Syrie : les rouages de la répression au grand jour


Plusieurs actes d’accusation pour crimes de guerre contre Bachar al-Assad et ses collaborateurs ont été de nouveau établis par une commission internationale financée par les Occidentaux. Ces actes se fondent sur des documents officiels sortis clandestinement de Syrie, selon un rapport de Commission internationale pour la justice et la responsabilité (Cija) dontThe Guardian se fait largement l’écho. Le quotidien britannique ajoute que la Cija, financée par plusieurs gouvernements occidentaux, a également établi des actes d’accusation contre la rébellion pour crimes contre l’humanité.

Ce matériel accumulé par la Cija ne peut pour le moment être déposé devant la Cour pénale internationale (CPI), la Chine et la Russie, un des meilleurs alliés d’Al-Assad, bloquant systématiquement à l’ONU toute possibilité de saisine du procureur sur le cas de la Syrie.

«Manie». Les preuves présentées dans les actes d’accusation sont fondées sur des documents gouvernementaux sortis de Syrie par une équipe de 60 enquêteurs syriens au péril de leur vie. Environ 500 000 pages ont été rassemblées par la Cija, à tel point qu’il a fallu recruter des employés pour visionner des heures de vidéos de crimes présumés commis par l’opposition ou les groupes jihadistes, dont l’Etat islamique (EI).

Si les trois actes d’accusation portent principalement sur les premiers mois du soulèvement contre le régime, à partir de mars 2011, ils mettent surtout en lumière la machine administrative de la répression. Les documents officiels subtilisés montrent des «ordres précis pour écraser le soulèvement populaire qui s’étendait de Damas aux différentes provinces», selon la Cija. Ainsi, la «manie du régime de donner des ordres écrits à travers la chaîne de commandement et de rapporter aussi par écrit ce qu’il s’est passé montre que tout remonte au plus haut du pouvoir à Damas».

Jihadistes. Ces documents permettent de connaître les rouages du régime, qui a voulu démontrer, mercredi, par une photo publiée par l’agence officielle Sana, qu’Ali Mamlouk, chef des services de sécurité, ne serait pas assigné à résidence, contrairement à ce qu’ont avancé mardi par des journaux européens. Ceux-ci faisaient état de contacts d’Ali Mamlouk avec les services secrets turcs et du fait qu’il ait dénoncé l’envahissante présence iranienne. Pour démonter cette thèse, Mamlouk est montré aux côtés de Bachar al-Assad et du chef la commission du Parlement iranien pour la politique étrangère et la sécurité nationale, Alaeddine Boroujerdi. A en croire cette mise en scène, Ali Mamlouk serait toujours une pièce maîtresse du système Al-Assad, qui chaque jour ne peut que constater la perte de pans entiers du territoire. Mercredi, les jihadistes de l’EI ont pris une grande partie d’une localité située sur une route stratégique de la province de Homs (centre) après des combats ayant fait 48 morts.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) le groupe extrémiste s’est emparé de larges parties d’Al-Soukhna et de ses environs après des combats commencés dans la nuit de mardi à mercredi. Le gouverneur de Homs, Talal Barazi, a confirmé à l’AFP que les jihadistes étaient entrés «dans certains quartiers de la ville». Selon l’Observatoire, au moins 28 soldats et supplétifs ainsi que 20 jihadistes de l’EI ont été tués et 100 belligérants ont été blessés. Aujourd’hui, la capitale provinciale de Homs est quasiment sous le contrôle du régime mais assiégée par les insurgés et l’EI.

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« Je pense à la Syrie et je me mets à pleurer »


ENTRETIEN AVEC L’HISTORIEN SYRIEN FAROUK MARDAM-BEY

ORIENT XXI > MAGAZINE > ENTRETIEN > SYLVAIN CYPEL > 8 DÉCEMBRE 2014

Historien syrien, Farouk Mardam-Bey a été, en tant que militant marxiste, opposant au nationalisme du Baas dès la première heure. En 1976, enseignant en France, il est privé de son passeport et menacé d’emprisonnement en cas de retour dans son pays. Depuis, il vit en France. Il a été, avec Leila Chahid et Élias Sanbar, l’un des fondateurs de la Revue d’Études palestiniennes. Auteur, chez Actes Sud, de Sarkozy au Proche-Orient (2010), d’une Anthologie de la poésie arabe contemporaine (2007), de Jérusalem, le sacré et le politique (2000) et de nombreux autres ouvrages, il est le directeur des éditions Sindbad et a été l’un des « passeurs » de la littérature arabe, la rendant accessible à un large public français.

