

Alors que se profile l’élection d’un nouveau président pour la CNS [qui a eu lieu après cette interview, le 9 juillet : Hadi al-Bahra, soutenu par son prédécesseur Ahmad Jarba et par l’Arabie saoudite, où il réside, a été élu avec 62 voix contre 41 pour Mouwafaq Nayrabiyeh, NDLR]. Jarba tient à conserver son influence en jouant sous la table, ce qui empoisonne l’atmosphère. Jarba n’a travaillé que pour lui-même sans chercher l’alliance des forces de l’opposition, la coalition de l’opposition se retrouvant ainsi dirigée par un président non démocrate…

Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

Comment une telle situation pourrait s’améliorer ?

J’ai parlé avec les Saoudiens et je leur ai dit que s’ils acceptaient la mise en place d’un pouvoir indépendant et d’un régime démocratique en Syrie, les batailles entre unionistes arabes et non unionistes, entre progressistes et conservateurs allaient enfin cesser. Mais que s’ils voulaient l’entraver, nous resterions isolés dans le monde arabe et les jouets du Qatar. Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

L’Occident parle souvent des « modérés » de l’opposition, qu’est-ce qu’un modéré ?

Qu’est-ce qu’un modéré ? Les États-Unis avancent des notions mal définies parce qu’ils n’ont pas de politique claire sur la Syrie. Qu’est-ce qu’un modéré ? Quelqu’un qui porte des armes peut-il être qualifié de modéré ? Serait-ce quelqu’un qui n’a pas d’engagement politique ? Sont-ils ceux qui ne font partie ni de l’EI ni du régime ? En réalité, les « modérés » des Américains sont ceux qui ont été choisis, entraînés et partiellement armés par les États-Unis et qui sont restés en contact avec eux. On peut estimer à 7 – 8 000 le nombre d’hommes formés dans ces camps. Est-ce que ces 500 millions de dollars de soutien dont a parlé Obama vont aller à ces gens-là ? Et le Congrès américain va-t-il autoriser ce geste ? Allez savoir.

Il semblerait que des combattants formés par la CIA soient passé au jihad de l’État islamique

Les États-Unis ont en effet demandé à Jarba où se trouvent certains éléments qu’ils ont entraînés et qui ont disparu. Sont-ils passés à la Jabhat al-Nosra ? À l’État islamique ? Les États-Unis estiment pour leur part qu’ils sont sans doute passés à l’EI, leur pire ennemi jihadiste.

Et la Jabhat al-Nosra, labellisée Al Qaida, se bat contre le régime et contre l’EI mais est tout autant extrémiste que ces derniers…

Il est clair que la JAN est lié à Al Qaïda, ce qui n’est pas le cas de l’EI dont le « calife » Al-Baghdadi a demandé à Zawahiri de se soumettre à son autorité. La JAN a condamné l’extrémisme religieux de l’EI, l’a combattu comme elle a combattu le régime et n’a pas combattu l’ASL, du moins jusqu’à ces derniers jours où ils se sont mis à kidnapper des officiers de l’ASL dans le Hauran. Certains de l’ASL disent qu’il faut maintenant prendre des mesures contre la JAN ; en tout cas il faut surveiller attentivement quelle sera son évolution. Car si l’EI représente un danger immédiat, la JAN représente une grande menace pour plus tard et pour une future transition démocratique. Ils sont maintenant plus forts que l’EI sur le terrain syrien.

L’EI est-il vraiment l’allié sournois du régime syrien ?

L’EI a protégé la 17e division du régime à Raqqa, a livré des militants démocrates au régime. Il y a des officiers des services spéciaux de Damas dans leurs rangs, qui ne sont pas là pour infiltrer mais bien pour coopérer. Ils reçoivent de l’Iran des aides en argent, en munition, en logistique et en armes. Certains de leurs bataillons dorment même dans des casernes sous contrôle de l’armée…

J’ai dit aux Américains : dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues.

Mais Damas a pourtant bombardé l’EI en Irak ?

Assad veut faire ainsi croire à l’Occident qu’il est celui qui peut lutter le plus efficacement contre l’intégrisme, mais les cibles étaient inexistantes, ils ont tapé dans le vide, à des dizaines de mètres des colonnes de jihadistes !

