Moncef Marzouki : «On aurait souhaité plus d’appui de l’Europe!»


marzouki

Le président de la république tunisienne tire le bilan de l’expérience post-dictature pour Le Soir. Il regrette qu’on n’ait pas pris la question de la corruption à bras-le-corps en Tunisie, demande plus aux Européens et… répond “oui et non!” à la question de savoir s’il veut rempiler.
Moncef Marzouki, l’un des plus célèbres opposants au régime de Ben Ali, dort au palais de Carthage depuis le 13 décembre 2011, onze mois exactement après la fuite du dictateur. De passage à Bruxelles pour le sommet UE-Afrique, il s’est confié au Soir.

Pouvez-vous tirer un bilan provisoire de votre présidence?

Je préfère parler de la Tunisie en général. Qui a eu trois crises à affronter en même temps: politique, sécuritaire et économique. On peut dire que nous avons surmonté le volet politique, avec l’adoption d’une constitution et la tenue d’élections avant la fin de cette année. Pour la sécurité, nous sommes tombés au mauvais moment, entre la révolte libyenne, égyptienne, syrienne, etc. Nous avons dû faire face à des actes terroristes, mais nous avons éradiqué le phénomène et la Tunisie est sûre maintenant. Quant à l’économie, elle a pris un sérieux coup avec la révolution qui a affecté les revenus du tourisme, mobilisé les revendications salariales, suscité des grèves et fait refluer les investissements étrangers. Avec ces trois crises concomitantes, le pays a pu parfois donner l’impression de chavirer, de sombrer dans le chaos.

L’expérience politique unique de la «troïka» (la coalition gouvernementale entre décembre 2011 et janvier 2014 emmenée par les islamistes d’Ennahda avec deux partis laïcs, dont le CPR fondé par Moncef Marzouki, NDLR) a constitué une approche pragmatique qui a consisté pour nous, paradoxe apparent, à travailler à une construction démocratique avec Ennahda pour dépasser la bipolarisation islamistes-laïques. Elle a permis la rédaction et l’adoption non sans difficultés d’une constitution consensuelle votée en janvier par 200 députés sur 217. Tout cela me porte à l’optimisme. Notre pays a souvent été près du gouffre mais il a tenu bon. Notamment grâce à notre très forte société civile et au fait que nous sommes un peuple homogène.

Avez-vous de regrets, pensez-vous à des erreurs commises?

Bien sûr. La plus grande erreur, stratégique, a été le fait du premier gouvernement de la troïka, sous Hamadi Jebali. Elle a consisté à chercher un modus vivendi avec ceux de l’ancien régime, à ne pas mettre en œuvre une lutte efficace contre la corruption et à faire attendre le lancement de la nécessaire justice transitionnelle. Cela a indigné les Tunisiens qui ont continué à voir les mêmes corrompus parader. Je le dis: il ne peut y avoir d’impunité et l’argent volé doit être rendu aux Tunisiens.

On voit en effet des anciens caciques du RCD au pouvoir sous la dictature se balader sur les plateaux de télévision, cela vous choque?

Et comment! Leur arrogance, leur mépris, leur faconde! Mais c’est illusoire, je crois: les électeurs sauront s’en souvenir.

A propos d’élections, votre parti qui avait terminé second pour la constituante en 2011 paraît moins fringant, craignez-vous pour lui?

J’en suis le fondateur mais n’en suis plus membre depuis que je suis président de la république. Je reste proche de ses idées et je rappelle qu’on ne donnait pas cher de sa peau à l’élection de 2011. La Tunisie a besoin d’un rassemblement de partis innovants, dans un spectre assez large, allant dans le sens de la révolution pour faire face à la contre-révolution, coupant tous les ponts avec l’ancien régime, comme un front patriotique.

Vous-mêmes avez accepté une présidence de la république amputée d’une bonne partie de ses prérogatives, à part la défense et les affaires étrangères, n’en concevez-vous pas de la frustration?