Sylvain Cypel. — Comment vivez-vous le carnage syrien, avec ses millions de victimes, de réfugiés et de déplacés  ?

Farouk Mardam-Bey. — Je vais vous faire un aveu : régulièrement, chez moi, je pense à la Syrie et je me mets à pleurer. Des amis syriens m’ont dit qu’il leur arrive la même chose. Nous vivons tous avec ce sentiment qu’au «  pays de la peur et du silence  » est né au printemps 2011 un mouvement populaire qui a suscité d’immenses espoirs, tant il paraissait inespéré. Et puis, après des évolutions que vous n’avez ni souhaitées ni pu empêcher, vous sentez un jour que les choses vous ont totalement échappé. Elles ont d’ailleurs échappé à tous les protagonistes. Assad, qui ne règne que sur Damas et une grande part de la «  Syrie utile  », est incapable de ressouder le tissu national du pays. Il ne domine pas plus la situation que ses opposants. Les bons connaisseurs de l’armée syrienne, par exemple, disent que l’essentiel du pouvoir à Damas est désormais détenu par l’Iran. En face, Daech peut tenir longtemps, mais sans pouvoir étendre son pouvoir. Et un tiers du territoire reste entre les mains d’autres forces elles-mêmes divisées. D’où ce sentiment que plus personne ne maîtrise la situation, et aussi que cela risque de durer très longtemps.

S. C.En mars 2013, vous écriviez un article intitulé «  Vaincre l’indifférence  ». On a cependant le sentiment que, depuis, le conflit syrien se heurte de plus en plus à une lassitude générale…

F. M.-B. — Ce conflit a déjà fait au moins 200 000 morts, encore plus de blessés, et 8 millions de déplacés et de réfugiés, dont la moitié hors du pays. Or on constate effectivement une opinion, tant arabe qu’internationale, devenue apathique sur le dossier syrien. En France, certaines franges, du Front national à des groupes gauchistes, soutiennent un régime «  laïc  », mais le gros de l’opinion s’est installé dans une forme d’indifférence. Même à gauche, désormais, lorsqu’on évoque le régime de Bachar Al-Assad, on entend des gens dire «  oui, mais d’un autre côté, il y a les islamistes  ». On ne le justifie pas, mais il y a là une forme de compréhension qui évacue les crimes quotidiens de son régime. Lorsque, très récemment, l’aviation syrienne a bombardé le marché de Raqqa, rempli de civils, aucune voix à gauche ne s’est levée pour dire «  ça suffit  ». Tout ça parce que Raqqa est la «  capitale  » des djihadistes de l’État islamique. Cette indifférence est la plus difficile à vivre. Ce qui est insupportable, c’est que ce sentiment d’impuissance pourrait s’éterniser, tant on ne voit pas d’issue. Dans cinq ou dix ans, on demandera des comptes aux dirigeants du monde : «  où étiez-vous alors que toute cette horreur se passait  »  ?

QUARANTE ANS SANS LIBERTÉ D’EXPRESSION

S. C.Assad a-t-il réussi dans son entreprise de délégitimation de l’opposition non djihadiste, l’Armée syrienne libre ayant presque disparu des radars  ?

F. M.-B. — Oui, il y est amplement parvenu. Le plus grave est qu’il est arrivé à «  confessionnaliser  » le conflit avec ses opposants et à bénéficier du soutien de deux minorités, les alaouites [dont la famille Assad est issue] et les chrétiens, et d’une certaine neutralité des autres, Druzes et Kurdes. Enfin l’opposition s’est suicidée par ses divisions. Aujourd’hui, ses membres s’insultent entre eux. Elle n’a plus aucune crédibilité. C’est désespérant.

S. C. Pourquoi a-t-elle été incapable de s’unifier  ?

F. M.-B. — La Syrie est un pays où toute parole libre a été supprimée pendant plus de quarante ans. La culture politique y a presque complètement disparu. Ajoutons qu’un grand nombre des émigrés syriens se sont retrouvés dépendants du soutien des États qui les accueillaient, en Turquie, au Qatar, en Arabie ou ailleurs, ces «  Amis de la Syrie  ». Cela explique en partie leurs divisions. Et aussi les accusations de corruption dont beaucoup font l’objet.