Mais Maliki, menacé par l’EI, est l’allié d’Assad…

En Syrie, l’EI a lutté avec le régime mais il combat Maliki en Irak, certes. Ce faisant, l’EI joue la carte d’une révolte populaire sunnite qui compte comme principales forces les tribus, les baathistes, des déserteurs et des ex miliciens des Sahwa (milices anti-Al-Qaïda levées par les États-Unis). À Mossoul, sur les 12 000 attaquants, seuls 500 faisaient partie de l’EI. Et les principaux cheikhs de la région ont fait des déclarations disant qu’ils étaient contre l’EI et l’élimineraient s’ils obtenaient un gouvernement d’union nationale. Las, confronté comme Assad à un soulèvement populaire, Maliki a décidé comme lui de confessionnaliser la crise et de décréter sa « guerre contre le terrorisme ».

Et le terrorisme est apparu…

J’ai dit au Département d’État américain « dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues ». L’ASL est aujourd’hui constituée de 85 000 combattants, effectif qui pourrait en quelques semaines atteindre les 200 000 s’il l’on y mettait les moyens financiers et matériels nécessaires.

Les démocrates de la première heure de la révolution existent-ils encore ?

Il reste des milliers d’organisations, de jeunes, de femmes, de combattants qui font vivre les idéaux de la révolution. Notre Union démocratique recense 700 adhérents pour la seule localité de Madaniye et le chef du conseil de la commune lui-même en est membre. La révolution n’est pas morte mais le champ politique est occulté par ce qu’il se passe sur le terrain de la guerre. C’est à nous de donner aux militants de la liberté une expression démocratique unie sur la scène nationale et internationale. Tel est le but de l’UDS que nous avons récemment fondée.

Une solution politique existe-t-elle encore ?

À l’heure qu’il est, il n’y a pas de solution politique. On a bien vu à la conférence de Genève 2 que la Russie et l’Iran voient dans l’action militaire la seule solution possible. Une solution politique doit être basée sur des politiques internationales qui obligent Russes et Iraniens à quitter la voie militaire pour enfin se diriger vers un règlement politique. Mais Washington se contente de gérer la crise au jour le jour, et j’ai dit à Kerry à ce propos : « les États-Unis devraient arrêter cette politique des petits pas qui suit les évènements pour une politique des petits pas qui les anticipent. »

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

source

La dame de Damas video arab subtitles


Clip vidéo de la chanson « LA DAME DE DAMAS ». Texte de Jean Pierre Filiu, musique de Catherine Vincent, dessins de Paolo Cossi et image d’Antoine Héberlé. Marseille août 2013

