Syrie – Michel Kilo : « Assad veut faire croire aux Occidentaux qu’il peut lutter contre l’intégrisme »


09/07/2014 à 13:23 Par Laurent de Saint Périer

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L'opposant syrien Michel Kilo lors d'une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011.
L’opposant syrien Michel Kilo lors d’une conférence de presse à Paris, le 11 octobre 2011. © Lionel Bonaventure/AFP

L’opposant Michel Kilo, chef de file des libéraux au sein de la Coalition nationale syrienne (CNS), livre son analyse de la situation dans son pays. Où l’affaiblissement de l’Armée syrienne libre (ASL) constitue, selon le fondateur de l’Union des démocrates syriens (UDS), « un vrai péril pour l’opposition ». Interview.

Mis à jour à 17h42.

Engagement, clandestinité, prison, activisme, exil et enfin révolution : le destin de Michel Kilo, 73 ans, communiste, chrétien syriaque mais avant tout démocrate, se confond avec celui de l’opposition syrienne sous les Assad, constamment pourchassée mais impossible à museler. Militant dès les années 1970, ce journaliste de formation a eu un rôle crucial dans la Déclaration des 99 de 2000, aussi appelée Déclaration Damas-Damas, réclamant la libération des espaces politiques et publics au jeune Bachar el-Assad qui venait de succéder à son père Hafez.

Ce manifeste d’intellectuels sonnera le début d’un éphémère Printemps de Damas avant que le régime ne renoue avec ses habitudes répressives. Mais Kilo ne baisse pas les armes et son activisme lui vaut d’être emprisonné une nouvelle fois en 2007. Lorsqu’éclate la révolution de 2011, l’opposant historique, libéré depuis peu, ne tarde pas à quitter la Syrie pour poursuivre son combat depuis Paris, prenant la tête du courant libéral au sein de la plateforme d’opposition de la Coalition nationale syrienne (CNS).

Laïque, il a récemment fondé l’Union des démocrates syriens (UDS) et multiplie les déplacements dans les capitales occidentales pour les convaincre d’apporter le soutien décisif que l’opposition réclame depuis 3 ans face à Assad. Il confie à Jeune Afrique son analyse de la situation.

Quelle est la situation de la révolution sur le terrain ?

Les éléments démocrates et modérés sont dans une situation très grave, pris entre les succès militaires du régime et le développement des organisations intégristes de l’autre côté, type État islamique (EI) ou Jabhat al-Nosra (JAN). Après avoir limité leurs agressions aux régions nord, les intégristes attaquent maintenant l’Armée syrienne libre (ASL) partout, jusqu’à Deraa et le Hauran dans le sud où ils enlèvent des officiers. La CNS est également la proie d’une crise politique interne entre les différents courants liés à l’Arabie saoudite ou à son rival qatari, affaiblis par les jeux cachés des dirigeants et les démocrates ont toutes les difficultés pour développer une ligne politique de convergence. Un tel chaos politique combiné à l’affaiblissement de l’ASL constitue un vrai péril pour l’opposition.

Quelle est la responsabilité du président de la CNS Ahmad Jarba dans tout cela ?

Alors que se profile l’élection d’un nouveau président pour la CNS [qui a eu lieu après cette interview, le 9 juillet : Hadi al-Bahra, soutenu par son prédécesseur Ahmad Jarba et par l’Arabie saoudite, où il réside, a été élu avec 62 voix contre 41 pour Mouwafaq Nayrabiyeh, NDLR]. Jarba tient à conserver son influence en jouant sous la table, ce qui empoisonne l’atmosphère. Jarba n’a travaillé que pour lui-même sans chercher l’alliance des forces de l’opposition, la coalition de l’opposition se retrouvant ainsi dirigée par un président non démocrate…

Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

Comment une telle situation pourrait s’améliorer ?

J’ai parlé avec les Saoudiens et je leur ai dit que s’ils acceptaient la mise en place d’un pouvoir indépendant et d’un régime démocratique en Syrie, les batailles entre unionistes arabes et non unionistes, entre progressistes et conservateurs allaient enfin cesser. Mais que s’ils voulaient l’entraver, nous resterions isolés dans le monde arabe et les jouets du Qatar. Les États-Unis de leur côté se contentent d’administrer la crise quand le rival russe se bat concrètement sur le terrain aux côtés d’Assad.

L’Occident parle souvent des « modérés » de l’opposition, qu’est-ce qu’un modéré ?

Qu’est-ce qu’un modéré ? Les États-Unis avancent des notions mal définies parce qu’ils n’ont pas de politique claire sur la Syrie. Qu’est-ce qu’un modéré ? Quelqu’un qui porte des armes peut-il être qualifié de modéré ? Serait-ce quelqu’un qui n’a pas d’engagement politique ? Sont-ils ceux qui ne font partie ni de l’EI ni du régime ? En réalité, les « modérés » des Américains sont ceux qui ont été choisis, entraînés et partiellement armés par les États-Unis et qui sont restés en contact avec eux. On peut estimer à 7 – 8 000 le nombre d’hommes formés dans ces camps. Est-ce que ces 500 millions de dollars de soutien dont a parlé Obama vont aller à ces gens-là ? Et le Congrès américain va-t-il autoriser ce geste ? Allez savoir.