Mais il ne faudrait pas croire que toute la Syrie se divise désormais en deux camps. Dans le sud, la région de Deraa n’est toujours ni aux mains d’Assad, ni de Daech. Il en est de même pour diverses poches de territoire autour de Damas. Il reste en Syrie des opposants qui ne sont pas djihadistes. Certains sont même d’anciens partisans du régime, et ils cherchent le lien avec l’opposition de l’extérieur. Diverses initiatives sont prises pour reconstituer une troisième voie entre le régime et Daech. Comme celle de Moaz Al-Khatib, un ancien imam important [jugé proche de la Turquie et du Qatar], président de la Coalition nationale des forces de l’opposition entre novembre 2012 et avril 2013, reçu le mois dernier reçu à Moscou et qui a déclaré ensuite que les Russes seraient «  disposés à lâcher Bachar si son régime est préservé  » .

UN BOURGEONNEMENT ARTISTIQUE ET CULTUREL

S. C.Quelles sont les dernières évolutions hors de la Syrie  ? La diaspora syrienne reste-t-elle capable de se mobiliser   ?

F. M.-B. — En Syrie, les années 1980, surtout après le massacre [d’une révolte populaire menée par les Frères musulmans] à Hama en 1982, ont été des années terribles. Incarcérés, les opposants ont passé dix ou vingt ans en prison. Toute une culture du dialogue s’est perdue. Et la plupart des opposants sont partis à l’étranger. Parmi eux, beaucoup, aujourd’hui, ne font que ressasser le passé. En revanche, il y a dans la jeune génération un regain d’activité. Dans la période récente, il n’y a jamais eu autant de poètes, d’écrivains, de cinéastes qui produisent des œuvres. Certains documentaires, comme Eau argentée [d’Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan], ont été projetés à Cannes. Le médecin réfugié à Istanbul, Yassine El-Hadj Saleh, emprisonné durant seize ans sous Assad et dont la femme, Samira Khalil, enlevée par des islamistes [le 10 décembre 2013], est toujours entre leurs mains, essaie d’animer sur Internet un mouvement culturel syrien en exil.

Mais le plus réconfortant, c’est la multiplication des initiatives humanitaires. Parmi ces millions de déplacés, il y a une masse d’enfants qui n’a plus été à l’école depuis 3 ans. Il y a au Liban quelques initiatives remarquables, comme Soumboula (l’Épi de blé), une association active dans l’alphabétisation et la formation professionnelle, y compris à l’intérieur de la Syrie. Mais cela reste épars. On sent une incapacité à coordonner même les activités de ce genre. Je m’interroge beaucoup sur cette propension à prendre des initiatives chacun de son côté hors de toute coordination. Comme si chacun entendait créer une association à son image. La plupart de ces gens sont laïcs mais aussi peu politisés.

PAS DE SOLUTION AVEC ASSAD

S. C.Qu’est-ce qui vous apparaît comme la première des urgences aujourd’hui en Syrie  ?

F. M.-B. — Alléger les souffrances des gens qui vivent sous les bombes ou dans les camps de réfugiés. Au début, il aurait été important de parvenir à créer une zone d’exclusion aérienne. Maintenant, c’est trop tard. L’ONU devrait se mobiliser beaucoup plus qu’elle ne le fait sur les enjeux humanitaires.

S. C.Le départ de Bachar Al-Assad reste-t-il à vos yeux une condition préalable à toute solution politique pour mettre fin à cette guerre  ?

F. M.-B. — Oui. Une sortie de crise est difficile à imaginer, mais il n’en existe aucune qui permettrait à Assad de garder le pouvoir. S’il avait compris que son départ était inscrit, à la conférence de Genève [juin 2012], il aurait pu sauver sa vie et vraisemblablement sa fortune. Désormais, ce n’est plus possible. En se comportant comme il l’a fait, il s’est condamné à jamais. Pour sortir de la crise, il faudrait auparavant que les puissances qui comptent dans la région — les États-Unis, la Russie, l’Iran, la Turquie et l’Arabie saoudite — trouvent un terrain d’entente, sachant que l’Iran est plus important encore que la Russie sur la question syrienne. Si Téhéran lâche Assad, il devra partir. Il serait donc essentiel qu’un accord survienne entre Téhéran et Washington sur le nucléaire iranien. Sans cela, il n’y aura pas d’accord international possible sur la Syrie. Mais on a le sentiment qu’en dehors de Barack Obama, pas grand monde ne veut réellement aboutir sur le dossier nucléaire iranien.