LA DAME DE DAMAS

Texte de Jean-Pierre Filiu

Je suis né sous le père, j’ai grandi sous le fils

J’ai dû chanter leur gloire, j’ai enduré leurs vices

Jamais de jamais je n’aurais cru voir leur fin

Jamais de jamais je n’aurais cru vivre enfin

Ce fut une longue nuit, longue de quarante ans

Ce fut l’ère du mensonge, le règne des brigands

J’ai perdu mes amis, j’ai langui mes parents

J’ai ruminé ma peine, j’ai enterré l’instant

La dame de Damas s’est levée ce matin

Liberté dans les cœurs, aube à portée de main

Ce ne sont pas des lions, ce ne sont que des chiens

Aboyeurs enragés, ivres de leur venin

La Syrie leur est due et nous sommes leurs serfs

Un pays aux Assad, et pour nous la misère

Nous n’étions que deux cents quand le mur est tombé

Le mur de cette peur longtemps accumulée

Un cri de nos poitrines en écho a vibré

Nous ne voulons que Dieu, Syrie et liberté

La dame de Damas s’est levée ce matin

Liberté dans les cœurs, aube à portée de main

C’était au mois de mars, deux mille onze est l’année

Nous n’étions que deux cents, sur nous ils ont tiré

Cette armée surarmée ne sait qu’est la pitié

D’un vendredi à l’autre nous devînmes des milliers

Il portait un couffin vers la ville assiégée

Les marches étaient de paix en rameaux d’oliviers

Il n’avait que treize ans, ils l’ont défiguré

Hamza est son prénom de toute éternité

La dame de Damas s’est levée ce matin

Liberté dans les cœurs, aube à portée de main

C’est une guerre civile, martelait le tyran

De sa voix haut perchée de bourreau négligeant

Le concert des nations endossa le postiche

Remplissez les charniers, on ne prête qu’aux riches

Les mots pâlissent face à ce fracas d’horreur

Carnages et maisonnées emportées avant l’heure

Gare aux dénonciateurs frémit chaque Syrien

Les fantômes torturent au nom d’Assad ou rien

La dame de Damas s’est levée ce matin

Liberté dans les cœurs, aube à portée de main

Abandonnés du monde, nos larmes étaient de sang

Toujours porter le deuil, râles jetés au vent

Pourtant oui tenir bon, résister résister

Peu à peu progresser, et l’étau desserrer

Mais tout a une fin, même la barbarie

Nous en tremblons le jour, nous en rêvons la nuit

Dans leur haine sans fond, ils veulent nous plonger

Nous serons plus forts qu’eux, nous saurons pardonner

La dame de Damas s’est levée ce matin

Liberté dans les cœurs, aube à portée de main

Cette dame je la chante, c’est la Révolution

Sur les murs de Syrie j’écris partout son nom

Siège, attaque chimique et familles massacrées à al-Nabk, Syrie


2013/12/08

La ville d’al-Nabk est située sur la route qui relie Damas à Homs, dans les monts Qalamoun au Sud Ouest du pays. Sa position est vitale pour  les deux camps. Les forces pro-Assad veulent assurer un lien entre la capitale et la région alaouite au Nord-Ouest, ils assiègent al-Nabk, et coupent tout approvisionnement.

Siège:

Mercredi 4 décembre, « la ville syrienne est assiégée depuis 15 jours, elle abrite plus de 90000 civils de tous âges privés de nourriture, d’eau, de soins médicaux et d’électricité. Le désastre humanitaire nécessite une assistance immédiate« :

Le lendemain:

Attaque chimique:

Avant l’attaque,  » l’Armée Syrienne Libre interceptait une télécommunication qui donnait l’ordre à des combattants du Hezbollah de commencer l’attaque chimique ». Une vidéo montre de la « fumée blanche s’échappe dans le ciel après l’attaque chimique d’al-Nabek » [01]Sept personnes ont été intoxiquées, elles souffrent de convulsions, d’essoufflement, de vomissements et s’évanouissent: des gaz toxiques ont été tirés sur la ville [02].

Vendredi 6 décembre, les shabiha irakiens massacrent des familles syriennes:

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Photo d’une famille syrienne massacrée dans une cave à Nabek, « par la milice irakienne Liwa Zulfaqar qui a abattu hier entre 34 et 50 civils dont des femmes et des enfant » [http://tinyurl.com/m6lzsqr].

D’autres photos [03] montrent l’exécution d’un habitants de Nabek par un officier (Abu Shad al-Jaburi) de la brigade chiite irakienne Dhu-l-Fiqar:

Nabk

Nabk2

#NabekMassacre_AbuShad--al-Jaburi---Ba1tMqlCUAAmdfxCet officier serait le commandant de la milice [04]:

Radio Free Syria ajoute ce qui suit [05], les assaillants ont abattu:

entre 34 et 50 civils, dont des femmes et des enfants, de sang-froid […] Le nombre total de victimes n’est pas encore connu ». Le Régime a de nouveau imposé un blackout des télécommunications, comme à son habitude avant chaque massacre des forces du Régime et de leurs complices, couper toutes les communications dans la ville sinistrée: internet, téléphonie fixe et téléphonie mobile.

Les médias du monde entier, qui étiquettent immédiatement toute personne luttant contre Assad comme «terroriste» n’ont même pas encore parlé de ce ‪#‎massacre‬ ou de l’un des autres massacres quotidiens perpétrés par les forces d’‪#‎Assad‬, et encore moins ne nommer les criminels ni les dizaines de des milliers de ‪#‎mercenaires‬ étrangers qui massacrent des civils comme des terroristes, aux noms de Téhéran et du Régime d’Assad.

Des photos privées des miliciens circulent aussi [06]:

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Samedi 7 décembre, une autre photo d’Abu Shad al-Jaburi est diffusée, à sa gauche, un soldat compte (ou distribue) des billets de banque:

Al-Arabiya rapporte [07] que:

La Coalition Nationale Syrienne appelle les pays du monde libre à intervenir immédiatement pour protéger les civils en Syrie.

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