Il semblerait que des combattants formés par la CIA soient passé au jihad de l’État islamique

Les États-Unis ont en effet demandé à Jarba où se trouvent certains éléments qu’ils ont entraînés et qui ont disparu. Sont-ils passés à la Jabhat al-Nosra ? À l’État islamique ? Les États-Unis estiment pour leur part qu’ils sont sans doute passés à l’EI, leur pire ennemi jihadiste.

Et la Jabhat al-Nosra, labellisée Al Qaida, se bat contre le régime et contre l’EI mais est tout autant extrémiste que ces derniers…

Il est clair que la JAN est lié à Al Qaïda, ce qui n’est pas le cas de l’EI dont le « calife » Al-Baghdadi a demandé à Zawahiri de se soumettre à son autorité. La JAN a condamné l’extrémisme religieux de l’EI, l’a combattu comme elle a combattu le régime et n’a pas combattu l’ASL, du moins jusqu’à ces derniers jours où ils se sont mis à kidnapper des officiers de l’ASL dans le Hauran. Certains de l’ASL disent qu’il faut maintenant prendre des mesures contre la JAN ; en tout cas il faut surveiller attentivement quelle sera son évolution. Car si l’EI représente un danger immédiat, la JAN représente une grande menace pour plus tard et pour une future transition démocratique. Ils sont maintenant plus forts que l’EI sur le terrain syrien.

L’EI est-il vraiment l’allié sournois du régime syrien ?

L’EI a protégé la 17e division du régime à Raqqa, a livré des militants démocrates au régime. Il y a des officiers des services spéciaux de Damas dans leurs rangs, qui ne sont pas là pour infiltrer mais bien pour coopérer. Ils reçoivent de l’Iran des aides en argent, en munition, en logistique et en armes. Certains de leurs bataillons dorment même dans des casernes sous contrôle de l’armée…

J’ai dit aux Américains : dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues.

Mais Damas a pourtant bombardé l’EI en Irak ?

Assad veut faire ainsi croire à l’Occident qu’il est celui qui peut lutter le plus efficacement contre l’intégrisme, mais les cibles étaient inexistantes, ils ont tapé dans le vide, à des dizaines de mètres des colonnes de jihadistes !

Mais Maliki, menacé par l’EI, est l’allié d’Assad…

En Syrie, l’EI a lutté avec le régime mais il combat Maliki en Irak, certes. Ce faisant, l’EI joue la carte d’une révolte populaire sunnite qui compte comme principales forces les tribus, les baathistes, des déserteurs et des ex miliciens des Sahwa (milices anti-Al-Qaïda levées par les États-Unis). À Mossoul, sur les 12 000 attaquants, seuls 500 faisaient partie de l’EI. Et les principaux cheikhs de la région ont fait des déclarations disant qu’ils étaient contre l’EI et l’élimineraient s’ils obtenaient un gouvernement d’union nationale. Las, confronté comme Assad à un soulèvement populaire, Maliki a décidé comme lui de confessionnaliser la crise et de décréter sa « guerre contre le terrorisme ».

Et le terrorisme est apparu…

J’ai dit au Département d’État américain « dans quelques temps, nous ne pourrons plus combattre les extrémistes. Alors, soit vous devrez venir les combattre vous-mêmes, soit ils viendront chez vous pour vous combattre. Armer l’ASL est le seul moyen d’éviter ces deux issues ». L’ASL est aujourd’hui constituée de 85 000 combattants, effectif qui pourrait en quelques semaines atteindre les 200 000 s’il l’on y mettait les moyens financiers et matériels nécessaires.

Les démocrates de la première heure de la révolution existent-ils encore ?

Il reste des milliers d’organisations, de jeunes, de femmes, de combattants qui font vivre les idéaux de la révolution. Notre Union démocratique recense 700 adhérents pour la seule localité de Madaniye et le chef du conseil de la commune lui-même en est membre. La révolution n’est pas morte mais le champ politique est occulté par ce qu’il se passe sur le terrain de la guerre. C’est à nous de donner aux militants de la liberté une expression démocratique unie sur la scène nationale et internationale. Tel est le but de l’UDS que nous avons récemment fondée.

Une solution politique existe-t-elle encore ?

À l’heure qu’il est, il n’y a pas de solution politique. On a bien vu à la conférence de Genève 2 que la Russie et l’Iran voient dans l’action militaire la seule solution possible. Une solution politique doit être basée sur des politiques internationales qui obligent Russes et Iraniens à quitter la voie militaire pour enfin se diriger vers un règlement politique. Mais Washington se contente de gérer la crise au jour le jour, et j’ai dit à Kerry à ce propos : « les États-Unis devraient arrêter cette politique des petits pas qui suit les évènements pour une politique des petits pas qui les anticipent. »

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer

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