En attendant, un partage sur une base confessionnelle de la Syrie commence à être évoqué publiquement. Or une telle partition serait ingérable et calamiteuse. Elle entraînerait d’épouvantables nettoyages ethniques, vu que les sunnites constituent désormais 80 % de la population et vu l’interpénétration des populations : il y a plus d’alaouites aujourd’hui à Damas que dans le «  pays alaouite  ». Pendant ce temps, des villes comme Alep et Homssont à moitié rasées. On assiste au succès d’un régime criminel face à une opposition dans un état lamentable, au prix de souffrances inouïes de la population et dans une indifférence et une incompréhension terrifiantes de l’environnement régional et international. La Syrie ne mérite pas cela. Lorsque récemment les Israéliens ont bombardé Gaza, il y a eu des manifestations dans le monde entier. Mes compatriotes demandaient : «  Et nous, pourquoi ce silence  »  ? Le problème est que les Syriens n’ont pas de porte-voix crédible dans l’opinion internationale.

Sylvain Cipel

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Syrie : Bachar el-Assad, libre d’achever la rébellion


Le Point – Publié le 27/10/2014 à 14:59 – Modifié le 27/10/2014 à 19:37

Le président syrien profite des frappes américaines anti-djihadistes pour bombarder les dernières poches de résistance des rebelles, sans épargner les civils.

Un combattant rebelle marche seul dans une rue d'Alep dévastée, le 25 octobre 2014 (photo d'illustration).
Un combattant rebelle marche seul dans une rue d’Alep dévastée, le 25 octobre 2014 (photo d’illustration). © Karam Almasri / NurPhoto
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À la une du Point.fr

De prime abord, le reportage de France 2 à Alep diffusé dimanche soir a comme un air de déjà-vu. Carcasses d’immeubles éventrés, slalom de combattants entre les décombres pour échapper aux rafales d’armes automatiques, ou encore fente creusée dans un mur pour mieux viser, puis abattre ses adversaires, le document intitulé « Au coeur de la bataille d’Alep » ne semble guère différer de toutes ces plongées au sein de la rébellion syrienne proposées depuis maintenant deux ans à la télévision. Jusqu’à ce que l’un des soldats annonce à la caméra : « Entre nous et les rebelles, ici, il n’y a même pas dix mètres de distance. »

Vous l’aurez compris, les combattants qui accueillent l’équipe deFrance 2 ne sont pas des opposants syriens, mais des membres de l’armée de Bachar el-Assad témoignant de leur reconquête de la seconde ville de Syrie. Une première en France, dans cette cité ravagée par deux ans de combats sanglants entre régime et opposition, et le dernier signe que le vent a tourné sur la révolution syrienne. En effet, en dépit de leurs dénégations répétées, les États-Unis, en s’engageant dans une guerre contre l’organisation État islamique (EI), ont bel et bien renforcé le président syrien. Et tué ses opposants.

Punition collective

Comme un symbole, pendant que l’aviation américaine multiplie les frappes contre les positions djihadistes à Kobané, son homologue syrienne a tout loisir de pilonner massivement les derniers territoires tenus par la rébellion. Alep, Idleb, Hama, Quneïtra, Damas ou encore Deraa, aucune province rebelle n’échappe aux bombardements de l’armée, d’une ampleur inégalée depuis la semaine dernière. Missiles air-sol lancés depuis des avions de chasse ou barils de TNT projetés par des hélicoptères, les frappes n’épargnent pas les populations civiles. Une punition collective qui a encore fait au moins 43 morts civils dimanche, dont 13 enfants, dans les provinces de Homs et de Deraa.

Pendant que l’attention de la communauté internationale reste focalisée sur le martyre de Kobané, le rouleau compresseur du régime fond en toute impunité sur les dernières poches de résistance. Après avoir réussi au printemps dernier à reconquérir l’ouest du pays, coupant la rébellion du Liban où elle s’approvisionnait, Bachar el-Assad est sur le point de reproduire le même coup de force à Alep (Nord-Ouest). En effet, si le régime syrien parvenait à encercler l’ex-poumon économique du pays, il priverait la rébellion dans la région de ses ravitaillements depuis la Turquie. Et lui infligerait par là même un coup dont elle ne se relèverait pas.