C’est moi qui ai théorisé le système. Le partage des pouvoirs entre le président et le Premier ministre a pour but d’éviter les tentations dictatoriales grâce à ce régime mixte, bicéphale. Ainsi le président contrôle l’armée, le Premier ministre la police. C’est certes un peu frustrant mais cela reste le meilleur moyen de consolider la démocratie pendant les prochaines années.

Pourtant, un de vos proches, Aziz Krichen, dit qu’Ennahda avait succombé à «la tentation hégémonique» et avait traité ses partenaires comme votre parti comme des «larbins»…

Je ne cautionne pas ce dernier mot mais tentation hégémonique il y a eu. C’est pourquoi j’ai poursuivi la stratégie d’union, pour dépasser le clivage islamistes/laïques.

Avez-vous envie de rempiler?

Oui et non! Oui car il reste beaucoup à faire, et non car c’est le métier le plus difficile au monde. Je me prononcerai un mois avant l’élection, qui doit avoir lieu avant la fin de cette année selon la Constitution. En attendant, je continue à travailler tous les jours pour contribuer à amener le bateau Tunisie à quai.

L’Union européenne était proche du dictateur, comment jugez-vous son action actuellement?

Le passé est le passé. Après le départ de Ben Ali, on aurait souhaité plus d’appui. Certes, nous sommes mal tombés, il y avait la Grèce, maintenant l’Ukraine. L’Europe a toujours plus regardé vers l’est que vers le sud. Elle n’a pas porté assez de considération aux printemps arabes, or ce séisme va se prolonger pendant des décennies, porteur de chances et de dangers. J’ai l’impression que l’Europe n’a pas de vision stratégique vis-à-vis du monde arabe. Exemple simple: il n’y a jamais de sommet UE-monde arabe. Or si nous basculons dans le chaos, comment l’Europe pourrait-elle s’en protéger?

Qu’attendez-vous, de l’argent?

Surtout des investissements. Et cette idée que j’ai lancée de transformer la dette en projets: nous payons notre dette en faisant travailler vos entreprises à des projets de développement chez nous. Tout le monde s’y retrouve. Le service de notre dette nous coûte 4 milliards de dinars par an (1,8 milliard d’euros), avec ma suggestion on pourrait doubler l’investissement régional.

Que vous répond-on en Europe?

Je n’ai qu’un faible écho jusqu’à présent. J’espère pouvoir capitaliser des soutiens venant des sociétés civiles et des partis politiques.

Un mot sur la Syrie, où le carnage continue?

C’est un cauchemar pour moi. Au sommet arabe il y a quelques jours, j’ai fait un appel de médecin à médecin (Moncef Marzouki est médecin et Bachar el-Assad ophtalmologue de formation, NDLR) et j’ai proposé qu’on envoie des médecins arabes au camp palestinien de Yarmouk à Damas. Je n’ai pas eu de réponse. Cet homme et son système sont psychotiques. Il n’y a rien à espérer d’eux. Ils sont insensibles à la cruauté. C’est un univers mental qui me dépasse. Le seul espoir qu’on peut entretenir repose sur un sursaut éventuel d’hommes de raison chez les Iraniens et chez les Russes. Sinon, ils détruiront la région.
Propos recueillis
par BAUDOUIN LOOS

Une version légèrement plus courte a été publiée dans les colonnes du Soir le jeudi 3 avril 2014.

Source

En Tunisie, qui trahit la révolution ?


Pour l’édition numérique du Soir (17 heures,)

Les temps sont durs pour la révolution tunisienne. Ce lundi 17 décembre, d’aucuns ont voulu célébrer les deux ans du geste terrible de Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant désespéré qui s’était immolé par le feu dans la petite ville de Sidi Bouzid dans le centre déshérité du pays. Mal leur en prit, des incidents ont éclaté et la visite du président de la république et du président de l’Assemblée constituante a dû être écourtée.

