En Tunisie, qui trahit la révolution ?


Pour l’édition numérique du Soir (17 heures,)

Les temps sont durs pour la révolution tunisienne. Ce lundi 17 décembre, d’aucuns ont voulu célébrer les deux ans du geste terrible de Mohamed Bouazizi, ce vendeur ambulant désespéré qui s’était immolé par le feu dans la petite ville de Sidi Bouzid dans le centre déshérité du pays. Mal leur en prit, des incidents ont éclaté et la visite du président de la république et du président de l’Assemblée constituante a dû être écourtée.

Au moins MM. Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar avaient-ils eu le courage de se rendre ce lundi à Sidi Bouzid : leur collègue Premier ministre, l’islamiste Hamadi Jebali, avait préféré invoquer une grippe et se faire porter pâle.
Jebali avait sans doute anticipé la probable colère de la population de Sidi Bouzid : une partie de la foule de 5.000 personnes réunie sur la place où Bouazizi avait commis son geste fatal s’est d’abord mise à huer le discours du premier orateur, pour finir par lancer des pierres vers ces invités de marque, qui n’ont eu d’autre solution que de quitter les lieux dans la précipitation.

Les frustrations des habitants de Sidi Bouzid ressemblent à s’y méprendre à celles de toute la Tunisie « profonde », où la misère qui y règne depuis des décennies, loin d’être en déclin, s’est sans doute accentuée depuis la révolution de janvier 2011 qui a chassé le tyran local, Ben Ali.

Comme avait eu le temps de dire à la foule le président Marzouki, « le gouvernement n’a pas de baguette magique pour changer les choses (…). Il a besoin de temps pour solder l’héritage de 50 ans de dictature ». Mais le sentiment qui prévaut est celui d’une trahison de la révolution. Et, aux maux endémiques d’une économie aux abois s’ajoute l’insécurité qui rend parfois incertaines les routes dans la Tunisie de l’intérieur, où les trafics en tous genres se multiplient.

La « troïka » qui réunit au gouvernement les islamistes d’Ennahda à deux partis de centre gauche, le Congrès pour la république et Ettakatol, n’en finit pas de piétiner. Non seulement les problèmes économiques et sociaux demeurent inextricables alors que les caisses sont vides, mais même les questions constitutionnelles ne trouvent de réponses alors que l’Assemblée constituante a déjà 14 mois d’âge.
La gestion du gouvernement dominé par Ennahda fait l’objet, dans ce contexte déprimant, de maintes critiques acerbes. D’autant que le parti islamiste, arrivé en tête aux élections du 23 octobre 2011 sans toutefois disposer d’une majorité absolue, montre les stigmates d’une formation soucieuse de s’arroger un pouvoir sans partage.

« Ennahda refuse l’option d’un gouvernement de technocrates, qui pourrait aider le pays à se redresser, nous dit un intellectuel tunisien. Ils veulent faire table rase du passé et ils multiplient les nominations de leurs membres dans les administrations centrale et locale, jusqu’au plus petit responsable de quartier. Avec, à la clé, une baisse funeste des compétences qui aggrave d’importance les problèmes. »

Pour autant, les deux partis « laïques » qui se sont alliés avec Ennahda se sont-ils fourvoyés dans un équipage où ils servent de faire-valoir ? Mustapha Ben Jaafar a répondu à cette question par l’absurde : « Sans notre alliance avec les islamistes, a-t-il déclaré au Figaro le 17 octobre dernier, le processus de transition n’était pas assuré, et le pays aurait sans doute connu le chaos. Pouvait-on, au lendemain des élections, constituer un assemblage cacophonique de tout ce qui n’était pas Ennahda et laisser les islamistes dans la rue ? Je n’ose imaginer ce qu’aurait donné ce scénario ».

Ce raisonnement imparable omet cependant d’aborder la question de la dérive apparemment hégémonique d’Ennahda par ailleurs très conciliant avec les extrémistes salafistes qui, par leurs méthodes volontiers violentes, présentent pourtant un clair danger de déstabilisation.
Pour le politologue français Vincent Geisser, « on a parfois l’impression que le ciel leur est tombé sur la tête des Tunisiens, alors que la situation, en dépit des graves difficultés sociales et économiques, est meilleure que celle de la plupart des pays de la région qui connaissent eux aussi des tensions. Que l’on songe à la situation en Libye, en Egypte, au Yémen ou en Syrie (…). Mais c’est le propre de toutes les transitions post-révolutionnaires que d’exacerber les inquiétudes, les peurs et les différends qui sont restés ’’sous le couvercle’’ de la dictature et qui désormais s’expriment au grand jour ».

BAUDOUIN LOOS

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