L’aide des États-Unis

Les États-Unis ont beau rappeler que le départ de Bachar el-Assad est inéluctable, et entraîner pour se faire des opposants « modérés » en Jordanie, ils restent totalement sourds à l’appel des rebelles réclamant à la coalition de bombarder de toute urgence les positions du régime. Au contraire, Washington ne fait qu’affaiblir l’opposition syrienne en frappant les djihadistes du Front Al-Nosra (al-Qaida en Syrie), la branche la plus radicale mais aussi la mieux armée de la rébellion, dans cette même région d’Alep.

Entièrement livrés à leur sort, les rebelles demeurent aujourd’hui pris en étau entre deux forces autrement plus armées qu’eux : les soldats de Bachar el-Assad et les djihadistes de l’État islamique. Vous comprendrez aisément pourquoi le président syrien ne pipe mot face aux bombardements américains menés depuis un mois sur son propre territoire, en dépit de l’illégalité totale d’une telle opération.ce

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Ben Jelloun : en Syrie, massacres sur ordonnance


Le Point.fr –

Le régime de Bachar el-Assad a tué 180 médecins. Le dernier se nommait Abbas Khan. L’occasion pour Tahar Ben Jelloun de condamner la lâcheté de l’Occident.

D’après un observateur des droits de l’homme en Syrie, le régime de Bachar el-Assad a tué 180 médecins, dont 6 étrangers. Le dernier en date n’avait que 32 ans, il s’appelait Abbas Khan, britannique, chirurgien orthopédiste arrêté en Syrie le 22 novembre 2012, deux jours après son arrivée, et mort en détention le 17 décembre 2013. Il était venu en tant que bénévole des hôpitaux de campagne pour soigner des civils victimes de la guerre que fait Bachar el-Assad à son peuple.

Cela faisait plus de quatre mois que sa mère était partie en Syrie réclamer sa libération. Elle pensait rentrer avec lui. Ce sera dans un cercueil que le régime syrien lui rendra son fils, après l’avoir torturé. Le frère d’Abbas a accusé le Foreign Office d’avoir « traîné des pieds pendant plus de treize mois ». Cela signifie que la Grande-Bretagne n’a pas fait ce qu’il fallait pour obtenir la libération d’un de ses citoyens. Il n’était pas otage d’un groupuscule extrémiste, il était arrêté par la police officielle de Bachar el-Assad.

Bachar ne veut pas de témoins

La mère aurait dû aller à Moscou prier Poutine pour qu’il intervienne auprès de son ami Bachar afin de libérer ce médecin. Mais peut-être avait-elle cru aux promesses de la police et comptait-elle sur la diplomatie de son pays pour faire pression sur le régime.

Ordre a été donné dès mars 2011 de liquider les médecins qui soignent les blessés. Il n’est pas prudent de venir en aide à ceux qui souffrent, car Bachar ne veut pas de témoins, pas de survivants qui raconteraient un jour de quoi son armée a été capable. D’où la mort de 180 médecins.

Si le régime a été indifférent au sort d’Abbas Khan, c’est parce qu’il sent à présent la victoire proche. Victoire du crime et de l’impunité, victoire qui légitimerait le massacre de la population comme cela s’est passé la semaine dernière à Alep, où l’on comptait 26 enfants parmi les nombreuses victimes du bombardement effectué en connaissance de cause par l’armée de Bachar. Il peut tout se permettre. Les Européens ont démontré leur impuissance et l’Amérique s’apprête à discuter avec le clan islamiste intégriste qui a infiltré la rébellion.

Un homme qui respecte sa parole

Bachar ne craint plus rien. Poutine a eu la géniale idée de focaliser l’attention du monde sur les armes chimiques, ce qui a fait oublier les crimes perpétrés sur la population avec des armes conventionnelles. À présent que l’Iran se bat directement aux côtés de Bachar, le peuple syrien est pris en tenaille entre plusieurs armées et experts en crimes de masse. Pendant ce temps-là, le monde s’habitue à voir tomber quotidiennement des centaines de civils et à assister à la destruction d’un pays par une minorité alaouite au pouvoir depuis plus de quarante ans. Le père Hafez el-Assad n’avait pas hésité en 1982 à tuer 20 000 personnes à Hama parce que quelques centaines d’opposants s’étaient réunis dans cette ville. Il a tué tout le monde et personne n’a bougé. Bachar avait 17 ans et allait rejoindre l’université pour devenir médecin. À présent, c’est sur son carnet des ordonnances qu’il donne ses ordres pour tuer son peuple.