Au moins MM. Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar avaient-ils eu le courage de se rendre ce lundi à Sidi Bouzid : leur collègue Premier ministre, l’islamiste Hamadi Jebali, avait préféré invoquer une grippe et se faire porter pâle.
Jebali avait sans doute anticipé la probable colère de la population de Sidi Bouzid : une partie de la foule de 5.000 personnes réunie sur la place où Bouazizi avait commis son geste fatal s’est d’abord mise à huer le discours du premier orateur, pour finir par lancer des pierres vers ces invités de marque, qui n’ont eu d’autre solution que de quitter les lieux dans la précipitation.

Les frustrations des habitants de Sidi Bouzid ressemblent à s’y méprendre à celles de toute la Tunisie « profonde », où la misère qui y règne depuis des décennies, loin d’être en déclin, s’est sans doute accentuée depuis la révolution de janvier 2011 qui a chassé le tyran local, Ben Ali.

Comme avait eu le temps de dire à la foule le président Marzouki, « le gouvernement n’a pas de baguette magique pour changer les choses (…). Il a besoin de temps pour solder l’héritage de 50 ans de dictature ». Mais le sentiment qui prévaut est celui d’une trahison de la révolution. Et, aux maux endémiques d’une économie aux abois s’ajoute l’insécurité qui rend parfois incertaines les routes dans la Tunisie de l’intérieur, où les trafics en tous genres se multiplient.

La « troïka » qui réunit au gouvernement les islamistes d’Ennahda à deux partis de centre gauche, le Congrès pour la république et Ettakatol, n’en finit pas de piétiner. Non seulement les problèmes économiques et sociaux demeurent inextricables alors que les caisses sont vides, mais même les questions constitutionnelles ne trouvent de réponses alors que l’Assemblée constituante a déjà 14 mois d’âge.
La gestion du gouvernement dominé par Ennahda fait l’objet, dans ce contexte déprimant, de maintes critiques acerbes. D’autant que le parti islamiste, arrivé en tête aux élections du 23 octobre 2011 sans toutefois disposer d’une majorité absolue, montre les stigmates d’une formation soucieuse de s’arroger un pouvoir sans partage.

« Ennahda refuse l’option d’un gouvernement de technocrates, qui pourrait aider le pays à se redresser, nous dit un intellectuel tunisien. Ils veulent faire table rase du passé et ils multiplient les nominations de leurs membres dans les administrations centrale et locale, jusqu’au plus petit responsable de quartier. Avec, à la clé, une baisse funeste des compétences qui aggrave d’importance les problèmes. »

Pour autant, les deux partis « laïques » qui se sont alliés avec Ennahda se sont-ils fourvoyés dans un équipage où ils servent de faire-valoir ? Mustapha Ben Jaafar a répondu à cette question par l’absurde : « Sans notre alliance avec les islamistes, a-t-il déclaré au Figaro le 17 octobre dernier, le processus de transition n’était pas assuré, et le pays aurait sans doute connu le chaos. Pouvait-on, au lendemain des élections, constituer un assemblage cacophonique de tout ce qui n’était pas Ennahda et laisser les islamistes dans la rue ? Je n’ose imaginer ce qu’aurait donné ce scénario ».

Ce raisonnement imparable omet cependant d’aborder la question de la dérive apparemment hégémonique d’Ennahda par ailleurs très conciliant avec les extrémistes salafistes qui, par leurs méthodes volontiers violentes, présentent pourtant un clair danger de déstabilisation.
Pour le politologue français Vincent Geisser, « on a parfois l’impression que le ciel leur est tombé sur la tête des Tunisiens, alors que la situation, en dépit des graves difficultés sociales et économiques, est meilleure que celle de la plupart des pays de la région qui connaissent eux aussi des tensions. Que l’on songe à la situation en Libye, en Egypte, au Yémen ou en Syrie (…). Mais c’est le propre de toutes les transitions post-révolutionnaires que d’exacerber les inquiétudes, les peurs et les différends qui sont restés ’’sous le couvercle’’ de la dictature et qui désormais s’expriment au grand jour ».

BAUDOUIN LOOS