Le Liban, qui avait réussi en 2005 à expulser la Syrie de son territoire, est devenu une cible nouvelle dans la politique du chaos décidée par le clan syro-irano-russe.

Bachar tient parole. Au début du Printemps arabe, il avait prévenu tout le monde : si on touche à la Syrie, je ferai un enfer de toute la région. C’est un homme qui respecte sa parole ! Il peut le faire, car la permission de massacrer son peuple lui a quasiment été donnée par ceux qui auraient pu l’en empêcher. Le scénario qui a consisté à brouiller les pistes en introduisant des islamistes extrémistes dans le combat des rebelles a bien fonctionné. L’Occident ne fait rien de peur de voir la victoire d’une future République islamique appliquant la charia et menaçant ses intérêts dans le monde. Le tour est joué. Silence, on massacre. L’objectif de Bachar-Poutine est presque atteint.

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L’insoutenable solitude de l’opposition syrienne


LE MONDE | 22.10.2013 à 13h19 • Mis à jour le 22.10.2013 à 15h51 | Editorial du « Monde »

Rebelles syriens à Alep, le 21 octobre.

La question hante la rébellion syrienne depuis le début : qui peut parler en son nom ? Qui peut prétendre la représenter pleinement, notamment se faire obéir de la multitude de groupes armés sur le terrain, face au régime de Bachar Al-Assad ?

Américains et Russes s’efforcent, mollement, de convoquer à nouveau une conférence de paix sur la Syrie. Parallèlement au démantèlement de l’arsenal chimique du régime de Bachar Al-Assad, « Genève 2  » pourrait se tenir fin novembre. Cette perspective était au menu des conversations de Londres, mardi 22 octobre. Elles réunissent la dizaine de pays formant le groupe dit des « Amis de la Syrie », ceux qui entendent favoriser une transition politique dans ce pays.

Lire : L’organisation de la conférence internationale sur la Syrie toujours incertaine

Leur interlocuteur est le principal mouvement d’opposition, la Coalition nationale syrienne (CNS), qui devrait, à Genève, faire face aux représentants de Damas. Mais la représentativité de la CNS n’est pas incontestée. Le mois dernier, elle a subi une défaite politique quand une douzaine de groupes de rebelles, souvent des unités djihadistes, ont dit qu’ils ne se reconnaissaient aucunement dans cette organisation.

Son noyau dur est formé de Frères musulmans, puis elle a su s’ouvrir à nombre d’autres composantes de la société syrienne – démocrates, laïcs, Kurdes, chrétiens… Elle rassemble indéniablement des femmes et des hommes courageux et compétents. Mais, toujours affaiblie par d’anciennes et vieilles querelles entretenues en exil, la CNS a du mal à s’imposer comme « gouvernement » dans les zones libérées par les rebelles. Elle peine à faire l’unanimité à l’intérieur, même si elle est le seul représentant de l’opposition à l’extérieur.

Lire (édition Abonnés) : La rébellion syrienne minée par les divisions et la menace djihadiste

Cela tient très largement à l’histoire de la rébellion syrienne. Au départ, une révolte pacifique partie de secteurs les plus divers de la société. Durant près de huit mois, des milliers de Syriens défient le régime par de simples manifestations de rue.

C’est la brutalité inouïe de la répression qui les conduit à se tourner vers la lutte armée – un réflexe d’autodéfense. Ce faisant, la rébellion – une partie de la rébellion – se plaçait sous la coupe des pays qui voulaient bien l’armer.

Trois d’entre eux, l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, n’hésiteront pas à appuyer ainsi – plus ou moins directement – des unités djihadistes, parfois proches d’Al- Qaida. « Il n’y a pas en Syrie une révolution islamiste, mais un soulèvement populaire financé principalement par des sources islamistes », écrit le centre d’études Initiative arabe de réforme dans sa dernière publication.

Une partie de la tragédie syrienne vient de là. Car Riyad, Doha et Ankara ont contribué à façonner le profil islamiste de la rébellion. Ce profil-là fait le jeu du régime à l’intérieur, effrayant nombre de minorités syriennes, et à l’extérieur, suscitant une méfiance croissante des opinions occidentales.

Témoins passifs de cette évolution, Américains et Européens devraient appuyer au maximum les composantes démocrates de l’opposition. Particulièrement si la perspective de Genève doit à nouveau s’ouvrir.

Lire aussi : Pour Assad, les « conditions ne sont pas encore réunies » pour négocier la paix

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